Part 2
quand je respire je fais attention à ne pas alerter le voisinage ce truc en pièces détachées ne peut servir de sujet de conversation je ne fais que l'observer à travers mes hésitations je prends une dernière gorgée de silence avant que ne s'éteignent tous les mouvements de masse qui gravitent autour d'un tout petit rien cet épouvantable petit rien fait basculer les amours et les haines c'est effectivement une mise en scène que le scénario n'avait pas prévue
je n'ai d'autre choix que de faire quelques brèches dans le pourquoi qui me pousse à étaler mon quotidien dans un champ de vision tellement étroit que ça ne laisse passer qu'un filet de voix
ceux d'à-côté sont là à vouloir décomposer mon présent pour en faire un objet de silence je longe un long corridor du côté du passé simple me réfugie en un lieu conçu pour absorber la grogne du jour
hélas la nuit n'est pas venue hier j'ai oublié de sonner qu'importe d'autres nuits viendront et s'ensuivra une déflagration que le monde n'a encore jamais connue
je sens que le temps n'est plus à la fiction mais plutôt à la lubrification des peaux desséchées je ne suis plus à l'ordre du jour
dès que ma nuit s'endort je pratique le silence sans intention malfaisante tout pareil à la mort à ses moments hermétiques
c'est un peu comme ces histoires qui n'intéressent personne sauf la personne qui les raconte mais elle pense qu'elle ne peut pas parce qu'en réalité ce ne sont pas de vraies histoires ce sont des souvenirs effarouchés trop lointains pour être racontés
parfois le dimanche dans mes moments de répit j'étale tous mes mots sur le divan je les livre à l'assaut des passants
sans cesse ils défilent dans mon salon parmi les cadavres mutilés du pouvoir ensuite ils s'en retournent silencieusement à leur monotonie je ne les revois plus
je ne suis là qu'en passant sur une surface ensoleillée et ce qui est en noir n'est qu'illusion
ce jour parmi les loups se dégrade je m'absous à l'avance en réfléchissant aux effets d'une digestion trop rapide de la vie de ses accoutumances
c'est peut-être une autre histoire à dormir debout derrière un paravent un sujet à la mode qui se promène en ascenseur comme si les hauts et les bas ne faisaient plus partie de la famille
sans douleur sans cris je tente de me frayer un passage à travers les silences et les mots qui ne se prononcent jamais heureusement il y a les sourires de l'imaginaire ils savent si bien transmettre la sève d'un froid à l'autre surtout l'hiver
lorsque mes images s'en vont expirer dans une phrase je bascule dans une rêverie ça rafraîchit le quotidien qui s'annonce brutal
je pose ensuite des regards indécents sur le monde par un miroir sans tain cela me permet d'entrouvrir des portes et d'en refermer d'autres
je peux ainsi énumérer par leurs petits noms toutes les portes ouvertes et celles qui sont fermées
cette fonction renouvelle le silence lorsque je marche pieds nus sur la sellette investie d'une mort amoureuse
figée entre deux jours trop gris je me fais du cinéma en attendant que le discours réapparaisse en attendant que les formes prennent corps en attendant la promesse des chuchotements des sueurs des légitimes défenses des suffocations des abandons et parfois des entorses
en attendant le lever du rideau je peux prendre le risque de parler de Dieu pour éviter l'engourdissement mais je pense que le temps n'est pas encore venu je pourrais aussi parler de l'amour toutefois je pense que ça peut attendre encore quelques jours il y a bien quelques passages rouge feu passionné pour les urgences ça peut faire périr d'un coup sec ce n'est pas ce que j'envisage pour l'avenir
nous sommes jeudi et la mort peut bien attendre ce jour unique fait le tour sur lui-même taquine les fantômes que j'emprisonne dans ma mémoire ma douleur à l'os les agace je fais semblant de trépasser un peu cela me repose en paix j'ai alors tout ce qu'il faut pour prendre parole pour prendre pied quelque part au monde
je sais que tout n'est que projection de ce qui n'évolue pas ça s'agglutine aux neurones comme un vieux microbe désenchanté de plus ça salit les rideaux
je lorgne parfois du côté de la porte sans rien dire sculptée à même mon ennui
il n'y a plus de tragédie ce matin est en état de grâce le temps fiévreux me parcourt en silence je n'avais pas remarqué que je m'étais endormie et maintenant je rêve je songe à mes rêves inquiets je m'inquiète
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© Éditions En Marge et Huguette Bertrand Dépôt légal / 2e trimestre 1993 Bibliothèque nationale du Québec, Montréal Bibliothèque nationale du Canada, Ottawa ISBN 2-9802204-3-4 Tous droits réservés - All rights reserved
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