Part 7
Il est évident que du fond de notre pensée bornée de toutes parts, nous ne pourrons jamais nous faire la moindre idée de la conscience de l'infini. Il y a même entre les deux termes: conscience et infini, une antinomie essentielle. Qui dit conscience, entend ce qu'il peut concevoir de plus défini dans le fini; la conscience c'est proprement le fini qui se ramasse sur lui-même pour reconnaître et tâter ses limites les plus étroites, afin d'en jouir le plus étroitement possible. D'autre part, il nous est impossible de séparer l'idée d'intelligence de l'idée de conscience. Toute intelligence qui ne paraît pas apte à se transformer en conscience devient pour nous un phénomène mystérieux auquel nous donnons des noms plus mystérieux encore, pour ne pas avouer que nous n'y comprenons plus rien. Or, sur notre petite terre qui n'est qu'un point dans l'espace, nous voyons qu'à tous les degrés de la vie (rappelons, par exemple, les combinaisons et les organismes merveilleux du monde des insectes) se dépense une somme d'intelligence telle que notre intelligence humaine ne peut même pas songer à l'évaluer. Tout ce qui existe, et l'homme tout le premier, puise sans cesse à même ce réservoir inépuisable. Nous sommes donc invinciblement portés à nous demander si cette intelligence universelle n'est pas l'émanation d'une conscience infinie, ou ne doit pas, tôt ou tard, en élaborer une. Et nous voilà ballottés entre deux impossibilités irréductibles. Le plus probable, c'est qu'ici encore nous jugeons tout des plaines basses de notre anthropomorphisme. Au sommet de notre minuscule vie, nous n'apercevons que l'intelligence et la conscience, extrême pointe de la pensée; et nous en inférons qu'aux sommets de toutes les vies, il ne saurait y avoir autre chose qu'intelligence et conscience; alors qu'elles n'occupent peut-être, dans la hiérarchie des possibilités spirituelles ou autres, qu'une place inférieure.
IV
La survivance absolument dénuée de conscience ne serait donc possible que si l'on niait la conscience de l'Univers. Dès qu'on admet celle-ci, sous quelque forme que ce soit, nous y devons prendre part; et la question se confond jusqu'à un certain point avec celle de la conscience plus ou moins modifiée. Il n'y a, pour l'instant, nul espoir de la résoudre; mais il est permis d'en tâter les ténèbres dont l'épaisseur n'est peut-être pas égale sur tous les points.
Ici commence la pleine mer. Ici commence l'admirable aventure, la seule qui soit égale à la curiosité humaine, la seule qui s'élève aussi haut que son plus haut désir. Accoutumons-nous à considérer la mort comme une forme de vie que nous ne comprenons pas encore; apprenons à la voir du même oeil que la naissance, et l'attente bienheureuse qui salue celle-ci suivra bientôt notre pensée pour s'asseoir avec elle sur les marches du tombeau. Supposez que l'enfant, dans le sein de sa mère, soit doué de quelque conscience; que des jumeaux, par exemple, y puissent d'une façon obscure, échanger leurs impressions et se communiquer leurs craintes et leurs espérances. N'ayant jamais connu que les tièdes ombres maternelles, ils ne s'y sentiraient pas à l'étroit ni malheureux. Ils n'auraient probablement d'autre idée que de prolonger le plus longtemps possible cette vie d'abondance sans soucis et de sommeil sans surprises. Mais si, comme nous savons que nous devons mourir, ils n'ignoraient pas qu'ils doivent naître, c'est-à-dire quitter brusquement l'abri de ces douces ténèbres, abandonner sans retour cette existence captive mais paisible, pour être précipités dans un monde absolument différent, inimaginable et sans bornes, quelles ne seraient point leurs inquiétudes et leurs épouvantes! Il n'y a cependant aucune raison pour que nos inquiétudes et nos épouvantes soient plus justifiées et moins ridicules. Le caractère, l'esprit, les intentions, la bienveillance ou l'indifférence de l'inconnu auquel nous sommes soumis, ne se transforment point de notre naissance à notre mort. Nous demeurons toujours dans le même infini, dans le même Univers. Il est tout à fait raisonnable et légitime de se persuader que la tombe n'est pas plus redoutable que le berceau. Il serait même légitime et raisonnable de n'accepter le berceau qu'en faveur de la tombe. Si, avant que de naître, il nous était permis de choisir entre le grand repos du néant et une vie que ne terminerait point l'heure magnifique de la mort, qui de nous, sachant ce qu'il devrait savoir, admettrait l'inquiétant inconnu d'une existence qui n'aboutirait pas au rassurant mystère de sa fin? Qui de nous souhaiterait descendre en un monde qui ne lui apprendra que peu de chose, s'il ne savait qu'il est nécessaire d'y entrer pour être à même d'en sortir et d'en apprendre davantage? Le meilleur de la vie, c'est qu'elle nous prépare cette heure; c'est qu'elle est l'unique chemin qui nous mène à l'issue féerique et dans cet incomparable mystère où malheurs et souffrances ne seront plus possibles, puisque nous aurons perdu l'organe qui les élaborait; où le pire qui nous puisse advenir, c'est le sommeil sans rêves que nous comptons au nombre des plus grands bienfaits de la terre, où enfin il est presque inimaginable qu'une pensée ne survive pour se mêler à la substance de l'Univers; c'est-à-dire à l'infini qui, s'il n'est pas une mer d'indifférence, ne saurait être qu'un océan de joie.
V
Avant de sonder cet océan, faisons remarquer à ceux qui aspirent à maintenir leur moi, qu'ils exigent les souffrances qu'ils redoutent. Qui dit moi, dit limites. Le moi ne peut subsister qu'autant qu'il soit séparé de ce qui l'entoure. Plus le moi sera fort, plus ses limites seront étroites et plus sera nette la séparation. Plus aussi elle sera pénible, car l'esprit, s'il demeure tel que nous le connaissons,--et nous ne sommes pas à même de l'imaginer différent,--n'aura pas plus tôt vu ses limites qu'il les voudra franchir; et plus il se sentira séparé, plus il aura désir de se joindre à ce qui est hors de lui. Il y aura donc lutte éternelle entre son existence et ses aspirations. Et vraiment il n'aurait de rien servi de naître et de mourir pour n'aboutir qu'à ces combats sans issue. N'est-ce pas encore une preuve que notre moi, tel que nous le concevons, ne saurait subsister dans l'infini où il faut qu'il aille puisqu'il ne peut aller ailleurs? Il importe donc de nous dégager d'imaginations qui n'émanent que de notre corps, comme les vapeurs qui nous voilent le jour n'émanent que des lieux bas. Pascal l'a dit une fois pour toutes: «Le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.»
VI
D'autre part,--car il faut tout dire, remuer les ténèbres contraires que l'on croit le plus proches de la vérité et n'avoir aucune préférence,--d'autre part, on peut accorder à ceux qui tiennent à demeurer eux-mêmes, qu'il suffirait qu'un rien leur survécût pour les recommencer au sein d'un infini dont leur corps ne les sépare plus.
S'il paraît impossible que quelque chose, mouvement, vibration, radiation, s'arrête ou disparaisse, pourquoi donc la pensée se perdrait-elle? Il en subsistera sans doute plus d'une assez puissante pour amorcer le moi nouveau, pour se nourrir et s'accroître de tout ce qu'elle trouvera dans ce milieu qui n'aura plus de fond, comme l'autre moi, sur cette terre, se nourrissait et s'accroissait de tout ce qu'il y rencontrait. Puisque nous avons su acquérir notre conscience présente, pourquoi nous serait-il impossible d'en acquérir une autre? Car ce moi qui nous est si cher et que nous croyons posséder, il ne s'est pas fait en un jour; ce qu'il est à présent, il ne l'était pas à l'heure de notre naissance. Il y est entré bien plus de hasard que de volonté et bien plus de substance étrangère qu'il ne s'y trouvait de substance innée. Il n'est qu'une longue suite d'acquisitions et de transformations dont nous ne tenons compte qu'à partir de l'éveil de notre mémoire; et son noyau dont nous ignorons la nature est peut-être plus immatériel et moins consistant qu'une pensée. Si le milieu nouveau où nous entrons au sortir du sein de notre mère nous transforme à tel point qu'il n'y a pour ainsi dire aucun rapport entre l'embryon que nous avons été et l'homme que nous sommes devenus, n'est-il pas à penser que le milieu bien plus nouveau, plus inconnu, plus vaste et plus fécond où nous repénétrons au sortir de la vie, nous transformera davantage? On peut voir dans ce qui nous arrive ici une figure de ce qui nous attend ailleurs; et fort bien admettre que notre être spirituel, délivré de son corps, s'il ne se mêle pas d'emblée à l'infini, s'y développe peu à peu, y choisisse sa substance et, n'étant plus entravé par l'espace et le temps, ne finisse point de grandir. Il est fort possible que nos plus hauts désirs d'aujourd'hui deviennent la loi de notre croissance future. Il est fort possible que nos meilleures pensées nous accueillent sur l'autre rive, et que la qualité de notre intelligence détermine celle de l'infini qui se cristallise autour d'elle. Toutes les hypothèses sont permises et toutes les questions, pourvu qu'elles interrogent le bonheur; car le malheur ne peut plus nous répondre. Il ne trouve plus place dans l'imagination humaine qui explore méthodiquement l'avenir. Et quelle que soit la force qui nous survive et préside à notre existence dans l'autre monde, cette existence, à supposer le pire, ne saurait être moins grande ni moins heureuse que celle de ce jour. Elle n'aura d'autre carrière que l'infini; et l'infini n'est rien, s'il n'est point la félicité. En tout cas, il semble assez certain que nous passons ici le seul moment étroit, avare, obscur et douloureux de notre destinée.
VII
Nous avons dit que la douleur propre de l'esprit est la douleur de ne pas connaître ou de ne pas comprendre, qui renferme la douleur de ne pas pouvoir; car qui connaît les causes suprêmes, n'étant plus paralysé par la matière, se confond et agit avec elles; et qui comprend finit par approuver, sinon l'Univers serait une erreur, ce qui n'est pas possible; une erreur infinie n'étant pas concevable. Je ne crois pas qu'on puisse imaginer une autre douleur de la pensée pure. La seule qui avant réflexion paraisse admissible et qui ne serait en tout cas qu'éphémère, naîtrait au spectacle des peines et des misères qui demeurent sur la terre quittée. Mais cette douleur, au fond, ne serait qu'un aspect et un moment insignifiant de la douleur de ne pas pouvoir ou de ne pas comprendre. Quant à celle-ci, bien qu'elle se trouve non seulement hors du domaine de notre intelligence, mais encore à d'infranchissables distances de notre imagination, on en peut dire qu'elle ne serait intolérable que si elle était sans espoir; il faudrait que l'Univers renonçât à se connaître ou admît en lui un objet qui y demeurât à jamais étranger. Ou la pensée n'apercevra pas ses limites et, partant, n'en souffrira point, ou elle les outrepassera à mesure qu'elle les apercevra; car, comment l'Univers aurait-il des parties éternellement condamnées à ne point faire partie de lui-même et de sa connaissance? En sorte qu'on ne comprend point que le tourment de ne pas comprendre, à supposer qu'il existe un instant, ne finisse par se confondre avec l'état de l'infini, qui, s'il n'est pas le bonheur tel que nous l'entendons, ne saurait être qu'une indifférence plus haute et plus pure que la joie.
CHAPITRE X
LES DEUX ASPECTS DE L'INFINI
I
Portons-y nos pensées. Le problème déborde l'humanité et embrasse toutes choses. On peut, je crois, envisager l'infini sous deux aspects bien distincts. Voyons le premier de ceux-ci. Nous sommes plongés dans un Univers qui n'a pas plus de limites dans le temps que dans l'espace. Il ne peut avancer ni reculer. Il n'a pas d'origine. Il n'a jamais commencé comme il ne finira jamais. Il a derrière lui autant de myriades d'années qu'il en découvre devant lui. Il est depuis toujours au centre sans bornes des jours. Il ne saurait avoir un but, car s'il en avait un, il l'eût atteint dans l'infini des ans qui nous précède; d'ailleurs ce but se trouverait hors de lui, et s'il y avait quelque chose hors de lui il serait borné par cette chose et cesserait d'être l'infini. Il ne va pas vers quelque chose, car il y serait arrivé; par conséquent, tout ce que font les mondes dans son sein, tout ce que nous y faisons nous-mêmes, ne peut avoir sur lui nulle influence. Tout ce qu'il fera, il l'a fait. Tout ce qu'il n'a pas fait, c'est qu'il ne le pourra jamais faire. S'il n'a pas de pensée, il n'en acquerra point. S'il en a une, elle est depuis toujours à son apogée et y demeurera, immuable, immobile. Il est aussi jeune qu'il le fut et aussi vieux qu'il le sera. Il a tenté dans le passé tous les efforts et toutes les expériences qu'il tentera dans l'avenir; et, toutes les combinaisons possibles étant épuisées depuis ce que nous ne pouvons même pas appeler l'origine, il ne semble pas que ce qui n'a pas eu lieu dans l'éternité qui s'étend avant notre naissance se puisse produire dans celle qui suivra notre mort. S'il n'a pas pris conscience, il ne la prendra jamais, s'il ne sait ce qu'il veut, il l'ignorera sans espoir, sachant tout ou ne sachant rien et se trouvant aussi près de sa fin que de son commencement.
C'est la pensée la plus noire que puisse atteindre l'homme. Je ne crois pas qu'on l'ait jusqu'ici suffisamment approfondie. Si elle était vraiment irréfutable,--et l'on peut soutenir qu'elle l'est,--si elle renfermait réellement le mot suprême de la grande énigme, il serait presque impossible de vivre dans son ombre. Seule la certitude que nos conceptions du temps et de l'espace sont illusoires et absurdes, peut éclairer l'abîme où sombrerait toute espérance.
II
Cet Univers ainsi conçu serait sinon intelligible, du moins acceptable à notre raison; mais en lui flottent des milliards de mondes bornés par l'espace et le temps. Ils naissent, meurent et renaissent. Ils font partie du tout, et l'on voit donc qu'il y a des parties de ce qui n'a commencement ni fin, qui commencent et finissent. Nous ne connaissons même que ces parties, et elles sont en nombre tellement infini qu'à nos yeux elles occupent tout l'infini. Ce qui ne va nulle part est plein de ce qui semble aller vers quelque chose. Ce qui sait ce qu'il veut depuis toujours ou jamais ne l'apprendra, paraît faire éternellement des expériences plus ou moins malheureuses. Où veut-il en venir, lui qui est arrivé? Tout ce que nous découvrons dans ce qui ne saurait avoir un but a l'air d'en poursuivre un avec une ardeur inconcevable; et l'esprit qui anime ce que nous voyons dans ce qui devrait tout savoir et se posséder paraît tout ignorer et se chercher sans trêve. Ainsi tout ce qui tombe sous nos sens dans l'infini contrarie ce que notre raison est obligée de lui prêter. A mesure que nous l'approfondissons, nous comprenons davantage la profondeur de notre incompréhension, et plus nous nous efforçons de pénétrer les deux incompréhensibles qui s'affrontent, plus ils se contredisent.
III
Que deviendrons-nous dans tout cet inintelligible? Quitterons-nous le fini que nous habitons pour être engloutis dans l'un ou l'autre infini? En d'autres termes, finirons-nous par nous confondre avec l'infini que conçoit notre raison ou demeurerons-nous éternellement dans celui que voient nos yeux, c'est-à-dire en des mondes sans nombre, changeants et éphémères? Ne sortirons-nous jamais de ces mondes qui semblent devoir éternellement mourir et renaître, pour entrer enfin dans ce qui de toute éternité n'a pu naître ni mourir et existe sans avenir comme sans passé? Échapperons-nous quelque jour, avec tout ce qui nous environne, aux expériences malheureuses, pour pénétrer enfin dans la paix, la sagesse, la conscience immuable et sans limite, ou dans l'inconscience sans espoir? Aurons-nous le sort que prévoient nos sens ou celui qu'exige notre intelligence? Ou bien sens et intelligence ne sont-ils qu'illusions, petits outils, vaines armes d'une heure qui ne furent jamais destinés à scruter ou braver l'Univers? S'il y a vraiment contradiction, est-il sage de s'y arrêter et de juger impossible ce que nous ne comprenons point, vu que nous ne comprenons presque rien? La vérité n'est-elle pas à d'incommensurables distances de ces contrariétés qui nous paraissent énormes et irréductibles, et sans doute n'ont pas plus d'importance que la pluie qui tombe sur la mer?
IV
Mais même à notre pauvre entendement de ce jour, la contradiction entre l'infini de notre raison et celui de nos sens est peut-être plus apparente que réelle. Quand nous disons que dans un Univers qui existe de toute éternité, toutes les expériences, toutes les combinaisons possibles ont été faites, quand nous affirmons qu'il n'y a nulle chance pour qu'ait lieu dans l'innombrable avenir ce qui n'eut pas lieu dans l'innombrable passé, notre imagination accorde peut-être à l'infini du temps une prépondérance qu'il ne peut posséder. En vérité, tout ce que contient l'infini doit être aussi infini que le temps dont il dispose; et les hasards, rencontres et combinaisons qui s'y trouvent n'ont pas été épuisés dans l'éternité qui nous a précédés, non plus qu'ils ne sauraient l'être en celle qui nous suivra. L'infini du temps n'est pas plus vaste que l'infini de la substance de l'Univers. Les événements, les forces, les chances, les causes, les effets, les phénomènes, les mélanges, les combinaisons, les coïncidences, les harmonies, les unions, les possibilités, les vies, y sont représentés par des numéros innombrables qui remplissent entièrement un abîme sans fond ni bords où ils sont agités depuis ce que nous appelons l'origine d'un monde qui n'eut pas d'origine; où ils seront remués jusqu'à la fin d'un monde qui n'aura pas de fin... Il n'y a donc point d'apogée, d'immobile ni d'immuable. Il est probable que l'Univers se cherche et se découvre chaque jour, qu'il n'a pas pris entièrement conscience et ignore encore ce qu'il veut. Il est possible que son idéal soit encore voilé par l'ombre de son immensité; il est également possible que les expériences et les hasards se poursuivent en des mondes inimaginables, au prix desquels tous ceux que nous voyons par les nuits étoilées ne sont qu'une pincée de poudre d'or, au creux de l'Océan. Enfin, si l'un est vrai, il l'est également que nous-mêmes ou ce qu'il en demeurera, il n'importe, profiterons quelque jour de ces expériences et de ces hasards. Ce qui n'advint pas encore, peut soudain survenir; et le meilleur état, ainsi que la sagesse suprême qui le reconnaîtront et le sauront fixer, sont peut-être prêts à jaillir du choc des circonstances. Il ne serait nullement étonnant que la conscience de l'Univers, pour se former, n'eût pas encore rencontré le concours de chances nécessaires, et que la pensée humaine appuyât l'une de ces chances décisives. Il y a là un espoir. Si petit que paraisse l'homme et sa pensée, il a exactement la valeur des plus énormes forces qu'ils puissent imaginer, vu que rien n'est grand ni petit dans ce qui n'a point de mesure; et notre corps atteindrait la taille de tous les mondes qu'aperçoivent nos yeux, qu'il aurait au regard de l'Univers le même poids et la même importance qu'aujourd'hui. Seule la pensée occupe peut-être dans l'infini un espace que les comparaisons ne réduisent pas à rien.
V
Au reste, s'il faut tout dire, quitte à se contredire sans cesse et sans pudeur dans les ténèbres; et pour en revenir à la première hypothèse, cette idée de progrès possible, il est fort probable que c'est encore une de ces maladies puériles de notre cerveau qui nous empêchent de voir ce qui est. Il est tout aussi vraisemblable, nous l'avons constaté plus haut, qu'il n'y eut, qu'il n'y aura jamais aucun progrès, puisqu'il ne saurait y avoir de but. Tout au plus pourra-t-il se produire quelques combinaisons éphémères qui, à nos pauvres yeux, sembleront plus heureuses ou plus belles que d'autres. C'est ainsi que nous trouvons que l'or est plus beau que la boue de la rue, ou la fleur d'un magnifique jardin plus heureuse que le caillou au fond de l'égout; mais tout cela, évidemment, n'a aucune importance, ne répond à aucune réalité et ne prouve pas grand'chose.
Plus on y réfléchit, plus s'affirme l'infirmité de notre intelligence qui ne parvient pas à concilier l'idée le progrès et même l'idée d'expériences avec l'idée suprême de l'infini. Bien que, sous nos yeux, la nature se répète sans cesse et reproduise sans se lasser, depuis des milliers d'années, les mêmes arbres et les mêmes animaux, nous n'arrivons pas à comprendre pourquoi l'Univers recommence indéfiniment des expériences qui furent faites des milliards de fois. Il est inévitable que dans les innombrables combinaisons qui se firent et se font dans le temps sans limites et l'espace sans rives, il y eut, il y a encore des millions de planètes et par conséquent des millions d'humanités exactement semblables à la nôtre, à côté de myriades d'autres qui en diffèrent plus ou moins. Ne nous disons pas qu'il faudrait un inimaginable concours de circonstances pour reproduire un globe en tout pareil à notre terre. Ne perdons pas de vue que nous sommes dans l'infini; et que ce concours inimaginable doit nécessairement avoir lieu dans l'innombrable que l'on ne peut imaginer. S'il faut des milliers de milliards de cas pour que deux traits coïncident, ces milliers de milliards n'encombreront pas plus l'infini que ne ferait un cas unique. Mettez un nombre infini de mondes dans un nombre infini de circonstances infiniment diverses, il s'en présentera toujours un nombre infini pour lesquels ces circonstances se trouveront pareilles; sinon nous poserions des bornes à notre idée de l'Univers qui du coup deviendrait encore plus incompréhensible. Dès que nous insistons suffisamment sur cette pensée, nous arrivons nécessairement à de telles conclusions. Si jusqu'ici elles ne nous frappèrent point, c'est que nous n'allons jamais au bout de notre imagination; or, le bout de notre imagination n'est que le commencement de la réalité et ne nous donne qu'un petit Univers purement humain qui, si vaste qu'il paraisse, danse comme une pomme sur la mer, dans l'Univers réel. Je le répète, si nous n'admettons pas que des milliers de mondes, en tout semblables au nôtre, malgré des milliards de chances contraires, ont toujours existé et existent encore aujourd'hui, nous sapons par les fondements la seule conception possible de l'Univers ou de l'infini.
VI
Or, ces millions d'humanités exactement pareilles, qui depuis toujours souffrent ce que nous avons souffert et ce que nous souffrons, comment se fait-il que nous n'en profitions en rien, que toutes leurs expériences, toutes leurs écoles, n'aient eu aucune influence sur nos débuts et que tout soit sans cesse à refaire et à recommencer?