La monadologie (1909) avec étude et notes de Clodius Piat
Chapter 1
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CLODIUS PIAT
AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE
LEIBNIZ
LA MONADOLOGIE
AVEC ÉTUDE ET NOTES
PARIS LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE RUE BONAPARTE, 90
1900
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:
1° _L'Intellect actif_, LEROUX, Paris, 1890.
2° _Historique de la liberté au XIXe siècle_, LETHIELLEUX, Paris, 1894.
3° _Problème de la liberté_, chez le même, Paris, 1895 (ces deux derniers ouvrages ont été couronnés par l'Académie française).
4° _L'Idée,_ Ch. POUSSIELOUE, Paris, 1896.
5° _La Personne humaine_, ALCAN, Paris, 1891 (ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques).
6° _Destinée de l'homme,_ ALCAN, Paria, 1898.
I. IDÉE MAITRESSE
Leibniz[1], tout jeune encore, apprit la philosophie d'Aristote et des scolasliques[2]; et ce système lui sembla contenir la véritable explication des choses. Bien que déjà familier avec Platon et «d'autres anciens», c'est pour l'Ecole qu'il se prononça.
[Note 1: C'est ainsi que nous croyons devoir écrire le nom de ce philosophe; car il signait lui-même: _Leibniz. _Toutefois _Leibnitz_ est aussi une orthographe courante.]
[Note 2: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond de Montmort, _datée de 1714, 701b, Erdmann, Berlin, 1840.]
Un peu plus tard, il «tomba sur les modernes» et se mit à les étudier avec la même curiosité, poussé déjà par le désir «de déterrer et de réunir la vérité ensevelie et dispersée dans les opinions des différentes sectes des philosophes[3]». Il lut Keppler, Galilée, Cardan, Campanella, Bacon, Descartes[4]. Et ses convictions philosophiques ne tardèrent pas à se modifier, sous l'influence de ces penseurs d'allure nouvelle. «Je me souviens, dit-il, que je me promenai seul dans un bocage auprès de Leipsic, à l'âge de quinze ans, pour délibérer si je garderais les Formes substantielles. Enfin, le Mécanisme prévalut et me porta à m'appliquer aux mathématiques[5].»
[Note 3: _Ibid._ p. 701b.]
[Note 4: LEIBNIZ, _N. Essais_, p. 205.]
[Note 5: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..., _p. 702a.]
«Mais, continue Leibniz, quand je cherchai les dernières raisons du Mécanisme et des lois mêmes du mouvement, je fus tout surpris de voir qu'il était impossible de les trouver dans les mathématiques et qu'il fallait retourner à la métaphysique. C'est ce qui me ramena aux entéléchies, et du matériel au formel et me fit enfin comprendre, après plusieurs corrections et avancements de mes notions, que les Monades, ou les substances simples, sont les seules véritables substances et que les choses matérielles ne sont que des phénomènes, mais bien fondés et bien liés[6].»
[Note 6: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond_..., p. 703a.]
Leibniz fut donc scolastique d'abord, puis cartésien, avant d'être lui-même. C'est comme par un chemin en zigzag qu'il parvint à la découverte de son idée maîtresse. De plus, cette idée fut, pour lui, le résultat d'une incubation qui dura près de vingt ans, et dont il est possible de suivre les phases principales.
En 1670, il réédite, sur l'invitation de Boinebourg[7], _l'Antibarbare_ de Nizolius. Et, dans sa préface à cet ouvrage, il prend la défense de l'Ecole. Sa pensée est déjà «qu'il y a de l'or dans ces scories[8]». Il proteste contre la mode, alors régnante, d'englober Aristote et tous les philosophes du moyen âge dans la même réprobation. Il reproche même à l'auteur d'avoir confondu, avec des scolastiques de second ordre, un esprit tel que saint Thomas d'Aquin[9]. En 1671, il compose sa _Théorie du mouvement concret_ et sa _Théorie du mouvement abstrait_ et prélude, par ces études scientifiques, à sa conception dynamique du monde. Vers la même époque, le baron de Boinebourg l'engage à s'occuper du dogme de la transsubstantiation, avec lequel la théorie cartésienne de la matière semblait incompatible; et, pendant l'automne de 1671, il écrit à Arnaud une lettre qui va droit au fond du sujet. Il y fait voir que le multiple doit de toute rigueur se réduire à l'un, et que, par conséquent, l'étendue suppose quelque autre chose, un principe plus profond, qui est simple et sans lequel il n'y a plus de substance[10]. Enfin, vers 1685, il arrive à se satisfaire[11]. A partir de ce moment, il est en pleine possession de sa pensée personnelle et ne fait, dans la suite, qu'en développer les riches et multiples aspects. Il y varie à l'indéfini et ses considérations et sa langue. Mais, sous cette diversité d'apparence, on observe toujours la même unité organique: c'est partout la philosophie de la _Monade._
[Note 7: LE BARON DE BOINEBOURG, ancien premier conseiller privé de l'électeur de Mayence Jean-Philippe, grâce auquel Leibniz prit part aux événements politiques de l'époque.]
[Note 8: LEIBNIZ, _N. Essais,_ p. 371b; _Lettre III à Remond de Montmort,_ datée de 1714, p. 704b.]
[Note 9: LEIBNIZ, _De stylo philosophico Nizol.,_p.63 et sqq.]
[Note 10: GUHRAUER, _Gottfried Wilhelm Freiherr von Leibnitz eine Biographie,_ t. I, p. 76 et sqq.]
[Note 11: _Ibid._, t. I, Beil., p. 29.]
Leibniz suit, dans l'exposition de sa doctrine, une sorte de route ascensionnelle, où l'on va de la _matière_ à la _substance,_ de la substance à _l'âme_ et de l'âme à _Dieu_. En outre, il a tout un ensemble de vues morales qui sont comme l'épanouissement de sa métaphysique et qui constituent une théorie du _bien_.
Ce sont ses diverses étapes que l'on va essayer de parcourir à nouveau, et dans le même ordre.
II.--LA SUBSTANCE
A) NATURE DE LA SUBSTANCE.--On peut dire en un sens «que tout se fait mécaniquement dans la nature corporelle»; mais il n'en demeure pas moins vrai «que les principes mêmes de la mécanique, c'est-à-dire les premières loix du mouvement, ont une origine plus sublime que celle que les pures mathématiques peuvent fournir[12]».
[Note 12: LEIBNIZ, _Si l'essence du corps consiste dans l'étendue_, p. 113b; _Syst. nouv. de la nature_, p. 124b; _Lettre I à Remond de Montmort_, p. 702a.]
L'essence de la matière demande quelque chose de plus que «la philosophie corpusculaire[13]».
[Note 13: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 632, Ed. P. Janet, Paris, 1886.]
L'expérience nous apprend que les corps sont divisibles. Et, par conséquent, il faut qu'antérieurement à toute division ils aient déjà des parties actuelles; car la division ne crée pas, elle ne fait que compter. Les corps sont donc des composés. Or tout composé se ramène à des éléments ultimes, lesquels ne se divisent plus. Supposé, en effet, que l'on y puisse pousser le partage à l'indéfini; on n'aurait toujours que des sommes, et jamais des unités: ce qui est contradictoire[14]. De plus, ces éléments ultimes ne peuvent être étendus, comme l'ont imaginé les atomistes; car, si petites que l'on fasse les portions de l'étendue, elles gardent toujours leur nature; elles demeurent divisibles: c'est encore une pure _multitude_. Et la raison déjà fournie conserve toute sa force.
[Note 14: _Ibid._, pp. 631, 654, 655; _Syst. nouv. de la nature, _p. 24{b}, 3; _Monadol._, p. 705{a}, 2.--L'argument de Leibniz suppose que tout ce qui est divisible contient nécessairement des parties actuelles, antérieurement à toute division. Or ce principe ne parait pas suffisamment établi. Pourquoi la théorie aristotélicienne du _continu_ ne serait-elle pas conforme à la réalité des choses? Quelle raison de croire que la division n'est pas, au moins en certains cas, un vrai passage de la puissance à l'acte?]
Ainsi le mécanisme, quelque forme qu'il revête, n'est que «l'antichambre de la vérité[15]». La conception de Descartes et celle d'Épicure laissent l'une et l'autre l'esprit en suspens. Une détermination donnée de l'étendue n'est pas plus une substance «qu'un tas de pierres», «l'eau d'un étang avec les poissons y compris[16]», «ou bien un troupeau de moutons, quand même ces moutons seraient tellement liés qu'ils ne pussent marcher que d'un pas égal et que l'un ne pût être touché sans que tous les autres criassent». Il y a autant de différence entre une substance et un morceau de marbre «qu'il y en a entre un homme et une communauté, comme peuple, armée, société ou collège, qui sont des êtres moraux, où il y a quelque chose d'imaginaire et de dépendant de la fiction de notre esprit[17]». Et l'on peut raisonner de même au sujet des atomes purement matériels[18]. En les introduisant à la place du continu, l'on ne change rien qu'aux yeux de l'imagination. Au fond, c'est métaphysiquement que les corps s'expliquent[19]; car «la seule matière ne suffit pas pour former une substance». Il y faut «un être accompli, indivisible»: substantialité signifie simplicité[20].
[Note 15: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..._, 702{a}.]
[Note 16: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld_, p. 830; _N. Essais_, p. 238{b},7.]
[Note 17: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 631.]
[Note 18: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature, _p. 124b, 3.]
[Note 19: LEIBNIZ, _Lettre I à Remond..., _p. 702a.]
[Note 20: LEIBNIZ, _Correspondance avec Arnauld, _p. 631; v. aussi pp. 619, 630, 639, 654, 655; _N. Essais, _p. 276a, 1; _Monadol.,_ p. 705a, 1-3.]
En quoi consistent au juste ces principes indivisibles? quelle est la nature intime de ces «points métaphysiques», qui constituent les éléments des choses et qui seuls méritent le nom de substance? Sont-ils inertes, comme l'a cru Descartes? En aucune manière; et c'est là que se trouve la seconde erreur du mécanisme géométrique.
Lorsqu'un corps en repos est rencontré par un autre corps en mouvement, il se meut à son tour. Il faut donc qu'il ait été actionné de quelque manière; et, par conséquent, il faut aussi qu'il ait agi lui-même; car «tout ce qui pâtit doit agir réciproquement[21]». Ainsi chaque mouvement, si léger qu'il soit, accuse la présence d'une source d'énergie et dans le moteur et dans le mobile qu'il suppose; et ce même principe d'activité se manifeste également dans la manière dont les corps se choquent les uns les autres.
[Note 21: LEIBNIZ, _Si l'Essence du corps consiste dans l'étendue, _p. 113a.]
«Nous remarquons dans la matière une qualité que quelques-uns ont appelée l'_inertie naturelle, _par laquelle le corps résiste ea quelque façon au mouvement; en sorte qu'il faut employer quelque force pour l'y mettre (faisant même abstraction de la pesanteur) et qu'un grand corps est plus difficilement ébranlé qu'un petit.» Soit, par exemple, la figure:
où l'on suppose que le corps A en mouvement rencontre le corps B en repos. «Il est clair que, si le corps B était indifférent au mouvement ou au repos, il se laisserait pousser par le corps A sans lui résister et sans diminuer la vitesse, ou changer la direction du corps A. Et, après le concours, A continuerait son chemin et B irait avec lui de compagnie en le devançant. Mais il n'en est pas ainsi dans la nature. Plus le corps B est grand, plus il diminuera la vitesse avec laquelle vient le corps A, jusqu'à l'obliger même de réfléchir, si B est beaucoup plus grand qu'A[22].» Et rien ne prouve mieux que l'inertie à laquelle on s'arrête n'est que de l'énergie déguisée.
[Note 22: LEIBNIZ, _Si l'essence du corps..., _p. 112{a et b}.]
On peut remarquer aussi qu'il y a dans les corps comme une tension perpétuelle, une sorte d'élan continu vers quelque autre chose que ce qu'ils sont déjà. Les blocs énormes qui couronnent les pyramides tombent d'eux-mêmes, dès qu'on enlève la base qui les soutient; un arc tendu part tout seul, lorsqu'on en délivre la corde[23]; et nous avons dans notre organisme une multitude indéfinie «de ressorts» qui se débandent à chaque instant, sans que nous l'ayons voulu et même à l'encontre de notre vouloir[24]. La nature corporelle implique un effort incessant. Or l'effort n'est plus seulement de la puissance; c'est aussi de l'action. «Omnis autem conatus actio.»
[Note 23: LEIBNIZ, _De Vera Methodo..._, p.111b.]
[Note 24: LEIBNIZ, _De Vera Methodo..., _p. 111b.]
Et cette conclusion ne s'impose pas seulement au nom de l'expérience; elle se fonde aussi sur les exigences de la raison. On veut que l'être n'enveloppe que des puissances à l'état nu. Et l'on n'observe pas que c'est «une fiction, que la nature ne souffre point». On ne remarque pas qu'une simple faculté n'est qu'une «notion incomplète», «comme la matière première» séparée de toute forme; «une abstraction» vide de réalité, «comme le temps, l'espace et les autres êtres des mathématiques pures[25]». Il est bon de supprimer une telle équivoque et de donner des choses une notion plus compréhensive et plus exacte. Le vrai, c'est que tout est déterminé: le vrai, c'est que chaque substance «a toujours une disposition particulière à l'action et à une action plutôt qu'à telle autre»; «qu'outre la disposition», elle enveloppe «une tendance à l'action, dont même il y a toujours une infinité à la fois dans chaque sujet»; et que «ces tendances ne sont jamais sans quelque effet[26]». Tout être est une force qui se bande, un «conatus» qui passe de lui-même au succès, «si rien ne l'empêche»: toute substance est action et tendance à l'action[27]. Et de là une interprétation nouvelle du devenir. D'après Aristote, tout se meut par autre chose. Au gré de Leibniz, tout se meut par soi-même. Chaque être est gros de sa destinée et la réalise en vertu d'un principe qui lui est interne. C'est le règne de l'autonomie, qui se substitue à celui de l'hétéronomie.
[Note 25: LEIBNIZ, _N. Essais,_ p. 222b, 2 et p. 223b, 9.]
[Note 26: _Ibid.;_ v. aussi p. 248a, 4.]
[Note 27: LEIBNIZ, _Théod._, p. 526b, 87; _Syst. nouv. de la nature, _p. 125a, 3.]
L'effort, qui fait le fond de la substance, n'est pas purement physique. Il enveloppe toujours quelque degré de perception; il est produit et maintenu par la connaissance: c'est une véritable _appétition_[28].
[Note 28: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 706, 14-15; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466, II.]
«L'expérience interne» nous atteste qu'il y a au-dedans de nous-mêmes «Un Moi qui s'aperçoit» des changements corporels, et qui ne peut être expliqué ni par les figures ni par les mouvements[29]. C'est sur ce type qu'il faut concevoir tous les autres êtres[30]. Ainsi le veulent et les lois de l'_analogie_ et le principe de _continuité_.
[Note 29: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 185.]
[Note 30: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature_, p. 124-125, 3.]
Le propre du Moi humain est d'envelopper «une multitude dans l'unité[31]». Or telle est aussi la fonction essentielle de «ces forces primitives» auxquelles on aboutit par l'analyse métaphysique de la réalité. Elles doivent donc avoir, elles aussi, «quelque chose d'analogique au sentiment et à l'appétit[32]». De plus, comme le monde a pour auteur un être souverainement parfait, il faut qu'il soit le meilleur possible; et, comme la bonté s'achève dans la beauté, il faut aussi qu'il soit le plus beau possible. La nature est un poème immense où tout varie par degrés insensibles et dans l'unité, où tout se tient et se déploie dans la continuité. Or cette homogénéité fondamentale n'est pas expliquée, si, comme l'a fait Descartes, on oppose radicalement l'essence de l'esprit à l'essence de la matière. Il faut, pour la rendre intelligible, se représenter l'univers entier comme la réalisation différenciée à l'infini d'un seul et même principe qui est la pensée. Les choses alors acquièrent «une simplicité surprenante, en sorte qu'on peut dire que c'est partout et toujours la même chose, aux degrés de perfection près[33]».
[Note 31: LEIBNIZ, _Monadol._, p.706, 14; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466, III.]
[Note 32: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature_, p. 124-125, 3.]
[Note 33: LEIBNIZ, _Théod_, p. 602, 337; _N. Essais_, p. 305.]
Le monde est donc plus qu'une machine. La machine est ce qu'on voit; mais ce qu'on voit n'est qu'une apparence. Au fond, il y a l'être qui est force, vie, pensée et désir. Le monde entier, y compris son Créateur, est un système d'âmes qui ne diffèrent entre elles que par l'intensité de leur action. En ce point capital, Leibniz ne contredit plus Aristote. Le grec et l'allemand ont la même théorie. Pour l'un et pour l'autre, c'est l'amour qui meut tout; et, par conséquent, l'un et l'autre admettent aussi la prédominance des causes finales sur les causes efficientes. C'est le finalisme qui l'emporte de nouveau. Ni Descartes, ni Hobbes, ni Spinoza n'ont réussi à le détruire pour tout de bon.
Les agrégats corporels se composent de _monades_, c'est-à-dire de principes simples dont l'essence consiste dans la perception. Et l'objet de cette perception enveloppe toujours d'une certaine manière l'être tout entier; car, les choses allant d'elles-mêmes au meilleur, il n'y a pas de raison pour qu'il contienne telle portion de la réalité à l'exclusion de telle autre[34].Chaque monade a quelque représentation de l'infini; et c'est là qu'elle puise ses idées distinctes. Chaque monade, aussi, a quelque représentation de l'univers; et c'est de là que lui viennent ses idées confuses[35]. Les substances sont autant «de points de vue», d'où l'on aperçoit d'une façon plus ou moins explicite et la nature immense et l'Être éternel qui l'imprègne de toutes parts[36].
[Note 34: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle, _p. 187b; _Monadol._, p. 709b, 58, 60.]
[Note 35: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 222a, 1.]
[Note 36: LEIBNIZ, _Monadol., _p. 709b, 57; _Syst. nouv. de la nature,_ p. 126b, 11.]
Toutefois, cet Être éternel possède le privilège de n'avoir que des idées distinctes: l'Infini seul est pensée pure[37].
[Note 37: LEIBNIZ, _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, IV; _Monadol., p.708a, 41.]
Quant aux autres monades, elles contiennent, avec «leur entéléchie primitive», un obstacle également interne qui les entrave dans leur élan vers la perfection[38].
[Note 38: LEIBNIZ, _Théod., _p. 510a, 20; _Monadol., _p. 708b, 47.]
Les anciens ont parlé de la _matière seconde_ et de la _matière première:_ et leur distinction n'est pas vaine, bien qu'il faille modifier quelque peu leur manière de l'entendre. La matière seconde est d'ordre phénoménal: elle vient toujours d'un agrégat de monades, mais elle n'existe que dans la pensée et s'y traduit sous forme d'extension. Au contraire, la matière première est d'ordre réel: c'est un principe que chaque monade porte au-dedans d'elle-même, qui fait partie de son essence, et dont l'effet naturel est de communiquer à ses perceptions de provenance extérieure leur caractère extensif[39]. Mais l'étendu, c'est aussi du confus[40]. Et, par conséquent, la matière première, voilà ce qui limite l'action des substances créées; voilà ce qui les arrête, à des étapes différentes, dans leur ascension vers la lumière des «idées distinctes». «Autrement toute entéléchie serait Dieu[41].» Et de là une hiérarchie infiniment variée d'êtres qui se ressemblent par leur fond. Tout est pensée; mais la pensée dort dans le minéral et la plante, sommeille dans l'animal, s'éveille en l'homme et trouve en Dieu son éternel et plein achèvement. Encore y a-t-il, entre ces degrés divers, une multitude incalculable et de différences et de nuances; car la nature ne fait pas de bonds: c'est par un progrès insensible qu'elle passe du moins au plus[42]. «Rien de stérile ou de négligé, rien de trop uniforme, tout varié, mais avec ordre, et, ce qui passe l'imagination, tout l'univers en raccourci, mais d'une vue différente dans chacune de ses parties et même dans chacune de ses unités de substance[43].»
[Note 39: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, datée du 11 mars 1706, p. 436b; _Lettre VII au même_, datée du 16 octobre 1706, p. 440b; _Lettre XIII au même, _datée du 3 juillet 1709, p. 461b; _Comment. de anima brutorum_, p. 463a, I-II; _Epist. ad Wagnerum_, p. 406a, II. Dans cette dernière lettre, l'auteur paraît préoccupé, non de distinguer la _matière première_ de la _matière seconde_, mais de déterminer au juste en quoi consiste la passivité de la matière _generalim sumpta_ par opposition à l'activité de la forme; et son effort n'est pas stérile: il aboutit à des notions plus précises. La matière a bien quelque activité, tant il est vrai que rien n'est puissance pure: mais cette activité n'est que résistance. Au contraire, l'activité de la forme est vie, perception et effort.]
[Note 40: LEIBNIZ, _Lettre II au P. des Bosses_, p. 436b; _Lettre XIII au même_, p. 461b; _Théod., _p. 607, 356;_Monadol._, p. 709b, 60.]
[Note 41: LEIBNIZ, _Réplique aux réflexions de Bayle_, p. 187b; _Lettre VII au P. des Bosses_, 440b; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466b, IV.]
[Note 42: LEIBNIZ, _Syst. nouv. de la nature, _p. 125b, 5; _Comment. de anima brutorum_, p. 465b, XIII; _Epist. ad Wagnerum_, p. 466-467, V; _Syst. nouv. de la nature_, p. 125b, 7; _Lettre VI au P. des Bosses_, datée du 4 octobre 1706, p. 439-440; _N. Essais_, p. 224b, 12; _Monadol._, p.709b, 38.]
[Note 43: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 2O5b.]
Bien que composées de deux principes constitutifs, dont l'un est forme et l'autre matière, les monades n'en demeurent pas moins absolument simples. Car la matière première n'est qu'un principe d'étendue, et la matière seconde, qui est l'étendue elle-même, se fonde bien au dehors sur des agglomérais de monades; mais, considérée en soi, non plus dans sa cause, elle ne se produit qu'au dedans: elle est «toute mentale[44]». Et de là une nouvelle approximation de la notion de substance.
[Note 44: LEIBNIZ, _N. Essais, _p. 238b, 7. V. aussi: _Lettre II au P. des Bosses_, p. 436b; _Lettre XIV au même, _p. 462b; _Lettre XXIV au même_, p. 689a.]
D'abord, «les monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir». Et, par là même, «les accidents ne sauraient se détacher, ni se promener hors des substances, comme faisaient autrefois les espèces sensibles des scolastiques[45]». En second lieu, les monades n'ont point de surface extérieure. Et, par conséquent, elles ne présentent aucun point d'appui, à l'aide duquel on puisse ou les modifier, ou les mouvoir[46]. Chaque monade est à la fois close et intangible et demeure, de ce chef, essentiellement indépendante de toute influence dynamique externe. C'est en elle-même et par elle-même qu'elle agit et pâtit: sa vie est tout intérieure. Et c'est sans doute dans ce recueillement absolu que Leibniz a puisé la raison principale pour laquelle il conçoit la substance à l'image de l'âme humaine; car, si la monade ne se meut du dehors, il faut bien qu'elle se meuve du dedans. Et comment cela? Où trouver en elle une cause de changement quelconque, si elle n'était douée de connaissance et d'appétition[47]?
[Note 45: LEIBNIZ, _Monadol., _p. 705a, 7.]
[Note 46: LEIBNIZ, _Monadol._, p. 796a, 17.]
[Note 47:_Ibid._, p. 705b, 8 et 10-11.]