La monadologie (1909) avec étude et notes de Clodius Piat
Chapter 12
76. Mais ce n'était que la moitié de la vérité: j'ai donc jugé, que si l'animal ne commence jamais naturellement, il ne finit pas naturellement non plus; et que non seulement il n'y aura point de génération, mais encore point de destruction entière ni mort prise à la rigueur. Et ces raisonnements faits _a posteriori_ et tirés des expériences s'accordent parfaitement avec mes principes déduits _a priori_ comme ci-dessus[416].
[Note 416: _Théod._, § 90, p. 527.]
77. Ainsi on peut dire que non seulement l'âme (miroir d'un univers indestructible) est indestructible, mais encore l'animal même, quoique sa machine périsse souvent en partie et quitte ou prenne des dépouilles organiques.
78. Ces principes m'ont donné moyen d'expliquer naturellement l'union, ou bien la conformité, de l'âme et du corps organique. L'âme suit ses propres loix, et le corps aussi les siennes; et ils se rencontrent en vertu de l'harmonie préétablie entre toutes les substances, puisqu'elles sont toutes les représentations d'un même univers[417].
[Note 417: _Préf_. ***, _b_, p. 475;--_Théod._, § 340, p. 602b-603a;--_Ibid_., 352-353-358, p. 606a--608a.--Réplique aux réflexions de Bayle, p. 185b: «Mais outre les principes, qui établissent les _Monades_, dont les composés ne sont que les résultats, l'expérience interne réfute la doctrine Épicurienne; c'est la conscience qui est en nous de ce _Moi_ qui s'aperçoit des choses qui se passent dans le corps; et la perception ne pouvant être expliquée par les figures et les mouvements, établit l'autre moitié de mon hypothèse, et nous oblige d'admettre en nous une _substance indivisible_, qui doit être la source de ses phénomènes. De sorte que, suivant cette seconde moitié de mon hypothèse, tout se fait dans l'âme, comme s'il n'y avait point de corps; de même que selon la première tout se fait dans le corps, comme s'il n'y avait point d'âmes.» Encore ici, Leibniz parle des agrégats de monades qui fondent le corps, non du corps lui-même qui n'est qu'un phénomène, et qui, par conséquent, tient aux limites de l'activité de l'âme.--V. aussi _sup._, p. 19-22.]
79. Les âmes agissent selon les loix des causes finales par appétitions, fins et moyens. Les corps agissent selon les loix des causes efficientes ou des mouvemens. Et les deux règnes, celui des causes efficientes et celui des causes finales sont harmoniques entre eux[418].
[Note 418: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 714b, 3: «Les perceptions dans la Monade naissent les unes des autres par les loix des appétits, ou des causes _finales du Bien et du Mal_, qui consistent dans les perceptions remarquables, réglées ou déréglées, comme les changements des corps, et les phénomènes au dehors, naissent les uns des autres par les loix des _causes efficientes_, c'est-à-dire, des mouvements. Ainsi il y a une harmonie parfaite entre les perceptions de la _Monade_, et les mouvements des corps, préétablie d'abord entre le système des causes efficientes, et celui des causes finales. Et c'est en cela que consiste l'accord et l'union physique de l'âme et du corps, sans que l'un puisse changer les loix de l'autre.»]
80. Des Cartes a reconnu, que les âmes ne peuvent point donner de la force aux corps, parce qu'il y a toujours la même quantité de force dans la matière. Cependant il a cru que l'âme pouvait changer la direction des corps. Mais c'est parce qu'on n'a point su de son tems la loi de la nature, qui porte encore la conservation de la même direction totale dans la matière. S'il l'avait remarquée, il serait tombé dans mon système de l'Harmonie préétablie[419].
[Note 419: _Préf._ ****_. p. 477a;--_Théod._, § 22, p. 510;--_Ibid._, § 59, p. 519; _Ibid._, § 60, 61, 62, 66, p. 519b-521a;--_Ibid._, § 345-346 et sqq.; p. 604;--_Ibid._, § 354-355, p. 607.--_Sup._, p. 32-34.--Ce qu'il y a de permanent dans l'univers, d'après Leibniz, ce n'est point le mouvement (_mv_), comme le voulait Descartes; c'est la force vive (_mv2_). Chacun sait combien l'on a bataillé à notre époque sur le rapport de l'_activité mentale à la mécanique_; et tout ce qui paraît résulter de tant d'ardentes et pénétrantes discussions, c'est qu'il y «a quelque chose de constant dans l'activité des corps». La question n'est donc pas tranchée: _adhuc sub judice lis est_. (V. Fonsegrive, _Essai sur le libre arbitre_, p. 280 et sqq., Alcan, Paris; Clodius Piat, _la Liberté_, t. I, p. 108 et sqq., Lethielleux, Paris, 1894; M. Couailhac, _la Liberté et la Conservation de l'énergie_, p. 118-155, V. Lecoffre, Paris, 1897. On trouvera dans ces ouvrages le résumé des débats.)]
81. Ce système fait, que les corps agissent comme si (par impossible) il n'y avait point d'Âmes, et que les Âmes agissent comme s'il n'y avait point de corps, et que tous deux agissent comme si l'un influait sur l'autre.
82. Quant aux _Esprits_ ou Âmes raisonnables, quoique je trouve qu'il y a dans le fond la même chose dans tous les vivans et animaux, comme nous venons de dire, (savoir que l'Animal et l'Âme ne commencent qu'avec le monde et ne finissent pas non plus que le monde),--il y a pourtant cela de particulier dans les Animaux raisonnables, que leurs petits Animaux spermatiques tant qu'ils ne sont que cela, ont seulement des âmes ordinaires ou sensitives: mais dès que ceux, qui sont élus, pour ainsi dire, parviennent par une actuelle conception à la nature humaine, leurs Âmes sensitives sont élevées au degré de la raison et à la prérogative des Esprits[420].
[Note 420: _Théod._, § 91, p. 527b-528a; _Ibid._, § 397, p. 618.]
83. Entre autres différences qu'il y entre les Âmes ordinaires et les Esprits, dont j'en ai déjà marqué une partie, il y a encore celle-ci, que les âmes en général sont des miroirs vivans ou images de l'univers des créatures, mais que les esprits sont encore images de la Divinité même, ou de l'Auteur même de la nature, capables de connaître le système de l'univers et d'en imiter quelque chose par des échantillons architectoniques[421], chaque esprit étant comme une petite divinité dans son département[422].
[Note 421: _Principes de la nature et de la grâce_, p. 717, 14: «Il (l'esprit) n'est pas seulement un miroir de l'Univers des créatures, mais encore une image de la Divinité. L'esprit n'a pas seulement une perception des ouvrages de Dieu; mais il est même capable de produire quelque chose qui leur ressemble, quoiqu'en petit. Car, pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine, et sans en avoir même la volonté, des choses auxquelles il faudrait penser longtems pour les trouver quand on veille; notre âme est _architectonique_ encore dans les actions volontaires, et découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses (_vondere, mensura, numero_), elle imite dans son département, et dans son petit Monde où il lui est permis de s'exercer, ce que Dieu a fait dans le grand.»]
[Note 422: _Théod._, § 147, p. 548a: «Il (Dieu) le laisse faire en quelque sorte dans son petit département, _ut Spartam quam nactus est ornet_. C'est là où le franc arbitre joue son jeu... L'homme est donc comme un petit dieu dans son propre Monde, ou Microcosme, qu'il gouverne à sa mode: il y fait merveilles quelquefois, et son art imite souvent la nature... Mais il fait aussi de grandes fautes, parce qu'il s'abandonne aux passions, et parce que Dieu l'abandonne à son sens... L'homme s'en trouve mal, à mesure qu'il a tort; mais Dieu, par un art merveilleux, tourne tous les défauts de ces petits Mondes au plus grand ornement de son grand Monde.» L'homme, comme Dieu, a l'éternel en perspective. L'homme, comme Dieu, fait des inventions, soit en «comparant les possibles», soit par le jet spontané des idées dont son âme est la source; et ces inventions changent peu à peu la surface de la terre qu'il a reçu la mission de conquérir. L'homme, ainsi que Dieu, a pour tendance fondamentale l'amour rationnel du meilleur; et il s'en approche de plus en plus, à travers ses défections, comme par une série d'arabesques concentriques.]
84. C'est ce qui fait que les esprits sont capables d'entrer dans une manière de société avec Dieu[423], et qu'il est à leur égard non seulement ce qu'un inventeur est à sa machine (comme Dieu l'est par rapport aux autres créatures) mais encore ce qu'un Prince est à ses sujets et même un père à ses enfants[424].
[Note 423: V. _Syst. nouv, de la nature_, p. 126; _Comment. de anima brutorum_, p. 465b, XV; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, V. _Principes de la nature et de la grâce_, p. 717b, 15.]
[Note 424: _Syst. nouv. de la nature_, p. 125a: «C'est pourquoi Dieu gouverne les esprits, comme un Prince gouverne ses sujets, et même comme un père a soin de ses enfans; au lieu qu'il dispose des autres substances, comme un Ingénieur manie ses machines.»]
85. D'où il est aisé de conclure que l'assemblage de tous les Esprits doit composer la _Cité de Dieu_[425], c'est-à-dire le plus parfait État qui soit possible sous le plus parfait des Monarques[426].
[Note 425: Ce mot, pris de saint Augustin, a, dans la langue de Leibniz, un sens nouveau: il signifie le règne des volontés, ce que Kant appelle le «règne des fins».]
[Note 426: _Théod._, § 146, p. 547b--548a;--_Ibid._, _object_. 2, p. 625.]
86. Cette Cité de Dieu, cette Monarchie véritablement universelle est un Monde Moral dans le monde Naturel, et ce qu'il y a de plus élevé et de plus divin dans les ouvrages de Dieu: et c'est en lui que consiste véritablement la gloire de Dieu[427], puisqu'il n'y en aurait point, si sa grandeur et sa bonté n'étaient pas connues et admirées par les esprits: c'est aussi par rapport à cette Cité divine, qu'il a proprement de la Bonté[428], au lieu que sa sagesse et sa puissance se montrent partout.
[Note 427: _Théod._, p. 523b-524a, 78: «À la vérité, Dieu formant le dessein de créer le Monde, s'est proposé uniquement de manifester et de communiquer ses perfections de la manière la plus efficace et la plus digne de sa grandeur, de sa sagesse et de sa bonté...» Il est comme un grand Architecte, qui se propose pour but la _satisfaction ou la gloire_ d'avoir bâti un beau palais...» Mais la gloire, ainsi comprise, ne peut exister que s'il y a des esprits pour concevoir les oeuvres qui la fondent.]
[Note 428: _Lettre à M. l'abbé Nicaise_, p. 792: L'amour «a proprement pour objet des substances susceptibles de la félicité», c'est-à-dire des esprits.]
87. Comme nous avons établi ci-dessus une harmonie parfaite entre deux Règnes naturels, l'un des causes Efficientes, l'autre des Finales, nous devons remarquer ici encore une autre harmonie entre le règne Physique de la Nature et le règne Moral de la Grâce[429], c'est-à-dire entre Dieu, considéré comme Architecte de la Machine de l'univers, et Dieu considéré comme Monarque de la Cité divine des Esprits[430].
[Note 429: Le _règne physique de la nature_ comprend à la fois la matière et les monades dépourvues de raison. Et, par conséquent, la finalité y entre déjà et comme par deux portes: elle est la loi qui préside au développement tout intérieur des monades; de plus, elle est la loi suivant laquelle Dieu les harmonise du dehors avec leurs corps respectifs et l'univers, comme on ferait deux horloges. Le règne moral de la grâce comprend les monades qui se sont élevées jusqu'à la raison, ou esprits. Ainsi le règne moral de la grâce ne s'oppose pas au règne physique de la nature, il l'achève: il n'y a plus en lui que de la finalité, comme dans l'idée distincte il n'y a plus de matière. «Tout va par degré», et sans rupture, de la nature à la grâce, ainsi que le veut la loi de continuité.]
[Note 430: _Théod_., § 62, p. 520;--_Ibid._, § 74, p. 522;--_Ibid_., § 118, p. 534b-535a;--_Ibid._, § 248, 578b-579a;--_Ibid._, § 112, p. 533a;--_Ibid._, § 130, p. 541;--_Ibid._, § 247, p. 578b.]
88. Cette harmonie fait que les choses conduisent à la Grâce par les voies mêmes de la Nature, et que ce globe par exemple doit être détruit et réparé par les voies naturelles dans les momens, que le demande le gouvernement des esprits pour le châtiment des uns et la récompense des autres[431].
[Note 431: _Théod._, § 18 et sqq., p. 508b et sqq.;--_Ibid._, § 110, p.532b;--_Ibid._, § 244-245, p. 578a;--_Ibid._, § 340, p. 602b-603a.]
89. On peut dire encore, que Dieu comme architecte contente en tout Dieu comme législateur, et qu'ainsi les péchés doivent porter leur peine avec eux par l'ordre de la nature, et en vertu même de la structure mécanique des choses; et que de même les belles actions s'attireront leurs récompenses par des voies machinales par rapport aux corps, quoique cela ne puisse et ne doive pas arriver toujours sur le champ.
90. Enfin sous ce gouvernement parfait il n'y aurait point de bonne Action sans récompense, point de mauvaise sans châtiment; et tout doit réussir au bien des bons[432], c'est-à-dire de ceux, qui ne sont point des mécontens dans ce grand État, qui se fient à la Providence, après avoir fait leur devoir, et qui aiment et imitent comme il faut l'Auteur de tout bien, se plaisant dans la considération de ses perfections suivant la nature du _pur amour_ véritable, qui fait prendre plaisir à la félicité de ce qu'on aime[433]. C'est ce qui fait travailler les personnes sages et vertueuses à tout ce qui paraît conforme à la volonté divine[434] présomtive ou antécédente, et se contenter cependant de ce que Dieu fait arriver effectivement par sa volonté secrète, conséquente et décisive[435], en reconnaissant, que si nous pouvions entendre assez l'ordre de l'univers, nous trouverions qu'il surpasse tous les souhaits des plus sages, et qu'il est impossible de le rendre meilleur qu'il est, non seulement pour le tout en général, mais encore pour nous mêmes en particulier, si nous sommes attachés comme il faut à l'Auteur du tout, non seulement comme à l'Architecte et à la cause efficiente de notre être, mais encore comme à notre Maître et à la cause finale qui doit faire tout le but de notre volonté, et peut seul faire notre bonheur[436].
[Note 432: Mais ce n'est pas que l'évolution des lois de la nature doive parvenir dès la vie présente à cette harmonie totale. Il faudra que nous quittions «notre guenille» pour voir l'accomplissement de la justice (V. _sup._, p. 85-86).]
[Note 433: V. _sup._, p. 84.]
[Note 434: «... Quand on est bien pénétré des grandes vérités de la providence de Dieu et de l'immortalité de nos âmes, on conte pour peu de chose les plaisirs, les honneurs et les utilités de cette vie, qui est si courte et si inégale. Le grand avenir est plus capable de toucher, et celuy qui connaît assez les perfections divines pour en être charmé, est parvenu à ce pur amour dont les motifs sont encor plus nobles que tous les motifs des craintes et des espérances futures de l'enfer et du paradis détachées de la possession de Dieu» _Réflexions sur l'art de connaître les hommes_, p. 142-143.]
[Note 435: Cette distinction entre la volonté _antécédente_ et la volonté _conséquente_ est prise de saint Thomas d'Aquin (_S. th._, I, XIX, 6, ad 1; _De veritate_, XXIII, _a_, 3, _c_). Mais Leibniz l'exprime d'une manière assez neuve. «Dans le sens général, écrit-il, on peut dire que la volonté consiste dans l'inclination à faire quelque chose à proportion du bien qu'elle renferme. Cette volonté est appelée _antécédente_, lorsqu'elle est détachée, et regarde chaque bien à part en tant que bien.» La «volonté _conséquente_, finale et décisive, résulte du conflit de toutes les volontés antécédentes, tant de celles qui tendent vers le bien, que de celles qui repoussent le mal: comme dans la mécanique le mouvement composé résulte de toutes les tendances qui concourent dans un même mobile, et satisfait également à chacune, autant qu'il est possible de faire tout à la fois» (_Théod._, p. 510b, 22; _--Ibid_., p. 535b, 119).]
[Note 436: _Théod._, § 134 fin, p. 544a: «Ainsi la nature même des choses porte que cet ordre de la cité divine, que nous ne voyons pas encore ici-bas, soit un objet de notre foi, de notre espérance, de notre confiance en Dieu. S'il y en a qui en jugent autrement, tant pis pour eux...»--_Préf._, 4 _a b_, p. 469;--_Théod._, § 278, p. 587a. Ces deux derniers textes portent sur l'amour de Dieu: ils en montrent la nature et l'efficacité morales.]
TABLE DES MATIÈRES
PHILOSOPHIE DE LEIBNIZ
I.--IDÉE MAITRESSE.
II--La substance.--Nature de la substance.--Pluralité des substances.--Communication des substances.
III.--L'âme.--Origine des représentations.--Leurs rapports.--Leur valeur objective.--Existence de la liberté.--Nature de la liberté.--Éducation de la liberté.
IV.--Dieu.--Existence de Dieu.--Le meilleur des mondes.--Origine du mal.
V.--Le bien.--Idée de bonheur.--Idée de la valeur des choses.--Les mobiles de nos actions.
MONADOLOGIE
I.--Notice.
II.--Texte et notes.
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