Part 3
Mais, avant d'aborder ces questions, il conviendrait, peut-être, d'étudier deux solutions intéressantes, sinon nouvelles, du moins renouvelées, du problème de la survivance personnelle. J'entends parler des théories néo-théosophiques et néo-spirites, qui sont les seules, je pense, qu'on puisse sérieusement discuter. La première est presque aussi vieille que l'homme; mais un mouvement d'opinion, assez intense en certains pays, a rajeuni et remis en lumière la doctrine de la réincarnation ou de la transmigration des âmes. On ne saurait nier que de toutes les hypothèses religieuses, la réincarnation est la plus plausible et celle qui choque le moins notre raison. Elle a pour elle, ce qui n'est pas négligeable, l'appui des religions les plus anciennes et les plus universelles, celles qui ont incontestablement fourni à l'humanité la plus grande somme de sagesse et dont nous n'avons pas encore épuisé les vérités et les mystères. En réalité, toute l'Asie, d'où nous vient presque tout ce que nous savons, a toujours cru et croit encore à la transmigration des âmes. «Il n'est pas, dit fort justement Annie Besant, l'apôtre remarquable de la Théosophie nouvelle, il n'est pas une doctrine philosophique qui ait derrière elle un passé aussi magnifique, aussi chargé d'intellectualité que la doctrine de la réincarnation. Il n'en est pas qui, autant qu'elle, ait pour elle le poids de l'opinion des hommes les plus sages; il n'en est pas, comme l'a déclaré Max Müller, sur laquelle se soient aussi complètement accordés les plus grands philosophes de l'humanité.»
Tout cela est parfaitement exact. Mais, pour emporter aujourd'hui nos défiantes convictions, il faudrait d'autres preuves. J'en ai vainement cherché une seule parmi les meilleurs écrits de nos modernes théosophes. Tout se borne à des affirmations réitérées et péremptoires qui flottent dans le vide. Le grand, le principal et, pour tout dire, le seul argument qu'ils invoquent n'est qu'un argument sentimental. Ils soutiennent que leur doctrine où l'esprit, dans ses vies successives, se purifie et s'élève plus ou moins rapidement selon ses efforts et ses mérites, est la seule qui satisfasse l'irrésistible instinct de justice que nous portons en nous. Ils ont raison, et, à ce point de vue, leur justice d'outre-tombe est incomparablement supérieure à celle du ciel barbare et du monstrueux enfer des chrétiens où sont éternellement récompensées ou punies des fautes ou des vertus le plus souvent puériles, inévitables ou fortuites. Mais ce n'est là, je le répète, qu'un argument sentimental, qui, dans l'échelle des preuves, n'a qu'une valeur minime.
II
On peut reconnaître que certaines de leurs hypothèses sont assez ingénieuses; et ce qu'ils disent du rôle des «Coques», par exemple, ou des «Élémentals», dans les phénomènes spirites, vaut à peu près nos maladroites explications fluidiques ou nerveuses. Peut-être, sans doute même, ont-ils raison quand ils soutiennent que tout autour de nous est plein de formes et de types vivants et divers, intelligents et innombrables, aussi «différents entre eux qu'un brin d'herbe et un tigre, et qu'un tigre et un homme», qui nous coudoient sans cesse et à travers lesquels nous passons sans nous en apercevoir. Nous allons de l'un à l'autre extrême. Si toutes les religions ont surpeuplé le monde d'êtres invisibles, nous l'avons peut-être trop complètement dépeuplé, et il est fort possible qu'on reconnaisse un jour que l'erreur n'était pas du côté que l'on croit. Comme le dit fort bien Sir William Crookes, dans une page curieuse: «Il n'est pas improbable qu'il existe d'autres êtres pourvus de sens dont les organes ne correspondent pas avec les rayons de lumière auxquels notre oeil est sensible, mais qui soient capables de percevoir d'autres vibrations qui nous laissent indifférents. De tels êtres vivraient en réalité dans un monde qui ne serait pas semblable au nôtre. Figurez-vous, par exemple, quelle idée nous nous ferions des objets qui nous entourent, si nos yeux, au lieu d'être sensibles à la lumière du jour, ne l'étaient qu'aux vibrations électriques et magnétiques. Le verre et le cristal deviendraient alors des corps opaques, les métaux seraient plus ou moins transparents, et un fil télégraphique suspendu dans l'air paraîtrait un trou long et étroit, traversant un corps d'une solidité impénétrable. Une machine électro-dynamique en action ressemblerait à un incendie, tandis qu'un aimant réaliserait le rêve des mystiques du moyen âge et deviendrait une lampe perpétuelle, brûlant sans se consumer et sans qu'il faille l'alimenter de quelque manière que ce soit.»
Tout cela, et tant d'autres choses qu'ils affirment, serait, sinon acceptable, à tout le moins digne d'attention, si ces suppositions étaient présentées pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire de très anciennes hypothèses qui remontent aux premiers âges de la théologie et de la métaphysique humaines; mais dès qu'on les transforme en affirmations catégoriques et doctrinales, elles deviennent promptement insupportables.
Ils nous promettent, d'autre part, qu'en exerçant notre esprit, en raffinant nos sens, en subtilisant notre corps, nous pourrons vivre avec ceux que nous appelons morts et avec les êtres supérieurs qui nous entourent. Le tout ne semble pas mener à grand'chose et repose sur des bases bien fragiles, sur des preuves trop vagues tirées du sommeil hypnotique, des pressentiments, de la médiumnité, des phantasmes, etc. Il est assez surprenant que ceux d'entre eux qui s'appellent «Clairvoyants», qui prétendent être en communication avec ce monde de désincarnés et avec d'autres mondes plus proches de la divinité, ne nous apportent rien de probant. Nous demandons autre chose que les théories arbitraires «de la triade immortelle», des «trois mondes», «du corps astral», de «l'atome permanent» ou du «Kama-Loka». Puisque leur sensibilité est plus aiguë, leur perception plus subtile, leur intuition spirituelle plus pénétrante que la nôtre, pourquoi ne poussent-ils pas leurs investigations du côté des phénomènes encore trop épars, contestés mais acceptables de la mémoire prénatale, par exemple, que je cite, au hasard, entre tant d'autres. Nous ne demandons pas mieux que de nous laisser convaincre, car tout ce qui ajoute quelque chose à l'importance, à l'étendue, à la durée de l'homme doit être accueilli avec satisfaction[2].
[2] Pour connaître l'exacte vérité sur le mouvement et les premières manifestations néo-théosophiques, lire le très remarquable rapport rédigé, après une impartiale mais rigoureuse enquête, par le Dr Hodgson, spécialement envoyé aux Indes par la S. P. R. Il y dévoile magistralement les fraudes évidentes et souvent grossières de la célèbre Mme Blavatsky et de tout l'état-major néo-théosophique. (_Proceedings_, t. III. _Hodgson's Report on Phenomena connected with Theosophy_, p. 201-400.)
CHAPITRE V
L'HYPOTHÈSE NÉO-SPIRITE
LES APPARITIONS
I
En dehors de la théosophie, des recherches purement scientifiques ont été faites dans ces régions déconcertantes de la survivance et de la réincarnation. Le néo-spiritisme, ou psychisme ou spiritualisme expérimental, est né en Amérique en 1870. Sir William Crookes, l'homme de génie qui ouvrit la plupart des routes au bout desquelles on découvrit avec stupéfaction des propriétés et des états inconnus de la matière, dès l'année suivante organisait les premières expériences rigoureusement scientifiques; et déjà, en 1873-74, obtenait avec l'aide du médium Miss Cook, des phénomènes de matérialisation qu'on n'a guère dépassés. Mais c'est surtout de la fondation de la _Society for Psychical Research_ (S. P. R.), que date le véritable essor de la nouvelle science. Cette société créée à Londres il y a vingt-huit ans, sous les auspices des plus illustres savants de l'Angleterre, a entrepris, comme on sait, une étude méthodique et rigoureuse de tous les faits de psychologie et de sensibilité supra-normales. Cette étude ou cette enquête, dirigée par Gurney, Myers et Podmore, et continuée par leurs successeurs, est un chef-d'oeuvre de patience et de conscience scientifiques. Aucun fait n'y est admis qui ne soit corroboré par des témoignages irrécusables, des preuves écrites, des concordances convaincantes; en un mot, on ne peut guère contester la véracité matérielle de la plupart d'entre eux, à moins de dénier d'avance et de parti pris toute valeur probante au témoignage humain et de rendre impossible toute conviction, toute certitude qui y prend sa source[3]. Parmi ces manifestations surnormales, télépathie, télergie, prévisions, etc., nous ne retiendrons que celles qui se rapportent à la vie d'outre-tombe. On peut les diviser en deux catégories: 1º les apparitions réelles, objectives et spontanées ou manifestations directes; 2º les manifestations obtenues par l'intermédiaire de médiums, qu'il s'agisse d'apparitions provoquées, que nous écarterons pour l'instant à cause de leur caractère souvent suspect[4], ou de communications avec les morts par le langage ou l'écriture automatique. Nous nous arrêterons un moment à ces communications extraordinaires. Elles ont été longuement étudiées par des hommes tels que Myers, le docteur Hodgson, Sir Oliver Lodge, le philosophe William James, le père du Pragmatisme; elles les ont profondément impressionnés et presque convaincus, et méritent donc de retenir notre attention.
[3] La rigueur de ces enquêtes est telle que la S. P. R. se trouve sans cesse en butte aux attaques de la presse spirite qui l'appelle couramment: «Société pour la suppression des faits», «Pour la généralisation des accusations d'imposture», «Pour le découragement des sensitifs, et pour le rejet de toute révélation du genre de celles qui, disait-on, s'imposent à l'humanité, du haut des régions de la lumière et de la connaissance».
[4] Il serait cependant injuste d'affirmer que toutes ces apparitions sont suspectes. Il est, par exemple, impossible de contester la réalité de la célèbre Katie King, le double de Miss Cook, dont un homme comme William Crookes étudia et contrôla sévèrement, durant trois ans, les faits et gestes. Mais au point de vue des preuves de la survivance, et bien que Katie King se donnât pour une morte revenue sur terre afin d'expier certaines fautes, ses manifestations ont moins de valeur que les communications obtenues depuis. En tout cas, elles n'apportent aucune révélation sur l'existence d'outre-tombe; et Katie, si jeune, si vivante, dont on pouvait compter les pulsations, dont on entendait battre le coeur, qu'on a photographiée, qui distribuait aux assistants les boucles de sa chevelure, qui répondait à toutes les questions, n'a pas dit un mot au sujet des secrets de l'autre monde.
Pour ce qui concerne les manifestations de la première catégorie, il est naturellement impossible de rapporter ici, même très sommairement, les plus frappantes d'entre elles, et je renvoie le lecteur aux collections des _Proceedings_. Il suffira de rappeler que de nombreuses apparitions de défunts ont été constatées et étudiées par des savants comme Sir W. Crookes, R. Wallace, R. Dale-Owen, Aksakof, Paul Gibier, etc. Gurney, l'un des classiques de cette science nouvelle, cite deux cent trente et un cas de ce genre; et depuis, le _Journal_ de la S. P. R. et les revues spéciales n'ont cessé d'en enregistrer de nouveaux. Il paraît donc établi, autant qu'un fait peut l'être, qu'une forme spirituelle ou nerveuse, une image, un reflet attardé de l'existence, est capable de subsister durant quelque temps, de se dégager du corps, de lui survivre, de franchir en un clin d'oeil d'énormes distances, de se manifester aux vivants et, parfois, de communiquer avec eux.
Au reste, il faut reconnaître que ces apparitions sont très brèves. Elles n'ont lieu qu'au moment précis de la mort ou la suivent de près. Elles ne semblent pas avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle ou supra-terrestre et différente de celle du corps dont elles émanent. Au contraire, leur énergie spirituelle, à l'instant qu'elle devrait être toute pure puisqu'elle est débarrassée de la matière, paraît fort inférieure à ce qu'elle était lorsque la matière l'enveloppait. Ces phantasmes, plus ou moins ahuris, fréquemment tourmentés de soucis insignifiants, bien qu'ils viennent d'un autre monde, ne nous ont jamais apporté, sur ce monde dont ils ont franchi le seuil prodigieux, une seule révélation topique. Bientôt ils s'évaporent et disparaissent pour toujours. Sont-ils les premières lueurs d'une autre existence ou les dernières de celle-ci? Les morts usent-ils ainsi, faute de mieux, du suprême lien qui les unit et les rend perceptibles à nos sens? Continuent-ils ensuite à vivre autour de nous, mais ne parviennent-ils plus, malgré leurs efforts, à se faire connaître ni à nous donner une idée de leur présence parce que nous n'avons pas l'organe nécessaire pour les percevoir; de même que tous nos efforts ne réussiraient point à donner à un aveugle-né la moindre notion de la lumière et des couleurs? Nous n'en savons rien; et nous ignorons encore si, de tous ces phénomènes incontestables, il est permis de tirer quelque conclusion. Ils ne prendraient vraiment d'importance que s'il était possible de constater ou de provoquer des apparitions d'êtres dont la mort remontât à un certain nombre d'années. On aurait enfin la preuve matérielle, toujours éludée, que l'esprit ne dépend pas du corps, qu'il est cause et non pas effet, qu'il peut subsister, se nourrir, fonctionner sans organes. La plus grande question que se soit posée l'humanité serait ainsi, sinon résolue, du moins débarrassée de quelques ténèbres; et du coup, la survivance personnelle, tout en demeurant captive des mystères de l'origine et de la fin, deviendrait défendable. Mais nous n'en sommes pas là. En attendant, il est curieux de constater qu'il y a réellement des revenants, des spectres et des fantômes. Une fois de plus la science vient confirmer ici une croyance générale de l'humanité et nous apprendre qu'une croyance de ce genre, si absurde que d'abord elle paraisse, mérite toujours d'être examinée avec soin.
CHAPITRE VI
LES COMMUNICATIONS AVEC LES MORTS
I
Les spirites communiquent, ou croient communiquer avec les morts, par ce qu'ils appellent la parole et l'écriture automatiques. Celles-ci s'obtiennent par l'intermédiaire d'un médium[5] en état d'extase ou plutôt de «trance» ou «entrancé», pour nous servir du vocabulaire de la nouvelle science. Cet état n'est pas le sommeil hypnotique, ne semble pas une manifestation hystérique et s'allie souvent, comme chez le médium Piper, à la plus parfaite santé, au plus complet équilibre intellectuel et physique. C'est plutôt l'émergence, plus ou moins facultative, de l'une des personnalités ou consciences secondes ou subliminales du sujet; ou encore, si l'on admet la théorie spirite, sa prise de possession, son «invasion psychique», dit Myers, par des forces d'un autre monde. Chez le sujet «entrancé», la conscience et la personnalité normales sont entièrement abolies, et il répond «automatiquement», parfois par la parole, plus souvent par l'écriture, aux questions qu'on lui pose. Il arrive qu'il parle et écrive en même temps; la voix étant prise par un esprit et la main par un autre, qui mènent deux conversations indépendantes. Plus rarement, la voix et les deux mains sont simultanément «possédées», et l'on a trois communications différentes. Il est évident que de pareilles manifestations prêtent aux fraudes et aux simulations de tout genre; et la méfiance est d'abord invincible. Mais il en est qui se présentent entourées de telles garanties de bonne foi et de sincérité, si souvent, si longuement et si rigoureusement contrôlées par des savants d'un caractère, d'une autorité incontestés et d'un scepticisme d'abord intraitable, qu'il devient difficile de nourrir un dernier soupçon[6]. Je ne puis malheureusement entrer ici dans les détails de certaines de ces séances purement scientifiques, celles de Mme Piper, par exemple, le célèbre médium avec lequel Myers, le docteur Hodgson, le professeur Newbold, de l'Université de Pensylvanie, Sir Oliver Lodge et William James travaillèrent durant nombre d'années. D'autre part, c'est précisément l'accumulation, les coïncidences, la nature anormale de ces détails qui peu à peu font naître et affermissent la conviction qu'on se trouve devant un phénomène entièrement nouveau, invraisemblable mais authentique et qu'il est parfois difficile de classer parmi les phénomènes exclusivement terrestres. Il faudrait consacrer à ces «communications» une étude spéciale qui déborderait le cadre de cet essai; je me bornerai donc à renvoyer ceux qui seraient curieux d'en savoir davantage, au livre de Sir Oliver Lodge: _The Survival of Man_, récemment traduit en français sous ce titre: _La Survivance humaine_; et surtout aux vingt-cinq gros volumes des _Proceedings_ S. P. R., particulièrement aux déclarations et commentaires de William James au sujet des séances Piper-Hodgson (tome XXIII), ainsi qu'au tome XIII, où Hodgson examine et analyse les faits et arguments qu'on peut invoquer pour ou contre l'intervention des morts; et enfin, à l'ouvrage capital de Myers: _Human Personality_.
[5] Ceux qui abordent l'étude de ces manifestations surnormales, se demandent généralement: pourquoi des médiums, pourquoi ces intermédiaires souvent suspects, toujours insuffisants?--Parce que jusqu'ici, on n'a pas trouvé le moyen de s'en passer. Si l'on admet la théorie spirite, les esprits désincarnés qui de toutes parts nous entourent et sont séparés de nous par la cloison étanche et mystérieuse de la mort, cherchent, pour communiquer avec nous, la ligne de moindre résistance entre les deux mondes; et la trouvent dans le médium, sans qu'on sache pourquoi, de même qu'on ignore pour quelles raisons un courant électrique passe le long d'un fil de cuivre et se trouve arrêté par un godet de verre ou de porcelaine. Si, d'autre part, on admet la théorie télépathique, qui est la plus probable, on constate que les pensées, les intentions ou les suggestions, dans la plupart des cas, ne se transmettent pas de subconscient à subconscient. Il faut un organisme en même temps récepteur et transmetteur; cet organisme se rencontre dans le médium. Pourquoi? Encore une fois, on n'en sait absolument rien, de même qu'on ne sait pas pourquoi tel corps ou tel agencement de corps est affecté par les ondes concentriques dans la télégraphie sans fil, tandis que tel autre n'y est pas sensible. On tâtonne ici, comme d'ailleurs on tâtonne presque partout, dans le domaine obscur des faits incontestés mais inexplicables. Ceux qui voudraient avoir sur la théorie de la médiumnité des notions plus précises, liront avec fruit l'admirable discours prononcé le 29 janvier 1897, par William Crookes, en qualité de président de la S. P. R.
[6] Ces questions de fraude et de simulation sont naturellement les premières qui se posent quand on aborde l'étude de ces phénomènes. Il suffit de s'être quelque peu familiarisé avec la vie, les habitudes, les procédés des trois ou quatre grands médiums dont nous allons parler, pour que le moindre soupçon ne vous effleure même plus. De toutes les explications imaginables, celle qui n'invoquerait que l'imposture et la supercherie serait, sans contredit, la plus extraordinaire et la moins vraisemblable. On peut, du reste, se rendre compte, en lisant le rapport de Richard Hodgson, «_Observations of certain phenomena of trance_» (_Proceedings_, tome VIII; et le rapport de J.-H. Hyslop, tome XIII), des précautions prises, allant jusqu'à l'emploi de détectives spéciaux, pour s'assurer que Mme Piper, par exemple, ne pouvait, normalement et humainement, avoir aucune connaissance des faits qu'elle révélait. Je le répète, dès qu'on a pris pied dans cette étude, les soupçons se dissipent sans laisser de traces, et l'on est bientôt convaincu que ce n'est pas du côté de la fraude que se trouve le mot de l'énigme. Toutes les manifestations de la personnalité muette, mystérieuse et opprimée qui se cache en chacun de nous subissent tour à tour la même épreuve; et celles qui se rapportent à la baguette divinatoire, pour n'en pas citer d'autres, passent en ce moment par la même crise d'incrédulité. Il n'y a pas cinquante ans, la plupart des phénomènes hypnotiques, aujourd'hui scientifiquement classés, étaient également tenus pour frauduleux. Il semble que l'homme répugne à reconnaître qu'il recèle bien plus de choses qu'il ne l'imaginait.
II
Les médiums «entrancés» sont envahis ou possédés par divers esprits familiers auxquels on donne, dans la nouvelle science, le nom assez impropre et amphibologique de «Contrôles». Ainsi, Mme Piper est successivement visitée par Phinuit, George Pelham ou P. G., Impérator, Doctor et Rector. Mme Thompson, autre médium très célèbre, est surtout habitée par Nelly, tandis que des personnages plus illustres et plus graves s'emparent du clergyman Stainton Moses. Chacun de ces esprits garde jusqu'au bout un caractère bien tranché, qui ne se dément pas, et qui d'ailleurs n'a le plus souvent aucun rapport avec celui du médium. Parmi eux, Phinuit et Nelly sont incontestablement les plus sympathiques, les plus originaux, les plus vivants, les plus actifs et surtout les plus loquaces. Ils centralisent en quelque sorte les communications, ils vont, viennent, font les empressés, et si, dans l'assistance, quelqu'un désire se mettre en rapports avec l'âme d'un parent, d'un ami décédé, ils volent à la recherche de celle-ci, la retrouvent dans la foule invisible, la ramènent, annoncent sa présence, parlent en son nom, transmettent et, pour ainsi dire, traduisent les demandes et les réponses; car il semble qu'il soit très difficile aux morts de communiquer avec les vivants, qu'il leur faille des aptitudes spéciales et un concours de circonstances extraordinaires. N'examinons pas encore ce qu'ils ont à nous révéler; mais, à les voir s'agiter ainsi parmi la multitude de leurs frères et soeurs désincarnés, ils nous donnent, de l'autre monde, une première impression qui n'est guère rassurante, et l'on se dit que nos morts d'aujourd'hui ressemblent étrangement à ceux qu'Ulysse évoquait, il y a trois mille ans, dans la nuit cimmérienne; pâles et vaines ombres effarées, inconsistantes, puériles, et frappées de stupeur, pareilles à des songes, plus nombreuses que les feuilles tombées de l'automne et qui tremblent comme elles aux souffles inconnus des grands espaces de l'autre monde. Elles n'ont même plus assez de vie pour être malheureuses et paraissent traîner, on ne sait où, une existence précaire et désoeuvrée, errer sans but, rôder autour de nous, sommeiller ou bavarder entre elles des petites affaires de la terre; et quand une fissure se produit dans leur nuit, accourir, s'empresser de toutes parts, comme des tourbillons d'oiseaux affamés, avides de lumière et d'une voix humaine; et l'on se rappelle malgré soi les sinistres paroles du fantôme d'Achille, émergeant de l'Érèbe, dans l'Odyssée: «Ne me parle point de la mort, Ulysse! J'aimerais mieux être un laboureur et servir, pour un salaire, un homme pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les morts qui ne sont plus!»
III