La mort de César, tragédie en trois actes de Voltaire, avec les changemens fait par le citoyen Gohier, ministre de la Justice

Part 3

Chapter 32,539 wordsPublic domain

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, ANTOINE, DÉCIMUS, LE PEUPLE ROMAIN.

CIMBER.

Mais Antoine paraît: qu'espère-t-il de nous, Lorsque César lui-même est tombé sous nos coups?

DECIMUS.

D'un lâche courtisan que pourrait l'artifice, Quand sur le roi du monde a frappé la justice?

ANTOINE.

Romains, César n'est plus....

CASSIUS.

Il mérita son sort.

ANTOINE.

Il meurt assassiné.

CASSIUS.

Rome vit par sa mort.

ANTOINE;

Affreux événement! ô spectacle funeste! Du plus grand des Romains voilà ce qui vous reste!

CASSIUS.

Du dernier des tyrans les crimes sont punis.

ANTOINE.

Romains, soulevez-vous!

CASSIUS.

Romains, restons unis.

ANTOINE.

Oui, nous devons tous l'être en voyant la victime; Oui, réunissons-nous, mais c'est contre le crime. Sachez par quelle main le meurtre s'est commis: L'assassin de César, Brutus était son fils.

CASSIUS.

Dans Rome un vrai Romain voit sa famille entière.

ANTOINE.

Apprenez de César la volonté dernière. Si Brutus est son fils, vous tous qui m'écoutez, Vous étiez ses enfans dans son coeur adoptés. Pour qui réservait-il le fruit de ses conquêtes? Des dépouilles du monde il couronnait vos têtes; Il vous léga ses biens, vous en allez jouir.

CASSIUS.

Arrête, c'est assez vouloir nous avilir. Voilà comme un despote enrichi de pillage, Veut même après sa mort nous vendre l'esclavage. Cesse, ami d'un tyran, tes discours superflus; Rome est libre aujourd'hui, tout Romain est Brutus. Va, nous le pénétrons, ce n'est pas la vengeance, C'est en toi le désir de la toute puissance, Lâche, qui pour César a pu t'intéresser: Tu ne pleures sa mort que pour le remplacer. De tes sombres projets reçois les justes peines; Tu veux nous asservir, tu dois porter des chaînes. Licteurs, qu'on le saisisse au nom du souverain.

ANTOINE.

Cassius est-il donc roi du peuple Romain?

CASSIUS.

Roi!... qui?... moi?... Cassius?... Antoine, vois ce glaive, Qui pour frapper encor malgré moi se soulève; Le vois-tu tout fumant du sang qu'il a versé? Eh bien! si je pouvais me croire menacé De voir un jour mon front souillé du diadême, Tu le verrais, ce fer tourné contré moi-même: Heureux, si par ce trait Cassius expirant Montrait toute l'horreur qu'il a pour un tyran.

DECIMUS.

Vois dans chaque Romain, vois un tyrannicide.

CIMBER.

Que la main de Brutus saintement parricide, Se retrouvant par-tout où se rencontre un roi, Porte à tous les tyrans et la mort et l'effroi.

ROMAINS.

Que l'ami de César ainsi que lui périsse.

ANTOINE.

La liberté triomphe.

CASSIUS.

Et voilà ton supplice.

ROMAINS.

Aux vengeurs de l'état nos coeurs sont assurés.

CASSIUS.

Souvenez-vous toujours de ses sermens sacrés; Mais avant tout, Romains, songez à la patrie, Estimez vos vengeurs, mais point d'idolâtrie. Vous rentrez dans vos droits indignement perdus; César vous les ravit, ils vous sont tous rendus. Qu'à les défendre, amis, chacun de vous s'apprête; Il faut la conserver cette grande conquête. Peut-être avant la fin de ce jour solennel, Vous aurez à combattre et le trône et l'autel; César pour le venger, laisse en perdant la vie, Les suppôts du mensonge et de la tyrannie. Mais aucune frayeur ne doit nous captiver: Qui veut rompre ses fers, doit savoir tout braver. Qu'importé la mort même à l'homme de courage? L'être libre par elle échappe à l'esclavage; Et si la liberté pouvait jamais périr, Cassius ne voudrait que l'honneur de mourir.

CIMBER.

Le même sentiment nous presse, nous anime.

DECIMUS.

Cimber t'annonce, ami, ce que pense Décime.

CASSIUS.

Eh bien! affermissons le règne heureux des loix, Et ne portons le joug des prêtres ni des rois; C'en est fait, désormais, ne souffrons rien dans Rome, Qui puisse dégrader la dignité de l'homme. Assez et trop long-tems des tyrans odieux Ont caché leur faiblesse en s'entourant des dieux. Laissons aux imposteurs le besoin de séduire; Sur nous, sur l'univers la vérité va luire. Républicains, voilà votre divinité: C'est le dieu de Brutus, l'auguste liberté.

SCÈNE DERNIÈRE.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, BRUTUS _aux pieds de la statue de la liberté._

BRUTUS.

Daigne entendre mes voeux, divinité chérie; Veille sur nos destins, veille sur ma patrie. Grands dieux! si cette main en s'armant d'un poignard, N'eût servi qu'aux desseins des rivaux de César!... Éloigne des terreurs qui r'ouvrent ma blessure. Je pouvais pour toi seul oublier la nature; Pour toi seule à César j'ai pu donner la mort, Pour toi seule aujourd'hui Brutus peut vivre encor, S'il faut par d'autre sang affermir ton empire, Ah! que Rome soit libre et que Brutus expire.

CASSIUS.

Formons les mêmes voeux aux pieds de cet autel; Mourir pour son pays, c'est se rendre immortel.

ROMAINS.

Nous jurons d'imiter son courage héroïque. VIVE LA LIBERTÉ! VIVE LA RÉPUBLIQUE!

_Fin du troisième et dernier Acte_

Nouveau denouement de la mort de César

Acte 3eme

Scène sixième

Dolabella, romains

Dolabella

«...Chers citoyens, quel héros, quel courage « de la terre et de vous méritait mieux l'hommage « joignez vos voeux aux miens, peuple qui l'admirez; « confirmez les honneurs qui lui sont préparés. « Vivez pour le servir, mourez pour le défendre... « quelles clameurs, ô ciel! quels cris se font entendre?

Les conjurés (derrière le théâtre)

« Meurs, expire tiran,... courage Cassius....

Dolabella

«Ah! Courez le sauver.....

Scène 7eme Cassius (un poignard à la main), Cimber, Décime, Dolabella, Romains.

Cassius

...«C'en est fait--il n'est plus.»

Dolabella

Peuples secondez moi, frappons, perçons le traître

Cassius

Peuples imitez moi, vous n'avez plus de maître, César vous asservit, son sang est répandu est-il quelqu'un de vous, de si grande vertu d'un Esprit si rampant, d'un si faible courage, qu'il puisse regretter César et l'esclavage quel est ce vil romain qui veut avoir un roi? S'il en est un qu'il parle et qu'il se plaigne à moi.

Dolabella

Je serai ce romain que révolte le crime, qui regrette en César un héros magnanime; quels destins préparait le généreux vainqueur à Rome, au monde entier qu'étonna sa valeur?

Cassius

César a, dans un jour, ternit toute sa gloire, en dépouillant son front du prix de la victoire j'adorais dans César l'intrepide Guerrier, mais des que la couronne a flétri son laurier, un sentiment plus fort, l'amour de la patrie Mais bientôt fait rougir de mon idolâtrie. je n'ai vu dans César qu'un vil usurpateur, qu'un tyran couronné digne de ma fureur. Du sang des Malheureux, si la terre est rougie il existe des rois, ce sang la vous la crie.

Dolabella

Le sceptre d'un bon roi sur un peuple soumis pèse moins que le joug de ses trop fiers amis.

Décime

De tes rois trop vantés, le meilleur est un maître (en brandissant son poignard) Voila pour le Brigand qui prétendrait à l'être.

Cassius

Maître du monde entier de Rome heureux enfants Conservez à jamais ces nobles sentimens. je sais que devant vous, Antoine va paraître, amis, souvenez vous que César fut son maître; qu'il a servi sous lui des ses plus jeunes ans dans l'Ecole du crime et dans l'art des tyrans. il vient justifier son maître et son Empire il vous méprise assez pour penser vous séduire. Sans doute il peut ici faire entendre sa voix telle est la loi de Rome, et j'obéis aux lois. le peuple est désormais leur organe supréme le juge de César, d'Antoine de moi-même.

Cimber

Par le fer de Brutus le peuple a prononcé: Sur le corps de César le trône est renversé.

Dolabella

Odieux assasin, républicain farouche, le mot qui te condamne est sorti de ta bouche tu dis que par le fer _de quelques_ factieux le jugement de Rome éclate à tous les yeux!... ainsi de _tes_ forfaits ton lâche Coeur abuse C'est dans un attentat qu'il trouve son excuse: tel un prêtre s'armant de son couteau sacré interroge le flanc par sa main déchiré, tel aux pieds de nos dieux un insensible augure pour tromper les mortels outrage la nature. _Crains aussi qu'un poignard_, en te perçant le sein _n'atteste un jour_ ton Crime aux yeux du genre humain.

Cimber

Des suppôts d'un tyran je crains peu la menace leur lâcheté voudrait se sauver par l'audace Mais cette audace même au vrai républicain Ne saurait inspirer que mépris, que dédain. Dolabella, je lis au fond de ta pensée. tu crois qu'en agitant une tourbe insensée par toi le peuple entier pourrait être séduit! esclave, connais mieux l'instinct qui le conduit. des plus astucieux il sait tromper l'attente il est juste, il voit tout, et sa masse imposante ne se lève jamais que contre son tyran. le peuple souverain n'offre rien que de grand.

Dolabella

Ce géant à cent bras que tout succès enivre pourra bien se lever, mais c'est pour te poursuivre trop souvent inquiet de sa propre grandeur prodigue également d'amour et de fureur, inconstant dans ses goûts, ingrat, léger, frivole c'est pour la renverser qu'il se crée une idole. Compte ses favoris trop tard désabusés.

Cassius

Tu peints un peuple esclave et nos fers sont brisés lui même couvrira de toute sa puissance les hommes généreux qui prennent sa défense.

Dolabella

Est-ce en assassinant que l'on défend ses droits?

Cassius

C'est le fer à la main, que l'on juge les rois. qui nous asservit meurt... telle est la loi suprême d'un peuple qui, né fier, se respecte lui-même la justice éternelle a de ses doigts sanglans gravé l'arrêt de mort sur le front des tyrans l'esclave dégradé, le front bas, insensible n'ose lever les yeux sur cet arrêt terrible mais l'homme courageux dont il arme le bras délivre son pays il n'assassine pas, à la vertu le sceptre indigne la victime l'assassin de César n'est autre que son crime.

Dolabella

Son crime!... quel est-il? de vouloir, d'accepter le sceptre qu'à pompée il osa disputer?...

Cassius

Esclave de César, respecte le grand homme qui voulait affranchir et non subjuguer Rome.

Dolabella

Il fallait pour venger la superbe romaine immoler son vainqueur les armes à la main le poignard fût toujours l'arme vile d'un traître quel ami fut César!...

Cassius

...Un ami dans un maître?...

Scène 8ème. Les acteurs précédens, Antoine, le peuple romain.

Cimber

Mais Antoine paraît; qu'espère-t-il de nous, lorsque César lui-même est tombé sous nos coups?

Décime

D'un lâche courtisan que pourrait l'artifice quand sur le roi du monde a frappé la justice.

Antoine

Romains, César n'est plus?...

Cassius

...Il mérita son sort.

Antoine

Il meurt assassiné?...

Cassius

...Rome vit par sa mort

Antoine (en montrant le corps de César au fond du théâtre).

Affreux évènement, ô spectacle funeste! du plus grand des romains voila ce qui vous reste.

Cassius

D'un tyran trop fameux les crimes sont punis.

Antoine

Romains, soulevez-vous

Cassius ...romains restons unis.

Antoine

Oui, nous devons tous l'être en voyant la victime, oui, réunifions-nous, mais c'est contre le crime sachez par quelle le meurtre s'est commis l'assassin de César, Brutus était son fils?...

Cassius

Dans Rome un vrai romain voit sa famille entière

Antoine

Apprenez de César le volonté dernière si Brutus est son fils, vous tous qui m'écoutez vous étiez ses enfants dans son coeur adoptés? a t-il gardé pour lui le fruit de ses conquêtes? des dépouilles d'un monde il couronne vos têtes ses trésors sont vos biens vous en allez jouir.

Cassius

Arrête: c'est assez vouloir nous avilir. Voila comme un despote enrichi de pillage peut même après sa mort nous vendre l'esclavage Cesse ami d'un tyran tes discours superflus Rome est libre aujourd'hui tout romain est Brutus Va, nous te pénétrons: ce n'est pas la vengeance C'est en toi le désir de la toute puissance. Lâche, qui pour César a pu t'intéresser tu ne pleures sa mort que pour le remplacer. Mais de l'état en vain tu veux saisir les rênes et de tes faibles mains nous imposer des chaînes. Licteurs, qu'on le saisisse au nom du souverain.

Antoine

Est-ce un roi qui vous dit arrêtez un romain?

Cassius

Roi! qui... moi? Cassius!... Antoine, vois ce glaive qui pour frapper encore malgré moi se soulève le vois tu tout couvert du sang qu'il a versé? eh bien? si je pouvais me croire menacé de voir un jour mon front souillé du diadème tu le verrais de fer tourné contre moi-même heureux si par ce traît Cassius expirant montrait toute l'horreur qu'il a pour un tyran.

Antoine

Ciel? j'apperçois du sang sur ce glaive homicide!

Cimber

Que la main de Brutus, saintement parricide porte à tous les tyrans et la mort et l'effroi.

Antoine

Jugeons les assassins, romains et suivez moi.

Dolabella

Sur ta tombe, César, que le dernier périsse.

(Les romains passent tous du côté de Cassius et les licteurs se saisissent d'Antoine et de Dolabella.)

Antoine (au désespoir et d'une voix étouffée)

La liberté triomphe!...

Cassius et voilà ton supplice.

Scène 9ème

Cassius, Cimber, Décime, et les autres conjurés à l'exception de Brutus... romains

Romains

Aux vengeurs de l'état nos coeurs sont assurés.

Cassius

Souvenez vous toujours de ces sermens sacrés. mais avant tout romains songez à la patrie estimez vos vengeurs, mais point d'idolâtrie vous rentrez dans vos droits indignement perdus César vous les ravit, ils vous sont tous rendus qu'à les défendre, amis, chacun de nous s'apprête il faut la conserver cette grande conquête peut-être avant la fin de ce jour solennel vous aurez à combattre le trône et l'autel. Ne nous endormons pas dans l'excès du délire il ne faut point, hélas, qu'un jour on puisse dire, sous le fer de Brutus César lui seul mourut l'affreuse tyrannie au tyran survécut. César, pour le venger laisse, en perdant la vie, les suppôts du mensonge et de la tyrannie. Que de périls encore il nous faudra braver! Mais aucune frayeur ne doit nous captiver. L'homme, quand il veut, échappe à l'esclavage, s'il succombe, il lui reste un fer et son courage ah! Si la liberté pouvait jamais périr Cassius ne voudrait que l'honneur de mourir.

Un romain

Le même sentiment Cassius, nous anime vivre libre ou mourir: tel est le cri sublime des romains réunis dans ces murs désolés.

Cassius

Rappellons-y la paix et nos dieux éxilés. étouffons des méchants les fureurs intestines et de la liberté réparons les ruines Sachons apprécier le règne heureux des lois prouvons que les romains n'ont pas besoin de rois. tombe, avec le tyran tout ce qui peut dans Rome servir à dégrader la dignité de l'homme. assez et trop long-temps des tyrans odieux ont osé se jouer des hommes et des dieux. les imposteurs eux seuls ont le besoin de séduire sur nous, sur l'univers la vérité va luire. républicains, voila votre divinité C'est le dieu de Brutus, le mien, la liberté.

Scène 10ème et dernière

Les acteurs précédens (Brutus aux pieds de la statue de la liberté)

Brutus

Daigne entendre mes voeux, divinité chérie. veille sur nos destins veille sur ma patrie grands dieux! si cette main, en s'armant d'un poignard n'eut servi qu'aux desseins des rivaux de César!... éloigne des terreurs qui rouvrent ma blessure je pouvais pour toi seule oublier la nature; pour toi seule, à César, j'ai pu donner la mort pour toi seule, aujourd'hui Brutus peut vivre encor S'il faut par d'autre sang affermir ton empire ah! que Rome soit libre, et que Brutus expire.

Cassius

Formons les même voeux au pied de cet autel, mourir pour son pays c'est se rendre immortel.

Romains

Nous jurons d'imiter son courage héroïque vive la liberté, vive la république.

Les changements contenus dans ce dénouement dont j'ai ce jour donné copie à monsieur Grachot sont les seuls que je reconnaisse et qu'il ne faut pas confondre avec ceux qu'on a altérés et comprimés à mon insu à commune affranchie (Lyon) l'an second de la république,

Paris 4 mai 1829. Gohier