Part 6
«Avant son incarnation, Philomène avait été une petite fille, morte en bas âge. Auparavant, elle avait été un homme qui avait _tué_; c'est pour cela qu'elle a beaucoup souffert dans le noir, même après sa vie de petite fille où elle n'avait pas eu le temps de faire du mal, afin d'expier son crime. Je n'ai pas jugé utile de pousser plus loin le sommeil, parce que le sujet paraissait épuisé et faisait mal à voir dans ses crises.
«Mais, d'autre part, j'ai fait une observation qui tendrait à prouver que les révélations de ces médiums reposent sur une réalité objective. A Voiron, j'ai pour spectatrice habituelle de mes expériences une jeune fille d'esprit très posé, très réfléchi, et _nullement suggestible_, Mlle Louise, qui possède à un très haut degré la propriété (relativement commune à un degré moindre) de percevoir les effluves humains et, par suite, le corps fluidique. Quand Joséphine ravive la mémoire de son passé, on observe autour d'elle une _aura_ lumineuse perçue par Louise. Or, aux yeux de Louise, cette _aura_ devient sombre quand Joséphine se trouve dans la phase qui sépare deux existences. Dans tous les cas, Joséphine réagit vivement quand je touche des points de l'espace où Louise me dit percevoir l'_aura_, qu'elle soit lumineuse ou sombre.»
II
J'ai tenu à reproduire à peu près _in extenso_ le procès-verbal d'une de ces expériences, parce que les partisans de la palingénésie y trouvent le seul argument appréciable qu'ils possèdent.
Le colonel de Rochas les a plus d'une fois renouvelées sur différents sujets; parmi ceux-ci, je ne citerai qu'une jeune fille: Marie Mayo, dont l'histoire est plus compliquée que celle de Joséphine, et dont les réincarnations successives nous font remonter jusqu'au XVIIe siècle et nous transportent brusquement à Versailles, au milieu des personnages historiques qui évoluent autour du grand roi.
Ajoutons que le colonel de Rochas n'est pas le seul magnétiseur qui ait obtenu des révélations de ce genre. Il est permis de les classer dorénavant parmi les faits acquis de l'hypnotisme. Je ne mentionne que les siennes parce qu'elles offrent, à tous les points de vue, les plus sérieuses garanties.
Que prouvent-elles? Il faut d'abord, comme dans toutes les questions de cet ordre, se méfier du médium. Il est entendu que tous les médiums sont, de par la nature même de leurs facultés, enclins à la simulation, à la supercherie. Je sais que le colonel de Rochas, comme le Dr Richet, comme Lombroso, comme tous ceux qui ont affaire aux médiums, fut parfois mystifié. Ce sont là mécomptes inhérents aux intermédiaires par lesquels on est bien forcé de passer; et les expériences de ce genre n'auront jamais la valeur scientifique de celles qu'on fait dans un laboratoire de physique ou de chimie. Mais ce n'est pas une raison pour leur dénier, _a priori_, toute espèce d'intérêt. En fait, la simulation et la supercherie sont-elles possibles ici? Évidemment, bien que les expériences soient très rigoureusement contrôlées. Si compliquée qu'elle soit, le sujet peut avoir appris sa leçon et éviter adroitement les pièges qu'on lui tend. La meilleure garantie, c'est, en dernière analyse, sa bonne foi et sa moralité, que seuls les expérimentateurs sont à même d'éprouver et de connaître; il faut donc leur faire confiance sur ce point. Ils prennent d'ailleurs toutes les précautions nécessaires pour que la simulation devienne très difficile. Après avoir fait remonter au sujet le cours de sa vie, par des passes transversales, on l'oblige de redescendre ce même cours; et les mêmes événements se déroulent en sens inverse. Les épreuves et les contre-épreuves répétées, donnent toujours des résultats identiques; et jamais le médium n'hésite et ne s'égare dans le dédale des noms, des dates et des faits[14].
[14] Notons, pour ne rien cacher et mettre sous les yeux toutes les pièces du procès, que le colonel de Rochas, après enquête, a constaté que sur plusieurs points, les révélations des sujets, relatives à leurs vies antérieures étaient inexactes. «Les récits faits par eux étaient de plus pleins d'anachronismes, qui révélaient l'introduction de souvenirs normaux dans des suggestions d'origine inconnue. Il n'en reste pas moins un fait parfaitement certain, c'est celui de visions se produisant avec les mêmes caractères chez un assez grand nombre de gens inconnus les uns aux autres.»
Il faudrait du reste que ces médiums--d'intelligence généralement médiocre,--devinssent subitement des poètes de génie, pour créer ainsi, de toutes pièces, une série de caractères absolument différents les uns des autres, où tout se tient: geste, voix, humeur, morale, pensées, sensibilité; et toujours prêts à répondre, conformément à leur nature la plus intime, aux questions les plus imprévues. On a dit que tout homme est un Shakespeare dans ses rêves; mais ici, ne s'agit-il pas de rêves qui par leur constance ressemblent étrangement à la réalité?
Je crois donc qu'il est permis, jusqu'à preuve contraire, d'écarter la simulation. On pourrait encore objecter, comme on l'a fait à propos des fantômes de Myers, l'insignifiance de leurs révélations d'outre-tombe. J'y verrais plutôt un argument en faveur de leur bonne foi. A ceux dont l'imagination est assez riche pour créer les merveilleux personnages que nous voyons vivre dans leur sommeil, il ne serait sans doute pas bien difficile d'inventer, au sujet de l'autre monde, quelques détails fantaisistes mais plausibles. Pas un n'y songe. Ils sont chrétiens, ils ont donc au plus profond d'eux-mêmes la terreur atavique de l'enfer, l'effroi du purgatoire, et la vision d'un paradis plein d'anges et de palmes. Ils n'y font jamais allusion. Bien qu'ils ignorent le plus souvent les théories de la réincarnation, ils se conforment strictement à l'hypothèse théosophique ou néo-spirite et, inconsciemment fidèles à celle-ci, ils ne précisent pas; ils parlent vaguement de l'obscurité, du «noir» où ils se trouvent. Ils ne disent rien, parce qu'ils ne savent rien. Il leur est apparemment impossible de rendre compte d'un état qui ne s'est pas encore éclairci. En effet, il est fort probable, si nous admettons l'hypothèse de la réincarnation et de l'évolution d'outre-tombe, que la nature, ici comme ailleurs, ne procède point par bonds. Il n'y a aucune raison spéciale pour qu'elle en fasse un prodigieux et inimaginable entre la vie et la mort.
Il n'y a pas le coup de théâtre qu'on est, avant réflexion, assez porté à demander. L'esprit est d'abord déconcerté d'avoir perdu son corps et toutes ses habitudes; il ne se ressaisit que peu à peu. Il reprend conscience lentement. Cette conscience, par la suite, se purifie, s'élève, s'étend graduellement et indéfiniment, jusqu'à ce que, gagnant d'autres sphères, le principe de vie qui l'anime ne se réincarne plus et perde tout contact avec nous. Ainsi s'expliquerait que nous n'ayons jamais que des révélations inférieures et élémentaires.
Tout ce qui concerne cette première phase de la survivance est assez vraisemblable, même pour ceux qui n'admettent pas la réincarnation. Du reste, nous verrons plus loin que les solutions qu'on y croit trouver, déplacent simplement la question et sont insuffisantes et provisoires.
III
Venons à l'objection la plus sérieuse: celle de la suggestion. Le colonel de Rochas affirme que lui et tous les autres expérimentateurs qui se sont livrés à cette étude «ont non seulement évité tout ce qui pouvait mettre le sujet sur une voie déterminée, mais ont souvent cherché en vain à l'égarer par des suggestions différentes». J'en suis convaincu, il ne saurait être question de suggestion volontaire. Mais ne savons-nous pas qu'en ces domaines, la suggestion inconsciente et involontaire est souvent plus puissante et efficace que l'autre? Dans l'expérience banale et assez puérile de la table tournante, par exemple, qui n'est en somme que de la télépathie primitive et élémentaire, c'est presque toujours la suggestion inconsciente d'un opérateur ou d'un simple assistant qui dicte les réponses[15]. Il faudrait donc tout d'abord s'assurer que ni le magnétiseur, ni les assistants, ni le sujet lui-même, n'ont jamais entendu parler d'aucun des personnages réincarnés. Il suffira, dira-t-on, de prendre dans les contre-épreuves un autre opérateur et d'autres assistants qui ignorent les révélations antérieures.--Oui, mais le sujet ne les ignore point; et il se peut que la première suggestion ait été si profonde qu'elle demeure à jamais gravée dans l'inconscient, et reproduise indéfiniment les mêmes incarnations, dans le même ordre.
[15] Qu'on me permette de citer, à ce propos, un fait personnel. Un soir, à l'abbaye de Saint-Wandrille, où je passe mes étés, des hôtes récemment arrivés s'amusèrent à faire tourner un guéridon. Je fumais paisiblement dans un coin du salon, assez loin de la petite table, ne prenant aucun intérêt à ce qui se passait autour d'elle et pensant à tout autre chose. Après s'être fait prier comme il sied, la table répondit qu'elle recélait l'esprit d'un moine du XVIIe siècle, enterré dans la galerie est du cloître, sous une dalle qui portait la date de 1693. Après le départ du moine qui, tout à coup, sans raison apparente, refusa de poursuivre l'entretien, il nous prit fantaisie d'aller, une lampe à la main, à la recherche de la tombe. Nous finîmes par découvrir, au bout de la galerie orientale, une pierre funéraire, en très mauvais état, brisée, usée, écrasée, effritée, sur laquelle on pouvait déchiffrer avec peine, en l'examinant de très près, l'inscription: «A. D. 1693.» Or, au moment de la réponse du moine, il n'y avait au salon que mes hôtes et moi. Aucun d'eux ne connaissait l'abbaye; ils y étaient arrivés le soir même, quelques minutes avant le dîner et, après le repas, la nuit étant complètement tombée, avaient remis au lendemain la visite du cloître et des ruines. La révélation, à moins de croire aux «Coques» ou aux «Élémentals» des théosophes, ne pouvait donc venir que de moi. Je croyais cependant absolument ignorer l'existence de cette pierre tombale, une des moins lisibles entre une vingtaine d'autres, toutes du XVIIe siècle qui pavent cette partie du cloître.
Tout ceci ne veut pas dire que les phénomènes de la suggestion ne soient pas, eux aussi, surchargés de mystères; mais c'est là une autre question. On le voit, pour l'instant, le problème est presque insoluble et le contrôle impraticable. En attendant, puisqu'il faut choisir de la réincarnation ou de la suggestion, il convient de se tenir d'abord à celle-ci, selon les principes que nous avons suivis dans les expériences de parole et d'écriture automatiques. Entre deux inconnus, le bon sens et la prudence ordonnent d'aller d'abord à celui qui confine à certains faits plus souvent constatés et où se retrouvent quelques lueurs familières. Épuisons le mystère de notre vie avant d'y renoncer en faveur de celui de notre mort. Dans toute l'étendue de ces contrées couvertes de fondrières, il importe, jusqu'à nouvelles preuves, de ne point s'écarter de cette règle inflexible: il y a transmission de pensée, dès qu'il n'est pas absolument et matériellement impossible que le sujet ou quelque personne de l'assistance ait connaissance du fait en question; que cette connaissance soit consciente ou non, oubliée ou présente. Cette garantie même est insuffisante, car il est encore possible, comme nous l'avons vu dans l'expérience de la montre de Sir Oliver Lodge, que quelqu'un qui n'assiste pas à la séance, qui en est même fort éloigné, mis en communication d'une façon inconnue avec le médium, le suggestionne à distance et à son insu. Enfin, pour tout prévoir, avant que d'admettre l'entrée en scène de la mort, il serait nécessaire de s'assurer que la mémoire atavique ne joue pas un rôle inattendu. Un homme ne peut-il, par exemple, garder latent au plus profond de son être, le souvenir d'événements qui se rapportent à l'enfance d'un ascendant qu'il n'a jamais vu, et les communiquer au médium par suggestion inconsciente? Ce n'est pas invraisemblable. Nous portons en nous tout le passé, toute l'expérience de nos ancêtres; pourquoi, si l'on pouvait magiquement éclairer les prodigieux trésors de la mémoire subconsciente, n'y retrouverait-on pas les événements et les faits, sources de cette expérience? Avant de nous tourner vers l'inconnu d'outre-tombe, vidons jusqu'au fond toutes les possibilités de l'inconnu terrestre. Il est au surplus remarquable mais incontestable, que, malgré la rigueur de cette loi qui semble exclure toute autre explication, malgré l'étendue presque sans limites et probablement excessive, donnée au domaine de la suggestion, il reste néanmoins quelques faits pour lesquels il faudra peut-être songer à autre chose.
Mais revenons à la réincarnation, et reconnaissons, en passant, qu'il est fort regrettable que les arguments des théosophes et des néo-spirites ne soient pas péremptoires; car il n'y eut jamais croyance plus belle, plus juste, plus pure, plus morale, plus féconde, plus consolante et, jusqu'à un certain point, plus vraisemblable que la leur. Seule, avec sa doctrine des expiations et des purifications successives, elle rend compte de toutes les inégalités physiques et intellectuelles, de toutes les iniquités sociales, de toutes les injustices abominables du destin. Mais la qualité d'une croyance n'en atteste pas la vérité. Bien qu'elle soit la religion de six cent millions d'hommes, la plus proche des mystérieuses origines, la seule qui ne soit pas odieuse et la moins absurde de toutes, il lui faudra faire ce que ne firent pas les autres: nous apporter d'irrécusables témoignages; et ce qu'elle nous a donné jusqu'ici n'est que la première ombre d'un commencement de preuve.
IV
Et puis, ce ne serait pas encore la fin de l'énigme. En principe, la réincarnation est, tôt ou tard, inévitable, puisque rien ne peut se perdre ni s'immobiliser. Ce qui n'est nullement démontré, et demeurera peut-être indémontrable, c'est la réincarnation de l'individu entier et identique, malgré l'abolition de la mémoire. Que lui importe du reste cette réincarnation s'il ignore qu'il est toujours lui-même? Tous les problèmes de la survivance consciente se redressent; et tout est à recommencer. Même scientifiquement établie, la doctrine de la réincarnation, tout comme celle de la survivance, ne mettrait pas un terme à nos questions. Elle ne répond ni aux premières ni aux dernières, celles de l'origine et de la fin, les seules essentielles. Elle les déplace simplement, les recule de quelques siècles, de quelques millénaires, espérant peut-être de les perdre ou de les oublier dans le silence et l'espace. Mais elles reviennent du fond des plus prodigieux infinis; et ne se contentent pas d'une solution dilatoire. Assurément, il m'intéresse d'apprendre ce qui m'attend, ce qui m'arrivera immédiatement après ma mort; vous me dites: l'homme dans ses incarnations successives expiera par la douleur, se purifiera, pour s'élever de sphère en sphère jusqu'à ce qu'il retourne au principe divin d'où il est sorti. Je le veux croire, bien que tout cela porte encore le sceau assez suspect de notre petite terre et de ses vieilles religions; je le veux croire, mais après? Ce qui m'importe, ce n'est pas ce qui sera quelque temps, mais toujours; et votre principe divin ne me semble point du tout infini ni définitif. Il me paraît même fort inférieur à celui que j'imagine sans votre aide. Or, fût-elle fondée sur des milliers de faits, une religion qui amoindrit le Dieu que conçoit ma pensée la plus haute, ne saurait subjuguer ma conscience. Votre infini ou votre Dieu, tout en étant encore plus inintelligible que le mien, est cependant moins grand. Si je rentre en lui, c'est que j'en étais sorti; si j'en ai pu sortir, c'est qu'il n'est pas infini; et s'il n'est pas infini, qu'est-il donc? Il faut accepter l'un ou l'autre: ou il me purifie parce que je suis hors de lui et il n'est pas infini; ou, étant infini, s'il me purifie, il y avait en lui quelque chose d'impur, puisque c'est une partie de lui-même qu'il purifie en moi. Au surplus, comment admettre que ce Dieu qui existe depuis toujours, qui a derrière lui le même infini de millénaires que devant soi, n'ait pas encore trouvé le temps de se purifier et de terminer ses épreuves? Ce qu'il n'a pu faire dans l'éternité antérieure au moment où je suis, il ne le pourra faire dans l'éternité postérieure, car les deux sont égales. Et la même question se pose en ce qui me concerne. Mon principe de vie, comme le sien, existe de toute éternité, car ma sortie du néant serait plus inexplicable que mon existence sans commencement. J'ai nécessairement eu, à d'innombrables reprises, occasion de m'incarner; et je l'ai probablement fait, attendu qu'il n'est guère vraisemblable que cette idée ne me soit venue qu'hier. Toutes les chances d'arriver où je tends me furent donc offertes dans le passé; et toutes celles que je rencontrerai dans l'avenir n'ajouteront rien à un nombre qui déjà était infini. Il y a peu de chose à répondre à ces interrogations qui surgissent de partout dès qu'on atteint l'une d'elles du bout de la pensée. En attendant, j'aime mieux savoir que je ne sais rien que de me nourrir d'affirmations illusoires et inconciliables. J'aime mieux me tenir à un infini dont l'incompréhensible est sans limites, que de me restreindre à un Dieu dont l'incompréhensible est borné de toutes parts. Rien ne vous force à parler de votre Dieu, mais si vous entreprenez de le faire, il est nécessaire que vos explications soient supérieures au silence qu'elles rompent.
V
Il est vrai que les spirites scientifiques ne se hasardent pas jusqu'à ce Dieu; mais alors, étroitement serrés entre les deux grandes énigmes de l'origine et de la fin, ils n'ont presque rien à nous dire. Ils suivent nos morts durant quelques instants, dans un monde où les instants ne comptent plus; et puis les abandonnent dans les ténèbres. Je ne le leur reproche point, puisqu'il s'agit ici de choses que probablement nous ne saurons pas encore lorsque nous croirons tout savoir. Je ne leur demande pas de me révéler le secret de l'Univers, car je ne crois pas, comme un enfant, que ce secret puisse tenir en trois mots, ni pénétrer dans mon cerveau sans le faire éclater. Je suis même persuadé que des êtres qui seraient plusieurs millions de fois plus intelligents que le plus intelligent d'entre nous, ne le posséderaient pas encore; ce secret devant être aussi infini, aussi insondable, aussi inépuisable que l'Univers même. Il n'en reste pas moins que cette impuissance à dépasser de quelques années la vie d'outre-tombe, enlève beaucoup à l'intérêt de leurs expériences et de leurs révélations; ce n'est, au mieux, qu'un peu de temps gagné, et nullement dans ces jeux sur le seuil que se fixe notre sort. Je passe volontiers sur ce qui m'adviendra dans le petit intervalle que ces révélations occupent, comme je passe déjà sur ce qui m'advint dans la vie; là n'est point mon destin ni mon port. Je ne doute pas que les faits rapportés ne soient vrais et prouvés; mais ce qui est encore bien plus indubitable, c'est que les morts, s'ils survivent, n'ont pas grand'chose à nous apprendre, soit qu'au moment où ils peuvent nous parler, ils n'aient encore rien à nous dire; soit qu'au moment où ils auraient quelque chose à nous révéler, ils ne le puissent plus faire, s'éloignent à jamais et nous perdent de vue dans l'immensité qu'ils explorent.
CHAPITRE IX
LE SORT DE LA CONSCIENCE
I
Essayons, en nous passant de leur aide incertaine, d'aller seuls par delà le tombeau. Il semble donc, pour revenir à l'hypothèse que nous examinions avant ces digressions nécessaires, que la survivance avec notre conscience actuelle soit à peu près aussi impossible et incompréhensible que l'anéantissement. Au surplus, fût-elle admissible, elle ne saurait être redoutable. Il est certain que le corps disparaissant, toutes les souffrances physiques disparaîtront en même temps, car on ne peut imaginer un esprit souffrant dans un corps qu'il n'a plus. Avec elles s'en ira du même pas tout ce que nous appelons souffrances spirituelles ou morales, vu que toutes, à les bien examiner, naissent des habitudes et des attachements de nos sens. Notre esprit ressent le contre-coup des souffrances de notre corps ou des corps qui entourent celui-ci; il ne peut souffrir en lui-même ni par lui-même. Affections méconnues, amours brisées, déceptions, impuissances, désespoirs, trahisons, humiliations personnelles, aussi bien que les chagrins et la perte de ceux qu'il aime, n'acquièrent l'aiguillon qui l'atteint qu'en passant au travers du corps qu'il anime. Hormis sa douleur propre, qui est la douleur de ne point connaître, libéré de sa chair, il ne pourrait souffrir qu'au souvenir de celle-ci. Il est possible qu'il s'attriste encore aux peines de ceux qu'il a laissés sur cette terre. Mais aux regards de qui ne compte plus les jours, ces peines sembleront si brèves qu'il n'en saisira pas la durée; et, sachant ce qu'elles sont, et sachant où elles mènent, il n'en verra plus la rigueur.
L'esprit est insensible à tout ce qui n'est pas le bonheur. Il n'est fait que pour la joie infinie qui est la joie de connaître et de comprendre. Il ne peut s'affliger qu'en apercevant ses limites; mais apercevoir ses limites, quand on n'est plus lié par l'espace et le temps, c'est déjà les outrepasser.
II
Maintenant, il s'agit de savoir si cet esprit, à l'abri de toute douleur, demeurera lui-même, se sentira et se reconnaîtra au sein de l'infini et jusqu'à quel point il importe qu'il s'y reconnaisse. Nous voilà devant les problèmes de la survivance sans conscience ou de la survivance avec une conscience différente de celle d'aujourd'hui.
La survivance sans conscience semble d'abord la plus probable. Au point de vue des maux ou des biens qui nous attendent de l'autre côté de la tombe, elle équivaut à l'anéantissement. Il est donc loisible, à ceux qui préfèrent la solution la plus facile et la plus conforme à l'état présent de la pensée humaine, de borner là leur inquiétude. Ils n'ont rien à redouter; car toute crainte, s'il en restait quelqu'une, bien examinée, se fleurirait d'espoirs. Le corps se dissout et ne peut plus souffrir; la pensée, séparée de la source des joies et des peines, s'éteint, se disperse et se perd dans l'obscurité sans limites; et c'est le grand repos si souvent imploré, le sommeil sans mesure, sans réveil et sans rêve.
Mais ce n'est là qu'une solution qui berce la paresse. Ceux qui parlent de survivance sans conscience, si on les pousse, on s'aperçoit qu'ils n'entendent que leur conscience actuelle; car l'homme n'en conçoit point d'autre, et nous venons de voir qu'il est à peu près impossible qu'une telle conscience se maintienne dans l'infini.
A moins qu'ils ne veuillent nier toute espèce de conscience, même celle de l'Univers dans laquelle tombera la leur. Mais c'est trancher bien promptement et bien aveuglément, d'un coup d'épée dans la nuit, la question la plus haute et la plus mystérieuse qui se puisse dresser dans le cerveau d'un homme.
III