La Mort

Part 5

Chapter 53,655 wordsPublic domain

Si l'on se tient uniquement à l'explication télépathique, fait observer le savant américain, si l'on prétend que toutes les paroles des désincarnés ne sont que des suggestions de mon subconscient, il est incompréhensible qu'après avoir obtenu des résultats satisfaisants avec des morts que j'avais moins connus et moins aimés que A., avec lesquels j'avais par conséquent bien moins de souvenirs communs, je ne tire de ce dernier, dans les mêmes séances, que des réponses incohérentes. Il faut donc croire que mon subconscient n'est pas seul en scène et qu'il a devant lui une personnalité bien vivante, bien réelle qui se trouve encore dans l'état d'esprit où elle était au moment de la mort, y demeure indépendante, n'y subit aucune influence, n'écoute nullement ce que je lui suggère à mon insu, et tire de son propre fonds ce qu'elle me révèle.

L'argument n'est pas négligeable, mais il n'aurait pleine valeur que s'il était certain qu'aucun de ceux qui assistaient à la séance n'eût connu la folie de A.; sinon l'on peut soutenir que l'idée de folie ayant pénétré dans le subconscient de l'un d'eux, elle y agit en conséquence et donne aux réponses suggérées un tour conforme à l'état d'esprit qu'elle présume chez le mort.

IX

A vrai dire, en étendant ainsi à l'extrême la puissance des médiums, nous nous munissons d'explications qui préviennent presque tout, barrent toutes les routes et enlèvent à peu près complètement aux esprits la faculté de se manifester de la manière qu'ils paraissent avoir choisie. Mais pourquoi choisissent-ils cette manière-là? Pourquoi se restreignent-ils ainsi? Pourquoi se cantonnent-ils aussi obstinément dans l'étroite bande de terrain que la mémoire occupe aux confins des deux mondes, et d'où ne peuvent nous venir que des témoignages indécis ou suspects? Ils n'ont donc point d'autres issues ni d'autres horizons? Pourquoi s'attardent-ils à végéter autour de nous dans leur petit passé, alors que débarrassés de la chair ils devraient pouvoir errer librement dans les étendues vierges de l'espace et du temps? Ignorent-ils encore que ce n'est pas parmi nous mais chez eux, de l'autre côté de la tombe, qu'ils trouveront le signe qui nous attestera qu'ils survivent? Pourquoi s'en reviennent-ils les mains et les paroles vides? Est-ce là ce qu'on trouve quand on baigne à même l'infini? Tout est-il nu, sans forme et sans lumière par delà notre dernière heure? S'il en est ainsi, qu'ils le disent; et le témoignage des ténèbres aura du moins une grandeur qui manque trop à ces façons de procureur et à ces procédés de juge d'instruction. A quoi bon mourir si toutes les petitesses de la vie continuent? Est-ce vraiment la peine d'avoir passé par les défilés effrayants qui débouchent dans les champs éternels, pour nous rappeler que notre grand-oncle portait le nom de Pierre et que Paul, notre cousin germain, était affligé de varices et d'une maladie d'estomac? A ce compte, j'aimerais mieux pour ceux que j'aime, la solitude auguste et glacée du néant. S'il leur est difficile, comme ils s'en plaignent, de se faire entendre à travers un organisme étranger et profondément endormi, ils nous disent sur le passé assez de choses minutieuses et précises pour nous prouver qu'ils en pourraient révéler d'analogues, sinon sur l'avenir qu'ils ne connaissent peut-être pas encore, du moins sur de moindres secrets qui nous entourent de toutes parts et que seul notre corps nous empêche d'approcher. Il y a mille choses, grandes ou petites et de nous ignorées, qu'on doit apercevoir lorsque des yeux infirmes n'arrêtent plus le regard. C'est dans ces régions dont un rien nous sépare, et non point parmi d'imbéciles ragots d'autrefois qu'ils trouveraient enfin la véritable et claire preuve qu'ils paraissent chercher avec tant de passion. Sans exiger un grand miracle, il semble cependant qu'on ait le droit d'attendre d'une intelligence que plus rien ne contraint, d'autres propos que ceux qu'elle évitait quand elle était encore soumise à la matière.

CHAPITRE VII

LA CORRESPONDANCE CROISÉE

I

On en était là quand, ces dernières années, les médiums, les spirites ou plutôt les esprits eux-mêmes, paraît-il,--car on ne sait au juste à qui l'on a affaire,--peut-être mécontents de n'être pas plus nettement reconnus et compris, afin de prouver plus efficacement leur existence, imaginèrent ce qu'on a appelé «la correspondance croisée», ou «Cross correspondence». Ici, la situation est retournée; il ne s'agit plus d'esprits divers et plus ou moins nombreux qui se révèlent par l'intermédiaire d'un même médium, mais d'un esprit unique qui se manifeste presque simultanément à travers plusieurs médiums souvent fort éloignés les uns des autres, et sans entente préalable entre ceux-ci. Chacun de ces messages, pris isolément, est le plus souvent inintelligible, et ne révèle un sens que lorsqu'il est laborieusement combiné avec tous les autres.

Comme le dit Sir Oliver Lodge, «Le but de ces efforts ingénieux et compliqués est, clairement, de prouver que ces phénomènes sont l'oeuvre de quelque intelligence bien définie, distincte de celle de l'un quelconque des automatistes. La transmission par fragments d'un message ou d'une allusion littéraire qui sera inintelligible pour chacun des écrivains pris séparément exclut la possibilité d'une communication télépathique entre eux. Ainsi, on écarte ou l'on essaye d'écarter celle, de toutes les hypothèses semi-normales, que les membres de la S. P. R. ont considérée comme la plus troublante et la plus difficile à éliminer. Ces efforts ont encore un autre objet: ils tendent évidemment à prouver, dans la mesure du possible, par la substance et la qualité du message, que celui-ci est caractéristique de la personnalité particulière de qui semble émaner la communication, et de nulle autre[11].»

[11] _La survivance humaine._ Trad. du Dr H. Bourbon, p. 255.

L'expérience n'en est qu'au début; et les derniers volumes des _Proceedings_ lui sont consacrés. Bien que la masse de documents recueillis soit déjà considérable, il n'est pas encore possible d'en tirer une conclusion; en tout cas, quoi qu'en disent les spirites, la suspicion télépathique ne semble nullement écartée. C'est un exercice littéraire assez bizarre et, intellectuellement, très supérieur aux manifestations habituelles des médiums; mais il n'y a, jusqu'ici, aucune raison d'en situer le mystère dans l'autre monde plutôt qu'en celui-ci. On a voulu y voir la preuve que s'étend quelque part, dans le temps ou l'espace, ou bien hors de ceux-ci, une sorte d'immense réservoir cosmique de connaissances où vont librement puiser les esprits. Mais ce réservoir, s'il existe, ce qui est fort possible, rien ne nous dit que ce ne soient pas plutôt les vivants que les morts qui s'y rendent. Il est bien étrange que ceux-ci, s'ils ont vraiment accès à l'incommensurable trésor, n'en rapportent qu'une espèce de «puzzle» puérilement ingénieux. Il doit cependant s'y entasser des myriades de connaissances et d'acquisitions oubliées et perdues, accumulées depuis des millénaires en des abîmes où notre pensée alourdie par le corps ne peut plus pénétrer, mais que rien ne paraît fermer aux investigations d'activités plus subtiles et plus libres. Ils sont évidemment entourés de mystères innombrables, de vérités insoupçonnées et formidables qui surplombent de toutes parts. La plus petite révélation astronomique ou biologique, le moindre secret d'autrefois, par exemple celui de la trempe du cuivre que possédèrent les anciens, un détail archéologique, un poème, une statue, un remède retrouvé, un lambeau de l'une de ces sciences inconnues qui fleurirent en Égypte ou dans l'Atlantide, serait un argument autrement péremptoire que des centaines de réminiscences plus ou moins littéraires. Pourquoi nous parlent-ils si rarement de l'avenir, et pour quelles raisons, lorsqu'ils s'y aventurent, se trompent-ils avec une régularité décourageante? Il semble cependant, qu'aux regards d'un être délivré du corps et du temps, les années, qu'elles soient passées ou futures, doivent s'étaler toutes sur le même plan[12]. On peut donc dire que l'ingéniosité de la preuve se retourne contre elle. En somme, comme dans les autres tentatives, et notamment celles du fameux médium Stainton Moses, c'est la même impuissance caractéristique à nous apporter ne fût-ce qu'une parcelle de n'importe quelle vérité ou connaissance dont on ne trouverait pas trace dans un cerveau vivant, ou dans un livre écrit sur cette terre. Et cependant, il n'est pas admissible qu'il n'existe point quelque part d'autres vérités ou d'autres connaissances que celles que nous possédons ici-bas. Le cas de ce Stainton Moses, dont nous venons de prononcer le nom, est, sous ce rapport, très frappant. Stainton Moses était un clergyman américain, dogmatique, consciencieux, et, à l'état normal, son instruction, au dire de Myers, ne dépassait pas celle d'un maître d'école ordinaire. Mais à peine se trouvait-il «entrancé», que certains esprits de l'antiquité ou du moyen âge, qui ne sont guère connus que des érudits, entre autres saint Hippolyte, évêque d'Ostie, Plotin, Athénodore, précepteur de Tibère, et surtout Grocyn, ami d'Érasme, prenaient possession de sa personne et se manifestaient par son intermédiaire. Or, Grocyn, par exemple, donna sur Érasme divers renseignements qu'on crut d'abord recueillis dans l'autre monde, mais qui furent postérieurement retrouvés en des livres oubliés, mais néanmoins accessibles. D'autre part, la probité de Stainton Moses ne fut jamais mise en doute par ceux qui le connurent; il est donc permis de le croire lorsqu'il affirme n'avoir pas lu les livres en question. Ici encore, le mystère, pour inexplicable qu'il soit, semble bien se cacher au milieu de nous. C'est de la réminiscence inconsciente, si l'on veut, de la suggestion à distance, de la lecture subliminale; mais non plus que dans la correspondance croisée, il n'est indispensable d'avoir recours aux morts et de les faire entrer à toute force dans l'énigme; celle-ci, vue du côté de la tombe où nous sommes, est déjà suffisamment épaisse et passionnante. Au surplus, n'insistons pas davantage sur cette correspondance croisée. N'oublions pas qu'il s'agit d'une expérience à peine commencée, et que les morts ont l'air de comprendre assez péniblement les exigences des vivants.

[12] On trouve cependant, dans cet ordre d'idée, deux ou trois faits assez troublants, notamment, dans une réunion provoquée par William Stead, la prédiction du meurtre du roi Alexandre et de la reine Draga, avec les détails les plus circonstanciés. On fit de cette prédiction un procès-verbal signé d'une trentaine de témoins; et Stead alla le lendemain supplier le ministre de Serbie à Londres, de prévenir le roi du danger qui le menaçait. Quelques mois après, l'événement s'accomplissait tel qu'il avait été annoncé. Mais la «précognition» n'exige pas nécessairement l'intervention des morts; et puis, chaque fait de ce genre, avant d'être définitivement accepté, demanderait une longue et minutieuse étude.

II

Les spirites à propos de cette expérience, comme des autres, répètent volontiers: «Si vous n'admettez pas l'intervention des esprits, la plupart de ces phénomènes sont absolument inexplicables.» D'accord, aussi ne prétendons-nous point les expliquer; car presque rien n'est explicable sur cette terre, mais simplement les attribuer à l'incompréhensible puissance des médiums, qui n'est pas plus invraisemblable que la survivance des morts, et a l'avantage de ne pas sortir de la sphère que nous occupons et de s'apparenter à un grand nombre de faits analogues qui se passent entre personnages vivants. Ces singulières facultés ne nous déconcertent que parce qu'elles sont encore sporadiques et qu'il y a fort peu de temps qu'on les a scientifiquement constatées. Au fond, elles ne sont pas plus merveilleuses que celles dont nous nous servons chaque jour sans nous émerveiller: notre mémoire, par exemple, notre pensée, notre imagination, que sais-je? Elles font partie du grand miracle que nous sommes; et le miracle admis, ce n'est pas tant son étendue que ses limites qui doivent nous étonner.

Néanmoins, et pour clore ce chapitre, je ne suis point du tout d'avis qu'il faille rejeter, pour n'y plus revenir, l'hypothèse spirite; ce serait injuste et prématuré. Jusqu'ici, tout demeure en suspens. On peut dire que les choses en sont encore à peu près au point que marquait Sir William Crookes, en 1874, dans un article du _Quarterly Journal of Sciences_: «La différence entre les partisans de la force psychique et ceux du spiritualisme (ou spiritisme) consiste en ceci:--que nous soutenons qu'on n'a encore prouvé que d'une manière insuffisante qu'il existe un agent de direction autre que l'intelligence du médium, et qu'on n'a donné aucune espèce de preuve que ce sont les esprits des morts; tandis que les spirites acceptent, comme article de foi, que ce sont les esprits des morts qui sont les seuls agents de tous les phénomènes.

«Ainsi la controverse se réduit à une pure question de fait, qui ne pourra se résoudre que par une laborieuse suite d'expériences et par la réunion d'un grand nombre de faits psychologiques. Ce sera là le premier devoir qu'aura à remplir la société de psychologie qui s'organise en ce moment.» En attendant, c'est déjà beaucoup que de rigoureuses recherches scientifiques n'aient pas détruit de fond en comble une théorie qui bouleverse aussi radicalement l'idée que nous nous faisions de la mort. Nous verrons plus loin pour quelles raisons, au point de vue de nos destinées d'outre-tombe, il n'y aurait pas lieu de s'attarder trop longtemps autour de ces apparitions ou de ces révélations, alors même qu'elles seraient réellement incontestables et topiques. Elles ne sembleraient, à tout prendre, que les manifestations incohérentes et précaires d'un état transitoire. Elles prouveraient au plus, s'il fallait les admettre, qu'un reflet de nous-mêmes, une arrière-vibration nerveuse, un faisceau d'émotions, une silhouette spirituelle, une image falote et désemparée ou, plus exactement, une sorte de mémoire tronçonnée ou déracinée, peut, après notre mort, s'attarder et flotter dans un vide où rien ne l'alimente plus, où elle s'anémie et s'éteint peu à peu, mais qu'un fluide spécial, émané d'un médium extraordinaire, parvient à galvaniser par moments. Peut-être existe-t-elle objectivement, peut-être ne subsiste et ne se ravive-t-elle que dans le souvenir de certaines sympathies. Il serait en somme assez vraisemblable que la mémoire qui nous représente pendant toute notre vie, continuât de le faire durant quelques semaines ou même quelques années après notre décès. Ainsi s'expliquerait le caractère évasif et décevant de ces esprits qui, n'ayant qu'une existence mnémonique, ne peuvent naturellement s'intéresser qu'aux choses de leur ressort. De là leur énergie agaçante et maniaque à se cramponner aux moindres faits, leur hébétude somnolente, leur incurie, leur ignorance incompréhensibles, et toutes les bizarreries misérables que nous avons plus d'une fois remarquées.

Mais, je le répète, il est bien plus simple d'attribuer ces bizarreries au caractère spécial et aux difficultés encore mal connues des communications télépathiques. Les suggestions inconscientes du plus intelligent de ceux qui prennent part à l'expérience, passant par l'intermédiaire obscur du médium, s'y altèrent, s'y disjoignent, s'y dépouillent de leurs principales vertus. Il se peut qu'elles s'égarent et s'insinuent en certains recoins oubliés que ne visite plus l'intelligence et en rapportent des trouvailles plus ou moins surprenantes; mais la qualité intellectuelle de l'ensemble sera toujours inférieure à ce que donnerait une pensée consciente. Du reste, encore une fois, il n'est pas l'heure de conclure. Ne perdons pas de vue qu'il s'agit d'une science née d'hier et qui cherche à tâtons ses outils, ses sentiers, ses méthodes et son but dans une nuit plus obscure que celle de la terre. Ce n'est pas en trente ans que se bâtit le pont le plus hardi qu'on ait entrepris de jeter sur le fleuve de la mort. La plupart des sciences ont derrière elles des siècles d'efforts ingrats et d'incertitudes stériles; et parmi les plus jeunes, il en est peu, je pense, qui puissent montrer comme celle-ci, dès les premières heures, les promesses d'une moisson qui n'est peut-être point celle qu'elle croyait avoir semée; mais où déjà s'annoncent bien des fruits inconnus et curieux[13].

[13] Il faudrait, pour épuiser cette question de la survivance et des communications avec les morts, parler des récentes recherches du Dr Hyslop faites avec l'aide des médiums Smead et Chenoweth (Communications avec William James). Il faudrait également mentionner le fameux bureau de Julia, et surtout les extraordinaires séances de Mme Wriedt, le médium à trompette, qui non seulement obtient des communications où les morts parlent des langues qu'elle-même ignore complètement, mais provoque des apparitions qu'on dit extrêmement troublantes. Il faudrait enfin examiner les faits exposés par le Prof. Porro, le Dr Venzano, M. Rozanne et bien d'autres choses; car déjà l'expérience et la littérature spirites entassent volumes sur volumes. Mais je n'ai pas eu l'intention ni la prétention de faire une étude complète du spiritisme scientifique. J'ai tenu simplement à ne rien omettre d'essentiel, et à donner une idée générale mais exacte de cette atmosphère d'outre-tombe, qu'aucun fait réellement nouveau et décisif n'est venu bouleverser depuis les manifestations dont nous avons parlé.

CHAPITRE VIII

LA RÉINCARNATION

I

Voilà pour la survivance proprement dite. Mais certains spirites vont plus loin et tentent de prouver scientifiquement la palingénésie et la transmigration des âmes. Je passe leurs arguments d'ordre moral ou sentimental, et ceux qu'ils trouvent dans les réminiscences prénatales d'hommes illustres ou autres. Ces réminiscences, souvent troublantes, il est vrai, sont encore trop rares, trop sporadiques, si l'on peut dire; et ne furent pas toujours suffisamment contrôlées, pour qu'il soit prudent d'en faire état. Je ne m'arrête pas davantage aux preuves tirées des aptitudes innées du génie ou de certains enfants prodiges, aptitudes assez inexplicables, mais qu'on peut néanmoins attribuer à des lois inconnues de l'hérédité. Je me contenterai de rappeler sommairement les résultats de quelques expériences assez déconcertantes du colonel de Rochas.

Le colonel de Rochas, il convient de le faire tout d'abord remarquer, est un savant qui ne cherche que la vérité objective avec une rigueur et une probité scientifiques qui ne furent jamais mises en doute. Il endort certains sujets exceptionnels et à l'aide de passes longitudinales leur fait remonter tout le cours de leur existence. Il les ramène ainsi successivement à la jeunesse, à l'adolescence et jusqu'aux extrêmes limites de l'enfance. A chacune de ces étapes hypnotiques, le sujet retrouve la conscience, le caractère et l'état d'esprit qu'il avait à l'étape correspondante de sa vie. Il retraverse les mêmes événements, leurs bonheurs et leurs peines. S'il a été malade, il repasse par sa maladie, sa convalescence et sa guérison. S'il s'agit, par exemple, d'une femme qui fut mère, elle redevient grosse et éprouve à nouveau les angoisses et les douleurs de l'accouchement. Ramené à l'âge où il apprenait à écrire, le sujet écrit comme un enfant, et l'on peut confronter son écriture à celle de ses cahiers d'écolier.

C'est déjà bien extraordinaire, mais, comme le dit le colonel de Rochas: «Jusqu'à présent nous avons marché sur un terrain ferme; nous avons observé un phénomène physiologique difficilement explicable, mais que des expériences et des vérifications nombreuses permettent de considérer comme certain.» Nous entrons maintenant dans une région où nous attendent de plus surprenantes énigmes.

Prenons, pour préciser, un des cas les plus simples. Le sujet est une jeune fille de 18 ans, nommée Joséphine. Elle habite Voiron, dans l'Isère. La voici ramenée par des passes longitudinales à l'état de tout petit enfant allaité par sa mère. Les passes continuent et le conte de fées se poursuit. Joséphine ne peut plus parler; et c'est le grand silence de l'enfance auquel semble succéder un autre silence plus mystérieux encore. Joséphine ne répond plus que par signes; elle _n'est pas encore née_, «elle flotte dans le noir». On insiste, le sommeil devient plus épais; et tout à coup, du fond de ce sommeil, s'élève la voix d'un autre être, une voix inattendue et inconnue, une voix de vieillard bourru, méfiant et mécontent. On l'interroge. D'abord, il refuse de répondre, disant qu'«il est là, puisqu'il parle, qu'il ne voit rien et qu'il est dans le noir». On redouble les passes, on gagne peu à peu sa confiance. Il s'appelle Jean-Claude Bourdon; il est vieux, couché dans son lit et malade depuis longtemps. Il fait le récit de sa vie. Il est né à Champvent, dans la commune de Polliat, en 1812. Il a été à l'école jusqu'à 18 ans, il a fait son service militaire au 7e d'artillerie à Besançon, et il raconte ses équipées tandis que la jeune fille endormie fait le geste de friser une moustache imaginaire.

De retour au pays, il ne se marie pas, mais prend une maîtresse. Il vieillit solitaire (j'abrège), et meurt à 70 ans, après une longue maladie.

Maintenant, c'est le mort qui parle; et ses révélations d'outre-tombe ne sont pas sensationnelles, ce qui, du reste, n'est pas une raison suffisante pour douter de leur réalité. «Il se sent sortir de son corps»; mais il y reste attaché pendant un temps assez long. Son corps fluidique d'abord diffusé reprend une forme plus compacte. Il vit dans l'obscurité qui lui est pénible, mais il ne souffre pas. Enfin les ténèbres où il est plongé sont sillonnées de quelques lueurs. Il a l'idée de se réincarner et s'approche de celle qui doit être sa mère (c'est-à-dire la mère de Joséphine). Il l'entoure jusqu'à ce que l'enfant vienne au monde, et alors, entre peu à peu dans le corps de cet enfant. Jusque vers la septième année, il y avait autour de ce corps une sorte de brouillard flottant où il voyait beaucoup de choses qu'il n'a plus revues depuis.

Il s'agit à présent de remonter au delà de Jean-Claude. Une magnétisation de près de trois quarts d'heure, sans s'attarder à aucune étape, ramène le vieillard mort à l'état de tout petit enfant. Nouveau silence, nouveaux limbes; puis, tout à coup, autre voix et personnage inattendu. Cette fois, c'est une vieille femme qui a été très méchante; aussi souffre-t-elle beaucoup. (Elle est morte pour le moment, car dans ce monde renversé, on prend les vies à rebours et elles commencent naturellement par la fin.) Elle est dans des ténèbres épaisses, entourée de mauvais esprits. Elle parle d'une voix faible, mais répond toujours d'une façon précise aux questions qu'on lui pose, au lieu d'ergoter à tout instant, comme le faisait Jean-Claude. Elle s'appelle Philomène Carteron.

«En approfondissant encore le sommeil, ajoute le colonel de Rochas que je cite ici textuellement, je provoque les manifestations de Philomène vivante. Elle ne souffre plus, paraît très calme, répond toujours très nettement et d'un ton sec. Elle sait qu'elle n'est pas aimée dans le pays, mais personne n'y perdra rien et elle saura bien se venger à l'occasion. Elle est née en 1702; elle s'appelait Philomène Charpigny quand elle était fille; son grand-père maternel s'appelait Pierre Machon et habitait Ozan. Elle s'était mariée en 1732, à Chevroux, avec un nommé Carteron, dont elle a eu deux enfants qu'elle a perdus.