La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 13

Chapter 133,830 wordsPublic domain

--De la part de Charval, aucun acte énergique ne saurait m’étonner, dit pensivement Lagaille... Ce garçon-là est né pour les entreprises extraordinaires... Je ne connais personne qui ait à un plus haut degré le courage réfléchi. Il en a donné des preuves--et quelles preuves!--à un âge où la conception héroïque de l’homme ne dépasse pas une partie de coups de poing ou de coups de pied dans le préau du collège. C’était en 1870. Un détachement prussien avait fait halte dans le village de Gérardval, à une portée de chassepot de la vague gentilhommière où je suis venu au monde. Il faut dire qu’à ce moment de la guerre le district grouillait de francs-tireurs. Tous les jours, il tombait des uhlans et des fantassins aux abords des villages. Les officiers allemands ne décoléraient plus; on vous fusillait les suspects avec un minimum de scrupules et de formes. Le père de Charval était un ancien soldat que de graves blessures avaient rendu à demi impotent. Il avait, bien entendu, le cœur plein de la haine qui emplissait à cette époque tout cœur français; toutefois, il eût été, par principe, par tempérament aussi (étant de nature soumis et «hiérarchique»), il eût été, dis-je, incapable de commettre un acte de guerre irrégulier. Aussi se contentait-il de souhaiter que l’état de ses membres lui permît de se rengager, mais ce faisant, il observait une attitude correcte vis-à-vis de l’ennemi. En ce monde, il ne suffit pas de ne rien faire pour échapper à la Némésis! Ce pauvre Charval était marqué du signe des malchanceux.

* * *

Un matin qu’il se promenait au bois, des coups de feu retentirent. Charval, qui approchait en cet instant de l’orée, vit deux soldats prussiens s’abattre tandis que des francs-tireurs s’enfuyaient prestement à travers la futaie: leur embuscade n’était pas à un jet de pierre de l’endroit où se trouvait notre promeneur et où il fut cueilli par deux énormes soldats poméraniens. Traîné devant le capitaine du détachement, Charval se défendit énergiquement d’avoir pris part à la bagarre. On produisit un chassepot abandonné au pied d’un arbre et qu’on l’accusait d’avoir jeté au moment où il se vit sur le point d’être capturé.

Le capitaine, une brute flave, malveillante, d’aspect plutôt stupide, comprenait mal le français et s’obstinait à croire qu’il le possédait à fond. Au reste, son siège semblait fait; après un interrogatoire sommaire, il grogna:

--Vis être eine caneille!... C’est drop pon de fous fusiller!

Charval, qui avait femme et enfants, protesta avec véhémence, et demanda à appeler, en témoignage de sa correction, le maire et le curé. Le capitaine, haussant les épaules, se tourna vers deux lieutenants qui opinèrent avec énergie pour la mort immédiate. Le malheureux fut collé contre une muraille et, devant sa femme qui venait d’accourir, on le fusilla.

* * *

Il n’y avait pas que la femme qui assistait à l’exécution. Outre quelques rustres qui regardaient de loin, avec épouvante, le fils de Charval, un gamin de dix ans, fluet, le visage maigre, le regard concentré, était présent. Il avait, lui, tout vu, tout entendu; il s’était jeté à genoux devant le capitaine, et lorsque son père tomba sous les balles, il fut le premier auprès du cadavre. Ceux qui l’ont aperçu alors et pendant les heures qui suivirent furent frappés de sa physionomie: il semblait que ses yeux et son visage ne fussent plus les mêmes; on avait l’impression que cette jeune âme venait de mûrir brusquement et terriblement.

Il ne dit rien de significatif, durant le séjour des Allemands. Mais, quand le détachement quitta le village, Maurice Charval disparut. Il suivit l’ennemi pendant plusieurs étapes. Enfin, un soir, la compagnie fit halte dans un village complètement abandonné, un village que l’incendie, le pillage, l’assassinat avaient rendu insupportable à ses habitants. Le détachement s’établit tant bien que mal dans les cahutes; le capitaine et deux premiers lieutenants élurent une demeure relativement confortable. Comme on avait des raisons de craindre quelque surprise des francs-tireurs, ordre fut donné de ne pas faire de feu en dehors des demeures--et on établit double garde. Tout cela n’empêcha pas Maurice de s’introduire dans le village et de se glisser dans la maison où gîtait le capitaine. Il s’y était réfugié dans les combles; il attendait que les hôtes fussent endormis. Les circonstances le favorisèrent, en ce sens que les Allemands découvrirent du vieux vin et du cognac au fond de la cave: le capitaine et les lieutenants se payèrent une bordée qui rendit leur sommeil plus confortable et plus pesant. Il était plus de minuit quand le petit Maurice sortit de sa retraite, tenant à la main un marteau de menuisier et un clou fin et long. Il s’orienta; il se trouva tout d’abord devant la chambre où dormait le capitaine. Elle n’était pas close: la serrure manquait. Le petit garçon poussa lentement la porte et entra. Un léger clair de lune neigeait sur le lit. Le capitaine dormait comme un hérisson. Il faut croire que l’enfant avait parfaitement prémédité son acte, car il n’eut aucune hésitation. Il se dirigea vers le dormeur, et, lorsqu’il fut à portée, il pointa son clou sur la tempe; puis, avec une rapidité et une adresse extraordinaires, il l’enfonça de deux coups de marteau. Le capitaine poussa un cri épouvantable. Maurice se sauva...

Il descendit par l’escalier obscur, et, avant que les soldats qui veillaient eussent pénétré dans la demeure, il avait bondi, par une fenêtre d’arrière, sur un tas de bois, il s’était glissé en rampant le long d’une sorte de haie. Lorsqu’il passa sur la plaine, des coups de feu le saluèrent, sans l’atteindre. La chance continuant à le favoriser, il put se réfugier dans une hêtraie, derrière laquelle se trouva un étang qu’il franchit à la nage...

Le lendemain, après des détours, et s’étant restauré d’un morceau de pain que lui avait donné une fermière charitable, Maurice se remit à la poursuite du détachement; il voulait s’assurer que le capitaine était bien mort. Il ne le sut positivement qu’à un prochain village, où des soldats avaient dévoilé le fait en proférant des menaces contre l’habitant. Alors seulement, Maurice retourna chez lui. Pendant tout le reste de la guerre, il épia les troupes allemandes qui passaient par le terroir, et il réussit plusieurs fois à faire exterminer de petits détachements par les francs-tireurs.

--Voilà, en effet, un petit bonhomme qui était marqué pour la vie héroïque! dit Marsolles, quand Lagaille eut terminé son récit. Toutefois, ce n’est pas tant son énergie qui m’étonne que l’épisode du clou. Il y a là je ne sais quelle précision presque diabolique, qui est plus incroyable encore chez un enfant...

--C’est que vous n’avez pas vécu dans nos villages, répliqua Lagaille. «La mort par le clou», si j’ose ainsi dire, y fait le fond d’un tas de légendes, dont un certain nombre sont bel et bien de la réalité. Nos conteurs rapportent ces histoires avec un grand luxe de détails: et il y a peu d’enfants qui n’aient pas présente à la mémoire la manière dont il faut s’y prendre pour faire «passer» la victime.

LA PLUS BELLE MORT

--La plus belle mort... commença le vieux Jamblin.

--C’est de ne pas venir au monde, interrompit Darville.

--La plus belle mort que j’aie vue, reprit le vieillard, est aussi celle qui m’a le plus affreusement impressionné. Et pendant très longtemps j’ai cru que c’était une des plus horribles qui se pouvaient concevoir. L’expérience m’a fait comprendre à quel point elle était enviable. C’était en 1863, pendant la guerre de Sécession. Je commandais un vague régiment nordiste, aux effectifs élastiques: un mois, il m’arrivait d’avoir deux mille hommes sous les armes, le mois d’après je n’en avais plus que trois cents, puis de nouveau le contingent s’accroissait pour décroître encore.

Le corps seul des officiers restait à peu près stationnaire, malgré qu’il comportât une proportion de chenapans presque aussi forte que le gros des troupes.

Donc, en avril, nous étions aux prises avec une force sudiste, dans le Tennessee. Une rivière et des terres inondées nous séparaient: nos combats n’étaient guère que des escarmouches. Cependant, peu à peu, les mouvements prenaient quelque consistance, en même temps que le nombre des combattants augmentait de part et d’autre. Vers la fin d’avril, mon régiment se montait à quinze cents hommes, et tout le corps d’armée--si cet amas d’aventuriers peut porter un nom aussi pompeux--s’élevait à près de dix mille unités. L’ennemi devait être moins nombreux, mais il avait plus de cohésion et des pièces d’artillerie de plus longue portée. Nous attendions quelques canons promis depuis longtemps pour engager une action décisive. Les canons n’arrivaient point.

Nous eussions été en quelque sorte assiégés, sans l’excellence et l’étendue de nos positions, jointes à de bonnes lignes de retraite, bien gardées. Notre action s’étendait sur sept ou huit villages qui se décoraient glorieusement du nom de villes. Les vivres étaient simples, mais abondants--surtout la viande: quelques sources nous donnaient une eau excellente. Grossiers et goulus, nos hommes prisaient plus la quantité que la qualité: aussi l’endroit leur convenait-il parfaitement et ils attendaient sans impatience les renforts d’artillerie.

* * *

Parmi mes officiers se trouvait un jeune homme du Kansas dont j’aimais beaucoup le caractère et qui, en toutes circonstances, m’avait montré un grand attachement. C’était une âme essentiellement naïve, bouillante et tumultueuse, à qui toute chose paraissait ou bonne ou mauvaise, ou laide ou merveilleusement belle, une de ces âmes qui prennent toujours parti, qui croient jusqu’à leur mort «que c’est arrivé».

Herbert Buchanan n’en était pas moins un étonnant homme d’action, plein de sagacité et de flair; je ne lui préférais personne pour faire une bonne reconnaissance ou pour entamer convenablement une escarmouche.

Ce garçon s’amouracha d’une fille de squatter dont le moins qu’on peut dire est que c’était un beau morceau de chair humaine. Il y avait plaisir à la voir remuer, tant ses membres étaient bien pris et bien liés au corps. Cette fille était saine jusque dans le moindre coin de sa peau; avec cela d’une teinte si juste et si savoureuse, des yeux si trempés, si imbibés de vie, une bouche si appétissante, que les hommes sacraient d’admiration sur son passage.

Elle agréa la cour de Buchanan qui, presque tout de suite, lui donna sa parole de ne jamais épouser une autre femme. Mais quoique le jeune homme lui fût sympathique, elle voulut prendre son temps pour décider si elle pourrait être heureuse avec lui. Dans les intervalles du service, Herbert promenait sa «sweetheart» aux alentours du village où elle habitait. Plus d’un de nos hommes dut souhaiter des malheurs au jeune capitaine, mais il faut dire à l’honneur de l’humanité que personne ne lui envoya une balle dans les reins ou ne lui chercha querelle.

J’approuvais cette idylle, sachant fort bien qu’elle n’empêcherait pas le camarade de faire tout son devoir--et même je m’y intéressais. Je trouvais seulement que Mary Hanthorn était un peu lente à rendre l’amour qu’on lui avait voué. Les choses en étaient là, lorsque nous eûmes trois jours de bonnes escarmouches le long de la rivière. Nos hommes se comportèrent bravement, et les officiers ne furent pas trop malhabiles. Néanmoins, nous n’eûmes pas l’avantage. A plusieurs reprises, des volées de la grosse artillerie ennemie brisèrent notre élan: c’est tout juste si nous pûmes ramener nos troupes en bon ordre. Le quatrième jour, on se reposa de part et d’autre. Les Confédérés ne s’étaient pas crus assez forts pour nous donner l’assaut; de notre côté, nous nous sentions incapables de franchir la rivière sans l’appui d’une canonnade efficace. Donc, le quatrième jour, tout le monde se tint coi. De-ci, de-là, quelque boulet nous venait rappeler que le pays n’était pas désert, et nous répondions vaguement, pour la forme.

* * *

Vers le crépuscule du soir, comme je m’en revenais de visiter mes grand’gardes, je vis Mary et Herbert qui se promenaient sur la crête d’une colline. Ils se parlaient avec animation, et leurs silhouettes, devant le ciel rougissant, avaient un grand charme. De ma nature, je suis curieux, quand par aventure la curiosité n’est pas un mal. Je m’assis sur un baliveau et j’observai les promeneurs. Même, j’usai de ma lunette pour les mieux considérer. Buchanan parlait beaucoup et Mary écoutait avec attention. A la fin, elle fit un geste d’assentiment. Alors, il cueillit une grande fleur rose dans un buisson et la tendit à la jeune fille. Elle la piqua à son corsage et comme Herbert ouvrait les bras, elle eut, je pense pour la première fois, un geste d’amour: elle rendit l’étreinte et leurs lèvres se touchèrent...

Leurs lèvres se touchèrent et _dans le même moment_ leurs têtes disparurent. Il ne resta plus que deux corps enlacés, deux corps décapités d’où le sang jaillissait à bouillons.

Ce fut si fantastique et si soudain que, malgré mon habitude de la guerre, je ne compris d’abord pas. Je n’avais littéralement pas vu disparaître les têtes, et je ne devinai qu’au bout de quelques secondes, quand la détonation d’un gros canon ennemi parvint à mon oreille...

* * *

Naturellement, cela me parut une effroyable mort. De toute cette guerre, où je vis pourtant de farouches épisodes, ce fut ce qui se grava le plus profondément dans ma mémoire. Longtemps je plaignis de tout mon cœur ces beaux jeunes gens enlevés dans leur force. A la longue j’appris à jalouser leur bonheur. Au fond, n’est-ce pas, ils ne devaient pas connaître un plus beau moment, et toutes les misères de l’existence les guettaient au tournant des routes. Ils étaient morts dans la joie absolue, sans aucune souffrance, sans aucune inquiétude, sans avoir le temps même de rien sentir, sinon la douceur du baiser: car, à ce degré de vitesse, la souffrance ni la pensée n’existent plus...

LE MAGE RUSTIQUE

--Je ne méprise pas tant que vous la vieille médecine, dit Abel Fabrice, et je n’admire pas excessivement les maîtres actuels de la thérapeutique. L’art de guérir--à part la chirurgie et quelques vaccines--reste un art. Telle personne intuitive, qui connaît bien un malade, sait aussi bien ce qu’il lui faut qu’un Charcot, un Potain ou un Lancereaux. Il y eut sûrement, jadis, des hommes et des femmes qui manièrent la douleur avec maîtrise et qui surent guérir, non pas à l’aide de formules et de simples, mais par je ne sais quelle divination subtile et quel usage génial des forces minuscules que nos physiologistes commencent seulement de soupçonner. Je ne parle pas au hasard. J’ai connu un de ces guérisseurs sauvageons, et dans quelles funestes conjonctures!

* * *

C’était en été. Nous avions loué une frêle maisonnette aux bords de l’Oise. Une profonde forteresse nous séparait du reste du monde,--et nos deux pelouses, le peuple étincelant de nos parterres, notre léger ruisseau palpitant entre des rives embaumées de menthe, d’iris, de lis... C’était bien le petit refuge de tous les rêves, l’île de Robinson ou la terre féerique de Rama. Ce bonheur s’évanouit le jour où notre petit Georges dut s’aliter. Le mal, rapide et furieux, dévorait l’enfant d’heure en heure. Nous avions fait venir Debrême, puis Potain, dont ma femme est une vague cousine. Ces maîtres déployèrent toute leur science; ils demeurèrent impuissants. Un jeudi, vers le crépuscule, après une consultation, Debrême me tira à l’écart et murmura (il était un peu brusque):

--Tout est fini... L’enfant ne verra pas le matin.

Potain, qui, par compassion, n’eût pas de lui-même prononcé la sentence, hocha la tête en signe d’acquiescement.

--N’y a-t-il plus rien à faire? m’écriai-je avec désespoir.

--Il n’y a plus rien à faire, non... plus rien! répliqua tristement Potain... Peu de souffrance, d’ailleurs... Une simple extinction!

Je les laissai partir, et, terrifié à la pensée de revoir ma femme, je rôdai au bord de la rivière... Quelle tentation de me jeter dans l’eau claire, d’oublier la souffrance dans le rêve insondable du Nirvana!... Le crépuscule commençait de brosser ses décors, et je me tenais toujours là, anéanti, lorsqu’une voix se mêla au chuchotis du flot. Me retournant, je vis notre servante Mathilde, jeune campagnarde taillée en muid, débordante de vie et de santé:

--Monsieur, dit-elle d’un air mystérieux... pourquoi ne demanderiez-vous pas le guérisseur?... Il a fait revenir ma mère qu’est vieille et, pis, infirme... Y pourra, ben sûr, faire revenir un p’tit éfant...

Ce n’était pas la première fois que Mathilde m’entretenait de cet homme. Je l’avais, jusqu’ici, rembarrée avec indifférence. Alors l’enfant n’était pas condamné!... Maintenant j’écoutais, oh! sans foi, sans espoir... mais, quand il n’y aurait qu’une seule chance sur un milliard de sauver Georges, pouvais-je écarter cette chance? Je fis un morne geste de consentement:

--Va!

Et Mathilde disparut parmi les tilleuls de Hongrie.

* * *

L’homme qui parut devant nous, avec sa tête cubique, plantée à foison de cheveux fauves, avec ses yeux immenses, couleur de tourmaline, extraordinairement variables de teinte et d’éclat, avec sa poitrine d’Ajax et ses mains faites pour étouffer des ours, ne me déplut pas. L’énergie et la puissance sourdaient de son regard autant que de sa rude musculature.

--Où donc avez-vous appris à guérir? lui demandai-je.

Il répondit avec simplicité:

--Je ne guéris pas, monsieur... Je _donne_ ma force!...

Était-ce le calme souverain de ce grand visage, était-ce quelque obscur magnétisme? Ces paroles me rendirent presque confiance. Je menai l’homme auprès du petit, qui, immobile, les paupières closes, gémissait d’une voix défaillante.

--Il est bien bas! murmura le guérisseur...

Il se dressa, me planta son regard dans les yeux et dit avec autorité:

--Faut vous confier entièrement à moi... Y a encore une chance... Mais c’est à condition que je sois le maître... Puis, il me faut aussi quelqu’un de fort et de sain.

Il me considéra, puis il considéra ma femme, qui se tenait devant lui, pâle et défaite:

--Pas vous autres... Le chagrin vous travaille trop... La Mathilde plutôt. C’est une fille bien plantée...

Il n’ajouta plus un mot. Son visage prit une expression formidable et douce. Il se pencha sur l’enfant, il lui massa lentement les membres et la poitrine. Puis, il croisa les petits pieds et prit les menottes entre ses paumes géantes. Le pâle visage crispé se détendit; peu à peu, l’enfant cessa de se plaindre et s’endormit. L’homme garda son attitude pendant plus d’une demi-heure. Il était devenu pâle; il frissonnait; nous l’entendions haleter, comme quelqu’un qui a fait une course rapide....

--Je n’en peux plus! dit-il enfin... Mathilde, prenez l’enfant et marchez de long en large...

Il mit lui-même l’enfant dans les bras de la fille, puis il se laissa aller en arrière dans un fauteuil et parut s’assoupir. Nous étions, ma femme et moi, en proie à une agitation frénétique. A mesure que le temps s’écoulait, nous perdions le sens des réalités quotidiennes. Une atmosphère étrange nous pénétrait. Nous avions le sens très net d’une vie universelle, non pas composée d’êtres précis, et non pas séparée de la nôtre, mais enveloppante, infinie, faite de vibrations plus ténues, plus rapides que tout ce que nous nommons lumière, magnétisme ou électricité...

L’homme s’éveilla, prit dans la poche de son gilet un flacon, en avala quelques gorgées, puis s’abandonna de nouveau à son assoupissement. Se redressant enfin, il reprit l’enfant des bras de Mathilde, le remit au lit, recroisa les pieds et saisit entre ses mains les petites menottes blanches...

* * *

Jusqu’à l’aube, l’homme continua son œuvre. Il était devenu livide, il s’épuisait à vue d’œil--et le réconfortant qu’il prenait d’heure en heure ne suffisait pas à le soutenir. Ses torpeurs se prolongeaient de plus en plus. Il en sortait avec des yeux hagards, des mains tremblantes, un frémissement de tout le corps.

Il n’y avait plus aucun doute pour nous: il _donnait_ véritablement de la vie; l’enfant dormait maintenant d’un sommeil paisible; on voyait sa petite poitrine s’élever et s’abaisser rythmiquement, ses jolies lèvres se recolorer, ses pauvres joues reprendre une nuance rose.

Enfin, l’aube se glissa, comme un reflet de perles et de coquillages, sur les peupliers de la rive. L’homme poussa un profond soupir, lâcha les mains du petit et murmura:

--Je suis à bout de forces... Mais il est sauvé!

Et, tandis que je poussais un cri de joie, tandis que ma femme pleurait de bonheur, il tomba dans un sommeil de plomb dont il ne s’éveilla que douze heures plus tard.

* * *

Il ne s’était pas vanté. L’enfant guérit avec une rapidité merveilleuse, à la profonde stupéfaction de Potain et de Debrême,--qui, d’ailleurs, ignorèrent tout: je devais le secret à notre sauveur.

Vous avouerez que, après une telle aventure, il est bien naturel que je ne croie pas seulement à la science et à la réalité mesurables, mais aussi à l’instinct, à l’intuition, à ces réalités subtiles qui pénètrent toutes choses, comme les physiciens disent de l’éther.

CONTES

DEUXIÈME SÉRIE

LE VIEUX BIFFIN

Quand j’habitais au bout de l’avenue de Clichy, raconta Charles Marlommes, je rencontrais quelquefois un vieux biffin du temps de Louis-Philippe. C’était un paquet d’os. Ses énormes pommettes et ses longues mâchoires laissaient à peine paraître deux petites joues fauves; ses mains, sous leur peau roussâtre, semblaient déjà des mains de squelette; quand il marchait, les oscillations sèches et «discordantes» de son torse lui donnaient l’aspect d’une mécanique très usée.

Vous savez que j’erre volontiers dans la savane parisienne. Elle est aussi sauvage que l’autre, la savane des buffles, des coyotes, des félins et des pécaris; elle est plus riche en bêtes imprévues, farouches, misérables ou grotesques. A force de le voir, j’avais fini par échanger des paroles avec le vieux père Bastien. Même, au bar du Grand Moka, il m’a raconté des histoires qui, en un certain sens, évoquent des temps aussi fabuleux que ceux de Thoutmès III, roi d’Égypte.

Or, un après-midi, je rencontrai mon biffin encadré par deux sergents de ville. Le pauvre bougre oscillait plus encore que d’habitude, et ses yeux hagards laissaient entrevoir qu’il avait trop bien écouté les promesses de bonheur des jaunes, des bleues et des vertes. Arrêté au moment où il proférait des menaces confuses contre des pouvoirs plus confus encore, il avait salement injurié la force publique: la route qu’il suivait était celle du commissariat, de la correctionnelle et de la prison. Quand il m’aperçut, il poussa un beuglement et, se frappant la poitrine, il fit profession d’amitié. Après quoi, ressuscitant un refrain perdu dans la nuit des âges, il clama:

Chapeau bas devant ma casquette, A genoux devant l’ouvrerier!

Je fus pris d’une grande pitié pour sa vieille carcasse. Passant du côté du flic de droite, que je connaissais, je réussis à lui glisser une bonne parole. Ensuite, évoluant du côté de l’autre sergot, que je connaissais mieux encore, je lui fis remarquer la faiblesse et l’âge du drille. Ces flics n’étaient pas des ogres, ils se montrèrent sensibles à la politesse d’un citoyen qui portait une petite ficelle rouge à la boutonnière.

Le premier dit:

--Il est plus bête que méchant.

Le second ajouta:

--Il est vieux comme Mathieu Salem.

Sur quoi ils se reluquèrent. Justement, l’ancien eut le bon sens de se taire. Par surcroît, la foule ne fit aucune de ces sottises qui indisposent les sergents de ville.

Alors celui de gauche eut un gros rire et celui de droite se tordit. Deux bottes d’ordonnance donnèrent un léger renfoncement au derrière du biffin, qui se sauva comme un vieux lièvre.

Je le retrouvai au bar du Grand Moka, où il avait eu la sagesse de se commander un simple siphon d’eau de seltz. Il gueula: