La mort de Brute et de Porcie; Ou, La vengeance de la mort de César: Tragédie
SCENE VII.
UN SOLDAT DE BRUTE, ANTHOINE, & OCTAVE.
LE SOLDAT.
J'ay donc veu sans mourir ce comble de malheur Dont l'image tousjours est dans mon coeur emprainte?
ANTHOINE.
Soldat vient & nous dit la cause de ta plainte.
LE SOLDAT.
A ce commandement je sens que le devoir En forçant ma douleur m'en donne le pouvoir; Pardonnez-moy, Seigneurs, si je vous desoblige, Vostre seule victoire est tout ce qui m'aflige: La fille de Caton, qui n'a pû la souffrir, Vient malgré tous nos soings de se faire mourir. En vain pour empescher ces mortelles pratiques On avoit étably des argus domestiques, En vain un tas confus d'amis officieux Prenoient garde à sa voix, à son geste, à ses yeux, Et croyans que le temps auroit soin de l'instruire, Ostoient à sa fureur tout ce qui pouvoit nuire, Cette prudence est foible & ces soings superflus, Porcie veut mourir puis que Brute n'est plus: Mais voyant qu'on fermoit le passage ordinaire, Qui peut mener à bout un dessein sanguinaire; Allumant sa fureur, elle y trouve un flambeau Pour aller à la mort par un chemin nouveau. Dans ce mortel transport que sa voix dissimule, Elle feint d'avoir froid, quoy que son coeur la brusle, Fait allumer du feu, s'en approche d'abord, Et profere ces mots messagers de sa mort: Obstacle de mon bien, trouppe trop importune, Qui voyez sans pitié durer mon infortune, Amis injurieux, domestiques, parens, Tous vos soings desormais me sont indifferens, Augmentez vos rigueurs, augmentez vos malices, Et venez-moy ravir poison, fer, precipices. Elle dit, & soudain d'un maintien de vainqueur Avalla des charbons moins ardens que son coeur, Leur brasier violant estouffe sa parole, Son bel oeil s'obscurcit, & son ame s'envole. Porcie est morte ainsi, laissant dessus son front Non le trait de la mort mais celuy d'un affront, Qui rougissant les lys de sa divine face, Monstre qu'à sa fureur la mort mesme a fait place: A ce funeste objet tout ce plaint, tout gemit, Le Ciel mesme en pleure, & la terre en fremit.
OCTAVE.
Un si triste accident ébranle mon courage, Et fait que dans le port je crains presque l'orage. Je cognois aujourd'huy parmy ce changement Que le plus grand bon-heur ne dure qu'un moment; Je voy que le Demon qui conduit toutes choses, Ne pare l'univers que de metamorphoses, Afin que nos esprits aymant la nouveauté, Dans ces tableaux changeans trouvent plus de beauté. Que si c'est un effect de sa toute-puissance, En vain tous les mortels y feroient resistance, Et nostre vanité n'auroit rien de pareil Si nous pensions servir à ce grand appareil, Que comme d'instrumens incapables d'ouvrage Si la main de l'ouvrier ne les met en usage: L'exemple n'est pas loing; Ce grand Brute autresfois Servit à degrader des legitimes Rois, Se vit aussi puissant dans l'Empire de Rome Que sçauroit desirer l'ambition d'un homme; Et pourtant aujourd'huy nous l'avons veu mourir Sans qu'aucuns des mortels ait pû le secourir: Ainsi quoy que nos fronds courbent dessous les palmes, Que les mutins soient morts, que nos terres soient calmes, Et que nous commandions à tout le genre humain, Nous pouvons n'estre rien & mourir dés demain: C'est pourquoy relaschant de ma premiere envie, Je veux que les vaincus soient certains de leur vie, Qu'on les souffrent dans Rome, & que nos citoyens Renoüent avec eux leurs accords anciens, Afin que la douceur de ces faveurs nouvelles Leur oste le desir d'estre jamais rebelles.
ANTHOINE.
C'est le propre d'un coeur purement genereux De ce montrer clement envers les malheureux; Qu'on prene donc ce corps & celuy de Porcie; Vous, courez pour chercher celuy-là de Cassie, Tandis qu'en un bucher ces genereux amans Recevront le dernier de leurs embrassemens; Puis les ayans bruslez conservez-en la cendre, Parce qu'à leurs parens nous desirons la rendre.
OCTAVE.
Enfin, graces aux Dieux, nous sommes dans le port, Nous avons dissipé les flambeaux du discord, Demoly ses autels, & basty nos Trophées Sur le sanglant débris des guerres estouffées. Themis regne par tout, Mars languis abbatu, Le vice qui s'enfuit fait place à la vertu; Rome nous tend les bras, nos couronnes sont prestes, Alons donc recevoir ces fruits de nos conquestes, Afin que nostre frond de lauriers ombragé Monstre à tout l'univers que Cæsar est vengé.
FIN.
AUTRES OEUVRES DU MESME AUTEUR SUR LA GUERISON DE SYLVIE.
CHANSON.
Austere & triste solitude A qui mon esprit fait la cour, Permets qu'en ce bien-heureux jour Le plaisir soit tout mon estude, Et si tu veux encor m'obliger doublement Prens part à mon contentement.
Chasse la nuict & le silence, En faveur du jour & du bruit, Souffre tout ce qui te destruit S'il est de nostre intelligence; Autrement le bon-heur que je veux raconter M'obligeroit à te quitter.
Sylvie n'est plus enrumée, Sa bouche me le dit hier; Mais ce bien ce doit publier Par la voix de la Renommée. Reprens donc ton silence & ton noir vestement, Mais souffre mon ravissement.
A SYLVIE SUR LA MORT DE SA COUSINE D. L.
SONNET.
Beaux yeux ne pleurez plus cette belle cousine, Qui dans ses premiers jours rencontre son tombeau, Jamais rien de mortel n'eust un destin si beau Que par le seul excés de la grace divine.
Ses maux trouvent leur fin avant leur origine, Elle quitte le monde en quittant le berceau, Et son esprit s'envolle en ce sejour nouveau Où jamais le bon-heur ne meurt ny ne decline.
Ainsi sur une mer ou les vents & les flots Ne cogneurent jamais l'usage du repos, Où les plus asseurez craignent pour leur naufrage,
Cette jeune beauté dont vous plaignez le sort Rencontre les douceurs du port, Sans avoir resenti les rigueurs de l'orage.
A LA MESME SUR SON DEPART LE JOUR DE NOEL.
Il faut me conceder, belle & sage Sylvie, Que vous imitez mal le grand Maistre du Sort, Il s'approche aujourd'huy pour me donner la vie, Et vous vous esloignez pour me donner la mort.
Je voulois approuver par mes chants d'alegresse Ceux que par tout le monde on faisoit raisonner, Mais vous voyant partir, l'excés de ma tristesse Ne me laissa la voix que pour les condamner.
Le respect toutesfois tenant mes levres closes, Par ces mots seulement j'exprimay mes douleurs; Helas! faloit-il donc que dans l'ordre des choses Tout le monde chantast quand je versois des pleurs.
SONNET POUR LA MESME.
Ma flâme est pour Sylvie à tel poinct de constance, Qu'il n'est rien sous le Ciel qui la puisse ébranler; Et quoy que mon desir passe mon esperance, Je mouray mille fois plustost que reculer.
Elle a de la contrainte à m'entendre parler, Et c'est où mon malheur va jusqu'à l'insolence, En ce qu'il me contraint à mourir ou brusler, Ou bien à luy deplaire, ou garder le silence.
Tout s'oppose à mes voeux, rien ne s'arme pour moy, Le sommeil seulement recompense ma foy, Flatant ma passion par un si doux mensonge;
Qu'il me semble à tous coups que l'objet de mes voeux Par des baisers de flâmes authorise mes feux: Mais je souffre en effect & ne baise qu'en songe.
A LA MESME.
STANCES.
En fin le Ciel jaloux du repos de ma vie, A banny de ces lieux le bien de nos desirs, Et mon coeur avec mes plaisirs A suivy les pas de Sylvie: Je souffre cette cruauté Comme une peine deue à ma temerité. J'ose aymer un objet à qui tout autre cede, Mais si pour éviter sa fuite & mon trespas Il faut ne l'aymer pas, J'ayme bien mieux souffrir le mal que le remede.
Tyrant des volontez qui fit naistre ma flâme, Et que je recognois pour unique vainqueur, Oste son portrait de mon coeur Ou mets le mien dedans son ame, Fais luy voir mon affection Dans le plus haut degré de la perfection; Cache sous ton bandeau les deffauts de ma vie, Ou s'ils sont esclairez, que ce soit par les feux: Bref pour me rendre heureux Donne m'en le merite où m'en oste l'envie.
Mais quoy c'est bien en vain que je te solicite, Les vertus de Sylvie ont tenu ce haut point Que les mortels ne trouvent point, Et pour qui tout est sans merite, Pardonne à mon aveuglement, Ton flambeau le causa quand il me fit amant, Et si tu veux me faire une faveur extreme, Ordonne seulement que la Divinité Qui tiens ma liberté, Croye que je l'adore, & souffre que je l'ayme.
FIN.