La monadologie (1909) avec étude et notes de Clodius Piat
Chapter 9
9. Il faut même que chaque Monade soit différente de chaque autre. Car il n'y a jamais dans la nature, deux Êtres, qui soient parfaitement l'un comme l'autre, et où il ne soit possible de trouver une différence interne, ou fondée sur une dénomination intrinsèque[331].
[Note 331: C'est encore ce qu'exige le principe des _indiscernables_. Il ne suffit pas, d'après ce principe, qu'il y ait entre les monades une _différenciation spécifique_; il faut aussi qu'il y ait entre elles une _différenciation individuelle_; et Leibniz développe cette pensée au livre second des _Nouveaux Essais_, ch. I, p. 222b, 2: «Il n'y a point de corps, dit-il, dont les parties soient en repos, et il n'y a point de substance qui n'ait de quoi se distinguer de toute autre. Les âmes humaines diffèrent non seulement des autres âmes, mais encore entr'elles, quoique la différence ne soit point de la nature de celles, qu'on appelle spécifiques. Et selon les démonstrations, que je crois avoir, toute chose substantielle, soit âme ou corps, a son rapport à chacune des autres, qui lui est _propre_; et l'une doit toujours différer de l'autre par des dénominations _intrinsèques_.»]
10. Je prends aussi pour accordé, que tout être créé est sujet au changement, et par conséquent la Monade créée aussi, et même que ce changement est continuel dans chacune[332].
[Note 332: _Théod._, § 396, p.618a: «Et je conçois les qualités ou les forces dérivatives, ou ce qu'on appelle formes accidentelles, comme des modifications de l'Entéléchie primitive; de même que les figures sont des modifications de la matière. C'est pourquoi ces modifications _sont dans un changement perpétuel_, pendant que la _substance simple demeure_.»--_Comment. de anima brutorum_, p. 464a, VIII.]
11. Il s'ensuit de ce que nous venons de dire, que les changemens naturels des Monades viennent d'un _principe interne_, puisqu'une cause externe ne saurait influer dans son intérieur[333].
[Note 333: _Théod._, § 400, p. 619: «De dire que l'âme ne produit point ses pensées, ses sensations, ses sentiments de douleur et de plaisir, c'est de quoi je ne vois aucune raison. Chez moi, toute substance simple (c'est-à-dire, toute substance véritable) doit être la véritable cause immédiate de toutes ses actions et passions internes; et à parler dans la rigueur métaphysique, elle n'en a point d'autres que celles qu'elle produit.» La nature des monades consiste donc dans «la force». Elles sont «effort» (conatus); ou, plus justement encore, elles ont pour fond «la spontanéité» _(Syst. nouv. de la nature_, p. 125a, 3 et 127, 14; _De Vera Methodo.._, 111b; _Théod._, p. 590b, 291).
«Late anima idem erit quod vita seu principium vitale, nempe principium actionis internæ in re simplici seu monade existens, cui actio externa respondet» (_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III).)]
12. Mais il faut aussi, qu'outre le principe du changement il y ait un _détail de ce qui change_, qui fasse pour ainsi dire la spécification et la variété des substances simples.
13. Ce détail doit envelopper une multitude dans l'unité ou dans le simple. Car tout changement naturel se faisant par degrés, quelque chose change et quelque chose reste; et par conséquent il faut que dans la substance simple il y ait une pluralité d'affections et de rapports quoiqu'il n'y en ait point de parties.
14. L'état passager qui enveloppe et représente une multitude dans l'unité ou dans la substance simple n'est autre chose que ce qu'on appelle la _Perception_[334].
[Note 334: _Lettre III au P. des Bosses_, datée du 11 juillet 1706, p. 438a: «Cum perceptio nihil aliud sit, quam multorum in uno expressio, necesse est onmes Entelechias seu Monades perceptione præditas esse.»--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III: «Isque corresponsus interni et externi seu repræsentatio externi in interno, compositi in simplice, multitudinis in unitate, revera perceptionem constituit» dans le _moi humain_; l'autre se déduit du principe de _continuité_, qui veut que tout soit _un_ dans une variété infinie. A ces deux raisons, on peut en ajouter une troisième qui se tire du _rapport de la monade au monde extérieur_: La monade, étant close et intangible, ne peut avoir de relations avec l'univers qu'autant qu'elle en contient la _représentation_; mais toute représentation suppose la perception _(Syst. nouv. de la nature_, p. 127, 14).]
On a donné plus haut (p. 7-8) deux raisons de la thèse formulée ici par Leibniz: l'une se fonde sur _une certaine analogie_ que présentent la réduction du multiple à l'un, telle qu'elle a lieu dans la monade, et la même opération, telle qu'elle se fait qu'on doit distinguer de l'aperception ou de la conscience, comme il paraîtra dans la suite[335]. Et c'est en quoi les Cartésiens ont fort manqué, ayant compté pour rien les perceptions dont on ne s'aperçoit pas. C'est aussi ce qui les a fait croire, que les seuls Esprits étaient des Monades, et qu'il n'y avait point d'Ames des Bêtes ou d'autres Entéléchies[336], et qu'ils ont confondu avec le vulgaire un long étourdissement avec une mort à la rigueur[337], ce qui les a fait encore donner dans le préjugé scolastique des âmes entièrement séparées[338], et a même confirmé les esprits mal tournés dans l'opinion de la mortalité des âmes[339].
[Note 335: V. _sup._, p. 28-30, les considérations sur lesquelles Leibniz fonde l'existence des _perceptions_ qui ne sont point _aperçues_.]
[Note 336: Leibniz distingue «la _perception_ qui est l'état intérieur de la monade représentant les choses externes, et l'_aperception_ qui est la _conscience_, ou la connaissance réflexive de cet état intérieur» _(Principes de la nature et de la grâce_, p. 715a, 4). Et cette distinction lui permet d'établir une _différence spécifique_ entre l'homme et l'animal (_Ibid.; Epist. ad Wagnerum_ p. 464b, XIII; _Comment. de anima brutorum_, p. 466a, III; _N. Essais_, p.251b, 5). Descartes, au contraire, admettant que toute âme est par essence pensée de la pensée, était dans l'obligation ou de faire des animaux de simples machines, ou de les égaler psychologiquement à l'homme.]
[Note 337: Il n'y a jamais de mort réelle, pour Leibniz. Toute monade, quelles que soient les métamorphoses de son organisme, conserve toujours au moins quelques _perceptions inaperçues_, vu que son «action essentielle» est la pensée. «Aussi n'y a-t-il personne qui puisse bien marquer le véritable temps de la mort, laquelle peut passer longtemps pour une simple suspension des actions notables, et dans le fond n'est jamais autre chose dans les simples animaux» (_Syst. nouv. de la nature_, p. 125b, 7).--V. aussi: (_Comment. de anima brutorum_, p. 464b, XI; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, IV).]
[Note 338: Par le fait même que les cartésiens ne voyaient, dans la nature, que des _esprits_ et des _machines_, ils ont dû admettre qu'après la mort les âmes humaines sont «entièrement séparées». C'est aussi sous la même forme qu'ils ont dû s'imaginer les anges.]
[Note 339: _N. Essais_, p. 269b, 73: «Ceux qui ont voulu soutenir une entière séparation et des manières de penser dans l'âme séparée, inexplicables par tout ce que nous connaissons, et éloignées non seulement de nos présentes expériences, mais, ce qui est bien plus, de l'ordre général des choses, ont donné trop de prise aux prétendus esprits forts et ont rendu suspectes à bien des gens les plus belles et les plus grandes vérités, s'étant même privés par là de quelques bons moyens de les prouver, que cet ordre nous fournit.»]
15. L'action du principe interne, qui fait le changement ou le passage d'une perception à une autre, peut être appelé _appétition_[340]; il est vrai, que l'appétit ne saurait toujours parvenir entièrement à toute la perception, où il tend, mais il en obtient toujours quelque chose, et parvient à des perceptions nouvelles[341].
[Note 340: Tous les griefs que Leibniz élève, dans cette proposition, contre le cartésianisme, sont formulés et à peu près dans les mêmes termes, au numéro 4 des _Principes de la nature et de la grâce_, p. 715a.]
[Note 341: La monade «porte avec elle non seulement une simple faculté active, mais aussi ce qu'on peut appeler _force, effort, conatus_, dont l'action même doit suivre, si rien ne l'empêche» (_Théod._, p. 526b, 87); elle enveloppe «une tendance». De plus, cette tendance enveloppe à son tour la perception; elle est donc une véritable appétition; et c'est là le ressort interne, tant cherché, qui meut tout. Il a fallu, pour le trouver, que Leibniz passât d'abord du mécanisme au dynamisme, puis du dynamisme lui-même au psychologisme. C'est la philosophie des _fins_, et non celle des _causes_, qui fournit la solution du problème.]
[Note 341: V. _sup._, p. 30-31, la loi de développement des monades.]
16. Nous expérimentons en nous-mêmes une multitude dans la substance simple, lorsque nous trouvons que la moindre pensée dont nous nous appercevons, enveloppe une variété dans l'objet. Ainsi tous ceux, qui reconnaissent que l'âme est une substance simple, doivent reconnaître cette multitude dans la Monade; et Monsieur Bayle ne devait point y trouver de la difficulté, comme il a fait dans son Dictionnaire, article _Rorarius_[342].
[Note 342: Leibniz répond ici à l'objection de Bayle, insérée dans l'article _Rorarius_, et d'après laquelle il ne peut y avoir de cause de changement dans la monade. Voici les paroles de Bayle: «Comme il (Leibniz) suppose avec beaucoup de raison que toutes les âmes sont simples et indivisibles, on ne saurait comprendre qu'elles puissent être comparées à une pendule; c'est-à-dire que, par leur constitution originale, elles puissent diversifier leurs opérations, en se servant de l'activité spontanée qu'elles recevraient de leur Créateur. On conçoit fort bien qu'un être simple agira toujours uniformément, si aucune cause étrangère ne le détourne. S'il était composé de plusieurs pièces comme une machine, il agirait diversement, parce que l'activité particulière de chaque pièce pourrait changer à tout moment le cours de celle des autres; mais dans une substance unique, où trouverez-vous la cause du changement d'opération?»]
17. On est obligé d'ailleurs de confesser, que la _Perception_ et ce, qui en dépend, est _inexplicable par des raisons mécaniques_, c'est-à-dire par les figures et par les mouvements[343]. Et feignant, qu'il y ait une machine, dont la structure fasse penser, sentir, avoir perception; on pourra la concevoir aggrandie en conservant les mêmes proportions, en sorte qu'on y puisse entrer comme dans un moulin. Et cela posé on ne trouvera en la visitant au dedans que des pièces qui poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une perception. Ainsi c'est dans la substance simple et non dans le composé, ou dans la machine, qu'il la faut chercher. Aussi n'y a-t-il que cela qu'on puisse trouver dans la substance simple, c'est-à-dire les perceptions et leurs changemens. C'est en cela seul aussi que peuvent consister toutes les _Actions internes_ des substances simples[344].
[Note 343: Il y a là un _confirmatur_ de la simplicité de la monade. Aux raisons _métaphysiques_ qui la prouvent s'ajoute une raison d'ordre _psychologique_. Si la monade est _perception_, il faut bien qu'elle soit indivisible, comme notre âme elle-même.]
[Note 344: _Préf._ *** 2, b, p. 474a.]
18. On pourrait donner le nom d'Entéléchies à toutes les substances simples ou Monades créées[345], car elles ont en elles une certaine perfection ({~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER SIGMA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}), il y a une suffisance ({~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER UPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}) qui les rend sources de leurs actions internes et pour ainsi dire des Automates incorporels[346].
[Note 345: _Théod._, § 87, p. 526b;--_Syst. nouv. de la nature_, p. 125a, 3;--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, II;--_Comment. de anima brutorum_, p. 463, V;--_Principes de la nature et de la grâce_, p. 714a.]
[Note 346: _Lettre IV au P. des Bosses_, datée du 1er septembre 1706, p. 438b, ad 21: «Bruta puto perfecta esse automata».--_N. Essais_, p. 205a: «Je vois maintenant... comment les animaux sont des automates suivant Descartes et comment ils ont pourtant des âmes et du sentiment suivant l'opinion du genre humain.»--_Correspondance de Leibniz et d'Arnauld_, p. 578: «Comme la notion individuelle de chaque personne enferme une fois pour toutes ce qui lui arrivera à jamais, on y voit les preuves _a priori_ ou raisons de la vérité de chaque événement, ou pourquoi l'un est arrivé plutôt que l'autre.»--_Théod._, p. 620a, 403.]
19. [347]Si nous voulons appeler Ame tout ce qui a _perceptions_ et _appétits_ dans le sens général que je viens d'expliquer, toutes les substances simples ou Monades créées pourraient être appelées Ames; mais, comme le sentiment est quelque chose de plus qu'une simple perception, je consens, que le nom général de Monades et d'Entéléchies suffise aux substances simples, qui n'auront que cela; et qu'on appelle _Ames_ seulement celles dont la perception est plus distincte et accompagnée de mémoire[348].
[Note 347: Leibniz, après avoir déterminé la _nature_ des monades, passe à l'examen de leurs _degrés de perfection_.]
[Note 348: Dans la variété infinie des monades, se distinguent _trois degrés notables de perfection_, qui ne sont autre chose que _trois degrés notables de la connaissance_. Il y a d'abord des monades qui n'ont que la _perception pure et simple_, c'est-à-dire un mode de pensée tellement «bandé» à son objet qu'il ne se replie jamais sur lui-même, et tellement infime qu'il n'en reste aucune trace perceptible. Et ce sont ces monades que l'on ne peut appeler _âmes_ que _lato sensu_, auxquelles il convient de laisser le nom d'_enléléchies_.]
20. Car nous expérimentons en nous-mêmes un état, où nous ne nous souvenons de rien et n'avons aucune perception distinguée, comme lorsque nous tombons en défaillance ou quand nous sommes accablés d'un profond sommeil sans aucun songe. Dans cet état l'âme ne diffère point sensiblement d'une simple Monade[349], mais, comme cet état n'est point durable, et qu'elle s'en tire, elle est quelque chose de plus[350].
[Note 349: L'état de ces monades inférieures est semblable à celui où nous tombons accidentellement, lorsque «nous dormons sans songe» ou que nous sommes évanouis (_Comment. de anima brutorum_ p. 464b, X; _N. Essais_, p. 224a, 11; _Principes de la nature et de la grâce_, p. 715a). C'est une sorte de «stupeur»: «aggregatum confusum multarum perceptionum parvarum nihil eminentis habentium, quod attentionem excitet, stuporem inducit» (_Comment. de anima brutorum_, p. 464b, X).]
[Note 350: _Théod._, § 64, p.497a.]
21. Et il ne s'ensuit point, qu'alors la substance simple soit sans aucune perception. Cela ne se peut pas même par les raisons susdites; car elle ne saurait périr, elle ne saurait aussi subsister sans quelque affection, qui n'est autre chose, que sa perception: mais quand il y a une grande multitude de petites perceptions, où il n'y a rien de distingué, on est étourdi; comme quand on tourne continuellement d'un même sens plusieurs fois de suite, où il vient un vertige qui peut nous faire évanouir et qui ne nous laisse rien distinguer. Et la mort peut donner cet état pour un tems aux animaux.
22. Et comme tout présent état d'une substance simple est naturellement une suite de son état précédent[351], tellement, que le présent y est gros d'avenir.
[Note 351: _Théod._, § 360, p. 608b: «C'est une des règles de mon système de l'harmonie générale, que le présent est gros de l'avenir, et que celui qui voit tout, voit dans ce qui est ce qui sera.»]
23. Donc puisque réveillé de l'étourdissement, on _s'apperçoit_ de ses perceptions, il faut bien, qu'on en ait eu immédiatement auparavant, quoiqu'on ne s'en soit point apperçu[352]; car une perception ne saurait venir naturellement, que d'une autre perception, comme un mouvement ne peut venir naturellement que d'un mouvement[353].
[Note 352: Lorsque nous commençons à revenir soit «d'un sommeil sans songe», soit d'un évanouissement, nous avons nécessairement une première pensée dont nous nous apercevons. C'est donc qu'auparavant nous en avions d'autres que nous n'apercevions pas, car une pensée ne peut avoir pour antécédent qu'une autre pensée: «Tout se fait dans l'âme, comme s'il n'y avait pas de corps; de même que... tout se fait dans le corps, comme s'il n'y avait point d'âme» _(Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 185b).]
[Note 353: _Théod._, § 401-403, p. 619-620: «Toute perception présente tend à une perception nouvelle, comme tout mouvement qu'elle représente tend à un autre mouvement.»
Ainsi, le propre des entéléchies ou simples monades est de vivre dans une sorte d'étourdissement dont elles ne se tirent jamais, leur matière première y faisant obstacle.]
24. L'on voit par là, que si nous n'avions rien de distingué et pour ainsi dire de relevé, et d'un plus haut goût dans nos perceptions, nous serions toujours dans l'étourdissement. Et c'est l'état des Monades toutes nues.
25. Aussi[354] voyons-nous que la nature a donné des perceptions relevées aux animaux par les soins qu'elle a pris de leur fournir des organes, qui ramassent plusieurs rayons de lumière ou plusieurs ondulations de l'air pour les faire avoir plus d'efficace par leur union. Il y a quelque chose d'approchant dans l'odeur, dans le goût et dans l'attouchement et peut-être dans quantité d'autres sens, qui nous sont inconnus[355]. Et j'expliquerai tantôt, comment ce qui se passe dans l'âme représente ce qui se fait dans les organes.
[Note 354: Au-dessus des entéléchies, il y a des monades dont la perception s'accompagne de mémoire sans aller jusqu'à la réflexion: ces monades peuvent s'appeler des âmes, et les êtres qui les possèdent sont des animaux.]
[Note 355: _Comment. de anima brutorum_, p. 464b, X: «Oriuntur perceptiones magis distincte, quando etiam corpus fit perfectius et magis ordinatum.»--_Théod._, p. 540a, 124: «Ces corps organiques», où les âmes sont enveloppées, «ne diffèrent pas moins en perfection que les esprits à qui ils appartiennent».--_Principes de la nature et de la grâce_, p. 715a, 4: «Mais quand la Monade a des organes si ajustés, que par leur moyen il y a du relief et du distingué dans les impressions qu'ils reçoivent, et par conséquent dans les perceptions qui les représentent (comme, par exemple, lorsque par le moyen de la figure des humeurs des yeux, les rayons de la lumière sont concentrés et agissent avec plus de force), cela peut aller jusqu'au sentiment, c'est-à-dire, jusqu'à une perception accompagnée de mémoire.» Leibniz admet qu'il existe une sorte de parallélisme entre le développement _organique_ et le développement _mental_; et c'est dans le premier, d'après lui, que le second trouve sa condition.]
26. La mémoire fournit une espèce de _consécution_ aux âmes, qui imite la raison, mais qui en doit être distinguée. C'est que nous voyons que les animaux ayant la perception de quelque chose qui les frappe et dont ils ont eu perception semblable auparavant, s'attendent par la représentation de leur mémoire à ce qui y a été joint dans cette perception précédente et sont portés à des sentiments semblables à ceux qu'ils avaient pris alors. Par exemple: quand on montre le bâton aux chiens, ils se souviennent de la douleur qu'il leur a causée et crient et fuient[356].
[Note 356: _Prélim._, § 65, p. 497a: «Les bêtes ont des _consécutions_ de perception qui imitent le raisonnement, et qui se trouvent aussi dans le sens interne des hommes, lorsqu'ils n'agissent qu'en empiriques.»--_N. Essais_, p. 195b: «Les consécutions des bêtes sont purement comme celles des simples empiriques, qui prétendent, que ce, qui est arrivé quelquefois arrivera encore dans un cas, où ce, qui les frappe, est pareil, sans être pour cela capables de juger, si les mêmes raisons subsistent. C'est par là qu'il est si aisé aux hommes d'attraper les bêtes, et qu'il est si facile aux simples empiriques de faire des fautes.»--_Ibid._, 237b, 11;--_Ibid._, p. 251b, 5;--_Principes de la nature et de la grâce_, p. 715b.]
27. Et l'imagination forte, qui les frappe et émeut, vient ou de la grandeur ou de la multitude des perceptions précédentes. Car souvent une impression forte fait tout d'un coup l'effet d'une longue _habitude_, ou de beaucoup de perceptions médiocres réitérées[357].
[Note 357: V., sur ce point, _sup._, p. 74-75.]
28. [358]Les hommes agissent comme les bêtes en tant que les consécutions de leurs perceptions ne se font que par le principe de la mémoire; ressemblant aux Médecins empiriques, qui ont une simple practique sans théorie; et nous ne sommes qu'empiriques dans les trois quarts de nos actions. Par exemple, quand on s'attend qu'il y aura jour demain, on agit en empirique par ce que cela s'est toujours fait ainsi jusqu'ici. Il n'y a que l'Astronome qui le juge par raison.
[Note 358: Au-dessus de l'âme des bêtes, il y a l'âme humaine: c'est là le troisième degré. Or le trait différentiel de l'âme humaine est «l'apperception», c'est-à-dire la «conscience», ou «réflexion», laquelle enveloppe de quelque manière la connaissance des vérités nécessaires ou «raison». Cette âme a incomparablement plus de perfection que les autres formes «enfoncées dans la matière»: elle est «comme un petit Dieu»; et on peut l'appeler du nom d'_Esprit_ (_Principes de la nature et de la grâce_, p. 719a, 4; _Syst. nouv. de la nature_, p. 125a, 5).]
29. Mais la connaissance des vérités nécessaires et éternelles est ce qui nous distingue des simples animaux et nous fait avoir la _Raison_ et les sciences, en nous élevant à la connaissance de nous-mêmes et de Dieu[359]. Et c'est ce qu'on appelle en nous Ame raisonnable ou _Esprit_.
[Note 359: _N. Essais_, p. 193;--_Ibid._, p 251b, 5;--_Comment. de anima brutorum_, p. 464b, XIII et XIV;--_Epist. ad Wagnerum_, p. 466a, III: «Quemadmodum mens est species animæ nobilior, ubi sensioni accedit ratio seu consequutio ex universalitate veritatum.»--_Ibid._, p. 466b, V;--_Principes de la nature et de la grâce_, p. 715b, V: «Mais le raisonnement véritable dépend des vérités nécessaires ou éternelles; comme sont celles de la logique, des nombres, de la géométrie, qui font la connexion indubitable des idées, et les conséquences immanquables. Les animaux où ces conséquences ne se remarquent point, sont appelés bêtes; mais ceux qui connaissent ces vérités nécessaires, sont proprement ceux qu'on appelle _animaux raisonnables_, et leurs âmes sont appelées _esprits_.»]