La Mort De Brute Et De Porcie Ou La Vengeance De La Mort De Ces

Chapter 18

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BRUTE, ET PORCIE.

BRUTE.

En fin je voy qu'un jour vous banissez la plainte.

PORCIE.

Je ne me plains jamais sans des sujets de crainte, Et je croy qu'aujourd'huy j'ay rencontré le point, Où sans stupidité je puis ne craindre point. Vous voir victorieux, quoy seroit-il possible Qu'encor à la douleur mon ame fut sensible? Non Brute, il est certain qu'en l'estat où je suis, Mon coeur seroit ingrat s'il avoit des ennuis; Dans le resentiment de mon bon-heur extreme Je commence de voir que je deviens moy-mesme, Vostre gloire me charme, & mes sens enchantez N'ont plus de mouvemens que pour les voluptez, Voudriez vous bien choquer ce dessein legitime?

BRUTE.

Le penser seulement me tiendroit lieu de crime: Toutefois il est vray qu'on n'est jamais au port Lors qu'on peut resentir les caprices du sort. Si bien qu'en cét estat j'estime une ame sage A qui nul accident ne change le visage, Et qui goustant des maux ou des felicitez, Ne se porte jamais dans les extremitez, Ce beau temperament nous sauve des orages, Et nous fait une planche au milieu des naufrages, Au lieu qu'on voit toujours un violant transport Agiter nostre esprit & l'esloigner du port.

PORCIE.

Après un tel bon-heur qu'est-il que j'aprehende? Ayant Brute vainqueur, j'ay ce que je demande.

BRUTE.

Si bien qu'aucun malheur ne vous sçauroit toucher.

PORCIE.

Mon coeur contre leurs coups est armé d'un rocher.

BRUTE.

Puis qu'il est si constant, j'aurois mauvaise grace Si je luy cachois rien de tout ce qui se passe, Sçachez donc, mon cher coeur, que Rome n'a qu'un bras, Que le fleau des Tyrans, l'amour de nos Soldats, Le bouclier du païs, le foudre de la guerre, Que Cassie en un mot ne plus vit plus sur la terre: Et ce qui vient encor augmenter mon ennuy, Que presque tous les siens ont mesme sort que luy, Et qu'il faut que demain la bataille se donne, Qui me doit apporter la mort ou la Couronne; Mon regret toutefois en ce dernier effort, Ne vient que de vous voir à la mercy du sort, Et le Ciel m'est tesmoin qu'en ce danger extreme, Pour songer trop à vous je m'oublie moy-mesme. Ce n'est pas que mon coeur n'espere tout des Dieux, Mais il fend de regret de vous voir en ces lieux, En un temps où la mort doit verser sur la terre Un deluge de sang pour esteindre la guerre.

PORCIE.

Vostre seule presence allege mon soucy, Et vous desireriez de me voir loing d'icy: Brute quittez, de grace, un discours qui m'offense, Jugez mieux de mon coeur, traittez mieux ma constance, Et sçachez que l'amour qui m'embrase le sein, Ne concevra jamais un si lâche dessein. Quoy, vous abandonner au milieu des alarmes, Et me retirer seule à la mercy des larmes? Cela choque si fort mon esprit resolu, Qu'il mouroit mille fois si vous l'aviez voulu: Mais j'ose me flatter que vostre coeur propice Ne me rendit jamais un si mauvais office; Et quand il le feroit, il n'avanceroit rien, Puis qu'il sera toujours accompagné du mien.

BRUTE.

Quand je voy tant d'amour & de courage ensemble, J'adore le lien dont le Ciel nous assemble, Et croy que tous les biens que j'ay receu des Dieux Au prix de celuy-là, n'ont rien de precieux, Que dans le beau dessein de n'estre point esclave, J'aye tué Cæsar, j'aye defait Octave: Que mon front mille fois ait changé de Lauriers, Qu'on m'estime par tout le Phoenix des guerriers, Ces honneurs, quoy que grands, plaisent moins à mon ame Que la gloire que j'ay de vous avoir pour femme.

PORCIE.

Pour le moins avec moy vous possedez un coeur, Qui ne sçauroit souffrir que Brute pour vainqueur.

BRUTE.

Et le mien fera voir où que le Ciel m'adresse, Qu'autant qu'il aye un Maistre, il ayme une Maistresse: Mais il est déja tard, retirons nous d'icy.

PORCIE.

Dieux! finissez bien-tost ma vie ou mon soucy.

ACTE CINQUIEME.

SCENE PREMIERE.

BRUTE, STRATON, quelques Chefs de l'armée.

BRUTE.

Je rends graces aux Dieux de ce que dans l'orage Chacun de vous conserve un genereux courage; C'est beaucoup de dompter avec les ennemis, Les extremes dangers où l'honneur nous a mis; C'est beaucoup, il est vray, puis que cette victoire Nous fait des monumens au Temple de memoire: Mais il faut persister, & ne s'arrester pas Que nous n'ayons trouvé la paix ou le trespas. Je veux dire une paix qui purge nostre terre Par la mort des Tyrans des semences de guerre: Paix qui rende l'esclat à ce siecle pervers, Et qui puisse durer autant que l'Univers. Allons donc, mes amis, au plus fort de la presse Chercher parmy le sang cette belle Deesse, Elle suit les lauriers, vit prés les gens de coeur, Et ne quite jamais le party du vainqueur; Ainsi voit-on souvent dedans l'ordre des choses, Naistre plusieurs effets contraires à leurs causes: Nos ennemis rangez pour ce dernier effort, Portent peinte en leur front l'image de la mort, Je les voy tous tremblans à l'abord de nos armes, Ceder aux mouvemens des premieres alarmes: Ils fuyent, & fuyans, nous laissent le bon-heur, La paix, la liberté, le repos & l'honneur. Avançons ce moment pour haster nostre gloire, Et volons, s'il se peut, apres une victoire, Dont la possession nous acquiert desormais La beauté d'un renom qui ne moura jamais: Ouy, nous vivrons, amis, malgré les destinées, Autant que le Soleil reglera les années; Si nous luy faisons voir cette derniere fois Que nous avons pour but le soustien de nos lois, Et que nous n'avons pas cette vieille manie De triompher des Rois, mais de la tyrannie. Ce monstre est en horreur aux yeux des immortels, Puis qu'il porte ses loix au delà des autels, Et que son droit sanglant mit dans la sepulture Avec le droit des gens celuy de la Nature: Mais je croy que bien-tost lâchement abatu Il viendra rendre l'ame aux pieds de la Vertu; Nos Citoyens alors par des voix esclatantes Chanteront le retour des libertez absentes; Rome franche des Rois & de leurs cruautez, Estalera sa gloire avecque ses beautez; Les guerres des Tyrans y seront estoufées, Et ne paroistront plus que parmy nos trofées, Nostre Aigle dont le vol sembloit estre intermis, Reverra tous les lieux qui luy furent sousmis. Le Senat reprendra cét esclat honorable, Qui par tout l'Univers l'a rendu venerable, Et les Tribuns remis auront la faculté De maintenir le peuple en son authorité; Pour nous qui soustenus d'une ferme esperance Aurons presté nos bras à cette delivrance, On ne nous descendra de nos chars glorieux, Que pour nous eslever sur des trosnes des Dieux. Soleil, fay que bien-tost ce beau jour nous esclaire; Mais je te parle en vain, tu ne le sçaurois faire, Si nous ne dissipons par des coups furieux Ce nuage ennemy qui te cache à nos yeux. Allons y donc, amis, & que toute la terre Tremble sous nos efforts comme sous le Tonnerre, Que le sang espanché fasse soudre un estang Pour noyer les poltrons qui fuiront de leur rang, Afin qu'à l'advenir il ne naisse point d'homme Qui s'ose rebeller contre l'honneur de Rome, Et que ses Citoyens soient exempts desormais, D'acheter par leur sang la victoire & la pais.

STRATON.

Brute, la liberté, l'honneur & la victoire Demeureront toujours dedans nostre memoire: Vive donc toujours Brute, & meurent les Tyrans.

BRUTE.

A moy donc compagnons, & qu'on garde les rangs.