La monadologie (1909) avec étude et notes de Clodius Piat
Chapter 4
B) Rapports des représentations.--Toutes nos représentations, de quelque faculté qu'elles relèvent, sont susceptibles de _s'associer_ les unes aux autres, c'est-à-dire de former des synthèses plus ou moins complexes et plus ou moins solides, où la raison n'entre pour rien et qui peuvent même aller à rencontre de ses lois. «Les ténèbres réveillent l'idée des spectres aux enfants, à cause des contes qu'on leur en a faits. On ne pense pas à un homme qu'on hait, sans penser au mal qu'il nous a fait ou peut faire[136].» «Quand on suit un certain air, on le trouve dès qu'on a commencé[137].» Et l'on observe la «même liaison» «dans les habitudes intellectuelles[138]». «On lie la matière avec l'être comme s'il n'y avait rien d'immatériel. On attache à son opinion le parti de secte dans la philosophie, dans la religion et dans l'État[139]. «L'entendement peut avoir ses _rites_, comme la sensibilité, lorsqu'on cesse de «s'attacher sérieusement à la recherche de la vérité», ou d'y «procéder avec méthode[140]».
[Note 136: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 295b 10-11.]
[Note 137: _Ibid._, p. 295a, 6.]
[Note 138: _Ibid._, p. 295b, 17.]
[Note 139: _Ibid._, p. 295b, 18.]
[Note 140: _Ibid._, p. 296b.]
Ces associations suivent un certain nombre de lois qu'on peut dégager des formes indéfiniment variées qu'elles revêtent.
1° Souvent elles proviennent de _la fréquence de plusieurs impressions_[141]. Certaines traces du cours des esprits animaux deviennent à la longue «des chemins battus», où ils se précipitent derechef, dès que les mêmes conditions sont données[142]. «Quelques-uns haïssent les livres toute leur vie à cause des mauvais traitements qu'ils ont reçus[143].» «Il s'est trouvé un homme qui avait bien appris à danser, mais qui ne pouvait l'exécuter, quand il n'y avait point dans la chambre un coffre, pareil à celui qui avait été dans celle où il avait appris[144].»
[Note 141: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 296b.]
[Note 142: _Ibid._, p. 295a, 6.]
[Note 143: _Ibid._, p. 295b, 15.]
[Note 144: _Ibid._, p. 295b, 16.]
2° Les associations peuvent résulter également d'une _seule impression_, lorsque cette impression acquiert un certain degré de «véhémence[145]». «Un homme guéri parfaitement de la rage par une opération extrêmement sensible se reconnut obligé toute sa vie à celui qui avait fait cette opération; mais il lui fut impossible d'en supporter la vue[146].» «Quelqu'un, ayant une fois pris un ascendant sur un autre dans quelque occasion, le garde toujours[147].» «Un enfant a mangé trop de miel et en a été incommodé; et puis, étant devenu homme fait, il ne saurait entendre le nom de miel sans un soulèvement de coeur[148]».
[Note 145: _Ibid._, p. 296b.]
[Note 146: _Ibid._, p. 295b, 14.]
[Note 147: _Ibid._, p. 295b, 15.]
[Note 148: _Ibid._, p. 295a, 7.]
3° Les associations se forment _par voie de ressemblance_: les phénomènes similaires tendent à s'agglutiner. C'est ainsi que «Descartes ayant eu dans sa jeunesse quelque affection pour une personne louche ne put s'empêcher d'avoir toute sa vie quelque penchant pour celles qui avaient ce défaut». Un gentilhomme qui avait été «blessé peut-être dans son enfance par une épingle mal attachée, ne pouvait plus en voir dans cet état sans être prêt à tomber en défaillance[149]».
[Note 149: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 295b.]
4° _L'autorité_ «fait aussi le même effet que l'expérience[150]». C'est pourquoi nos convictions politiques, religieuses et morales sont toujours, en bonne partie, le résultat des influences personnelles ou sociales que nous avons subies dans notre jeunesse.
[Note 150: _Ibid._, p. 296b.]
Toutefois, ces lois générales ne s'appliquent pas de la même manière à tout le monde. Elles ont plus ou moins d'efficacité suivant «les inclinations et les intérêts[151]» des individus. Au fond, c'est de l'orientation native de chacun, c'est du _caractère_ que dépend principalement la suite empirique des représentations.
[Note 151: _Ibid._, p. 295a, 6.]
Quoi qu'il en soit de ce dernier point, les lois de l'association ont une importance considérable.
D'abord, elles expliquent ce que l'on appelle l'intelligence des bêtes[152]. Si, «quand le maître prend un bâton le chien appréhende d'être frappé», ce n'est point qu'il fasse des syllogismes. Le même _mouvement_ s'est continué d'autres fois par une _correction_, qu'a suivie la _douleur_. Et maintenant, ces trois phénomènes sont soudés l'un à l'autre: ils forment un groupe inséparable, et s'évoquent mutuellement. Le chien menacé ne raisonne pas; il ne fait que reproduire une _consécution d'images_. C'est à tort aussi qu'on attribue des abstractions aux animaux. Il est vrai qu'ils «connaissent la blancheur et la remarquent dans la craie comme dans la neige[153]»: ils ont leur manière de discerner dans les objets certains traits de ressemblance. Mais il n'y a là qu'une imitation tout extérieure des opérations de l'entendement humain. Les animaux n'universalisent pas; ils sentent: la pluralité des faits similaires correspond en eux à un même fond d'émotion, et non à une même idée[154].
[Note 152: _Ibid._, p. 296a.]
[Note 153: _Ibid._, p. 237a, 10.]
[Note 154: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 237b, 11.]
Les lois de l'association expliquent également une très grande partie de l'activité mentale de l'homme. Car «nous sommes empiriques dans les trois quarts de nos actions». Il demeure toujours de l'indistinct et dans la pratique des beaux-arts, et dans la stratégie militaire, et dans la diplomatie, et dans la plupart des actions qui composent la trame de notre vie quotidienne. En outre, «les hommes raisonnent souvent en paroles, sans avoir presque l'objet même dans l'esprit». Ce n'est pas qu'ils ne puissent trouver leurs idées et en pénétrer la liaison naturelle. «Mais ils ne se donnent point la peine de pousser l'analyse.» Et tout ce qu'ils pensent «n'est que _psittacisme_ ou des images grossières et vaines à la mahométane, où eux-mêmes voient peu d'apparence». C'est une des raisons pour lesquelles ils sont si peu touchés de la vérité morale: «Car il faut quelque chose de vif pour qu'on soit ému[155].»
[Note 155: _Ibid._, p. 257b, 31.]
Les idées s'associent comme les images. Mais, de plus, elles ont entre elles des _rapports nécessaires_. Quelle est la nature de ces rapports?
Ils sont d'abord essentiellement _connaissables_. On ne sait pas au juste pourquoi une perception amène une autre perception, et un mouvement un autre mouvement. Mais on peut savoir pourquoi la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits. Et il en va de même pour les autres «connexions d'idées». Elles sont distinctes, parce que leurs termes le sont.
En outre, ces rapports ne dépendent ni des temps, ni des lieux, ni de la constitution de l'entendement humain qui les trouve en lui «sans les former[156]». Elles ne peuvent même dépendre de la volonté souveraine de Dieu, comme l'a imaginé Descartes. Car, outre qu'une telle hypothèse fait de Dieu un être indifférent au bien et au mal, et de la morale une chose purement arbitraire, elle donne lieu de prétendre qu'une proposition comme celle-ci, «trois et trois font six, n'est vraie qu'où et pendant qu'il plaît à Dieu, qu'elle est peut-être fausse dans quelques parties de l'univers, et que peut-être elle le sera parmi les hommes l'année qui vient[157]». Or de semblables conséquences trahissent assez le vice de leur principe. Ce qu'il faut maintenir, c'est que la nécessité qui caractérise les rapports des idées vient de ce que les unes sont comprises dans les autres[158]. _Elle tient à «l'essence des choses»_[159]. Et, par conséquent, il ne se peut d'aucune manière que l'une se réalise sans que les autres se réalisent par là même; car ce serait une contradiction[160]. Ainsi Dieu lui-même n'y saurait rien changer; et «les vérités éternelles, objet de sa sagesse, sont plus inviolables que le Styx[161]».
[Note 156: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 206b, 1.]
[Note 157: LEIBNIZ, _Théod._, p. 559b., 180: ce sont les paroles de Bayle, tirées de _Rép. au Provincial_, ch. LXXXIX, p. 203. Mais Leibniz fait sien le sentiment qu'elles contiennent.]
[Note 158: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 355a, 1.]
[Note 159: LEIBNIZ, _Théod._, p. 559b, 180.]
[Note 160: _Ibid._, p. 480a, 2.]
[Note 161: _Ibid._, p. 538a, 122.]
Enfin, si les rapports des idées sont nécessaires de par la nature des choses, il faut également qu'ils soient _universels_. L'un dérive de l'autre; il ne se peut produire aucun cas, où un sujet donné n'entraîne à sa suite les prédicats qu'enveloppe son essence[162].
[Note 162: LEIBNIZ, _N. Essais_, 379b, 13.]
Bien qu'également nécessaires, les vérités éternelles n'ont pas toutes la même extension; elles forment une sorte de hiérarchie au sommet de laquelle il y a deux principes régulateurs: celui _de la contradiction_, et celui _de la raison suffisante_ ou _déterminante_[163].
[Note 163: LEIBNIZ, _Théod._, p. 515b, 44.]
Le premier de ces principes peut se définir ainsi: A est A, ou bien: A ne saurait être non A; et il signifie qu'une même proposition ne saurait être vraie et fausse à la fois[164].
[Note 164: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 338b-339a, 1.]
C'est ce principe qui régit les vérités éternelles[165]; et voilà pourquoi il est utile et parfois même nécessaire d'y recourir dans la démonstration.
[Note 165: LEIBNIZ, _Théod._, p. 480a, 2.]
Considéré sous sa forme _positive_ A = A, le principe de contradiction est le _type_ auquel il convient de réduire, «à force de conséquences et de définitions», les énonciations universelles dont nous n'avons pas encore l'évidence; car les idées qui s'accordent entre elles se ramènent toujours soit à une identité totale, soit à une identité partielle[166].
[Note 166: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 370b, 3.]
Considéré sous sa forme _négative_, le principe de contradiction fonde ce qu'on appelle la _démonstration par l'absurde_. Lorsqu'on aboutit par voie légitime à une conséquence dont les termes s'excluent, on peut en inférer la fausseté de la proposition d'où l'on est parti et par là même la vérité de sa contradictoire. Et ce procédé, familier aux mathématiciens, est aussi d'un grand secours pour les philosophes, lorsqu'ils l'emploient avec prudence[167]; l'on ne saurait blâmer les scolastiques d'en avoir fait usage.
[Note 167: _Ibid._, p. 339b, 1.]
Le second principe demande que jamais rien n'arrive, sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire quelque chose qui puisse servir à rendre raison _a priori_ pourquoi cela existe et existe ainsi plutôt que de toute autre façon[168].
[Note 168: LEIBNIZ, _Théod._, p. 515b, 44; _Réponse à la seconde réplique de M. Clarke_, p. 761b, 2; _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p. 765a, 20.]
C'est ce principe qui régit _les vérités de fait_[169]; et voici en quoi il consiste.
[Note 169: LEIBNIZ, _Théod._, p. 480a, 2.--_Leibniz_ a varié sur ce point, comme on le verra dans la _Monadologie_.]
Dieu ne peut vouloir «sans aucun motif»; car une telle action ne se comprend pas: elle est chose contradictoire. De plus, comme Dieu est la souveraine perfection, il ne peut choisir, entre plusieurs partis, que celui qui enveloppe le plus de bien[170]. Ainsi, ni la _nécessité métaphysique_ dont a parlé Spinoza, ni _l'indifférence absolue_ de la liberté créatrice inventée par Descartes, n'expliquent réellement le devenir. Entre les théories extrêmes développées par ces deux philosophes, il y a un intermédiaire qui contient la vérité[171]: c'est l'action infaillible et non contraignante de l'idée du meilleur sur le vouloir divin; c'est la _nécessité morale_. Et là se trouve la _raison suffisante_[172].
[Note 170: _Ibid._, p. 516a, 45.]
[Note 171: _Ibid._, p. 557, 173-174; p. 558, 175 et sqq.]
[Note 172: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, p. 755b, 1-2; _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p. 763a, 3-4; p. 763b, 9-10; p. 765a, 20.]
De la raison suffisante découlent deux autres principes qui, bien que moins fondamentaux, président également à l'ordonnance de la nature entière: à savoir, le principe des _indiscernables_ et celui de _continuité_.
Puisque le monde, en vertu de la raison suffisante, est le meilleur possible, il renferme aussi le plus de beauté possible, et par là même le plus de _variété_ possible. Donc il n'y a pas dans la nature deux êtres qui se ressemblent absolument[173]: «deux gouttes d'eau, ou de lait, regardées par le microscope, se trouveront discernables»; et l'on peut parcourir toutes les forêts de la planète sans y découvrir deux feuilles qui s'imitent parfaitement l'une l'autre[174].
[Note 173: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p. 765a, 21.]
[Note 174: LEIBNIZ, _Réponse à la troisième réplique de M. Clarke_, p. 755{b}, 4.]
Non qu'il soit impossible absolument de poser deux corps ou deux substances qui soient _indiscernables_; mais «la chose est contraire à la sagesse divine». En se répétant de la sorte, «Dieu et la nature agiraient sans raison[175]».
[Note 175: LEIBNIZ, _Réponse à la quatrième réplique de M. Clarke_, p. 765, 21, 25, 26.]
De plus, puisque le monde est le plus beau possible, il y a aussi le plus _d'unité_ possible. Il faut donc que le monde soit la réalisation insensiblement et infiniment différenciée d'un seul et même principe. «Tout va par degrés dans la nature et rien par saut[176]»; les changements sans nombre qui s'y produisent, bien que toujours dissemblables de quelque façon, se ressemblent toujours par quelque endroit et forment un développement qui n'a rien de brusque: ils sont continus.
[Note 176: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 392a, 12.]
Si l'on passe maintenant aux rapports qu'ont entre elles les _images_ et les _idées_, il devient plus facile d'en discerner la nature. Mais la question ne laisse pas d'être quelque peu embarrassante. Le style de Leibniz est ondoyant et divers. Sa doctrine, une en son fond, est infiniment variée en sa forme, comme la nature elle-même telle qu'il l'a comprise; et de là des équivoques qu'il n'est pas toujours aisé de faire disparaître.
Les idées viennent de l'entendement, et les images de l'expérience interne ou externe. Et par conséquent, l'on ne peut regarder les premières comme le fond logique des secondes, suivant la pensée d'Aristote. Entre le sensible et l'intelligible pur, il n'y a, pour Leibniz, aucune identité ni totale ni partielle: ils forment comme deux séries parallèles. Mais il existe entre eux une correspondance constante. Les images ont, à l'égard des idées, trois rôles assez distincts: 1° elles «nous donnent _occasion_ de nous en apercevoir[177]»; 2° elles _dirigent_ notre entendement en ui fournissant telle piste d'idées plutôt que telle autre[178]; 3° elles sont un moyen de vérification: en «éprouvant» nos raisonnements «dans les exemples», comme font les arithméticiens vulgaires, nous nous assurons de leur justesse[179]. Et Leibniz, à l'encontre de Malebranche, ajoute l'importance la plus grande à ce rôle de l'expérience. Il en conçoit, comme Descartes, de glorieuses espérances et un état toujours croissant d'ordre et de bien-être pour l'humanité entière. «Le public, mieux policé, dit-il, se tournera un jour, plus qu'il n'a fait jusqu'ici, à l'avancement de la médecine; on donnera par tous les pays des histoires naturelles, comme des almanachs ou comme des Mercures galants; on ne laissera aucune observation sans être enregistrée; on aidera ceux qui s'y appliqueront; on perfectionnera l'art de faire de telles observations, et encore celui de les employer pour faire des aphorismes. Il y aura un temps où le nombre des bons médecins étant devenu plus grand et le nombre des gens de certaines professions, dont on aura moins besoin alors, étant diminué à proportion, le public sera en état de donner plus d'encouragement à la recherche de la nature, et surtout à l'avancement de la médecine; et alors cette science importante sera bientôt portée fort au-delà de son présent état et croîtra à vue d'oeil. Je crois, en effet, que cette partie de la police devrait être l'objet des plus grands soins de ceux qui gouvernent, après celui de la vertu, et qu'un des plus grands fruits de la bonne morale ou politique sera de nous amener une meilleure médecine, quand les hommes commenceront à être plus sages qu'ils ne sont, et quand les grands auront appris à mieux employer leurs richesses et leur puissance pour leur propre bonheur[180].» Leibniz a compris, avec une netteté surprenante, que son siècle, cependant si lourd de traditions, entrait déjà dans une ère nouvelle où la science expérimentale devait entasser les prodiges.
[Note 177: _Ibid._, p. 206b, 1.]
[Note 178: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 209b, 5.]
[Note 179:_Ibid._, p. 212a, 23.]
[Note 180:_Ibid._, p. 350b, 19.]
Les images éveillent en notre entendement les théories d'idées qui s'y trouvent à l'état virtuel; et les idées, de leur côté, «s'appliquent» aux images de manière à les coordonner: «elles en font l'âme et la liaison [181]». «Cette proposition: _le doux, n'est pas l'amer_, n'est point innée. Car les sentiments du doux et de l'amer viennent des sens externes. Ainsi, c'est une conclusion mêlée (hybrida conclusio) où l'axiome est appliqué à une vérité sensible[182].» «Celui qui connaît que dix est plus que neuf, que le corps est plus grand que le doigt, et que la maison est trop grande pour pouvoir s'enfuir par la porte, connaît chacune de ces propositions particulières, par une même raison générale, qui y est comme incorporée et enluminée, tout comme l'on voit des traits, chargés de couleurs, où la proportion et la configuration consistent proprement dans les traits, quelle que soit la couleur[183].» Et il en va toujours ainsi, que les propositions dont il s'agit soient singulières ou qu'elles aient cette généralité relative que l'expérience par elle-même ne dépasse jamais: ce sont les idées qui, en s'y mêlant, leur communiquent la nécessité que nous y remarquons assez souvent. Et, par une telle explication, Leibniz annonce et prépare Kant. Kant fera de tout objet de la connaissance une synthèse de l'intelligible et du sensible, et les représentations simplement _générales_, que Leibniz attribue à l'activité de l'entendement, deviendront pour lui ce qu'il appelle des schémes.
[Note 181: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 211b, 20.]
[Note 182: _Ibid._, p. 211a, 10.]
[Note 183: _Ibid._, p. 380b, 1.]
C) Valeur des représentations.--Les idées ont une _valeur objective_ qui consiste à coordonner les données empiriques: et, de plus, elles ont une _valeur formelle_, qui est absolue. N'étant que possibles, elles ne signifient point qu'il y ait une expérience; mais elles exigent que, s'il y en a une, elle soit de tous points conforme à leurs lois. Rien en fait qui puisse déroger au principe de contradiction, ou au principe de raison suffisante; rien que ne dominent les enchaînements d'idées qui forment le plein de notre entendement. Et de là une conséquence importante: c'est que les «propositions mixtes» où l'intelligible s'applique au sensible, sont plus que «des vérités humaines»; elles impliquent une convenance de termes qui ne saurait jamais manquer: les sciences expérimentales ont, comme les mathématiques, bien que d'une autre manière, un fond d'éternité.
A son tour, l'expérience ne porte pas dans le vide, quand elle est légitimement faite. Nous avons des «phénomènes bien fondés[184]», des images qui correspondent à des réalités extérieures, indépendantes de toute perception; et ces images, nous les pouvons discerner dans une certaine mesure. On a déjà vu que le nombre des monades est infini et qu'il se fait entre elles un trafic incessant de pensées qui traduisent au dedans de chacune ce qui se passe dans les autres. De plus, nous remarquons en nous des systèmes de représentations dont nous ne sommes pas cause, et où nous trouvons les divers signes physiques qui accompagnent habituellement nos propres perceptions et appétitions. Or comment expliquer de semblables faits, s'il n'y avait au dehors des êtres plus ou moins semblables à nous qui les produisent[185]? Le tout est donc de distinguer les «phénomènes réels» de ceux qui ne sont qu'imaginaires. Et l'on possède, pour faire ce discernement, des indices qui ne trompent pas en général, quand on est à même de les observer. «Les phénomènes réels» ont une _intensité_ qui leur est spéciale. En outre, ils se prêtent à _toute sorte d'expérimentation_: on peut essayer de les regarder et sous divers aspects, de les sentir, de les frapper, de les palper; et, toujours ils répondent à notre attente; nous n'y constatons jamais rien qui tienne des fantaisies du songe[186]. Mais la «marque principale de la réalité d'un phénomène, marque qui suffit par elle-même, c'est la _possibilité de la prédiction_. Il faut bien alors qu'il y ait une harmonie de fond entre la pensée et le monde extérieur; car, s'il en était autrement, l'événement prévu n'arriverait pas à point[187], ou, du moins, ne se reproduirait pas à terme fixe.
[Note 184: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, p. 436b.]
[Note 185: LEIBNIZ, _De modo distinguendi phenom. real. ab imaginariis_, p. 445a.]
[Note 186: LEIBNIZ, _De modo distinguendi phenom. real. ab imaginariis_, p. 442b.]
[Note 187: _Ibid._, p. 444a.]
Et cette démonstration permet de compléter l'inférence que l'on a tirée plus haut relativement aux sciences expérimentales: non seulement les sciences expérimentales traduisent les convenances essentielles des phénomènes, mais encore elles symbolisent d'une certaine manière les lois du _monde réel_.
D) Existence de la liberté.--Au-dessus de _l'appétition brute_, il y a _l'appétition réfléchie_, qui est libre. C'est là un fait, pour Leibniz; et ce fait, il le défend à tout propos avec cette obstination tranquille dont il a le don. Mais, selon lui, l'expérience interne ne suffit pas à l'établir; il y faut ajouter le raisonnement. Ce n'est pas la _psychologie_, c'est la _métaphysique_ qui nous révèle l'empire que nous avons sur nous-mêmes; la découverte de la liberté est le résultat d'une déduction.