La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

Part 11

Chapter 113,879 wordsPublic domain

Ensuite il me donna sa confiance, il me fit même des confessions qui me gênaient et m’épouvantaient. Le jour du jugement, je plaidai avec chaleur. Je donnai mon homme comme une victime de l’incurie sociale; je dépeignis sa vie d’orphelin et de vagabond; je fis appel à la justice et surtout à la compassion des jurés. L’homme-bête, que le réquisitoire avait mis en fureur et qui, plusieurs fois, avait fait mine de bondir vers le procureur général, fut pris d’une émotion inouïe lorsque je parlai à mon tour. La prunelle dilatée, la bouche entr’ouverte, à chaque instant, il tendait vers moi ses mains captives ou poussait un grognement de reconnaissance. Quand j’eus fini, il beugla:

--C’est à la vie, à la mort!

Il écouta le verdict et la condamnation avec indifférence, soit qu’il comprît mal, soit que son intellect rudimentaire ne lui permît pas de s’intéresser à un avenir qui dépassait plusieurs journées.

Quand il fut à la Roquette,--car ceci se passe au temps de la Roquette,--il demanda fréquemment à me voir. Il m’accueillait avec des démonstrations qui ressemblaient assez à celles du chien qui revoit son maître. D’ailleurs, il ne s’inquiétait guère. Il savait que je m’occupais à obtenir sa grâce et il s’en rapportait à moi--sûr qu’en fin de compte, je réussirais à sauver sa tête. Seulement, il trouvait le temps long, car il avait l’habitude du grand air: sa cellule lui semblait étouffante et terriblement ennuyeuse, d’autant plus qu’il n’entendait pas grand’chose aux jeux de cartes...

Il ne me parla qu’à deux ou trois reprises de sa mort possible; il me disait alors:

--Sûr que vous viendriez me voir au dernier moment.

Je le lui promettais, résolu à tenir parole.

* * *

Malgré mes efforts, sa grâce fut refusée. Et vers la fin d’une brumeuse nuit de novembre, je me trouvai près de la cellule du condamné avec la magistrature, l’aumônier, les gardiens et Deibler. Nous étions tous fort émus, même les gardiens. Le prisonnier dormait paisiblement: ses nuits, du reste, étaient bonnes. L’idée de son réveil nous faisait froid au cœur.

La porte s’ouvrit. Le sommeil du misérable était si profond qu’il ne s’en aperçut même pas. On pouvait voir son crâne sombre, sa face grise et la forme renflée de son corps sous les couvertures.

Un gardien le toucha doucement.

Il fit un geste vague, se tourna à demi et se frotta les yeux, en poussant un grognement. Puis, il se dressa sur son séant et nous regarda avec une évidente surprise, mais sans crainte:

--Quoi qu’y gna? grommela-t-il. C’est pas une heure pour déranger le monde.

Alors le procureur, tout pâle, murmura d’une voix tremblante:

--Pierre Fourgues, j’espère que vous aurez du courage... Votre recours en grâce est rejeté.

--De quoi? Rejeté? Qu’est-ce qui est rejeté?

Tout à coup, il comprit et devint grave:

--Du courage! ricana-t-il... On verra si qu’on en a.

Il se leva avec fermeté; il commença à s’habiller. Par moments, il jetait un regard sommaire autour de lui. Jusqu’alors, il ne m’avait pas reconnu: je me tenais peureusement caché derrière les autres. Mais, brusquement, il m’aperçut et un vague sourire crispa sa lèvre:

--Pardon, excuse! s’écria-t-il, je vous avais pas vu... je suis bien content!

Il tenait sa veste à la main, il me regardait dans les yeux avec un mélange de confiance, d’affection et de stupeur:

--C’est-y vrai, ce que dit cet autre? demanda-t-il.

--C’est vrai, balbutiai-je d’une voix anéantie, mais je suis sûr que vous ne faiblirez pas.

--Moi, faiblir! Ah ben!...

Il me tendit les mains en grommelant:

--J’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi.

Après quoi, il passa sa veste. Sans doute, sa conscience obtuse ne réalisait pas encore complètement l’événement. Aucune menace n’émanait de la contenance des visiteurs: il devait se figurer que l’exécution était précédée de quelque cérémonie brutale ou terrible.

Il me demanda encore:

--C’est tout de même pas pour la Veuve qu’y viennent?

Je fis un signe de tête. Soudain, il se rendit un compte exact de la situation. Sa mort, qu’il n’avait jamais bien imaginée, lui apparut comme elle apparaît au fauve terrassé. Il claqua des dents; ses oreilles blanchirent. Néanmoins il crâna:

--On montrera qu’on a de la moelle.

En ce moment, on le toucha légèrement à l’épaule. Il fit un bond de côté, une épouvante immense le tordit et il cria:

--Je veux pas... au secours... je veux pas!

Il courait autour de la cellule; deux hommes le saisirent, mais ses cris s’étaient transformés en un long hurlement, un hurlement de loup au fond des bois. Tout à coup, d’un effort terrible, il se dégagea, écarta l’aumônier, repoussa le procureur et se jeta sur moi. Il m’avait saisi dans ses bras, il m’étreignait avec un tremblement affreux, son visage se cachait dans mon cou comme le visage d’un enfant et il sanglotait:

--Sauve-moi!... Sauve-moi!... Sauve-moi!...

Il est tout à fait impossible de vous dépeindre l’épouvante de cette minute. J’avais l’impression que l’assassin était devenu un être de ma race, un être de mon sang; un goût affreux emplissait ma bouche; j’avais les entrailles tendues comme des cordes; et mon cœur tantôt grondait comme un torrent, tantôt se taisait dans une défaillance...

Je me souviens que des larmes chaudes coulaient des yeux de l’homme dans ma nuque...

Je n’en pouvais plus, j’allais m’évanouir, lorsque les aides du bourreau s’emparèrent violemment de la victime et l’emportèrent, pantelante, à travers le corridor.

Quant à moi, je demeurais là, anéanti, avec le sentiment d’une horreur irrémissible que je partageais avec les juges, les geôliers, le bourreau et toute la société...

* * *

Depuis, continua Basseterre, avec un étrange sourire, je lutte pour la vie des criminels avec une rage furieuse, je mets à sauver leur tête quelque chose de l’ardeur que je mettrais à sauver la mienne... Mais je n’ai plus jamais eu le courage de rendre visite à aucun de mes clients à l’heure formidable où Deibler examine la Veuve.

HISTOIRES DE BÊTES

--Sans doute! sans doute! acquiesça Henri Delatour, l’individualité est moins prononcée chez les animaux que chez les hommes, mais ne dites pas qu’il n’y a pas de vives différences entre bêtes de la même sorte, voire de la même famille. J’ai eu, maintes fois, l’expérience du contraire et je vais vous donner deux exemples: il me serait aisé d’en donner davantage.

* * *

Lorsque j’habitais Londres, à l’extrémité du faubourg de Clapton, j’eus maille à partir avec les surmulots. Ces ignobles rongeurs vivaient dans des trous inexplorables, qui communiquaient mystérieusement avec ma cave. La nuit, ils envahissaient la cuisine et le breakfast parlour; ils cambriolaient le pain, le sucre, la viande; ils déployaient une ténacité et une ruse effarantes.

J’étais jeune, je croyais aux vieilles fables où l’on voit Raminagrobis détruire des légions de rats, sans songer qu’il s’agissait des bons vieux rats noirs chassés actuellement au fin fond des campagnes désertes. Ceux qui dévastaient ma demeure étaient les terribles surmulots, qui finiront par faire écrouler nos grandes villes, si l’on n’y prend garde. J’achetai naïvement des chats. La plupart s’écartaient avec soin du chemin des rongeurs; d’autres, après quelques simulacres de guerre, laissaient la place à des ennemis trop redoutables. A la fin, pourtant, il vint un chat blanc, plaqué de roux, qui montra une humeur différente. Rien ne le différenciait extérieurement de ses congénères. C’était comme eux un bon chat de Londres, tel qu’on en voit courir des myriades sur les murailles des jardins. Et, cependant, il se montrait aussi hardi que les autres se montraient pusillanimes.

* * *

Dès la première nuit, il entreprit la lutte. Elle fut terrible. En une semaine, il terrassa neuf rats et montra plus de quinze plaies. Loin d’être abattu par les morsures, il semblait plus surexcité après chaque rencontre. Et si l’ennemi avait été moins nombreux, il aurait certainement triomphé. Mais, selon la parole du grognard: «Ils étaient trop!» Un samedi, il livra sa bataille décisive. Ce fut Waterloo. Au matin, je le trouvai mi-mort, tout couvert de son sang et de celui des surmulots. Six cadavres gisaient autour de lui. Je fis venir un vétérinaire: tous les soins échouèrent. Après trois jours de souffrance, l’héroïque bête entrait en agonie. C’était vers le déclin du jour. Le pauvre félin, couché dans un grand panier plat, pantelait, déjà «parti», à ce qu’il semblait.

Brusquement, un craquement se fit entendre, en bas, dans le corridor qui menait à la cuisine. Le moribond se dressa, une lueur de fièvre parut dans son grand œil jaune; d’un élan, il se précipitait, dégringolait les marches... et je pus, penché sur la rampe, le voir, aux prises avec un énorme surmulot... Ce ne fut pas long. Malgré sa souffrance et sa faiblesse, en une minute, le chat égorgeait son adversaire, puis, épuisé comme un héros qu’il était, il mourut sur son dernier champ de bataille.

* * *

L’autre exemple est encore plus typique. A cette époque, j’habitais la Sologne. J’avais reçu en cadeau deux chiens de médiocre taille, deux frères, nés le même jour, et aussi pareils de robe, d’allure, de structure, qu’il est possible. Ce qui ne les empêchait pas d’avoir des caractères fort différents. L’un, Briscard, était léger, étourdi, caressant, égoïste; l’autre, Muffat, se montrait sérieux, vigilant, plutôt réservé et d’un dévouement admirable tant à son maître qu’au domaine. Je les aimais l’un et l’autre sans excès. Nous faisions ensemble de longues courses à travers la forêt de Fontargues, qui est une des vieilles forêts de là-bas: on y montre un chêne du temps de la première croisade. Cette forêt avait abrité de nombreuses générations de bandits; mais, au temps où je la parcourais, elle ne passait point pour dangereuse: tout au plus recélait-elle des sangliers grognons et les derniers loups du terroir. J’y passai peut-être les meilleurs moments de ma vie. Car j’ai tout à fait l’âme qui s’accommode à l’antique nature, et, fors l’amour, je ne connais rien de plus passionnant qu’une sauvage futaie, un lac étreint de végétaux, un crépuscule ouvrant ses fournaises sur des collines désertes.

* * *

Un matin, nous étions partis dès l’aube. Nous avions visité le trou de Clémorne, immense combe semée d’eaux stagnantes; nous marchions sous les grands hêtres, lorsque deux hommes surgirent dans la pénombre. Je n’eus aucune méfiance.

Muffat et Briscard, après un aboi bref, se tenaient sur leurs gardes. Les survenants firent mine de passer à gauche tandis que j’obliquais légèrement à droite, et brusquement l’attaque se produisit. Elle était si imprévue qu’en même temps que j’esquissais un premier geste de défense j’étais saisi à la gorge et aux bras. L’issue ne me paraissait pas douteuse: j’allais bel et bien être étranglé dans le plein de la jeunesse. Je crois inutile de vous dire que j’en étais fort marri et voire épouvanté. Je me débattais de mon mieux--mais sans autre résultat que de retarder l’événement... Toutefois, je comptais un peu sur mes chiens. Briscard, tout tremblant sur ses pattes, grognait, aboyait, mais gardait ses distances. Quant à Muffat, il arrivait. En quelques bonds, il fut proche. Puis il me parut qu’il hésitait--en quoi je me trompais grandement: en chien qui a de la tête, il calculait son attaque. Elle fut aussi foudroyante que celle des bandits. Ce chien, peu taillé pour la lutte, bondit sur le dos d’un des assaillants et lui ouvrit une carotide de deux coups de dents formidables. Le sang de l’homme gicla en jet de fontaine et Muffat, avec un instinct supérieur, l’abandonna et sauta sur le second agresseur: c’était celui qui me tenait à la gorge. En sentant les crocs de la bête, il me lâcha... Je fis quelques pas, en chancelant, puis, ranimé par un grand flot d’air, j’atteignis mon revolver et courus au secours du chien.

Une minute plus tard, un des bandits pantelait, la tête trouée de trois balles, tandis que l’autre, affaibli par la perte de son sang, s’écroulait sur la mousse.

Muffat, qui n’avait pas même une égratignure, me léchait les mains, avec autant de naturel et de modestie que s’il revenait d’un petit tour dans les communs du manoir. Encore épeuré, Briscard aboyait dans la pénombre.

* * *

--Vos exemples ne m’étonnent guère, remarqua l’entomologiste Pignart, après une pause. Je me suis particulièrement occupé, cette saison, de la combativité chez les insectes. Et j’ai pu me convaincre que chez ces bêtes les différences individuelles existent aussi bien que chez les mammifères.

Il y a des guêpes héroïques et d’autres relativement couardes, des carabes qui se laissent tuer plutôt que de céder à un ennemi plus vigoureux, et d’autres qui flanchent dès qu’ils ne se sentent pas de force. Si nous pouvions voir les choses de près, nous nous apercevrions que, même chez les plus humbles créatures, autant d’individus, autant de caractères... Sans compter que chaque être vivant subit encore des variations qui rendent parfois l’appréciation de son tempérament bien délicate: une bête, tout comme un homme, est lâche un jour, courageuse l’autre; irascible à telle heure, aimable à telle autre... Bâtissons des systèmes et construisons des règles--puisqu’il n’y a pas moyen de s’orienter autrement--mais n’y croyons jamais qu’à demi!

UN SOIR

J’étais venu passer trois jours dans ma bicoque de Grannes, raconta Tarade, et le soir de mon arrivée, je me dis que j’avais fait une sottise. Depuis près d’un an, le pays n’était pas sûr: on avait dévalisé bon nombre de maisons isolées et, par surcroît, mis à mort une demi-douzaine de personnes. Cela me donnait à réfléchir. La bicoque était solitaire et ne brillait pas par la solidité: les serrures se rouillaient, la vermoulure rongeait les portes. Il aurait fallu la faire réparer vigoureusement, mais j’y venais si peu! Puis, trois jours sont vite passés. C’est, du moins, ce que je me disais au départ, mais à présent, dans le soir sinistre, avec les ruades de la rafale, une seule nuit me semblait démesurément longue. Je regrettais de n’avoir pas retenu la mère Grondeux, qui faisait provisoirement mon ménage, avec le père Grondeux, homme déjà vieux, mais encore d’attaque. J’y avais bien songé, mais on a son amour-propre: je ne voulais pas qu’on me prît pour un poltron...

Dans les péripéties du départ, j’avais oublié mon revolver, un beau revolver à balles blindées, dont je me servais avec quelque adresse. Pas d’autre arme que la hachette, une trique, la broche... Ce n’est pas avec cela que je tiendrais en respect des bandits bien armés, à qui l’isolement de la bicoque et la rafale permettaient d’user sans risque des armes à feu.

«Oui, rêvais-je, c’est idiot!... Ils me tueraient comme un porc.»

Je me demandais s’il ne vaudrait pas mieux mettre mon manteau et aller dormir là-bas, à l’auberge de la Bécasse, lorsqu’on frappa à la porte principale:

--Les voilà! murmurai-je.

Mon cœur se serra tellement que je crus perdre le sens, puis il me vint une sorte de calme sinistre. Je dus penser à beaucoup de choses; je ne me souviens que de mon idée finale, et encore était-ce une idée? Quoi qu’il en soit, je me dirigeai vers la porte et criai:

--Qui va là?

--Des voyageurs perdus, répondit une voix rauque, et qui voudraient bien se reposer un petit moment.

Je percevais très bien une ironie macabre mêlée à un accent mi-plaintif.

--Je ne voudrais pas être à votre place, répondis-je, par cette sacrée pluie. Le temps de tirer le verrou, et vous passerez ici la nuit, si ça peut vous faire plaisir.

Je tirai le verrou avec décision; puis, ayant tourné la grande clef, j’ouvris la porte au large. La lueur rougeâtre de la lampe me montra quatre personnages diversement ficelés. L’eau ruisselait de leurs chapeaux de paille.

--Ah! bien! dis-je... vous êtes salement trempés. Un coup de vin ne vous fera pas de mal. Entrez! Entrez!

Ils s’entre-regardèrent avec un air sournois et étonné. Puis, l’un d’eux, trapu, une face d’assassin, répondit:

--Vous êtes bien honnête.

Et il entra, tout de suite suivi par les trois autres. Ce moment aurait dû être effroyable. Pourtant, je ne crois pas, ni par un seul geste, ni même par un mouvement de physionomie, avoir trahi la moindre inquiétude. Le sentiment de la fatalité m’apaisait. Aucun mahométan, j’en suis sûr, n’a jamais connu plus pleinement que moi à cette minute, l’acceptation de l’inévitable. J’indiquai aux hommes des patères pour suspendre leurs chapeaux, et je remarquai, alors seulement, que deux de mes hôtes portaient un petit sac de toile: évidemment _les sacs aux outils_...

--Vous avez peut-être faim? fis-je avec rondeur. Je n’ai malheureusement pas grand’chose à vous offrir: du pain, un reste de rôti, quelques tranches de jambon, deux ou trois bouteilles de vin...

L’homme à tête d’assassin me considéra avec attention; puis il grommela:

--On vous remercie! On sera très content de ce qu’y a.

Déjà, je les avais introduits dans la salle à manger, et je sortais du buffet les provisions annoncées. Les survenants s’assirent d’un air embarrassé. Il y en avait un long, à moitié chauve, avec des canines de loup et des yeux jaunes, qui soufflait du nez. Un petit, l’épaule droite plus haute que l’autre, un museau de rat, dardait de toutes parts un regard soupçonneux. Le troisième montrait une face énorme, un mufle d’hippopotame aux babines en biftecks. Enfin, le dernier, le plus sinistre, le seul qui eût parlé jusque-là, exhibait deux vastes pattes et un visage carré, aux pommettes en cônes, aux maxillaires saillants. Ils eurent deux ou trois fois des gestes suspects, aussitôt réprimés. L’homme à tête d’assassin dit, péremptoire:

--On ne vous prive pas?

--J’aurais seulement voulu qu’il y eût davantage, ripostai-je.

--Alors, mangeons, dit-il sévèrement aux camarades... On a beaucoup marché, on a faim.

Ils mangèrent avec une voracité de brutes. Puis, le personnage à moitié chauve demanda, avec un ricanement:

--Vous êtes seul, ici?

--Oui, fis-je, tout seul.

--Ça serait rudement commode pour des malfaiteurs!

--Ce serait encore plus commode quand je n’y suis pas! Et je n’y suis jamais. D’ailleurs, il n’y a pas grand’chose à prendre.

--Justement! susurra le petit au museau de rat. Mais quand vous y êtes, y a vot’ portefeuille.

Je me mis à rire:

--Pas ce soir, en tout cas... ni demain... ni jusqu’après mon départ. Savez-vous ce qu’il y a au juste dans la maison?

--Non, fit avidement le mufle d’hippopotame.

--Cinquante francs et quelques sous...

--Vous dites ça!

--Je l’affirme.

Tous les yeux se tournaient vers moi. Et je vous prie de croire que c’était une immonde collection d’yeux. L’homme au mufle d’hippopotame avait un geste sournois, celui aux canines de loup soufflait plus fort, le petit contractait terriblement son museau de rat.

--Vous le parieriez? fit celui-ci.

--Je parierais les cinquante francs contre cent sous! répliquai-je avec flegme.

Je suis certain qu’ils me crurent. Mais une cupidité fauve n’en demeurait pas moins empreinte sur leur visage. Seul, l’homme au masque d’assassin semblait impassible. Il tint fixées sur moi ses prunelles phosphorescentes, puis il grommela, avec une sourde menace:

--Pourquoi qu’on ne ferait pas une partie de cartes?

Ce disant, il tira de sa poche un vieux jeu, ignoble et gras.

--J’ai aussi des haricots! déclara-t-il. Ils vaudront chacun vingt sous. Ça va-t-il?

Il exhiba un petit sac de cuir tout rongé et en sortit des haricots rouges, ridés par l’âge:

--Ça va très bien, acquiesçai-je. Je n’ai pas sommeil et j’aime autant une partie de cartes qu’autre chose.

--Alors, ça sera une manille. Moi, je serai avec celui-ci, et vous avec cet autre, continua-t-il en désignant l’homme aux canines et le petit... Tant qu’au cintième, y se reposera.

Mes convives expédièrent leurs dernières bouchées; la partie commença... Elle fut assez longue, malgré le truquage évident du jeu et ma bonne volonté. Et onze heures sonnaient au petit coucou de la cuisine lorsque, me trouvant en perte de quarante-cinq francs, je déclarai:

--Je commence à me sentir fatigué... Et si vous le voulez bien, nous nous en tiendrons là.

--Si ça vous est égal de finir en perte! fit l’homme au visage d’assassin avec un rire rauque.

Pour toute réponse, je mis la main à mon gousset et je disposai deux louis, plus un écu de cinq francs, sur la table. Les gueules eurent chacune leur genre de sourire. L’homme à tête d’assassin empocha paisiblement l’argent, tendit l’oreille et dit:

--V’là la pluie qui a cessé... On peut se remettre en route.

Il fit un signe impératif. Ses compagnons se levèrent en silence et se dirigèrent vers le corridor.

Alors, lui, me fixant de ses yeux féroces:

--T’as bien fait ça! dit-il à voix basse. Et je sais que tu n’es pas un bavard. Les bavards, vois-tu, j’ai remarqué que ça ne vit pas longtemps!

Il me tendit sa main énorme, et, ma foi, j’y mis la mienne avec la joie terrible d’un homme qui échapperait aux griffes du tigre...

--C’est promis! dit encore le brigand. Et merci!

J’écoutai leurs pas décroître dans la nuit. La vie me parut fraîche, prodigieuse, éternelle...

L’ALLIGATOR

Lorsque je cherchais ma destinée sur la terre libre, raconta James Springbush, je rencontrai un matin Joe Kennedy au bord du fleuve. Joe ramenait du désert sa fille et un compagnon taciturne, qui regardait le ciel et la terre avec méfiance. Les deux mâles cachaient des pépites d’or dans leurs ceintures, comme je l’ai bien su plus tard. Tous trois avaient connu la férocité des éléments et l’embûche des hommes: ils revenaient vainqueurs. Il y avait du bonheur sur eux, l’âpre et dur bonheur qu’on a arraché aux vents, au soleil et à la pluie.

Kennedy avait un visage sec d’Écossais, rude et attentif, des yeux qui sondent la terre et des bras qui manieraient encore la hache, quand même il atteindrait l’âge de Gladstone.

Le compagnon, plus jeune de vingt ans, et qui se nommait Marble, montrait une tête longue, des traits roides et des prunelles terriblement vigilantes. Quant à la fille, l’air et la forte lumière l’avaient hâlée. Mais c’était une teinte fine, qui convenait aux longs yeux flammés, aux lèvres rouges comme la vigne-vierge en automne, à la chevelure paille d’épeautre; elle avait l’allure des oréades; le sang qui coulait en elle était aussi frais que la jeunesse du monde.

J’eus le sentiment que ces trois êtres emportaient avec eux tout ce que je cherchais éperdument et ne trouverais peut-être pas dans mon bref pèlerinage. Et j’enviai terriblement Marble lorsque, au détour de la conversation, je compris qu’il était fiancé à la belle fille. Puis, ayant mangé avec eux le pemmican, la tortille de maïs et bu l’eau du fleuve, je repartis à l’aventure. L’heure suivante, mon sort, à ce que je croyais, ne devait jamais rejoindre le leur.

Quoique je me dirigeasse assez proprement, je commis une ou deux erreurs de marche en voulant couper la boucle du fleuve, si bien que le deuxième jour, vers le crépuscule, je revis Marble et la fille aux longs yeux. Ils étaient debout, auprès de l’eau verte à l’ombre et orange au soleil; l’homme avait l’air grave, la girl était pâle et tragique. Quand je fus proche, ils se tournèrent; Marble me considéra en sa manière ennemie. Puis ils m’apprirent que le vieux était mort. Il avait voulu prendre un bain dans une crique; un énorme alligator, fils de reptiles préhistoriques, l’avait saisi à la cuisse et l’on n’avait pu repêcher que la moitié du cadavre.

--Je massacrerai la damnée vermine! s’écriait Marble.

Je vis bien qu’il parlait ainsi pour Harriet Kennedy, parce qu’il l’aimait et que l’amour porte à l’héroïsme.

Comme le soir allait venir, j’obtins de passer la nuit près de leur bûcher. Nous soupâmes ensemble d’une outarde, au clair du feu et de la lune. La vie s’élevait pleine et magnifique, avec l’odeur de l’eau, de l’air et des herbes. Tout était jeune, l’âme s’emplissait de rêves: cette jeune Harriet fut l’image de ce qui est bon et passionnant sur la terre.