La Mort De Brute Et De Porcie Ou La Vengeance De La Mort De Ces
Chapter 5
PORCIE, sa Compagne.
PORCIE.
Donques les bras croisez en ce malheur extresme Je me voy sans rougir differente à moy mesme? Doncques ma lascheté m'oste le souvenir Que Brute ce heros vient de m'entretenir! Arrestez-vous mes pleurs, son adorable image Vient defendre à mes yeux de vous donner passage, Et vous, tristes soupirs, tesmoins de mon soucy, Cedez à la vertu qui vous bannit d'icy, Mais non, n'escoutez pas ma requeste importune, La vertu se plaindroit en pareille fortune. Je voy tout ce que j'ayme en danger aujourd'huy, Brute & la liberté qui ne vit plus qu'en luy; Toutesfois banissons ce mouvement de femme, Ma naissance suffit pour instruire mon ame, En vain irois-je ailleurs rechercher un patron, C'est assez que je suis la fille de Caton, Sus donc faisons paroistre à nos trouppes fidelles Que je brusle d'ardeur de combattre pour elles, Et qu'avec son portraict mon pere a mis en moy Un desir violent de n'avoir point de Roy; Monstrons que dans le choc des plus rudes alarmes Je sçay verser du sang aussi bien que des larmes, Allons braver la mort au camp des ennemis, Et vengeons aujourd'huy les maux qu'ils ont commis: Il ne m'importe point d'obtenir la victoire, Mon sort est assez beau, je n'ay que trop de gloire Pourveu que combattant pour le peuple Romain Je meure comme Brute une espée à la main: Toy ne traverse point ce conseil salutaire, Aussi seroit-ce en vain qu'on m'en voudroit distraire, Il est grand, il est juste, & selon la saison.
LA COMPAGNE.
Mais vous ne dites pas qu'il choque la raison, Madame, moderez cette boüillante rage, Pour mieux voir le danger où vostre esprit s'engage: Quoy! sommes-nous tombez en de si foibles mains, Que vous n'esperiez rien du salut des Romains? Brute auroit-il perdu son courage heroïque? Et ne pourroit-il rien pour nostre Republique? Non, il est toujours Brute, & comme ses parens, Il ne s'arme jamais sans chasser des Tyrans; J'espere quand à moy qu'il aura la victoire, Mais vostre grand dessein que sert-il à sa gloire? Et si l'executant vous rencontriez la mort, N'auroit-il pas sujet de blasmer vostre effort?
PORCIE.
On peut bien sans mourir suivre cette entreprise.
LA COMPAGNE.
Mais si Brute mouroit, et que vous fussiez prise, Que tout fut en butin aux Tyrans inhumains, Quel regret auriez-vous de vous voir en leur mains? Et sans pouvoir mourir vous sçavoir condamnée, D'estre dans vostre ville en triomphe menée? Le penser seulement me fait trembler d'horreur, Pour gauchir cét escueil, calmez vostre fureur, Madame & si le Ciel vous donne du courage, Tesmoignez-en la force à brider vostre rage: Endurez sans vous plaindre, & que jamais vos pleurs, Ny vostre desespoir m'expriment vos douleurs: C'est la lice d'honneur où la vertu s'espreuve, Et le port plus certain où le repos se treuve: Outre que si le Ciel vous mal-traitte aujourd'huy, Vous aurez plus de droict de vous plaindre de luy.
PORCIE.
En fin à tes raisons ma fureur diminuë, Comme aux rais du Soleil l'espesseur d'une nuë, Je me laisse emporter à tout ce que tu veux, Allons à Jupiter faire offre de nos voeux: Et si nous le trouvons encor inexorable A soulager les maux d'un peuple miserable Je sçay depuis long-temps quel sera mon devoir, Mais qu'un courroux sied mal lors qu'il est sans pouvoir!
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
MARC ANTHOINE, LUCILLE, & deux de ses Chefs.
MARC ANTHOINE.
Puis que c'est aujourd'huy qu'un destin favorable, Nous promet de venger ce crime detestable, La mort du grand Cæsar, le Phoenix des guerriers, Prodiguons nostre sang pour gagner des lauriers, Monstrons à ce Heros dans sa beatitude, Que nous voulons mourir exempts d'ingratitude, Et que jamais la paix n'esteindra nos combats, Que plustost on n'ait mis tous ces meurtriers abas. Quand Rome verseroit un Ocean de larmes, Qu'un deüil perpetuel terniroit tous ces charmes, Et que ses Citoyens n'y sçauroient plus rien voir, Que de tristes objets couverts d'un crespe noir, Ce seroit laschement honorer la memoire De ce grand demy Dieu qui la combloit de gloire, Qui maintenoit la paix dans un si vaste corps, Et parmy les plus grands des merveilleux accords. En vain nos conjurez vantans la Republique, Taxent la Royauté d'un pouvoir tyrannique. Il est vray qu'un Estat qui se veut agrandir Contre la Royauté, se doit toujours roidir: Mais lors qu'il ne peut plus estendre son Empire, Il faut qu'à ce bon-heur tout son effort aspire, Comme le seul qui peut maintenir son pouvoir, Et contenir les grands aux termes du devoir. Que si l'ambition dans son impatiance Par un ingrat effort foule cette puissance, Dés l'heure il est perdu, son bras devient perclus, Et cessant d'obeïr, il ne commande plus. Nostre Rome à ce point avoit besoin d'un Maistre Et les evenemens nous le font bien connoistre, Les peuples rebellez depuis cét attentat Démembrent tous les jours les biens de son Estat: Et comme nos desirs, nos forces divisees, Leur rendent contre nous les victoires aisees! Ha! Brute desloyal, qu'avec peu de raison Tu fondas le projet de cette trahison: Tu devois dire au moins la cause de ta plainte, La bonté de Cæsar l'auroit bien-tost esteinte, Et ton ressentiment eust esté satisfait, Sans faire voir au jour un si semblable effet, Tu pouvois disposer de toute sa puissance, Il n'eust jamais pour toy que de la complaisance; Mesme jusqu'à ce point, qu'apres mille forfaits On te pouvoit nommer l'objet de ses biens-faits: Et tu meurtris encor ce Prince debonnaire, Qui t'appelant son fils, se monstroit plus que pere: Et regarde couler ce beau sang sans effroy, Alors que ton poignard en rougissoit pour toy. O temps! ô meurs! ô Dieux peu reverés dans Rome! O crisme d'un Démon bien plûtost que d'un homme! Les autres conjurez, ont-ils eu moins de tort? Cæsar les a sauvez, il nous donnent la mort; Semblables aux serpens qu'on voit en la Libye, Qui tuent en naissant les autheurs de leur vie. Ha lasches! si le Ciel a quelque soin de nous, Vous sçaurez ce que peut sa haine & mon courroux. Il n'a point fait de loy contre l'ingratitude, Car la punition n'en peut estre assez rude: Mais pourtant je feray par mes inventions Un juste chastiment de cent punitions. Jamais les Dieux n'ont veu vengeance plus entiere, Ma fureur s'esteindra plus tard que la matiere; Les Manes de Cæsar en seront satisfaits, Mais il est déja temps de passer aux effets. Sus donc, braves Romains, chers enfans de Bellonne, Si vous voulez gagner l'honneur d'une Couronne, Secondez mon dessein, qui juste autant que beau, Mesme apres nostre mort, nous sauve du tombeau.
I. CHEF.
Nous n'avons pas plûtost resolu de vous suivre Que de venger Cæsar ou de cesser de vivre, Ainsi ne craignez pas qu'on ne juge aujourd'huy Qu'encore apres sa mort nous combatons pour luy.
II. CHEF.
Les effets feront voir aux despens de ma vie, Que mon coeur à ce bras inspire mesme envie, Cæsar merite bien de voir venger ses coups, Et qu'on meure pour luy, puis qu'il est mort pour nous.
III. CHEF.
Brave & vaillant Cæsar, dont la mort avancée Ne m'entretient jamais sans blesser ma pensée; Tu connoistras bien-tost le dessein que j'ay fait, D'affronter les dangers pour te voir satisfait.
MARC-ANTHOINE.
Mon coeur apres cela ne voit rien qu'il ne brave.