La mère et l'enfant

Part 7

Chapter 74,138 wordsPublic domain

Notre pion était homme de lettres. J'ai souffert à cause de la littérature. Il croyait, puisque j'étais un bon élève dans une classe de sciences, que je devais détester la littérature. Il me persécutait, comme on commet une bonne action, il poursuivait en moi le philistin et l'imbécile qui laisse mourir de faim les hommes de génie. En ce temps-là, je lisais les _Annales politiques et littéraires_, et le pion souriait avec supériorité parce que je ne devais pas y comprendre grand'chose.

C'étaient d'affreuses punitions que les punitions du lycée. Il y avait d'abord les «arrêts» qui nous prenaient nos meilleurs instants. Les arrêts se font pendant la récréation, être aux arrêts, c'est se promener en file, les bras croisés, silencieux, avec la présence d'un pion. Ils se composent d'une grande tentation, car près de nous les jeux se livrent à la joie, les conversations circulent, et les appels, et la liberté. Nous regardions ces choses en faisant nos arrêts, nous les regardions avec nos yeux tentés, comme un enfant infirme regarde par sa fenêtre les jeux, les mouvements et le bonheur. Les arrêts se composent, en outre, de fatigue et d'hébètement, parce que la marche ne repose pas le corps ainsi que les jeux et parce que le silence ne repose pas l'esprit ainsi que les conversations. Je ressens encore ces marches quand le temps se mesurait à nos pas et quand chaque heure comptait des milliers de pas. Le premier quart d'heure est bientôt passé, mais pendant le second quart d'heure, on commence à fatiguer ses jambes et ses idées. On arrête une pensée sur la borne-fontaine, où de l'eau coule, sur les fenêtres du réfectoire et sur le mur, on regarde les cabinets, la cour et les camarades, on attend que la demi-heure sonne, et quand la demi-heure a sonné l'on est triste parce qu'il faut attendre à sonner moins-le-quart, on est las parce qu'on ne sait plus à quoi penser et l'on sent marcher ses pauvres jambes sans but sous l'œil d'un pion qui contemple leur fatigue avec indifférence. Et nous avions douze, treize ou quatorze ans, nous avions ri pendant l'étude ou causé dans les rangs, nous avions suivi quelque pente de notre imagination; nous étions punis parce que nous avions douze, treize ou quatorze ans.

Pendant l'année où j'eus quinze ans, je passai toutes mes récréations aux arrêts. Il y avait la récréation du matin qui est fraîche, après la soupe, et qui entre dans les cerveaux, celle de dix heures, après la classe, qui nous fait danser comme des poulains échappés, et ces deux récréations sont les plus mauvaises pour les enfants punis parce qu'elles les privent d'un peu de leur jeunesse. Il y avait la grande récréation de midi et demie et celle de quatre à cinq. Sitôt qu'il y avait cinq minutes de récréation, il fallait que je m'en aille aux arrêts. Parfois je disais au pion:

--Mais, monsieur, vous ne m'avez pas puni.

Il répondait:

--Eh bien! je vous punis.

J'ai senti les yeux et les mains de cet homme pendant une année entière. Ses mains étaient des poings, mais ses yeux étaient plus durs que ses mains. J'entendais la voix de ses dents serrées, ses yeux passaient sur ma chair, la punition, énoncée avec clarté par un grand artiste qui ne déclame point, traversait l'air et faisait silence autour d'elle. J'ai dit que cet homme était méchant. Qui sait? Les tigres ne mettent pas de méchanceté dans leurs actes et mangent un homme simplement parce qu'ils ont faim.

Les arrêts étaient moins mauvais que le pion. Les arrêts ont le silence et marchent à pas égaux comme la méditation. On finit par oublier que l'on est aux arrêt. C'est Kant qui se promène dans l'allée de Königsberg, avec l'habitude du ciel et des tilleuls, et pour qui chaque pas est une pensée. Il a fallu trois ans pour m'habituer aux arrêts, puis les arrêts m'ont promené dans leur allée et m'ont rendu comme eux méchant et pensif. Mon premier orgueil, l'orgueil d'être un persécuté. J'ai sondé mon âme, j'ai vu qu'elle ne contenait pas de mal et que les hommes étaient injustes. Alors j'ai dit à mon âme: Va, c'est ton chemin qui te mène à la prison, mais suis ton chemin, puisque la prison ne te fait pas peur.

Il y avait aux arrêts mon frère l'Avenir. Mon frère l'Avenir se tient à ma droite et marche, et dans les arrêts qui tournent, marche, comme la délivrance auprès des prisonniers. Mon frère m'entraîne et c'est mon corps qui marche à pas égaux, c'est le Présent que l'on torture, mais l'esprit garde sa liberté et la Vie se compose d'Avenir. Qu'importe un pion et sa rage! Les fleuves qui coulent, souillés d'ordure humaine, coulent vers la Mer qui purifie. Les arrêts et leur ennui m'ont rendu plus grave, j'ai causé de choses sérieuses avec mon frère l'Avenir. On a dit que la souffrance était fortifiante, je le sais bien. A moi la souffrance a d'autant plus servi qu'il s'y est joint l'esprit de vengeance. Mais voyez comme la souffrance fait de mauvais enfants. En ce temps-là, je voulus être officier parce qu'un officier commande à des hommes. J'avais souffert et le pion m'avait montré toute son autorité, de sorte que je voulais avoir un peu d'autorité afin de faire souffrir les pions à mon tour. Le bel uniforme est un bonheur parce qu'à l'autorité il ajoute l'éclat. Je me voyais dans la rue, un sabre et un dolman, et mon regard serait plus brillant et plein de mépris, lorsque passant auprès du pion, je le regarderais en pensant: Homme vil et pion! Il y avait des moments où je marchais comme si j'avais des bottes. J'eus l'orgueil de cet avenir et j'eus l'orgueil du présent qui comportait un tel avenir. Va, c'est ton chemin qui te mène à la prison, mais suis ton chemin puisque la prison ne te fait pas peur. C'est derrière elle que la gloire se cache et la gloire brille davantage sur le front d'un ancien prisonnier.

Si j'ai dit que les arrêts m'avaient rendu grave, ce n'est pas parce qu'ils voulaient que je fusse officier, mais parce qu'ils me donnaient du courage pour l'être. Théorèmes de mathématiques, vous n'étiez pas des théorèmes de mathématiques, je vous voyais comme un sabre et comme un dolman galonné. Je vous voyais comme de la vengeance et comme un regard méprisant que l'on jette à un pion. Je vous voyais comme une existence de gloire et de bonheur qui nous fait oublier les arrêts de nos quinze ans. Physique et chimie, histoire et géographie, je me suis penché sur vos livres qui me préparaient à la Vie. J'aimais moins les discours et les compositions françaises parce que le pion était un homme de lettres et parce que les officiers sont des hommes d'action qui n'aiment pas les phrases. Je fus le plus assidu à l'étude et le premier en classe. Cela même donnait au pion une rage froide, sentir que je lui échappais et me voir plus fort qu'une punition. Il y eut entre nous un duel, car ce pion croyait que les punitions pourraient me vaincre et ce raté voulait que je devinsse un raté comme lui. Sois loué, ô chien, tes morsures et ta gueule m'ont appris qu'il faut combattre et m'ont donné du courage.

Mes camarades de quinze ans ont été de bons camarades. Au fond de l'humanité, où sont les forçats du bagne, les soldats de la caserne, les mendiants des routes et les enfants du lycée, l'on trouve de bons sentiments. Je me souviens, un soir d'automne, dans mon enfance, de deux trimardeurs assis au bord d'un fossé. Ils se passaient un bras autour du cou, ils s'approchaient bien près l'un de l'autre, ils se pressaient la main et s'embrassaient. La vie leur était dure comme un pion, mais ils unissaient leurs cœurs. Ils n'avaient pas de femme, pas de mère, pas de frère, alors chacun d'eux fut pour l'autre une femme, une mère et un frère. Nous avions déjà besoin de certaines choses, et nous étions de bons camarades unis contre l'ennemi commun.

Mais toi, ma bonne maman, je t'aimais comme je t'ai toujours aimée. Je t'aimais avec élan comme on aime le ciel à travers les barreaux d'une fenêtre, je pensais à toi comme un prisonnier pense à l'espace. Maman, tu ressembles aux vacances, alors que le Monde nous ouvre ses portes. On ne te voit que deux ou trois fois par an, et tu es d'autant plus belle que tu fais partie de la liberté.

Les vacances de quinze ans, plus vives que celles de douze, je les compare à nos quinze ans qui sont nos douze ans agrandis. A douze ans, notre cœur rentre au nid, mais nos sens et nos sentiments de quinze ans prennent les sensations du monde, et celle du nid n'est que la plus douce, formée d'amour et de repos. Voici qu'ayant parlé d'un pion et des misères qu'il créa, j'ai presque menti en nommant le malheur. Oui, puisqu'en ce jour de vacances le pion s'enfuit comme un mauvais souvenir et devient un souvenir de souffrance pour augmenter la bonté d'un instant heureux, ce sont nos poitrines qui respirent, avec nos yeux qui voient et nos pieds qui vont et ce sont nos quinze ans qui ont tout oublié, généreux, et n'ont gardé de la prison qu'un désir d'aller dans l'étendue.

Les vacances de Pâques furent, cette année-là, un printemps qui correspondait à mon âme. Il y eut sans doute des vacances de Pâques aussi belles, mais il n'y en eut jamais d'autres pendant lesquelles j'eus quinze ans. La Nature s'ouvre tout entière et m'appelle: Viens donc, je suis là pour te plaire, et pour que tu me comprennes je me suis donné quinze ans.

Nature qu'autrefois je connus, vous m'apparûtes charmante et brouillée comme moi-même, vos prés se mêlant à vos champs, vos arbres, vos haies, et Vous, tout verts et tout bleus, et vous formiez un ensemble agréable qui est la campagne. Mais maintenant, Nature que je connais, vous semblez plus grande, avec des formes, des couleurs et la vie, et vous avez tant de faces, et si distinctes, qu'à chaque instant je les découvre et les comprends.

Lorsque je m'éveillais, le matin, un soleil jeune, un beau soleil d'Avril avait déjà passé sur la Terre afin de l'éveiller. Tu éveilles, mon beau soleil, la maison, la rue et le ciel. On ouvre la porte et la fenêtre, tu entres et tu nous apportes ces bonnes idées des matins de printemps. J'ai quinze ans, mon beau soleil. Tu cherches dans les champs les germes assoupis et tu en fais de l'herbe, des bourgeons et des fleurs. Tu cherches dans ma tête les sentiments d'amour et tu leur fais aimer l'herbe, les bourgeons et les fleurs. Bonjour, Monsieur le Soleil! Vous êtes un beau Monsieur de dimanche, un beau Monsieur de vacances et je vous aime comme le père du Printemps.

Quand j'étais enfant, parfois je vis des officiers et des saltimbanques. Les officiers rouges et bleus, pareils à nos cerveaux de dix ans, m'attiraient comme un désir, et les saltimbanques ressemblaient aux officiers. Je les suivais, ainsi qu'un satellite, pour recevoir un peu de lumière et de chaleur et je les examinais, officiers et saltimbanques, avec un grand amour. Aujourd'hui je cours après du soleil. Les images plus variées de mon imagination et le sentiment poétique du monde que l'on possède à quinze ans m'entraînent sur la route et m'en font goûter le spectacle. Je suis le soleil, ainsi qu'un satellite, pour recevoir un peu de lumière et de chaleur et je le suis bien mieux qu'un officier car il est plus brillant.

Voici les rues et les routes. Je salue les routes du Printemps qui suivent leurs pentes et marchent dans la Nature. Elles ne sont pas très belles puisqu'elles sont utiles, mais je les regarde quand même. Je leur trouve une couleur café au lait et les haies qui les bordent semblent poussées sur leur sol. Je salue les prés et l'herbe, où vont les bœufs: ils s'étendent sous le soleil limpide. On ne sait pas s'ils sont verts ou bleus. La raison dit qu'ils sont verts, puisqu'ils sont pleins d'herbe, mais le cœur dit qu'ils sont bleus à cause de leurs reflets. On les regarde et l'on pense qu'ils ont été créés pour faire notre admiration. Et les champs qui environnent les prés sont pareils à de la terre et font croire que les prés sont des champs sur lesquels on a mis un tapis. Je salue les arbres, et surtout les pêchers. Il est un poème qui parle de la Vierge vêtue d'une robe couleur fleur-de-pêcher. Je priai maman de m'indiquer un pêcher en fleur et je courus à lui. Ah! voici des fleurs de pêcher qui sont bien mieux que si elles étaient roses et qui sont si belles que l'on ne peut pas les décrire! Je les regardai longtemps, je fus ébloui, je les sentais comme entrer en moi pour me donner un bonheur couleur fleur-de-pêcher. Ah! voici des fleurs de pêcher.

Mais le ciel de Pâques! Le ciel de Pâques est fait tout entier avec de la lumière. Il est blanc, bleu et brillant. On dirait qu'il a dissous le soleil, on dirait encore qu'il est tout couvert de rosée. Et puis j'ai tort de parler du ciel. Depuis la Terre jusqu'au ciel, l'air est brillant et bleu comme le ciel de Pâques. Oh! printemps! Les haies en fleur, le ciel, la Terre et mes quinze ans se contemplent, comme des amis qui se connaissent depuis hier, mais qui sentent qu'ils se connaîtront toujours, et comme des amis dont l'amitié fut soudaine et qui se confient déjà leurs sentiments profonds.

C'est ainsi que mes sentiments faisaient partie de la nature et contenaient un peu de sa beauté. Il ne fallait pas leur demander davantage: nos poitrines de quinze ans suffisent à peine à notre respiration. Maman ne fut pas Celle que j'espérais, la mère aux choses, et l'ancienne mère de douze ans qui tenait lieu de n'importe quoi qui m'aurait manqué. Mon corps est tout droit, le Printemps qui le fortifie l'appelle et le tente. La seule chose qui puisse me manquer, le Printemps me la donne, c'est l'air avec la liberté.

Jadis ma mère eut une main qui prenait la mienne parce que mes jambes vacillaient et parce que ma tête ne savait pas les conduire. Maman possédait tout ce que je n'avais pas. Elle me guidait avec ses idées fortes et m'appuyait sur ses mains protectrices. Que les temps sont changés! Ma mère encore était un centre où allaient tous mes sentiments. Mes petits sentiments d'autrefois sortaient de mon cœur afin de parcourir l'Univers, et puis voyaient que l'Univers est trop grand pour les petits sentiments. Alors ils couraient tous auprès de ma mère comme une petite troupe qui ne sait pas quoi faire et qui reste où il fait bon. Voilà. Parfois la mère promenait ses oiseaux dans les champs. Savez-vous ce qui arriva? Un jour, la mère était absente et les petits oiseaux se sont promenés seuls. Ils se sont aperçus qu'on ne se perd pas dans le monde et qu'on y respire.

Ne dites pas que je n'aime pas ma mère, puisque ma prison contient son image. L'homme heureux est seul, en tête à tête avec le Bonheur. Le Printemps est mon bonheur, c'est pourquoi je suis seul en face du Printemps. C'est à Pâques qu'il faut venir nous voir, au son des cloches, et l'on apprendra que les cloches sonnent, que la Joie les suit et que les enfants l'accompagnent.

CHAPITRE SEPTIÈME

Je me souviendrai toute ma vie du soir où j'eus vingt ans. Assis dans ma petite chambre, la nuit tombant sur le jardin éteignait mes fleurs et mes oiseaux pendant que le ciel devenait tendre comme une âme souffrante. L'air du crépuscule est formé de petites perles sonores qui se renvoient les dernières paroles des arbres et des routes. Maman tira de l'eau, le treuil du puits grinça, le seau heurta les parois avec retentissement. C'est à ce moment surtout que je sentis venir mes vingt ans. Pourquoi? Je ne suis pas un malade qui voit de merveilleuses correspondances. Mais le puits criait comme une âme de fer que l'on attaque au crépuscule et ses cris entraînèrent les miens. On eût dit qu'il y avait quelque danger dans le monde. Je sentis venir mes vingt ans au fond de mon cœur frileux et je fus triste parce qu'ils n'étaient pas ce qu'ils devaient être.

Lorsque j'avais douze ans, je pensais: A vingt ans, tu seras on ne sait quoi, grand astronome ou général, mais tu seras quelqu'un de très grand parce que tu es allé au lycée et que tu y fus le premier de la classe. Lorsque j'avais quinze ans, j'étais plus précis: A vingt ans, tu seras sorti de l'Ecole polytechnique et l'on te verra, pareil aux officiers d'artillerie, passer dans ta petite ville comme une image de guerre et de gloire. Depuis, je n'ai plus voulu être officier parce que les officiers sont trop beaux et manquent de cœur en faisant souffrir les soldats. Il y avait, de plus, un de mes camarades qui voulait entrer à l'Ecole normale supérieure, et qui m'a montré que les officiers sont des êtres inutiles. Je fus bachelier et pendant les trois années suivantes, je me préparai à l'Ecole polytechnique. L'Ecole polytechnique conduit à toutes les carrières. On peut être ingénieur, commissaire de la marine, employé au ministère des finances, et l'Ecole polytechnique n'empêche pas d'être écrivain, peintre ou musicien. Les candidats à l'Ecole polytechnique se promènent dans un champ de rêves et connaissent toutes les espérances.

J'ai connu tant d'espérances que mes désirs étaient sans limites. Mais ce soir, mon âme de crépuscule est formée d'échos sonores. Les échos de mon âme se renvoient leurs bruits, tous leurs bruits froids, avec la voix impersonnelle des échos. Depuis les ennuis jusqu'aux espérances, c'est un bruit d'années captives qui marchèrent dans des cours, qui dormirent dans des dortoirs, qui vécurent chez les pions une vie triste et surveillée. Sur ma table, je vois les cahiers de trois années de mathématiques. Maman tira de l'eau, le puits rouillé grinça. Il me sembla entendre chaque X et chaque Y dans ma vie de candidat à l'Ecole polytechnique. Les X de l'algèbre, élégants et précis, raisonnaient froidement comme des personnes bien mises. Les X, les Y et les Z de la géométrie analytique semblaient des malheureux qui peinent, de malheureux journaliers qui cassent du bois. Mon âme grinça comme le puits dont on remue l'eau glacée. Ces mathématiques étaient faites avec ma substance. Une pile de cahiers, voilà mon adolescence, les premiers printemps, les feuilles qui s'ouvrent, le soleil plein de rosée et les petites amies de seize ans. C'est triste comme du bonheur perdu. F (x, y, z), théorie des équations, courbes et surfaces du deuxième degré, vieilles aventures répétées, c'est triste comme un prisonnier qui connaît toutes les pierres des murs de sa prison. Un homme avait labouré son champ. Le vent souffla sur le blé qu'il devait semer, et maintenant l'homme cherche sur la terre quelque reste des festins des fauves.

Mais il y a le lendemain des amertumes. Un jeune homme de vingt ans ne connaît qu'un soir amer. Gloire à mon sang qui passe comme un cavalier et qui remue et qui entraîne sur sa route depuis les vieillards du Passé jusqu'aux enfants de l'Avenir. L'Ecole polytechnique n'est plus que la carcasse d'une maison brûlée. Je l'abandonne. Pardonnez-moi si j'ai regardé en arrière. Je pars et je n'ai rien perdu. Le monde est comme un coup de clairon qui m'entraîne. Je ne me reposerai pas avant d'avoir trouvé la maison où l'on se repose le mieux.

Le matin je me lève et j'interroge les quatre coins du ciel. Je ne veux rien ignorer de l'espace. Voici l'air du matin qui vient de loin et qui s'emplit de toute la fraîcheur des horizons. Je pense aux professions que peut choisir un bachelier qui fit trois ans de mathématiques spéciales. Il y a les Contributions directes qui habitent les sous-préfectures et les préfectures et qui contiennent leur petit morceau d'avenir. Il y a l'Enregistrement qui habite un chef-lieu de canton, qui se marie avec une femme charmante et qui jouit d'une considération toute particulière. Il y a les Ponts et Chaussées où sont utiles les mathématiques spéciales. Les Ponts et Chaussées conduisent même à l'Ecole des Ponts et Chaussées où l'on devient ingénieur tout comme si l'on était entré à l'Ecole polytechnique. Il y a tous les ministères, qui sont à Paris avec des examens bienveillants. Je vous dis que l'espace entier est plein de promesses. Il y a encore toutes les situations que l'on peut découvrir chez les particuliers et dans les administrations privées. Je n'ai rien perdu, bon Dieu! Le médecin m'a dit qu'échouer à l'Ecole polytechnique avait fait le bonheur d'un de ses camarades qui, maintenant dans le journalisme, gagne dix mille francs par an.

Mon frère l'Avenir était vêtu de noir et son faux-col très blanc faisait deviner un jeune homme qui ne travaille pas beaucoup et qui touche de bons appointements. Les bacheliers ont des métiers élégants qui ressemblent à une distraction. On voit même des jeunes gens riches pratiquer ces métiers parce qu'ils ont peur de s'ennuyer à ne rien faire.

Je vécus ainsi pendant un mois dans ma petite chambre de province auprès de mon père en travail et de ma mère pleine de soins. Mes vingt ans étaient un peu bouillonnants, mais dans ce pauvre village où je ne fais qu'une halte, je ne veux pas laisser bouillonner mes vingt ans. Je vécus assis et me recueillant pour choisir un métier. Les miens n'étaient pas tranquilles. On ne peut pas dire que les ouvriers de province ont de l'expérience, puisque leur esprit ne connaît que le bois et les sabots qu'on en tire. Pourtant s'il est nécessaire de travailler douze heures afin de gagner le pain de sa femme et de ses enfants, cela montre que la vie est pénible. Il faut regarder un travailleur avec ses épaules lasses. Lorsqu'il réfléchit, il se dresse et contemple quelque endroit de l'espace avec un œil qui voit partout des soucis.

Il est vrai que je suis bachelier et que l'instruction mène à tout. Mon père a de la crainte, lui qui sait que les fils d'ouvriers participent à la vie ouvrière. De plus, si cela se passait ainsi que je l'espère, cela serait trop beau. Il en cause avec ma mère. Ma mère verrait bien les choses comme je les vois, mais elle a de l'inquiétude parce qu'en fin de compte on ne sait pas...

Moi je me dresse et je chante. Mes chers parents vous êtes entêtés. La vie et ses raisonnements, vous les entendez entre les quatre murs de votre chambre, et vous les regardez passer devant la fenêtre en doutant de leur réalité. Je ne sais pas comment faire pénétrer mes paroles. Je porte en moi trois cent mille espérances, mais pour chaque espérance vous avez un doute. Pourquoi? Moi je raisonne aussi. A l'appui de chaque espérance, je place un exemple. Mes anciens camarades ont tous les emplois dont je vous parle et moi, leur égal, je suivrai leur voie et j'aurai sur eux l'avantage de suivre une voie qu'ils m'auront appris à connaître.

Mon père se renferme dans son corps rugueux d'ouvrier et parce que ses épaules ont reçu les grands coups que la Vie donne aux travailleurs, il est empli de craintes. Tes camarades étaient riches ou bien ils avaient des protections. Dans le monde, les métiers ressemblent à la fortune. C'est pourquoi les riches ont de bons métiers pendant que les pauvres n'en ont pas.

Nous commençâmes par les protections.

On voit à cinq kilomètres de ma petite ville un village avec un château. Le village montre une rue et demie le long de laquelle c'est le commerce des auberges et celui des métiers, qui ne font pas grand bruit. Presque en face de l'église il y a l'école. L'église est vieille et n'a pas de place pour montrer son visage, l'école est large et blanche avec une place immense pour qu'on la voie et pour que l'on sache qu'en ce village instruction occupe une place immense.

Mais le village n'est rien. Il faut parler du château. Le parc et le château sont plus grands que le village et appartiennent à M. Gaultier. M. Gaultier est un homme plusieurs fois millionnaire et qui est ce que l'on appelle un agriculteur. Les agriculteurs sont ceux qui possèdent des domaines, les louent à des paysans et se font des revenus grâce à l'agriculture que pratiquent leurs fermiers. Ils vont souvent à Paris, gardent des relations de toutes sortes et se plaignent d'avoir beaucoup d'occupations. La plupart d'entre eux ont des opinions royalistes, mais M. Gaultier était républicain. Sinon l'on eût trouvé le moyen de donner une place à l'église et d'enfoncer l'école derrière les maisons.