La Mort De Cesar Tragedie En Trois Actes De Voltaire Avec Les C
Chapter 2
Pour venger la patrie, il suffit de nous-mêmes. Dolabella, Lépide, Emile, Bibulus, Qui tremblent sous César ou bien lui sont vendus; Cicéron, qui d'un traître a puni l'insolence, Ne sert la liberté que par son éloquence; Hardi dans le Sénat, faible dans le danger, Fait pour haranguer Rome, et non pour la venger. Laissons à l'orateur qui charme sa patrie, Le soin de nous louer, quand nous l'aurons servie. Non, ce n'est qu'avec vous que je veux partager Cet immortel honneur et ce pressant danger. Dans une heure au Sénat le tyran doit se rendre; là je le punirai; là je le veux surprendre; Là je veux que ce fer enfoncé dans son sein, Venge Caton, Pompée et le peuple Romain. C'est hasarder beaucoup. Ses ardens satellites Par-tout du capitole occupent les limites; Ce peuple mou, volage et facile à fléchir, Ne sait s'il doit encor l'aimer ou le haïr. Notre mort, mes amis, paraît inévitable; Mais qu'une telle mort est noble et désirable! Qu'il est beau de périr dans des desseins si grands, De voir couler son sang dans le sang des tyrans! Qu'avec plaisir alors on voit sa dernière heure! Mourons, braves amis, pourvu que César meure, Et que la liberté qu'oppriment ses forfaits, Renaisse de sa cendre, et revive à jamais.
CASSIUS.
Ne balançons donc plus, courons au capitole; C'est-là qu'il nous opprime, et qu'il faut qu'on l'immole. Ne craignons rien du peuple, il semble encor douter; Mais si l'idole tombe, il va la détester.
BRUTUS.
Jurez donc avec moi, jurez sur cette épée, Par le sang de Caton, par celui de Pompée, Par les mânes sacrés de tous ces vrais Romains Qui dans les champs d'Afrique ont finis leurs destins, Jurez par tous les dieux, vengeurs de la patrie, Que César sous vos coups va terminer sa vie.
CASSIUS.
Faisons plus, mes amis, jurons d'exterminer Quiconque ainsi que lui prétendra gouverner; Fussent nos propres fils, nos frères et nos pères; S'ils sont tyrans, Brutus, ils sont nos adversaires. Un vrai républicain n'a pour père ou pour fils, Que l'honneur, la vertu, les loix et son pays.
BRUTUS.
Oui, j'unis pour jamais mon sang avec le vôtre. Tous, dès ce moment même, adoptés l'un par l'autre, Le salut de l'état nous a rendu parens; Scellons notre union du sang de nos tyrans. _Il s'avance vers la statue de Pompée._ Nous le jurons par vous, héros dont les images A ce pressant devoir excitent nos courages, Nous promettons, Pompée, à tes sacrés genoux, De faire tout pour Rome, et jamais rien pour nous; D'être unis pour l'état, qui dans nous se rassemble; De vivre, de combattre et de mourir ensemble. Allons, préparons-nous, c'est trop nous arrêter.
SCÈNE V.
CÉSAR, BRUTUS.
CÉSAR.
Demeure; c'est ici que tu dois m'écouter. Où vas-tu, malheureux?
BRUTUS.
Loin de la tyrannie.
CÉSAR.
Licteurs, qu'on le retienne.
BRUTUS.
Achève et prends ma vie.
CÉSAR.
Brutus, si ma colère en voulait à tes jours, Je n'aurais qu'à parler, j'aurais fini leur cours. Tu l'as trop mérité. Ta fière ingratitude Se fait de m'offenser une farouche étude. Je te retrouve encor avec ceux des Romains Dont j'ai plus soupçonné les perfides desseins; Avec ceux qui tantôt ont osé me déplaire, Ont blâmé ma conduite, ont bravé ma colère.
BRUTUS.
Ils parlaient en Romains, César, et leurs avis, Si les dieux t'inspiraient, seraient encor suivis.
CÉSAR.
Je souffre ton audace, et consens à t'entendre; De mon rang avec toi je me plais à descendre: Que me reproches-tu?
BRUTUS.
Le monde ravagé, Le sang des nations, ton pays saccagé; Ton pouvoir, tes vertus qui font tes injustices, Qui de tes attentats sont en toi les complices; Ta funeste bonté qui fait aimer tes fers, Et qui n'est qu'un appas, pour tromper l'univers.
CÉSAR.
Ah! c'est ce qu'il fallait reprocher à Pompée: Par sa feinte vertu la tienne fut trompée. Ce citoyen superbe, à Rome plus fatal, N'a pas même voulu César pour son égal. Crois-tu, s'il m'eût vaincu, que cette ame hautaine Eût laissé respirer le liberté Romaine? Ah! sous un joug de fer il t'auroit accablé. Qu'eût fait Brutus alors?
BRUTUS.
Brutus l'eût immolé.
CÉSAR.
Voilà donc ce qu'enfin ton grand coeur me destine? Tu ne t'en défends point, tu vis pour ma ruine, Et tu ne veux plus voir qu'un tyran dans César. Viens, cruel, dans mon sein enfoncer le poignard.
BRUTUS.
Parle moins haut, César, c'est Brutus qui t'écoute.
CÉSAR.
Brutus veut-il, hélas, que César le redoute?
BRUTUS.
Il le devrait du moins: mais préviens ma fureur. Qui peut te retenir?
CÉSAR. _Il lui présente la lettre de Servilie._
La nature et mon coeur. Lis, ingrat, lis, connais le sang que tu m'opposes; Vois qui tu peux haïr, et poursuis si tu l'oses.
BRUTUS.
Où suis-je? Qu'ai-je lu? Me trompez-vous, mes yeux?
CÉSAR.
Eh bien! Brutus, mon fils!
BRUTUS.
Lui, mon père! grands dieux!
CÉSAR.
Oui, je le suis, ingrat: quel silence farouche, Que dis-je? quels sanglots échappent de ta bouche? Mon fils!... Quoi! je te tiens muet entre mes bras? La nature s'étonne, et ne s'attendrit pas!
BRUTUS.
O sort épouvantable, et qui me désespère! O sermens! ô patrie! ô Rome toujours chère! César!... Ah! malheureux, j'ai trop long-tems vécu!
CÉSAR.
Parle. Quoi, d'un remords ton coeur est combattu? Ne me déguise rien. Tu gardes le silence? Tu crains d'être mon fils, ce nom sacré t'offense? Tu crains de me chérir, de partager mon rang? C'est un malheur pour toi d'être né de mon sang? Ah! ce sceptre du monde et ce pouvoir suprême, Ce César que tu hais, les voulait pour toi-même: Je voulais partager avec Octave et toi, Le prix de cent combats, et le titre de roi.
BRUTUS.
Ah! dieux!
CÉSAR.
Tu veux parler, et te retiens à peine? Ces transports sont-ils donc de tendresse ou de haine? Quel est donc le secret qui semble t'accabler?
BRUTUS.
César....
CÉSAR.
Eh bien! mon fils?
BRUTUS.
Je ne ne puis lui parler.
CÉSAR.
Tu n'oses me nommer du tendre nom de père?
BRUTUS.
Si tu l'es, je te fais une unique prière.
CÉSAR.
Parle. En te l'accordant je croirai tout gagner.
BRUTUS.
Fais-moi mourir sur l'heure, ou cesse de régner.
CÉSAR.
Ah! barbare ennemi! tigre que je caresse! Ah! coeur dénaturé qu'endurcit ma tendresse! Va, tu n'es plus mon fils. Va, cruel citoyen, Mon coeur désespéré prend l'exemple du tien: Ce coeur à qui tu fais cette effroyable injure, Saura bien comme toi vaincre enfin la nature. Va, César n'est pas fait pour te prier en vain; J'apprendrai de Brutus à cesser d'être humain. Je ne te connais plus. Libre dans ma puissance, Je n'écouterai plus une injuste clémence. Tranquille, à mon couroux je vais m'abandonner: Mon coeur trop indulgent est las de pardonner. J'imiterai Sylla, mais dans ses violences; Vous tremblerez, ingrats, au bruit de mes vengeances. Va, cruel, va trouver tes indignes amis; Tous m'ont osé déplaire, ils seront tous punis. On sait ce que je puis, on verra ce que j'ose; Je deviendrai barbare, et toi seul en est cause.
BRUTUS.
Ah! ne le quittons point dans ses cruels desseins, Et sauvons, s'il se peut, César et les Romains.
_Fin du second Acte._
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
CASSIUS, CIMBER, DÉCIMUS, CINNA, CASCA, LES CONJURÉS.
CASSIUS.
Enfin donc l'heure approche où Rome va renaître! La maîtresse du monde est aujourd'hui sans maître; L'honneur en est à vous, Cimber, Casca, Probus, Décime. Encor une heure, et le tyran n'est plus. Ce que n'ont pu Caton et Pompée, et l'Asie, Nous seuls l'exécutons, nous vengeons la patrie; Et je veux qu'en ce jour on dise à l'univers: _Mortels, respectez Rome, elle n'est plus aux fers._
CIMBER.
Tu vois tous nos amis, ils sont prêts à te suivre, A frapper, à mourir, à vivre s'il faut vivre; A servir le Sénat dans l'un ou l'autre sort, En donnant à César, ou recevant la mort.
DÉCIMUS.
Mais d'où vient que Brutus ne paraît point encore, Lui, ce fier ennemi du tyran qu'il abhorre? Lui qui prit nos sermens, qui nous rassembla tous, Lui qui doit sur César porter les premiers coups? Le gendre de Caton tarde bien à paraître. Serait-il arrêté? César peut-il connaître?... Mais le voici. Grands dieux! qu'il paraît abattu!
SCÈNE II
CASSIUS, BRUTUS, CIMBER, CASCA, DÉCIMUS, LES CONJURÉS.
CASSIUS.
Brutus, quelle infortune accable ta vertu? Le tyran sait-il tout? Rome est-elle trahie?
BRUTUS.
Non, César ne sait point qu'on va trancher sa vie. Il se confie à vous.
DÉCIMUS.
Qui peut donc te troubler?
BRUTUS.
Un malheur, un secret qui vous fera trembler.
CASSIUS.
De nous ou du tyran c'est la mort qui s'apprête, Nous pouvons tous périr; mais trembler, nous?
BRUTUS.
Arrête. Je vais t'épouvanter par ce secret affreux. Je dois sa mort à Rome, à vous, à nos neveux, Au bras des mortels, et j'avais choisi l'heure, Le lieu, le bras, l'instant où Rome veut qu'il meure; L'honneur du premier coup à mes mains est remis; Tout est prêt. Apprenez que Brutus est son fils.
CIMBER.
Toi, son Fils!
CASSIUS.
De César!
DÉCIMUS.
O Rome!
BRUTUS.
Servilie Par un hymen secret à César fut unie: Je suis de cet hymen le fruit infortuné.
CIMBER.
Brutus, fils d'un tyran!
CASSIUS.
Non, tu n'en es pas né, Ton coeur est trop Romain.
BRUTUS.
Ma honte est véritable. Vous, amis, qui voyez le destin qui m'accable, Soyez, par mes sermens les maîtres de mon sort. Est-il quelqu'un de vous d'un esprit assez fort, Assez stoïque, assez au-dessus du vulgaire, Pour oser décider ce que Brutus doit faire? Je m'en remets à vous. Quoi? vous baissez les yeux? Toi, Cassius, aussi tu te tais avec eux? Aucun ne me soutient au bord de cet abyme? Aucun ne m'encourage, ou, ne m'arrache au crime Tu frémis, Cassius! et prompt à t'étonner...
CASSIUS.
Je frémis du conseil que je vais te donner.
BRUTUS.
Parle.
CASSIUS.
Si tu n'étais qu'un citoyen vulgaire, Je te dirais: va, sers, sois tyran sous ton père; Écrase cet état que tu dois soutenir; Rome aura désormais deux traîtres à punir: Mais je parle à Brutus, à ce puissant génie, A ce héros armé contre la tyrannie, Dont le coeur inflexible, au bien déterminé, Épura tout le sang que César t'a donné. Écoute. Tu connais avec quelle furie Jadis Catilina menaça sa patrie.
BRUTUS.
Oui.
CASSIUS.
Si le même jour que ce grand criminel Dût à la liberté porter le coup mortel; Si, lorsque le Sénat eût condamné ce traître, Catilina pour fils t'eût voulu reconnaître; Entre ce monstre et nous forcé de décider, Parle, qu'aurais-tu fait?
BRUTUS.
Peux-tu le demander? Penses-tu qu'un instant ma vertu démentie, Eût mis dans la balance un homme et la patrie?
CASSIUS.
Brutus, par ce seul mot ton devoir est dicté; C'est l'arrêt du Sénat, Rome est en sûreté. Mais, dis, sens-tu ce trouble et ce secret murmure, Qu'un préjugé vulgaire impute à la nature? Un seul mot de César a-t-il éteint dans toi L'amour de ton pays, ton devoir et ta foi? En disant ce secret, ou faux, ou véritable, En t'avouant pour fils, en est-il moins coupable? En es-tu moins Brutus? en es-tu moins Romain? Nous dois-tu moins ta vie, et ton coeur et ta main? Toi, son fils! Rome enfin n'est-elle plus ta mère? Chacun des conjurés n'est-il donc plus ton frère? Né dans nos murs sacrés, nourri par Scipion, Élève de Pompée, adopté par Caton, Ami de Cassius, que veux-tu davantage? Ces titres sont sacrés, tout autre les outrage. Qu'importe qu'un tyran, vil esclave d'amour, Ait séduit Servilie, et t'ait donné le jour? Laisse-là les erreurs et l'hymen de ta mère; Caton forma tes moeurs, Caton seul est ton père: Tu lui dois ta vertu, ton âme est toute à lui, Brise l'indigne noeud que l'on t'offre aujourd'hui. Qu'à nos sermens communs ta fermeté réponde, Et tu n'as de parens que les vengeurs du monde.
BRUTUS.
Et vous, braves amis, parlez, que pensez-vous?
CIMBER.
Jugez de nous par lui, jugez de lui par nous. D'un autre sentiment si nous étions capables, Rome n'aurait point eu des enfans plus coupables. Mais à d'autres qu'à toi pourquoi t'en rapporter? C'est ton coeur, c'est Brutus qu'il te faut consulter?
BRUTUS.
Eh bien! à vos regards mon âme est dévoilée, Lisez-y les horreurs dont elle est accablée. Je ne vous cèle, rien, ce coeur s'est ébranlé, De mes stoïques yeux des larmes ont coulé. Après l'affreux serment que vous m'avez vu faire, Prêt à servir l'état, mais à tuer mon père, Pleurant d'être son fils, honteux de ses bienfaits. Admirant ses vertus, condamnant ses forfaits, Voyant en lui mon père, un coupable, un grand homme, Entraîné par César, et retenu par Rome, D'horreur et de pitié mes esprits déchirés Ont souhaité la mort que vous lui préparez. Je vous dirai bien plus, sachez que je l'estime: Son grand coeur me séduit au sein même du crime; Et si sur les Romains quelqu'un pouvait régner, Il est le seul tyran que l'on dût épargner. Ne vous alarmez point: ce nom que je déteste, Ce nom seul de tyran l'emporte sur le reste. Le Sénat, Rome et vous, vous avez tous ma foi: Le bien du monde entier me parle contre un roi. J'ambrasse avec horreur une vertu cruelle, J'en frissonne à vos yeux; mais je vous suis fidèle. César me va parler: que ne puis-je aujourd'hui L'attendrir, le changer, sauver l'état et lui! Veuillent les immortels, s'expliquant par ma bouche, Prêter à mon organe un pouvoir qui le touche! Mais si je n'obtiens rien de cet ambitieux, Levez le bras, frappez, je détourne les yeux. Je ne trahirai point mon pays et mon père; Que l'on aprouve ou non ma fermeté sévère. Qu'à l'univers surpris cette grande action Soit un objet d'horreur ou d'admiration: Mon esprit peu jaloux de vivre en la mémoire, Ne considère point le reproche ou la gloire; Toujours indépendant, et toujours citoyen, Mon devoir me suffit, tout le reste n'est rien. Allez, ne songez plus qu'à sortir d'esclavage.
CASSIUS.
Du salut de l'état ta parole est le gage. Nous comptons tous sur toi, comme si dans ces lieux Nous entendions Caton, Rome même et nos dieux.
SCÈNE III
BRUTUS _seul._
Voici donc le moment où César va m'entendre; Voici ce capitole où la mort va l'attendre. Epargnez-moi, grands dieux, l'horreur de le haïr! Dieux, arrêtez ces bras levés pour le punir! Rendez, s'il se peut, Rome à son grand coeur plus chère, Et faites qu'il soit juste afin qu'il soit mon père. Le voici. Je demeure immobile, éperdu. O mânes de Caton, soutenez ma vertu!
SCÈNE IV.
CÉSAR BRUTUS.
CÉSAR.
Eh bien! que veux-tu? Parle. As-tu le coeur d'un homme? Es-tu fils de César?
BRUTUS.
Oui, si tu l'es de Rome.
CÉSAR.
Républicain farouche, où vas-tu t'emporter? N'as-tu voulu me voir que mieux m'insulter? Quoi! tandis que sur toi mes faveurs se répandent, Que du monde soumis les hommages t'attendent, L'empire, mes bontés, rien ne fléchit ton coeur? De quel oeil vois-tu donc le sceptre?
BRUTUS.
Avec horreur.
CÉSAR.
Je plains tes préjugés, je les excuse même. Mais peux-tu me haïr?
BRUTUS.
Non, César, et je t'aime; Mon coeur par tes exploits fut pour toi prévenu Avant que pour ton sang tu m'eusses reconnu. Je me suis plaint aux dieux de voir qu'un si grand homme Fût à la fois la gloire et le fléau de Rome. Je déteste César avec le nom de roi; Mais César citoyen, seroit un dieu pour moi: Je lui sacrifierais ma fortune et ma vie.
CÉSAR.
Que peux-tu donc haïr en moi?
BRUTUS.
La tyrannie. Daigne écouter les voeux, les larmes, les avis. De tous les vrais Romains, du Sénat, de ton fils. Veux-tu vivre en effet le premier de la terre, Jouir d'un droit plus saint que celui de la guerre, Être encor plus que roi, plus même que César?
CÉSAR.
Eh bien!
BRUTUS.
Tu vois la terre enchaîné à ton char; Romps nos fers, sois Romain, renonce au diadème.
CÉSAR.
Ah! que proposes-tu?
BRUTUS.
Ce qu'à fait Sylla même. Long-tems, dans notre sang Sylla s'était noyé, Il rendit Rome libre, et tout fut oublié. Cet assassin illustre entouré de victimes, En descendant du trône, effaça tous ses crimes. Tu n'eus point ses fureurs, ose avoir ses vertus; Ton coeur sut pardonner, César, fais encore plus. Mérite qu'un grand peuple à son tour te pardonne; Et que du seul laurier ta tête se couronne. Alors plus qu'à ton rang nos coeurs seront soumis; Alors tu sais régner, alors je suis ton fils. Quoi! je te parle en vain?
CÉSAR.
Rome demande un maître. Un jour à tes dépens tu l'apprendras peut-être. Tu vois nos citoyens plus puissans que des rois: Nos moeurs changent, Brutus, il faut changer nos loix. La liberté n'est plus que le droit de se nuire; Rome qui détruit tout semble enfin tout détruire: Ce colosse effrayant dont le monde est foulé, En pressant l'univers est lui-même ébranlé. Il penche vers sa chûte, et contre la tempête Il demande mon bras pour soutenir sa tête; Enfin, depuis Sylla, nos antiques vertus, Les loix, Rome et l'état sont des noms superflus. Dans nos tems corrompus, pleins de guerres civiles, Tu parles comme au tems des Dèces, des Emiles; Caton t'a trop séduit, mon cher fils, je prévois Que ta triste vertu perdra l'état et toi. Fais céder, si tu peux, ta raison détrompée, Au vainqueur de Caton, au vainqueur de Pompée, A ton père qui t'aime, et qui plaint ton erreur. Sois mon fils en effet, Brutus, rends-moi ton coeur; Prends d'autres sentimens, ma bonté t'en conjure; Ne force point ton âme à vaincre la nature, Tu ne me réponds rien; tu détournes les yeux?
BRUTUS.
Je ne me connais plus. Tonnez sur moi, grands dieux! César......
CÉSAR.
Quoi! tu t'émeus? ton âme est amollie? Ah! mon fils!
BRUTUS.
Sais-tu bien qu'il y va de ta vie? Sais-tu que le Sénat n'a point de vrai Romain Qui n'aspire en secret à te percer le sein? _Il se jette à ses genoux._ Que le salut de Rome, et que le tien te touche, Ton génie alarmé te parle par ma bouche; Il me pousse, il me presse, il me jette à tes pieds. Au nom de tes devoirs dans ton coeur oubliés, Au nom de tes vertus, de Rome et de toi-même, Dirai-je, au nom d'un fils qui frémit et qui t'aime, Qui te préfère au monde, et Rome seule à toi, Ne me rebute pas.
CÉSAR.
Malheureux, laisse-moi. Que me veux-tu?
BRUTUS.
Crois-moi, ne sois pas insensible.
CÉSAR.
L'univers peut changer; mon âme est inflexible.
BRUTUS.
Voilà donc ta réponse?
CÉSAR.
Oui. Tout est résolu. Rome doit obéir, quand César a voulu.
BRUTUS _d'un air consterné._
Adieu, César.
CÉSAR.
Eh quoi! d'où viennent tes alarmes? Demeure encor, mon fils. Quoi! tu verses des larmes? Quoi! Brutus peut pleurer! est-ce d'avoir un roi? Pleures-tu les Romains?
BRUTUS.
Je ne pleure que toi. Adieu, te dis-je.
CÉSAR.
O Rome! ô rigueur héroïque! Que ne puis-je à ce point aimer ma république!
SCÈNE V.
CÉSAR, DOLABELLA, ROMAINS.
DOLABELLA.
Le Sénat par ton ordre au temple est arrivé; On n'attend plus que toi, le trône est élevé. Tout ceux qui t'ont vendu leur vie et leurs suffrages Vont prodiguer l'encens au pied de tes images. J'amène devant toi la foule des Romains; Le Sénat va fixer leurs esprits incertains. Mais si César croyait un vieux soldat qui l'aime, Nos présages affreux, nos devins, nos dieux même, César différerait ce grand événement.
CÉSAR.
Quoi! lorsqu'il faut régner, différer un moment! Qui pourrait m'arrêter, moi?
DOLABELLA.
Toute la nature Conspire à t'avertir par un sinistre augure; Le ciel qui fait les rois redoute ton trépas.
CÉSAR.
Va, César n'est qu'un homme, et je ne pense pas Que le ciel de mon sort à ce point s'inquiette; Qu'il anime pour moi la nature muette, Et que les élémens paraissent confondus Pour qu'un mortel ici respire un jour de plus. Les dieux du haut du ciel ont compté nos années; Suivons sans reculer nos hautes destinées. César n'a rien à craindre.
DOLABELLA.
Il a des ennemis, Qui sons un joug nouveau sont à peine asservis. Qui sait s'ils n'auraient point conspiré leur vengeance?
CÉSAR.
Ils n'oseraient.
DOLABELLA.
Ton coeur a trop de confiance.
CÉSAR.
Tant de précautions contre mon jour fatal Me rendraient méprisable et me défendraient mal.
DOLABELLA.
Pour le salut de Rome il faut que César vive: Dans le Sénat au moins permets que je te suive.
CÉSAR.
Non; pourquoi changer l'ordre entre nous concerté? N'avançons point, ami, le moment arrêté: Qui change ses desseins découvre sa faiblesse.
DOLABELLA.
Je te quitte à regret. Je crains, je le confesse; Ce nouveau mouvement dans mon coeur est trop fort.
CÉSAR.
Va, j'aime mieux mourir, que de craindre la mort. Allons.
SCÈNE VI.
DOLABELLA, ROMAINS.
DOLABELLA.
Chers citoyens, quel héros, quel courage De la terre et de vous méritaient mieux l'hommage? Joignez vos voeux aux miens, peuples qui l'admirez, Confirmez les honneurs qui lui sont préparés. Vivez pour le servir, mourrez pour le défendre.... Quels clameurs, ô ciel! quels cris se font entendre!
LES CONJURÉS _derrière le théâtre._
Meurs, expire, tyran. Courage, Cassius.
DOLABELLA.
Ah! courons le sauver.
SCÈNE VII
CASSIUS _un poignard à la main_, CIMBER, DÉCIMUS, DOLABELLA, ROMAINS.
CASSIUS.
C'en est fait, il n'est plus.
DOLABELLA.
Peuples, secondez-moi: frappons, perçons ce traître!
CASSIUS.
Peuples, imitez-nous: vous n'avez plus de maître! César vous asservit, son sang est répandu. Est-il quelqu'un de vous de si peu de vertu, D'un esprit si rampant, d'un si faible courage, Qu'il puisse regretter César et l'esclavage? Quel est ce vil Romain qui veut avoir un roi? S'il en est un, qu'il parle et qu'il se plaigne à moi,
CIMBER.
Périsse le dernier de cette race impie, Qui veut que sous ses loix un peuple s'humilie! Un roi! mon sang bouillonne à ce nom exécré! Quel monstre revêtu de ce titre abhorré, Oserait aux Romains offrir l'aspect d'un maître? _En tirant de son sein un poignard._ Voilà pour le brigand qui prétendrait à l'être!
(_Les Romains tirent leurs épées, et imitent le mouvement de Cimber._)
CASSIUS.
Vainqueurs du monde entier, de Rome heureux enfans, Conservez à jamais ces nobles sentimens; le sais que devant vous Antoine va paraître: Amis, souvenez-vous que César fut son maître, qu'il a servi sous lui, dès ses plus jeunes ans, Dans l'école du crime et dans l'art des tyrans. Il vient justifier son maître et son empire; Il vous méprise assez pour penser vous séduire. Sans doute il peut ici faire entendre sa voix; Telle est la loi de Rome et j'obéis aux loix: Le peuple est désormais leur organe suprême, Le juge de César, d'Antoine, de moi-même.
CIMBER.
Par le fer de Brutus le peuple a tout jugé; Il se lève, et du monstre un sol libre est purgé.
DOLABELLA.
Odieux assassin, républicain farouche, Le mot qui te condamne est sorti de ta bouche. Tu dis que par le fer d'insolens factieux Le jugement de Rome éclatte à tous les yeux: Ainsi de ses forfaits ton lâche coeur abuse; C'est dans un attentat qu'il cherche son excuse. Eh bien, le même fer, en te perçant le sein, Attestera ton crime aux yeux du genre humain.
CIMBER.
Des suppôts d'un tyran je crains peu la menace, Leur lâcheté voudrait se sauver par l'audace; Mais cette audace même, au vrai républicain Ne saurait inspirer que mépris, que dédain. Dolabella, je lis au fond de ta pensée: Tu crois qu'en agitant une tourbe insensée, Par toi le peuple entier pourrait être séduit; Esclave, connais mieux l'instinct qui le conduit. Des plus astucieux il sait tromper l'attente; Il est juste, il voit tout, et sa masse imposante Ne se lève jamais que contre son tyran. Le peuple souverain n'offre rien que de grand; Lui-même couvrira de toute sa puissance, Les hommes généreux qui prennent sa défense.
DOLABELLA.
Est-ce en assassinant que l'on défend ses droits!
CASSIUS.
Oui, c'est le fer en main que l'on juge les rois. Qui règne, doit mourir; telle est la loi suprême D'un peuple qui né fier, se respecte lui-même. La justice éternelle a de ses droits sanglans Gravé l'arrêt de mort sur le front des tyrans. L'esclave seul qu'enchaîné une crainte invincible, N'ose lever les yeux sur cet arrêt terrible; Mais l'homme courageux dont il arme le bras, Délivre son pays: il n'assassine pas. A la vertu le sceptre indique la victime; L'assassin de César n'est autre que son crime.
DOLABELLA.
Son crime! quel est-il?
CASSIUS.
Il régna, c'est assez.
DOLABELLA.
Dis qu'il daignait se rendre à nos voeux empressés, Qu'il nous voulait heureux....
CASSIUS.
Quel esclave peut l'être?
DOLABELLA
Quel ami fut César!
CASSIUS.
Un ami dans un maître!
SCÈNE VIII.