La mort de Brute et de Porcie; Ou, La vengeance de la mort de César: Tragédie
SCENE V.
LA COMPAGNE, PORCIE.
LA COMPAGNE.
Madame, en cét instant tous les Soldats en armes Commencent le combat qui doit finir vos larmes; On n'entend rien que cris & que gemissemens, Vous diriez que le Ciel confond les Elemens: Les traits volant en l'air par un confus rencontre Empeschent le Soleil de voir ce qu'il nous monstre: Déja venus aux mains, les nostres plus hardis Tesmoignent d'estre encor ce qu'ils furent jadis, S'il vous plaist de les voir, vous le pourrez sans peine, Du haut de ce rocher qui commande à la plaine, J'en viens tout maintenant pour vous en advertir, Croyant que cét objet vous pourroit divertir.
PORCIE.
Observez sans danger l'ordre des deux armées, Par la haine & l'honneur au combat animées, C'est un plaisir fort doux dans un coeur arresté, Qui voit sans interest l'un & l'autre costé: Mais represente toy la course vagabonde D'un vaisseau que deux vents balottent dessus l'onde, Et tu verras l'estat d'un courage offensé, Qui dans l'un des partis se trouve interessé; Suivant que l'ennemy s'avance ou qu'il recule, Tantost la peur le glace, ore l'espoir le brusle, Il attaque, il defend, & pour ferme qu'il soit, Il est aussi flotant que le combat qu'il voit.
LA COMPAGNE.
Un esprit du commun pourroit souffrir à l'heure; Mais le vostre, Madame, a la trempe meilleure, Outre que s'il faut croire aux promesses des Dieux, Vous verrez aujourd'huy Brute victorieux.
PORCIE.
Les Dieux me sont suspects depuis que leur cholere En faveur d'un Tyran arma contre mon pere; Allons y toutefois, & par nos actions Tesmoignons qu'un grand coeur dompte ses passions.
ACTE TROISIEME.
SCENE PREMIERE.
CASSIE, TITINE, PINDARE, DEMETRIE.
CASSIE.
C'en est fait, chere Rome, il faut rendre les armes, Et tascher d'espargner ton sang avec tes larmes; Il faut s'humilier aux pieds d'un Empereur, A ce nom seulement je frissonne d'horreur: Mais quoy le sort le fait, ce grand Maistre des choses Veut voir ton changement dans ses metamorphoses. Flechy donc, grande Reyne, & ne t'offenses pas D'un conseil que je donne, & que je ne prens pas, Mon dessein y resiste, & je veux mourir libre, Puis qu'il plaist au Destin que je cesse de vivre; Mais apres un eschet si grand & si fatal N'idolastre jamais les autheurs de ton mal, Tesmoigne leur plûtost qu'il n'est rien de si rude Que le joug insolent qui fait ta servitude; Et peut-estre qu'un jour Brute ressuscité Te rendra le bon-heur avec la liberté: Et vous, mes chers amis premiers dans mon estime, Monstrez en cét endroit que l'honneur vous anime, Et que l'injuste effort d'un insolent vainqueur Ne vous a pas osté la force ny le coeur: Mais sur tout que la foy que vous m'avez jurée Au dela du bon-heur peut porter sa durée, Je ne desire pas que vous trempiez vos mains Dans le barbare sang de nos Tyrans Romains: Je ne demande pas que vous alliez en Thrace Pour refaire une armée, & choquer leur audace; Ce seroit vainement heurter contre le sort, Mais je veux seulement qu'on me donne la mort, C'est par cette action que je dois reconnoistre Qui de vous ayme mieux le salut de son Maistre: Comment à ce discours vous changez de couleur,
TITINE.
C'est trop precipiter un extreme malheur, Que sçait-on si le Ciel à Brute favorable, Vous reserve à tous deux un sort plus honorable.
CASSIE.
Mais d'ailleurs que sçait-on si mort comme vaincu Il ne me blasme point de l'avoir survescu?
TITINE.
Ces soupçons esclaircis j'offre vous satisfaire, Cependant laissez moy le soin de cét affaire, Je m'en vay dans son camp, & si je ne meurs pas Vous apprendrez bien-tost sa vie ou son trespas.
CASSIE.
Tu hazardes beaucoup.
TITINE.
Nul danger n'espouvante Ceux qui sont pour Cassie & pour Rome mourante.
PINDARE.
J'approuve ce conseil.
DEMETRIE.
Et je l'estime aussi.
CASSIE.
Va donc, mais souvien toy que je t'atens icy.
TITINE.
La mort seule pourra me fermer le passage.
CASSIE.
J'estime fort Titine, il est vaillant & sage, Mais cependant gagnons le haut de ce rocher, Pour mieux voir si quelqu'un nous voudroit approcher.