Part 1
MAURICE MAETERLINCK
LA MORT
PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
1913 Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays. Copyright by EUGÈNE FASQUELLE, 1913
OUVRAGES DE MAURICE MAETERLINCK
LA SAGESSE ET LA DESTINÉE (50e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 LA VIE DES ABEILLES (61e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 LE TEMPLE ENSEVELI (24e mille). (Fasquelle.) 3 fr. 50 LE DOUBLE JARDIN (18e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 L'INTELLIGENCE DES FLEURS (29e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 LE TRÉSOR DES HUMBLES (64e édition). (Mercure de France) 3 fr. 50 JOYZELLE, pièce en 5 actes (10e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 MONNA VANNA, pièce en 3 actes (36e mille). (Fasquelle, édit.) 2 fr. » MONNA VANNA, drame lyrique en 4 actes et 5 tableaux. Musique de Henry Février. (6e mille). (Fasquelle, édit.) 1 fr. » L'OISEAU BLEU, féerie en 5 actes et 10 tableaux (30e mille). (Fasquelle, édit.) 3 fr. 50 LA TRAGÉDIE DE MACBETH, de William Shakespeare. Traduction nouvelle avec une _Introduction_ et des _Notes_ (4e mille) 3 fr. 50 THÉATRE. (Lacomblez, éditeur à Bruxelles, Belgique) 3 vol. à 3 fr. 50 SERRES CHAUDES (poésies). (Lacomblez, édit.) 3 fr. » L'ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES, de Ruysbroeck l'Admirable, traduit du flamand et précédé d'une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » LES DISCIPLES A SAÏS ET LES FRAGMENTS DE NOVALIS, traduits de l'allemand et précédés d'une Introduction. (Lacomblez, édit.) 5 fr. » ALBUM DE DOUZE CHANSONS. (Stock, édit.) _Épuisé._
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
20 exemplaires numérotés sur papier du Japon;
100 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.
LA MORT
CHAPITRE PREMIER
NOTRE INJUSTICE ENVERS LA MORT
I
On l'a dit admirablement: «La mort! c'est encore elle seule qu'il faut consulter sur la vie, et non je ne sais quel avenir et quelle survivance où nous ne serons pas. Elle est notre propre fin et tout se passe dans un intervalle d'elle à nous. Qu'on ne me parle pas de ces prolongements illusoires qui ont sur nous le prestige enfantin du nombre; qu'on ne me parle pas, à moi qui mourrai tout entier, des sociétés et des peuples. Il n'y a de réalité, il n'y a de durée véritable qu'entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spectacle, optique vaine! Ils m'appellent un maître à cause de je ne sais quel prestige de ma parole et de mes pensées, mais je suis un enfant éperdu devant la mort!»[1].
[1] Marie Lenéru. _Les Affranchis_, acte III, scène IV.
II
Voilà où nous en sommes. Il n'y a pour nous, dans notre vie et dans notre univers qu'un événement qui compte, c'est notre mort. Elle est le point où se réunit et conspire contre notre bonheur, tout ce qui échappe à notre vigilance. Plus nos pensées s'évertuent à s'en écarter, plus elles se resserrent autour d'elle. Plus nous la redoutons, plus elle est redoutable, car elle ne se nourrit que de nos craintes. Qui cherche à l'oublier en comble sa mémoire, qui tente de la fuir ne rencontre plus qu'elle. Elle offusque tout de son ombre. Mais si nous y pensons sans cesse, c'est à notre insu et sans apprendre à la connaître. Nous contraignons notre attention à lui tourner le dos, au lieu d'aller à elle à visage levé. Nous épuisons, à en éloigner notre volonté, toutes les forces qui pourraient l'affronter. Nous la livrons aux mains obscures de l'instinct et ne lui accordons pas une heure de notre intelligence. Est-il étonnant que l'idée de la mort, qui devrait être la plus parfaite et la plus lumineuse de nos idées, étant la plus assidue et la plus inévitable de toutes, en demeure la plus infirme et la seule arriérée? Comment connaîtrions-nous l'unique puissance que nous ne regardons jamais en face? Comment aurait-elle profité de clartés qui ne s'allument que pour la fuir? Pour sonder ses abîmes, nous attendons les minutes les plus débiles, les plus saccagées de la vie. Nous ne pensons à elle que lorsque nous n'avons plus la force, je ne dis pas de penser, mais de respirer. Un homme d'un autre siècle, revenant parmi nous, ne reconnaîtrait pas sans peine, au fond d'une âme d'aujourd'hui, l'image de ses dieux, de son devoir, de son amour ou de son univers; mais la figure de la mort, quand tout est changé autour d'elle, et que même ce qui la compose et dont elle dépend s'est évanoui, il la retrouverait presque intacte, telle qu'elle fut ébauchée par nos pères, il y a des centaines, voire des milliers d'années. Notre intelligence devenue si hardie, si active, n'y a point travaillé, n'y a, pour ainsi dire, fait aucune retouche. Si nous ne croyons plus aux supplices des damnés, toutes les cellules vitales du plus incrédule d'entre nous baignent encore dans l'effroyable mystère du Chéol des Hébreux, de l'Hadès des païens ou de l'enfer chrétien. S'il n'est plus éclairé de flammes trop précises, le précipice s'ouvre toujours au bout de l'existence et moins connu n'en est que plus redoutable. Aussi, quand se détache l'heure qui pendait sur nous et vers laquelle nous n'osions pas lever les yeux, tout nous manque à la fois. Les deux ou trois pensées incertaines sur lesquelles nous comptions nous appuyer, sans les avoir examinées, cèdent comme des roseaux sous le poids des dernières minutes. Nous cherchons vainement un refuge parmi des réflexions qui s'affolent ou nous sont étrangères et ne connaissent pas les chemins de notre coeur. Personne ne nous attend sur le dernier rivage où rien n'est prêt, où rien n'est demeuré debout que l'épouvante.
III
«Il n'est pas digne d'un chrétien (ajoutons d'un homme), dit quelque part Bossuet, le grand poète du tombeau, il n'est pas digne d'un chrétien de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se présente pour l'enlever.» Il serait salutaire que chacun de nous en préparât l'idée dans la clarté des jours et dans la force de son intelligence et apprît à s'y tenir. Il dirait à la mort: «Je ne sais qui tu es, sinon je serais ton maître; mais aux jours où mes yeux y voyaient plus haut qu'aujourd'hui, j'ai appris ce que tu n'es pas; c'est assez pour que tu ne deviennes pas le mien». Il porterait ainsi, gravé dans la mémoire, une image éprouvée contre laquelle ne prévaudraient point les dernières angoisses et où s'iraient rassurer les regards assaillis de fantômes. Au lieu de l'effrayante prière des agonisants, qui est la prière des abîmes, il dirait sa propre prière, celle des sommets de sa vie où seraient réunies, comme des anges de paix, les pensées les plus nettes, les plus lucides de son existence. N'est-ce pas la prière par excellence? Qu'est-ce, au fond, qu'une véritable et digne prière, sinon l'effort le plus ardent et le plus désintéressé pour atteindre et saisir l'inconnu?
IV
«Il y a longtemps, disait Napoléon, que les médecins et les prêtres rendent la mort douloureuse.» «_Pompa mortis magis terret quam mors ipsa_,» selon le mot de Bacon. Apprenons donc à la regarder telle qu'elle est en soi, c'est-à-dire dégagée des horreurs de la matière et dépouillée des terreurs de l'imagination. Chassons d'abord tout ce qui la précède et qui n'est pas à elle. Nous lui imputons ainsi les tortures de la dernière maladie: et ce n'est pas juste. Les maladies n'ont rien de commun avec ce qui les termine. Elles appartiennent à la vie et non point à la mort. Nous oublions facilement les plus cruelles souffrances qui nous rendent à la santé, et le premier soleil de la convalescence efface les plus insupportables souvenirs de la chambre d'amertume. Mais que vienne la mort, à l'instant on l'accable de tout le mal fait avant elle. Pas une larme qui ne soit retrouvée et qu'on ne lui reproche, pas un cri de douleur qui ne devienne un cri d'accusation. Elle porte seule le poids des erreurs de la nature ou de l'ignorance de la science qui ont inutilement prolongé des supplices au nom desquels on la maudit parce qu'elle y met un terme.
V
En effet, si les maladies appartiennent à la nature ou à la vie, l'agonie, qui semble propre à la mort, est tout entière aux mains des hommes. Or, ce que nous redoutons le plus, c'est l'abominable lutte de la fin, et surtout la suprême, la terrible seconde de rupture que nous verrons peut-être s'avancer durant de longues heures impuissantes, et qui tout d'un coup nous précipitera, nus, désarmés, abandonnés de tous et dépouillés de tout, dans un inconnu qui est le lieu des seules épouvantes invincibles qu'ait jamais éprouvées l'âme humaine.
Il y a double injustice à imputer à la mort les supplices de cette seconde. Nous verrons plus loin de quelle façon un homme d'aujourd'hui, s'il veut rester fidèle à ses pensées, doit se représenter l'inconnu où elle nous jette. Occupons-nous ici du dernier combat. A mesure que progresse la science, se prolonge l'agonie qui est le moment le plus affreux, et, tout au moins pour ceux qui y assistent (car souvent la sensibilité de celui qui est «aux abois de la mort», selon l'expression de Bossuet, déjà très émoussée, ne perçoit plus que la rumeur lointaine des souffrances qu'elle paraît endurer), le sommet le plus aigu de la douleur et de l'horreur humaines. Tous les médecins estiment que le premier de leurs devoirs est de mener aussi loin que possible les convulsions les plus atroces de l'agonie la plus désespérée. Qui donc, au chevet d'un mourant, n'a voulu vingt fois et n'a jamais osé se jeter à leurs pieds pour leur demander grâce? Ils sont pleins d'une telle certitude, et le devoir auquel ils obéissent, laisse si peu de place au moindre doute, que la pitié et la raison, aveuglées par les larmes, répriment leurs révoltes et reculent devant une loi que tous reconnaissent et vénèrent comme la plus haute loi de la conscience humaine.
VI
Un jour ce préjugé nous paraîtra barbare. Ses racines plongent aux craintes inavouées qu'ont laissées dans le coeur des religions mortes depuis longtemps dans la raison des hommes. C'est pourquoi les médecins agissent comme s'ils étaient convaincus qu'il n'est point de torture connue qui ne soit préférable à celles qui nous attendent dans l'inconnu. Ils semblent persuadés que toute minute gagnée parmi les souffrances les plus intolérables est dérobée à des souffrances incomparablement plus redoutables que réservent aux hommes les mystères d'outre-tombe; et de deux maux, pour éviter celui qu'ils savent imaginaire, choisissent le seul réel. Au surplus, s'ils retardent ainsi la fin d'un supplice, laquelle est, comme le dit le bon Sénèque, ce que ce supplice a de meilleur, ils ne font que céder à l'erreur unanime qui renforce chaque jour le cercle où elle s'enferme; la prolongation de l'agonie accroissant l'horreur de la mort, et l'horreur de la mort exigeant la prolongation de l'agonie.
VII
De leur côté, ils disent ou pourraient dire qu'en l'état présent de la science, deux ou trois cas exceptés, il n'y a jamais certitude de mort. Ne pas soutenir la vie jusqu'aux dernières limites, fût-ce au prix de tourments insoutenables, c'est peut-être tuer. Sans doute n'y a-t-il pas une chance sur cent mille que le malade réchappe. Il n'importe, si cette chance existe, qui ne donnera dans la plupart des cas que quelques jours, ou tout au plus quelques mois d'une vie qui ne sera plus la vraie vie, mais bien plutôt, comme disait le latin, «une mort étendue», ces cent mille tourments inutiles n'auront pas été vains. Une seule heure dérobée à la mort vaut toute une existence de tortures. Ici sont en présence deux valeurs qui ne se peuvent comparer; et, si l'on entend les peser dans la même balance, il faut entasser sur le plateau qu'on voit tout ce qui nous reste, c'est-à-dire toutes les douleurs imaginables, car à l'heure décisive c'est le seul poids qui compte et qui soit assez lourd pour faire remonter de quelques lignes l'autre plateau qui plonge dans ce qu'on ne voit pas et que charge l'épaisse ténèbre d'un autre monde.
VIII
Accrue de tant d'horreurs étrangères, l'horreur de la mort devient telle que, sans raisonner, nous leur donnons raison. Il est pourtant un point sur lequel ils commencent de céder et se mettre d'accord. Ils consentent peu à peu, lorsqu'il ne reste plus d'espoir, sinon à endormir, du moins à assoupir les suprêmes angoisses. Naguères, aucun d'eux ne l'eût osé faire; et encore aujourd'hui, beaucoup hésitent, comptent en avares et goutte à goutte la clémence et la paix qu'ils détiennent et devraient prodiguer, appréhendant d'affaiblir les dernières résistances, c'est-à-dire les plus inutiles et les plus pénibles sursauts de la vie qui ne veut pas céder la place au repos qui s'avance.
Il ne m'appartient pas de décider si leur pitié pourrait être plus audacieuse. Il suffit de constater une fois de plus que tout cela ne regarde pas la mort. Cela se passe en avant et au-dessous d'elle. Ce n'est pas l'arrivée de la mort, c'est le départ de la vie qui est épouvantable. Ce n'est pas sur la mort, mais sur la vie que nous devons agir. Ce n'est pas la mort qui attaque la vie; c'est la vie qui résiste injurieusement à la mort. Les maux, de toutes parts, accourent à son approche, mais non à son appel; et s'ils se ramassent autour d'elle, ils ne venaient pas avec elle. Accusez-vous le sommeil de la fatigue qui vous accable si vous ne lui cédez point? Toutes ces luttes, ces attentes, ces alternatives, ces malédictions tragiques se trouvent encore sur le versant où nous nous accrochons et non point de l'autre côté. Elles sont d'ailleurs accidentelles et provisoires et n'émanent que de notre ignorance. Tout ce que nous savons ne nous sert qu'à mourir plus douloureusement que les animaux qui ne savent rien. Un jour viendra où la science se retournera contre son erreur et n'hésitera plus à accourcir nos disgrâces. Un jour viendra où elle osera et agira à coup sûr; où la vie assagie s'en ira silencieusement à son heure, sachant son terme atteint, comme elle se retire silencieusement chaque soir, sachant sa tâche faite. Il n'y aura, quand le médecin et le malade auront appris ce qu'ils doivent apprendre, aucune raison physique ou métaphysique pour que la venue de la mort ne soit pas aussi bienfaisante que celle du sommeil. Peut-être même, n'y ayant plus rien à ménager, sera-t-il possible de l'entourer d'ivresses plus profondes et de songes plus beaux. En tout cas, et dès aujourd'hui, disculpée de ce qui la précède, il sera plus facile de l'envisager sans crainte et d'éclaircir ce qui la suit.
IX
Telle que nous nous la représentons d'habitude, deux effrois se dressent derrière elle: le premier sans visage et sans forme, qui envahit tout l'espace de notre esprit; l'autre plus précis, plus réduit, mais presque aussi puissant, qui frappe tous nos sens. Occupons-nous d'abord de celui-ci.
De même que nous imputons à la mort tous les maux qui la précèdent, nous joignons à l'effroi qu'elle inspire tout ce qui se passe derrière elle, lui faisant au départ même injustice qu'à l'arrivée. Est-ce elle qui creuse nos tombeaux et nous ordonne d'y garder ce qui est fait pour disparaître? Si nous ne pouvons songer sans horreur à ce qu'y devient l'être aimé, est-ce elle ou nous qui l'y avons mis? Parce qu'elle emporte l'esprit en un lieu que nous ignorons, lui reprocherons-nous ce que nous faisons de la dépouille qu'elle nous abandonne? Elle descend parmi nous pour déplacer une vie ou en changer la forme; jugeons-la sur ce qu'elle fait et non point sur ce que nous faisons avant qu'elle ne vienne ou lorsqu'elle n'est plus là. Et déjà elle est loin quand commence l'effrayant travail que nous nous efforçons de faire durer le plus longtemps possible, persuadés, dirait-on, qu'il est notre seule assurance contre l'oubli. Je sais bien que d'un autre point de vue que l'humain ce travail est fort innocent; et que, regardée d'assez haut, la chair qui se décompose n'est pas plus répugnante qu'une fleur qui se fane ou une pierre qui s'effrite. Mais enfin, il abuse nos sens, étonne notre mémoire, abat notre courage; alors qu'il serait si facile d'éviter la malfaisante épreuve. Purifié par le feu, le souvenir vit dans l'azur comme une belle idée; et la mort n'est plus qu'une naissance immortelle dans un berceau de flammes. C'est ce qu'ont bien compris les peuples les plus sages et les plus heureux de l'histoire. Ce qui se passe dans nos tombes empoisonne nos pensées en même temps que nos corps. La figure de la mort, dans l'imagination des hommes, dépend avant tout de la forme de la sépulture; et les rites funéraires ne règlent pas seulement le sort de ceux qui partent, mais encore le bonheur de ceux qui demeurent, car ils dressent tout au fond de la vie la grande image sur laquelle viennent s'apaiser ou se désespérer leurs yeux.
X
Il n'est donc qu'un seul effroi propre à la mort: celui de l'inconnu où elle nous précipite. En l'affrontant, ne nous attardons pas à écarter de notre esprit tout ce qu'y ont laissé les religions positives. Rappelons-nous seulement que ce n'est pas à nous de prouver qu'elles ne sont point prouvées; mais à elles d'établir qu'elles sont vraies. Or il n'en est pas une qui nous apporte une preuve devant laquelle puisse s'incliner une intelligence de bonne foi. Encore ne suffirait-il pas qu'elle se pût incliner; il faudrait, pour que l'homme pût légitimement croire et borner ainsi sa recherche infinie, que la preuve fût irrésistible. Le Dieu que nous offre la meilleure et la plus puissante d'entre elles, nous a donné notre raison pour nous en servir dans sa loyauté et sa plénitude; c'est-à-dire pour tâcher d'atteindre, avant tout, en toutes choses, ce qui lui paraît être la vérité. Peut-il exiger que nous acceptions malgré elle une croyance dont les plus sages et les plus ardents défenseurs ne nient pas, du point de vue humain, l'incertitude? Il ne nous propose qu'une histoire des plus douteuses, qui, même scientifiquement établie, ne serait qu'une belle leçon de morale et qu'étayent des prophéties et des miracles non moins incertains. Faut-il rappeler ici que Pascal, pour défendre cette croyance déjà chancelante alors qu'elle semblait à son apogée, a vainement tenté une démonstration dont l'aspect suffirait à détruire les derniers restes de foi dans une âme hésitante? Si une seule des preuves habituelles que nous offrent les théologiens et qu'il connaissait mieux que nul autre, en ayant fait l'étude exclusive des dernières années de sa vie, si une seule de ces preuves avait pu résister à l'examen, son génie, l'un des trois ou quatre génies les plus profonds et les plus lucides qu'ait possédés l'humanité, lui eût donné une force sans doute irrésistible. Mais il ne s'attarde pas à ces arguments dont il sent trop la faiblesse; il les écarte avec dédain, il tire gloire et une sorte de joie de leur inanité: «Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison? Ils déclarent en l'exposant au monde que c'est une sottise, _stultitiam_; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole; c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.» Son argument unique, le seul auquel il se raccroche et consacre toutes les puissances de son génie, c'est la condition même de l'homme dans l'univers, mélange inconcevable de grandeur et de misère, qui ne peut s'expliquer que par le mystère de la chute originelle; «car l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme». Il est donc réduit à établir la véracité des Écritures par un argument tiré de ces Écritures mêmes qui sont en question; et, ce qui est plus grave, à expliquer un large et grand mystère incontestable, par un mystère étroit, petit et barbare, qui ne repose que sur la légende qu'il s'agit de prouver. Et, soit dit en passant, c'est chose très funeste que de remplacer un mystère par un mystère moindre. Dans la hiérarchie de l'inconnu, l'humanité monte toujours du plus petit au plus grand. Au contraire, descendre du plus grand au plus petit, c'est retourner à la sauvagerie primitive où l'on va jusqu'à remplacer l'infini par un fétiche ou une amulette. La grandeur de l'homme se mesure à celle des mystères qu'il cultive ou devant lesquels il s'arrête.
Pour revenir à Pascal, il sent donc que tout croûle, et, dans la déroute de la raison humaine, il nous propose enfin le monstrueux pari qui est l'aveu suprême de la faillite et du désespoir de sa foi. Dieu, dit-il, c'est-à-dire son Dieu et la religion chrétienne avec tous ses préceptes et toutes ses conséquences, Dieu existe ou n'existe pas. Nous ne pouvons, par arguments humains, prouver qu'il existe ou qu'il n'existe pas. «S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est ni s'il est.» Il est ou n'est pas. «Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux.» Le juste serait de ne point parier.--«Oui, mais il faut parier: cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué.» Ne pas parier que Dieu existe, c'est parier qu'il n'existe pas, de quoi il vous punira éternellement. Que risquez-vous donc à parier, à tout hasard, qu'il existe? S'il n'est pas, vous perdez quelques pauvres plaisirs, quelques misérables aises de cette vie, puisque vos petits sacrifices ne seront pas récompensés; s'il existe, vous gagnez une éternité de bonheurs indicibles.--«Il est vrai, mais malgré tout, je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire».--Qu'à cela ne tienne, suivez la manière par où ont commencé ceux qui croient et qui d'abord ne croyaient pas non plus: «C'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement, même cela vous fera croire et vous abêtira.--Mais c'est ce que je crains.--Et pourquoi? qu'avez-vous à perdre?»
Près de trois siècles d'apologétique n'ont pas ajouté un argument valable à cette page terrible et désespérée de Pascal. C'est donc là tout ce qu'a trouvé l'intelligence humaine pour nous forcer de croire. Si le Dieu qui exige notre foi ne veut pas que nous nous décidions d'après notre raison, d'après quoi donc faut-il que se fasse notre choix? D'après l'usage? d'après les hasards de la race ou de la naissance; d'après on ne sait quelle pile ou face esthétique ou sentimentale? Ou bien a-t-il mis en nous une autre faculté plus haute et plus sûre devant laquelle doive céder l'entendement? Où se trouve-t-elle? Quel est son nom? Si ce Dieu nous punit pour n'avoir pas aveuglément suivi une foi qui ne s'impose pas irrésistiblement à l'intelligence qu'il nous a donnée, s'il nous châtie pour n'avoir pas fait devant la grande énigme qu'il nous impose un choix que réprouve ce qu'il a mis en nous de meilleur et de plus semblable à lui-même, nous n'avons plus rien à répondre; nous sommes les dupes d'un jeu cruel et incompréhensible, nous sommes les victimes d'un effroyable piège et d'une immense injustice; et quels que soient les supplices dont celle-ci nous accable, ils seront moins intolérables que l'éternelle présence de celui qui en est l'auteur.
CHAPITRE II
L'ANÉANTISSEMENT
I