La Mort de la Terre, roman, suivi de contes
Part 12
Alors, je songeai avec mélancolie à mon existence incertaine et pauvre. Qui sait si je n’errerais pas jusqu’à ma vieillesse, misérable et sans amour, ou si la mort ne me guettait pas au tournant des collines!... Et cette fille brillante, que j’aurais pu toucher en avançant la main, elle était aussi lointaine que l’étoile qui se levait au ras de l’horizon...
* * *
Il arriva qu’Harriet, épuisée de chagrin, s’étendit sur un monceau d’herbe bleue et s’endormit. Marble considéra avec une ardeur jalouse la lueur du visage et des cheveux. Il secoua la tête avec une brusque confiance et murmura:
--Elle sera ma femme!
La clarté du feu dansait sur sa face rude. Il médita un moment, puis il reprit:
--Si je pouvais seulement massacrer l’alligator!
--Comment le reconnaîtrez-vous? fis-je.
--A sa taille, compagnon. Il ne doit plus y en avoir d’aussi grands.
Il se leva, il se dirigea vers le fleuve, il regarda longtemps au large, vers un îlot où poussaient deux vernes et de la broussaille. Brusquement, je le vis qui rejetait ses vêtements et entrait dans l’eau, son couteau bowie aux dents. Je courus au rivage: le corps blanc de l’homme nageait vers l’îlot, une masse grise remua, qui semblait un tronc de saule. Des épaves s’interposèrent; puis j’entendis un long cri, terrible, qui avait le son de l’agonie. Et il n’y eut plus rien, le fleuve roulait intarissable sous les astres... Je fis d’ailleurs ce que je pus pour repêcher Marble, j’exposai même ma vie, mais son corps ne se trouva jamais plus...
* * *
Ainsi j’étais seul dans le désert avec Harriet Kennedy et les ceintures des morts, pleines de pépites. Après des journées et des journées de marche, on ne rencontrerait probablement pas un seul homme. Nous étions deux créatures humaines avec les fauves, la savane, le fleuve et le vent. Tout le destin était retourné. Il avait suffi d’une bête obscure pour remettre entre mes mains la fille et l’or dont me séparaient hier deux hommes redoutables et toutes les choses sévères que ceux de ma race respectent. Toutefois, j’étais loin encore d’Harriet. Mais les jours s’accumulèrent. Nous mêlions notre fatigue, nos luttes et nos soucis. Je cherchais la proie, j’assemblais le bois du campement, nous dormions auprès du même feu: un lien se formait entre nous, qui avait la force immense des choses primitives. Si bien qu’un matin, alors que les villes étaient encore lointaines, nous connûmes que nous ne nous séparerions plus. Nous le connûmes sans une parole ni un baiser, car le désert était autour de nous et il fallait respecter la fille qui dépendait de ma force et de mon courage; mais notre amour était aussi solide que le granit.
* * *
Je suis de ceux dont la vie est bonne. J’ai l’amour, la fortune et de beaux enfants. Pourtant l’orgueil n’a pas touché mon cœur. Je sais mieux que la plupart des hommes la force terrible des circonstances. Tout mon sort n’eût-il pas été changé si un reptile, perdu dans la nuit des bêtes, n’était sorti de l’œuf que sa mère avait pondu au bord d’un fleuve sauvage?
L’ONCLE ANTOINE
Lorsque Antoine Malavaine atteignit sa cinquantième année, l’existence ne lui était point défavorable. Il avait conquis soixante mille livres de rente dans la République Argentine, et il prenait sa retraite. C’était un homme qui ne s’ennuyait pas avec lui-même, condition expresse pour goûter le repos. Le domaine qu’il s’offrit en Seine-et-Oise comportait les herbes, les eaux, les grands arbres et les fleurs, qui sont l’ambiance naturelle du bonheur. Antoine Malavaine fit connaissance avec les mésanges, les fauvettes, les geais, les rouges-gorges, les piverts et même ces vieux rossignols dont les hyperboles des poètes n’ont pu détruire le charme. Il connut aussi les lapins au clair de lune, les lièvres épouvantés, quelques biches menées par un cerf au front duquel poussait un petit arbre. Et rien que d’entendre chuchoter les peupliers, murmurer les hêtres et gémir les chênes, il retrouvait la fraîcheur de son enfance. Comme il appréciait par ailleurs le charme d’une cuisine odoriférante, qu’il n’avait ni la goutte, ni le diabète, ni l’artério-sclérose, et que la crainte de l’avenir lui était inconnue, il pouvait faire la pige aux personnages les plus joviaux de l’histoire et de la fable.
* * *
Cette vie simple se compliqua. Un mardi du mois de mai 1887, un télégramme survint, libellé avec laconisme:
«Beau-frère Rivoir mort subitement.»
Rivoir habitait le Havre, où il exerçait divers négoces maritimes. Il y avait entre lui et Antoine une vieille rancune. Née de vétilles, elle s’était accrue de vétilles. Rivoir, personnage maniaque, exécrait Malavaine pour sa chance, qu’il qualifiait d’immorale. Après la mort d’Alice, sœur d’Antoine, la rupture fut définitive. Rivoir, cependant, tirait tous les diables par la queue; il aurait, s’il l’avait voulu, reçu des subsides du beau-frère: plutôt fût-il mort de faim que de les accepter.
Il laissait un fils de douze ans, que Malavaine n’avait vu qu’au berceau. Et, quelque sentiment qu’on ait de la famille, comment s’intéresser à des créatures dont on ignore la silhouette?
Le télégramme dirigea Antoine vers le Havre, d’où il rapporta l’homoncule. Le petit Maurice était un boy frais, entre le blond et le châtain, avec des yeux ordinaires, un nez ordinaire, une bouche ordinaire, et des oreilles disposées à la gauche et à la droite du crâne. Ni vif ni lent, ni actif ni paresseux, point bête et point génial, il devait avoir toute sa vie l’avantage, rassurant après tout, de ne point épater ses contemporains. Aussi bien n’épata-t-il pas son oncle. Mais il en fut aimé. Et cette tendresse, pour n’avoir pas été un coup de foudre, n’en fut que plus solide et plus constante.
Pendant les six années qui suivirent la mort de Rivoir, la présence de l’homoncule ne diminua pas le bonheur d’Antoine. A la vérité, il s’égaya moins du côté des chardonnerets, des mésanges, des rossignols, des lapins et du cerf dix-cors; il savoura moins la grâce des bouleaux et la rudesse des ormes, mais il prit plaisir à voir pousser le neveu. Il y eut bien une rougeole, cinq ou six grippes et quelques équipées du jeune drille: elles furent compensées par cette jouissance étrange que nous trouvons à donner la becquée au prochain qui n’a pas cessé de croître.
A cet égard, l’oncle Antoine se découvrit une vocation profonde. Plus il faisait pour le présent et l’avenir de son jeune hôte, plus aussi il éprouvait une tendresse qui, deux années après la venue de l’orphelin, était devenue paternelle et même maternelle. Il donnait sa peine, son temps, ses soucis, son argent, avec passion. Bientôt, il ne lui fut plus possible d’être tranquille lorsque le gosse souffrait d’une douleur physique ou d’une contrariété morale.
Maurice le savait bien. A dix-huit ans, il désira continuer ses études à Paris et l’oncle quitta la campagne. A dix-neuf ans, il eut une maîtresse chère et l’oncle casqua. Quand, enfin, le neveu prit femme, Antoine divisa sa fortune en deux parts égales, l’une pour le nouveau ménage, l’autre pour lui-même.
Il y eut une pause. Pendant un bon lustre, le jeune Rivoir se contenta des joies de la famille. Il lui vint un fils, il lui vint une fille, qui accrurent le champ de la tendresse de Malavaine.
C’est alors que Maurice commença à être pris du désir d’augmenter sa fortune. Ce fut peut-être l’unique fois que ce garçon s’acharna à quelque chose. D’ailleurs, sa passion ne revêtit aucun caractère hâtif ni fiévreux. Il se mit en quête de diverses combinaisons, dont il rejeta les premières, puis il s’engagea dans une affaire de mines espagnoles et une affaire de houillères belges, qui avaient une physionomie engageante. Ni sa femme ni son oncle ne furent mis au courant. Et, d’abord, tout alla fort bien. Le cours des actions belges ne tarda pas à s’accroître de soixante pour cent; celui des actions espagnoles doubla. Maurice allait, par une vente sage, dégager le capital et ne laisser que les bénéfices, lorsque la justice mit son nez brutal dans les papiers de M. Beauchêne, le promoteur des deux entreprises. Elle y mit le nez, et cela suffit. En vain, comme il était vrai, M. Beauchêne accusa-t-il des concurrents véreux, en vain offrit-il des garanties indiscutables. En deux jours, les mines espagnoles perdirent les trois quarts de leur valeur et les houillères belges dégringolèrent au-dessous du prix d’émission.
En suite de quoi Maurice Rivoir vit ses revenus maigrir lamentablement. Quinze mille francs de rente étaient enterrés sous la terre ibérique et dans les sous-sols du Hainaut.
Maurice se disait avec rage:
«Tout cela ne serait pas arrivé si l’oncle Antoine avait été plus large!»
Il ajoutait, parlant à sa femme:
--Qu’a-t-il besoin, à son âge, de vingt-cinq mille francs de rentes?
Il se dispensa de faire entendre aucune parole analogue à Antoine, mais il geignit tant et si fort que celui-ci finit, avec un soupir, par détacher trois cent mille francs du capital qu’il s’était réservé.
Ce geste créa d’abord une situation confortable. Puis Maurice et sa femme s’avisèrent que, somme toute, l’oncle jouissait encore de douze mille livres de rentes. Évidemment, on ne pouvait pas les lui demander: d’ailleurs, ils reconnaissaient qu’il avait agi avec un certain chic. Tout de même, ces douze mille francs accroîtraient joliment leur bonheur! Ils étaient jeunes, ils avaient des enfants... l’oncle atteignait ses soixante-sept ans!
Antoine finit par s’apercevoir qu’on le trouvait encore bien riche. Il hésita pendant quelque temps. Puis, saisi de crainte à l’idée qu’on pourrait désirer sa mort, il résolut d’en finir une fois pour toutes. Donc, il divisa ce qui lui restait en trois parts: deux pour Maurice et ses petits enfants, une pour lui-même. Il plaça cette dernière en rentes viagères.
«Là! songeait-il... Maintenant, on n’attendra pas mon héritage... on m’aimera pour moi-même.»
Comme, à cause de son âge, la compagnie d’assurances lui servait un gros intérêt, il avait toujours douze mille livres de rentes. Il n’en dépensait pas la moitié et faisait de nombreux cadeaux et des dons en argent à sa famille. Ainsi avait-il la joie de se voir accueilli avec un extrême empressement et de pouvoir se dire:
«Si désormais on souhaite quelque chose, c’est que je devienne centenaire!»
Un jour, il tenait ce raisonnement agréable, tout en se promenant par le jardin des Rivoir. C’était en juillet. La vieille nature faisait une débauche de verdure, de corolles et de fruits. Et l’oncle Antoine, heureux, s’étant assis à l’ombre, rêvassait. Des pas craquèrent sur le sable. Il entendit les voix de son neveu et de sa nièce. (Ils étaient invisibles pour lui comme il était invisible pour eux.) La nièce disait:
--Mais non! Mais non!... L’oncle est un vieux chien! Il a son bas de laine... On ne me trompe pas, _moi_...
--Crois-tu? demanda une voix avide.
Et Antoine, avec un grand froid au cœur, sentit qu’on attendait sa mort _tout de même_.
AU FOND DES BOIS
--Pourquoi je ne me suis pas marié? fit Dareaux. C’est simple, fantasmagorique et épouvantable.
Il taillada avec son canif une vieille règle, puis, poussant un soupir:
--Ça se perd dans la nuit des âges. J’avais vingt-cinq ans et je percevais les impôts dans un maigre bureau, au fond d’un maigre canton. La besogne n’était pas très absorbante. Elle me laissait le loisir de rêver et de courir du pays. J’aimais la profondeur des bois et «leur vaste silence». J’aimais aussi Mlle Mariette Dieutegard, la fille de maître Dieutegard, qui avait du foin dans ses bottes et qui, tout en exploitant merveilleusement ses terres et son bétail, prenait la vie par sa face joyeuse. Mariette Dieutegard ressemblait à cette Mme de Pourtalès qui jeta une lueur si fine à la cour de Napoléon III. Sa grâce native avait été affinée au couvent des Dames de la Vierge-Noire. Elle y était devenue tout à fait charmante. Il me suffit de la voir pour que son image ne cessât de se superposer aux petites feuilles menaçantes dont je gratifiais messieurs les contribuables. Et la chance voulut qu’elle n’eût guère à choisir qu’entre Jacques de Meschien, le fils du hobereau, et moi-même. Or, Jacques était brèche-dent, bec-de-lièvre et bancroche au point que, même lorsqu’il joignait les talons, un chien de bonne taille pouvait passer par l’ouverture. De plus, il manifestait à la fois une sottise prolixe et une humeur bluffeuse qui le rendaient intolérable. Quant aux fils de cultivateurs, Mariette ne pouvait plus guère s’accommoder de leurs personnes, non par vanité, mais parce que les hommes du terroir sont rudes et mal embouchés.
J’avais donc bien des chances, malgré ma chétive fortune. Et maître Dieutegard, me sachant de l’avenir dans l’administration et des «espérances», laissa faire le sort. Cette lumineuse Mariette m’accueillait sans défaveur. Elle était naturellement judicieuse, quoique tendre, et se méfiait des surprises. Physiquement, je n’étais pas désagréable. Pas très beau, non, mais bien planté, les yeux clairs, les cheveux drus, et assez élégant. Par surcroît, j’ose le dire, un caractère supportable: pas querelleur, pas tatillon, pas encombrant et de nature joyeuse. Un bon loulou.
Jour par jour, je fis mon chemin dans le cœur de la jolie fille. Le jour vint où nous célébrâmes nous-mêmes nos fiançailles. C’était à l’automne. Nous étions sur la route du bois de la Hesbaigne, un antique bois de chênes où l’on mène encore les porcs à la glandée. L’heure était indécise et féerique. A travers des nuages de lait et de perles passaient, par intermittences, de grands rais tièdes. Nous cheminions dans un paysage de vieille France, émus de tous les songes de la jeunesse. Timidement, j’avais pris la main de Mariette. Elle ne l’avait pas retirée. Pour la millième fois je tâchais de définir la douce préférence qui me gonflait le cœur, et elle, pour la première fois, s’appuyait contre mon épaule. Enfin, à l’ombre des grands chênes, nos bouches se dirent ce que des milliards de bouches se sont dit depuis l’origine des hommes. Puis Mariette voulut être seule. Elle était confuse. Elle n’osait plus me regarder.
--Venez ce soir, dit-elle... mon père vous attendra.
* * *
Il fallait lui obéir. Je m’en fus vers les futaies profondes, l’âme aussi triomphante que si j’avais fait la conquête de la Chine. Je me souviens de m’être assis, littéralement «recru de bonheur», sur la racine d’un chêne centenaire.
* * *
Combien de temps restai-je là? Peut-être dix minutes, peut-être une heure. Je n’avais plus aucun sens de la durée; la joie abolissait l’ambiance.
Brusquement un cri traversa l’espace. C’était un cri sauvage, un cri d’excessive douleur ou d’extraordinaire épouvante. Il n’avait pour ainsi dire aucune individualité: je ne pus même me rendre compte si c’était un cri de jeune ou de vieux, un cri d’homme, de femme ou d’enfant. Je me levai d’un bond; tremblant de tous mes membres, je courus au hasard. Un deuxième cri s’éleva. Il n’était plus impersonnel, il réalisait ce son complexe et si parfaitement individuel: une voix. Ce fut une horreur inexprimable: je reconnaissais Mariette...
Je reconnaissais Mariette comme si elle eût été tout près de moi, et je ne savais pas où courir. La clameur venait certainement du côté où le soleil descendait sur les ramures, mais elle venait de loin: j’ignorais s’il fallait aller devant moi ou bien diverger à droite ou à gauche. A tout hasard, je filai vers la lumière. Plusieurs minutes se passèrent; je n’apercevais que la mousse, les feuilles mortes et les arbres. J’essayai, sans résultat, un crochet vers la gauche. Rien que la solitude, le calme écrasant qui règne sous les grands chênes... Si, du moins, Mariette avait crié une troisième fois! Par intervalles, je poussais moi-même un appel. Aucune réponse, hors le frisselis des ramures ou la voix rapide d’un passereau... J’aurais pu avoir un doute, me croire victime d’une hallucination; mais la voix était comme vrillée dans mon oreille, elle m’affirmait un péril immense, un péril mortel.
* * *
Enfin, après un quart d’heure de recherches, je vis des formes remuer au loin, dans une éclaircie; puis des grognements rauques se firent entendre. Je ne sais quel instinct me saisit: je fus certain que le drame était là, je me ruai en foudre et l’éclaircie parut, tout orangée par le soleil. Sept bêtes rosâtres, aux poils roides, aux dos puissants, s’y démenaient étrangement, tassées devant un buisson d’arbustes. Soudain, la réalité innommable, une scène de la profondeur des âges, une scène de la Gaule préhistorique, quand les bêtes et les hommes se disputaient encore la puissance: les porcs fauves dévoraient Mariette!...
Ils lui avaient rongé le visage, les bras et la poitrine; ils venaient de lui ouvrir le ventre!
* * *
Dareaux demeura pendant quelques minutes les yeux grands, abîmé dans ses souvenirs. Puis il reprit à voix basse:
--On a pu reconstituer le drame... Mariette Dieutegard avait trébuché dans la clairière et, en tombant, le crâne heurté contre une pierre, elle s’était évanouie. C’est alors que les bêtes étaient venues. Elles appartenaient à la race farouche qui, peut-être depuis mille ans, paît dans le bois de la Hesbaigne. Elles flairèrent le sang, qui avait jailli sur la mousse, et, comme la jeune fille demeurait immobile, l’une ou l’autre des brutes commença l’attaque... Ce faisant, elles n’avaient pas fait autre chose que ce que font encore fréquemment leurs congénères lorsque le hasard leur livre un petit enfant au berceau...
LE SAUVETEUR
_A Pierre Valdagne._
Nous trouvâmes notre ami sur la falaise, en suroît, bottes de mer et petit chapeau de cuir bouilli. Le temps était doux, l’eau belle, et notre ami soupirait.
--Est-ce drôle? murmura-t-il, je n’aime plus que la tempête et les sauvetages... Je sais bien que c’est immoral, mais je n’y puis rien faire!
Nous savions que, dans le cours de cette saison, il avait sauvé la vie à une dizaine de personnes. Et Pierre Larue lui dit:
--Ton dévouement est admirable!
--Non! fit-il en secouant mélancoliquement la tête... il n’y a là rien d’admirable. C’est une passion... une passion comme le jeu, l’ivrognerie, la débauche... J’en suis arrivé à la monomanie du sauvetage. J’aurais dû me défier, dès le début, car le mal m’a pris sans crier gare: j’ai tout de suite été grisé.
* * *
Il jeta un long regard triste sur la mer bleue et reprit:
--Ce n’est pas loin d’ici que cela a commencé. Tenez, là-bas, cet îlot... qui devient écueil aux marées d’équinoxe... C’est le théâtre de mes débuts... Par un après-midi d’automne. Ah! quelle tempête! Les vagues semblaient vouloir s’emparer du monde, les moindres brins d’herbe se courbaient tout lustrés par le vent! Si vous aviez vu ces troupeaux pâles et glauques, tantôt secouant des crinières, tantôt chargeant comme des millions de taureaux!...
* * *
Je me saoulais de vent, je m’enivrais de nuages. Mais voilà qu’en tournant la tête j’aperçois un homme là-bas, un étranger bien sûr, qui était resté sur l’îlot. Le malheureux faisait des signes de détresse. Et tout de suite la folie me prit de le sauver. Je bondis, je hurlai dans la tempête, j’arrivai sur la petite plage. Personne! Ma voix se perdait comme une petite feuille dans une cataracte.
* * *
Cependant la clameur des vagues m’excitait tel un chant de guerre. Je me dirigeai vers un canot amarré dans une anse, je m’y jetai comme un furieux et, quelques minutes plus tard, la petite embarcation bondissait sur l’océan. Cela n’allait pas trop mal. Il y avait un moment de répit. Et je ramais furieusement: un vertige belliqueux doublait ma force. Mais bientôt les flots rebondirent; mon canot dansait ainsi qu’une coquille de noix; des paquets d’eau amère se jetaient en travers de ma figure; je chavirais. Le hasard ou la Providence me sauva et, pendant un temps indéterminé, je travaillai comme un forcené. J’avançais vers le but, mais si lentement! Déjà tout l’îlot-écueil se couvrait d’eau: l’homme, accroché à une arête de rocher, disparaissait par intervalles sous l’écume. Dans le tapage infernal des météores, j’entendis à plusieurs reprises un cri misérable, une faible plainte épouvantée.
Je ramais convulsivement, avec une force décroissante,--mais j’approchais;--l’écueil n’était plus qu’à quelques brasses. Une vague immense me souleva; puis je retombai dans un gouffre d’écume. Une fois encore tout parut fini; une fois encore la force mystérieuse me sauva. Et tout à coup je vis l’homme bondir, je le vis à deux pas de moi, je saisis sa tête dans mes poings, ah! avec quelle joie sauvage, avec quelle volupté de triomphe! Comment je parvins à le hisser, comment je ressaisis une de mes rames emportée dans la tempête, mon instinct seul pourrait le redire, car ma pensée n’en a gardé aucune mémoire. Je sais seulement que pendant une heure nous luttâmes pour rejoindre la plage et que la mort ne cessa pas une minute de planer sur nous. Mais je n’en avais cure. Je n’étais pas inquiet; une douceur extraordinaire enveloppait mon âme; le péril m’était si doux que toute impression antérieure me semblait fade et misérable en comparaison.
Enfin nous pûmes atteindre le rivage. Là, l’homme, un commerçant de Jersey, fut pris d’un délire de joie. Il se jetait sur moi, il m’embrassait en pleurant et en grondant; il m’offrit de m’adopter et de faire de moi son héritier. Et moi, ce sauvetage me remplissait d’orgueil. Je ne pouvais me rassasier de la vue de celui que j’avais arraché à l’abîme implacable. Il me semblait avoir créé de la vie. Mais, plus que tout, l’océan m’avait pris. Je lui devais la sensation la plus terrible et la plus exquise de mon existence, je sentais un ardent désir de retrouver cette sensation.
* * *
--Et voilà! Depuis ce jour, je n’ai plus eu goût qu’au sauvetage. Je me suis acheté une bonne barque, solide, pourvue de tous les perfectionnements modernes; elle est à double coque, un peu lourde pour la course, extrêmement prompte à reprendre son assiette dans la tempête.
J’ai aussi un petit équipage de loups de mer, courageux comme des lions et soumis comme des caniches. Aussi, quelles émouvantes aventures par les fièvres de l’équinoxe, quand la mer hurle pendant des semaines entières!... Et lorsque vient le beau temps, lorsque le ciel est pur, que la Grande Verte se donne des airs de lac, j’éprouve un malaise, une sorte de nostalgie de la tourmente, je me surprends à souhaiter les mauvais nuages qui annoncent le péril et la mort. Et j’ai beau me reprocher ce vilain sentiment, il me domine, comme le goût de l’alcool domine le buveur.
--Bah! s’écria Pierre Larue, il n’y a pas de mal, va! Tous tes vœux n’appelleront pas la tempête... Ce serait une fière chance pour l’humanité si beaucoup de gens avaient des passions comme la tienne!
--Bien sûr! répliqua-t-il avec douceur. Je ne fais pas de mal... Mais c’est seulement pour montrer que mon dévouement n’est pas tant admirable. Hélas! si l’on allait au fond des meilleures choses, on y trouverait toujours mêlé un peu de cruauté ou de folie!...
* * *
Dans ce moment, un petit nuage couleur d’ardoise se montra vers le couchant. Il le regarda avec attention; un éclair de joie s’alluma dans ses prunelles.
--Là! voyez-vous! s’écria-t-il... C’est peut-être la tempête qui mûrit là-bas... et tenez, dites si ce n’est pas du vice: ma main tremble de contentement!
LE CLOU
Nous nous entretenions du merveilleux exploit du commandant Charval. Avec une vingtaine d’Européens et une centaine d’Arabes, il avait tenu tête pendant cinq jours à une innombrable harka désertique, jusqu’à ce que les troupes du colonel Darras fussent venues le délivrer.