La mère et l'enfant

Part 4

Chapter 44,044 wordsPublic domain

C'est à cette époque qu'une vieille mendiante avec son enfant passa devant notre maison. C'était une vieille femme, habitant à quelques lieues de là qui, tous les mois, venait dans notre petite ville où les riches bourgeois avaient l'habitude de lui faire des dons. On la voyait passer, tenant son panier d'une main et son enfant de l'autre main. Son panier contenait les choses de sa vie: des œufs, des légumes, du vin et son porte-monnaie, et son enfant contenait tout son bonheur. Chaque mois, on la voyait passer avec ses vêtements propres, son bonnet blanc et son visage couleur de grand air. Elle habitait, sur la lisière d'un bois, une petite cabane qu'entouraient les champs jaunes du Berry et la forêt profonde de mon pays. Mais jamais on ne l'avait aperçue dans sa cabane. Les gens en passant disaient: C'est ici la maison de la mère Henri, et les contrevents étaient fermés, et la porte barrée. Voyages de vieilles mendiantes, voyages souvent lointains de celles dont la besogne est par les routes! Les voyages forment l'esprit, car on récolte dans les champs, dans les maisons et sur les chemins, presque toutes les connaissances de la vie. C'est ainsi que la mère Henri apprit à faire, avec des plantes, une eau que l'on appelle l'eau rouge et qui soulage de toutes sortes de maux. Elle guérissait aussi de la «loubée». Je n'ai jamais su ce que c'était que la «loubée», mais la mère Henri guérissait de la «loubée». Si elle avait été plus vieille, solitaire et sale, on aurait cru qu'elle était sorcière. Mais elle avait un enfant comme les autres femmes, elle était propre comme les autres femmes encore, elle causait ainsi que tout le monde, et l'on croyait simplement quelle avait appris le long des routes quelques-uns des secrets des plantes.

Depuis quelque temps, maman la guettait à passer. Il y a des espérances inavouées que nous plaçons sur les vieilles têtes du hasard. Maman pensait que la Vérité qui voyage peut rencontrer ceux qui rôdent. Et puis, il y a toujours des voisins qui connaissent le cousin d'une personne qu'une vieille mendiante a guéri. Enfin, le succès appartient à ceux qui le cherchent partout, même où ne s'arrêtent guère les succès.

Maman appela la mère Henri: nous pouvons toujours essayer, disait-elle. Mère Henri, je vous vois encore lorsque vous arriviez lentement, avec votre bon air, comme ceux que l'on attend. Vous m'avez aperçu, la tête entourée d'un bandeau et vous avez dit: «En effet, l'on m'avait appris qu'il était malade, votre petit.» Votre enfant était avec vous. Maman, tout de suite, vous raconta que c'était un mal qui ne voulait pas s'en aller. Et parce qu'elle était impatiente de ce que vous lui diriez, elle défit bien vite le bandeau. La grosseur était là. Vous l'avez touchée du bout des doigts, par crainte de me faire mal. Ensuite vous avez dit: «C'est sans doute de l'humeur», et vous nous avez regardés. Vous avez bien vite ajouté: «Il faudrait mettre là-dessus un saint-bois. Un saint-bois, c'est une petite écorce qui attire l'humeur et la fait sortir en dehors. On en trouve chez tous les pharmaciens.»

Alors maman, pour vous remercier, vous offrit de manger du pain et du fromage en buvant un verre de vin. Vous avez accepté et votre enfant s'est assis auprès de vous sur la petite chaise. Voilà, mère Henri. Je me souviens de votre amour pour votre enfant. Vous lui donniez à manger et à boire en disant: «Mange bien, bois bien, mon petit.» C'était un enfant bien élevé qui mangeait proprement parce qu'il avait l'habitude de manger comme cela, chez des gens aisés qui n'aiment pas que les pauvres laissent des miettes. Vous le regardiez. Mère Henri, aussi longtemps que durera ma mémoire, je me souviendrai des regards que vous donniez à votre enfant. Vous étiez une vieille malheureuse, dans une cabane, et qui voyage pour aller tirer les sonnettes par tous les temps de pluie et de soleil. Votre main brune, l'hiver, pressait votre sein où glissait le vent gelé, et vos vieux pas d'été pleins de sueur marchaient au soleil sur les routes sans nombre qui usent vos jambes pour vous donner du pain. La pauvreté vous entourait le corps, comme une grosse corde, et vous traînait ainsi qu'un maître traîne une bête pour la montrer aux portes des maisons. Mère Henri, quand vous regardiez votre enfant, l'on sentait que vous étiez une femme heureuse. Vous regardiez votre enfant comme Jésus doit regarder ceux qu'il a mis au monde et qu'il fait souffrir. Mais surtout, vous le regardiez comme on regarde son bonheur. Votre enfant vous semblait beau comme un château avec un parc. Le maître s'arrête et contemple en pensant qu'ici c'est sa vie: la richesse, l'aisance et la beauté. Votre enfant était meilleur que la chaleur des bons foyers, que les baisers des amoureux et que la viande que l'on mange en buvant du vin. De toutes ces choses il vous tenait lieu. Alors, vous l'admiriez. Ce jour-là il tombait de la pluie. Votre petit garçon dit: «Il pleut.» Dans nos pays, on parle très mal et l'on dit: «Ça pluit.» Vous le fîtes remarquer à maman: «Voyez-vous, Madame, mon petit ne dit pas: Ça pluit, mais il dit: Il pleut.» Votre petit garçon sourit: «Voyez donc, Madame, disiez-vous, comme il a de belles dents.» Et quand vous vous êtes levée pour partir, maman vous a dit: «Il a l'air bien intelligent, votre petit.» Alors, mère Henri, j'ai vu vos deux yeux comme deux âmes profondes dans lesquelles l'amour est tombé.

Puis vous êtes partie, entre votre panier et votre enfant. Votre panier contenait votre vie, mais votre enfant contenait tout votre bonheur.

Un saint-bois. Maman n'osa pas l'appliquer. Sur ma joue, au siège du mal, il ne faut pas des remèdes de bonnes femmes. Un saint-bois peut être bon, mais la prudence conseille de ne pas s'en servir. Maman ressemblait aux vieux paysans malades qui appellent un médecin. Le médecin dit: «Ce n'est rien, il faut prendre tel ou tel médicament facile.» Alors on l'écoute parce que si cela ne fait pas de bien, cela ne peut, du moins, pas faire de mal. Mais si le médecin commande une médication compliquée, le vieux hoche la tête et pense: Il se trompe avec tous ses remèdes de pharmacien et mon mal partira comme il est venu. Les médecins sont pareils aux conseillers que l'on écoute lorsqu'ils sont de notre avis.

Ma mère pourtant était ébranlée. C'est une pente irrésistible, sur les routes irrégulières et qui nous précipite jusqu'à sa fin. Tu as interrogé la science d'une commère: tu l'as comprise et tu voudras la compléter. La curiosité se joint à l'espoir et nous pousse. Pour maman, l'espoir surtout la poussait. Un saint-bois agit parce qu'il attire l'humeur. Pourquoi ne la transporterait-il pas à l'endroit que l'on aurait choisi? Sur un bras de mon enfant si je mettais un saint-bois, par ce moyen on verrait toute l'humeur s'en aller, et celle de la joue aussi. Maman fit part de ce raisonnement à toutes nos voisines et chacune l'approuva. «Moi, à votre place, j'essaierais.» Pendant quelques jours encore, maman retourna cette idée dans sa tête et, l'ayant bien appréciée, résolut, un samedi, de l'expérimenter pour une durée de huit jours.

Hélas! vous, saint-bois, entre deux samedis qui restâtes sur mon bras, pauvre remède de bonne femme, vous nous avez trompés. Nous étions habitués aux déceptions depuis les temps de la pommade et de l'incision et de plus nous ne laissions croître que de toutes petites espérances, afin que leur départ ne fît pas en nous trop de vide. Mais vous, saint-bois, remède de bonnes femmes, humble remède de gens comme nous, vous n'auriez pas dû tromper les vôtres. Nous vous avons pardonné, nous avons même cru que nous n'étions pas assez hardis. Maman dit: «Ce saint-bois, il faudrait le mettre sur ta joue, mon petit, mais je ne l'ose pas. La mère Henri avait peut-être raison, qui voulait que l'on attaquât le mal en son endroit.»

Ensuite le temps passa, comme passe le temps des malades. Nous n'avions pas parlé de notre femme au médecin, parce que les médecins sont des gens savants qui n'aiment pas la concurrence. Le temps se levait chaque matin et traînait des jours gris dans notre maison, le long des rues de l'école et parmi les livres. On le voyait se dresser pendant des heures et poser ses poings lourds sur ma tête. Nous allions souvent chez le médecin, et ces jours-là, le temps de notre vie semblait un peu plus clair et plus léger. On dirait que les médecins nous guérissent du temps. Nous allions chez le médecin. L'hiver passa, le printemps aussi, l'été vint, et nous allions encore chez le médecin. Aide-toi, le ciel t'aidera. Ah! oui, nous nous aidions, mais le ciel mettait bien longtemps à nous aider. En avons-nous usé de la patience, maman! Lorsque nous nous donnions la main en descendant chez le médecin, nous pensions: Il y a bien longtemps déjà que nous connaissons ce chemin. Et nous remontions tous deux en pensant: Il y a bien longtemps déjà que le médecin ne connaît rien à ce mal.

Le temps passa, tout habillé de fer, comme un guerrier dangereux qui ne veut pas passer.

Une fois, le temps s'arrêta auprès de nous. C'est parce que ce médecin croyait que deux cautères pourraient me guérir. Oui, le médecin dit un jour: «Il faudrait lui poser deux cautères. Ça ne sera pas grand'chose et ça le soulagera certainement.» Il me demanda: «Comment écris-tu cautère?--_Coterre._--Mais non, répondit-il, parce que ça ferait coterr...re. Il faut l'écrire _Cautère_.» Savoir écrire leur nom me rendait les cautères familiers. _Cautère_, vous ressembliez à mes bêtes familières, à Jeanne d'Arc et à Napoléon, et vous veniez à moi, comme eux, à travers ma jeune science, pour faire du bien à mes maux. Pendant huit jours, _cautère_, nous vous attendions comme un bienfait: moi parce que je vous connaissais et maman parce qu'elle espérait en vous. Je crois que jamais, cautère de mon enfance, vous ne fûtes ainsi reçu chez les hommes par un fils et sa mère qui vous attendaient.

Certes, nous avions expérimenté bien des remèdes, mais tout nouveau remède est doué de propriétés particulières (dont la meilleure est, je crois, d'entretenir l'espérance). Les médecins nous promènent à travers les connaissances humaines.

Le matin des cautères, je ne m'attendais pas à ce qui allait arriver. Connaissant ma maladie, mon cerveau l'avait domestiquée et l'associait à ma vie sans crainte de rébellion, mais un jour, il s'aperçut que cette bête domestique était une bête parce qu'on agissait avec elle comme avec une bête. En effet, les cautères prennent la chair et la rongent furieusement. On voit ainsi une bande de chiens de chasse dévorer un sanglier des bois. Le médecin opérait, maman me tenait la tête et moi je me plaignais, longuement, avec des geignements égaux. Je me plaignais bien plus à cause de ma maladie qu'à cause des cautères. Je revoyais cette grosseur que Dieu posa sur ma joue et qui me traînait depuis si longtemps déjà, sur sa route ardue où mes forces se lassaient. Je demandais compte à toutes les puissances humaines ou divines de leur malédiction. Vous m'avez blessé, moi qui n'ai rien fait. J'allais à l'école tous les matins et j'accomplissais tous mes devoirs lorsque vous m'avez blessé. Et vous m'avez blessé au visage afin que la blessure fût visible et pour que le châtiment fût profond. Ma joue se creuse sous deux cautères et c'est une marque infâme que vous m'imposez à jamais. Mais, au moins, laissez-moi guérir. Entrez votre poing dans ma chair, et que j'en souffre, mais au moins laissez-moi guérir.

Quelques jours plus tard, lorsque le médecin enleva les deux cautères, il y avait deux trous que nous devions faire suppurer. Jusqu'ici j'avais bien su que j'étais malade à cause de mes souffrances, de mes remèdes et de nos visites, mais ces maladies élégantes restent à notre surface comme des douleurs aristocratiques. Presque du bonheur est sur elles. On se dit: Je suis malade, pour se distinguer des autres hommes, et l'on sent que la maladie est une supériorité parce qu'elle affine les malades. Mais si la chair se rompt, la maladie se montre par deux trous et devient une maladie honteuse. Alors le malade est un homme blessé qui laisse ses pensées dans ses blessures, où elles se corrompent à leur tour et vivent avec des plaies.

J'avais perdu mon calme et mon accoutumance. A l'école, mécaniquement, les choses entrent dans ma tête. Il y a deux parts dans mon esprit: l'une où viennent les connaissances du monde, malgré moi, parce que j'ai des sens, et l'autre où sont deux trous que mon âme habite. Moi, c'est la seconde part, c'est mon âme recroquevillée qui pense et qui pleure. Un jour que je n'écoutais pas ses observations, l'instituteur me donna une gifle. Alors, on vit baver deux filets de pus sur ma joue, qui étaient une tare cachée qui se montre et par laquelle on comprend qu'il ne faut pas toucher à cet enfant, puisque sa chair se décompose. Ces deux filets de pus me séparaient du monde.

Mes nuits étaient noires et rudes. Un sommeil implacable me gardait, pieds et poings liés, sans connaissance et sans pensée. De toute ma fatigue venait cet accablement et tout mon corps y participait, par ses sens, par ses membres et par ses organes qui ne pouvaient plus agir parce que le mal les avait usés. Mais un ronflement marquait ma vie et ce ronflement encore était de la fatigue. Je ronflais comme on râle, avec une respiration qui voulait jaillir, mais qui devait traverser des marécages. Quand parfois je m'arrêtais, maman pensait: Sa respiration peut-être n'a pas pu sortir, et elle me tâtait pour voir si je n'étais pas mort. Je m'éveillais le matin, amer, et la bouche pleine d'un pus qui semblait aussi gagner mon cerveau où des idées s'épaississaient.

Il y eut un jour où je ne pouvais pas fermer la bouche: quelque chose, comme une dent de sagesse, pointait pour la tenir entre-bâillée. Le médecin dit: «Mais voilà, c'est l'os qui sort. Je comprends maintenant sa maladie. Voyez-vous, Madame, c'est l'os qui était gâté. Je m'en étais toujours douté.»

Il prit une pince et enleva le morceau d'os ainsi qu'on enlève une dent. Le voici. Nous le regardâmes, maman et moi, comme une partie de nous-mêmes et avec une grande crainte. Nous avions peur parce qu'un os gâté doit ressembler à une plaie et nous pensions la voir et souffrir à cause de sa profondeur et de son pus. Mais non, et c'était simplement un petit os poreux un peu plus gris qu'il n'aurait dû. Alors nous fûmes bien étonnés de ce que si peu de chose pût produire tant d'effet.

Nous l'enveloppâmes dans du papier de soie pour le conserver, mais nous n'étions pas rassurés. Ça commence par un petit os de la mâchoire, de même qu'une carie d'os commence par une fluxion légère, et ça se poursuit longtemps comme un mal qui ronge. C'est une fraction et c'est une autre, et puis c'est tout un os qui disparaît. Et d'autres os s'en vont qu'a corrompus un mauvais voisinage car les maux gagnent de proche en proche avec la mort pour but. On comprend que l'humanité est faite pour les maux lorsqu'on voit leur naissance et leur développement. Un os de ma mâchoire sort par ma bouche et nous nous demandions si tous les os de ma tête n'allaient pas sortir par le même endroit.

Ah! les semaines qui suivirent! Je sentais ma mâchoire en travail qui se désagrégeait seconde par seconde comme le temps se désagrège et avec cette assurance égale que donnent les grandes forces. Voilà ce que je croyais sentir. Lorsque mon sang avait un peu plus de vie, alors qu'un peu de calme semblait me revenir, cela accélérait encore la vitesse du mal. C'est une marche vers la mort. Dieu parfois la rend agréable et rapide, mais c'est afin de mieux nous tromper, pour que nous arrivions plus tôt à sa fin. Et j'étais un pauvre enfant plié. Je m'asseyais sur ma chaise, je me couchais dans mon lit, j'étendais mes bras en croix, comme l'autre, qui avait tant souffert, et je n'aurais pas voulu souffrir, et je n'aurais pas voulu mourir.

Les actions de la vie me semblaient superflues. Ah! c'est la fin de l'été et c'est un peu l'automne, et il y a un beau soleil dans le ciel bleu. Que m'importaient ces choses! Et que m'importaient le travail, les paroles et les visites au médecin! Mes idées habitent deux trous de ma joue auprès des os de ma mâchoire, dans un pays où l'on ne vit plus qu'une vie maigre et pourrie. Le monde est malsain, les médecins ne savent pas guérir les malades et le travail et les paroles sont superflus, puisque l'on doit mourir.

Ma pauvre maman me prenait la main et m'entraînait. Il faut une grande persistance dans nos espoirs et suivre courageusement le Destin où il nous conduit. Le Destin nous conduisait encore au cabinet du médecin. Maman le suivait, égale et forte comme les forces qui nous poussaient et le suivait jusqu'au bout en me traînant par la main. Je m'en allais avec des petits pas de laine et la tête baissée, et je sentais en moi toutes les défaillances d'un vaincu: «Aie du courage, mon petit enfant. Les médecins qui nous enlèvent nos os ne nous font pas souffrir longtemps. Et puis, je t'achèterai des biscuits. Tu les mangeras avec du vin, et tu sais qu'ils sont bons comme des bonbons et qu'ils fortifient le cœur des enfants malades.»

Une autre fois, elle me dit: «Si tu es bien sage et que tu ne cries pas, je t'achèterai un crayon rouge et bleu.» Un crayon rouge et bleu, je voulais le gagner, parce qu'il sert à composer de beaux dessins. Ce jour-là, le médecin aurait pu m'enlever bien des os sans me faire crier. Un crayon rouge et bleu possède une grande puissance à cause de ses deux couleurs éclatantes qui rappellent l'uniforme des soldats. Je le voyais devant mes yeux et doué d'une grande beauté. Il faut souffrir pour le posséder, mais la possession en est si bonne qu'il semble qu'ensuite on ne pourra plus mourir.

Le médecin dut faire un voyage à Paris. Avant de partir, il nous dit: «Je vais emporter un des petits os que nous avons arrachés, pour le montrer à l'un de mes anciens professeurs.» Et quand il revint, voici ce qu'il nous apprit: «C'est bien une carie d'os, comme je vous l'avais dit. Il aurait fallu pratiquer une opération et gratter la partie malade, mais nous ne le pouvons plus maintenant, à cause de la faiblesse de cet enfant. Laissons, et le mal s'en ira seul.»

Nous laissâmes. La résignation des pauvres gens s'étend sous le ciel comme une bête blessée et regarde doucement les choses dont elle ne peut point jouir.

Auprès du médecin, mon mal s'accrut, parce que c'était dans ma destinée. Il aurait fallu une opération chirurgicale, mais nous n'en voulions à personne, en pensant que nous étions de pauvres gens. Les ouvriers savent que la vie est pénible, puisqu'il faut travailler chaque jour, et les maladies leur montrent qu'elle est plus pénible encore puisqu'on ne conserve pas toujours cette vie pour laquelle on a travaillé. Les médecins sont riches et leur fortune les éloigne de nous. Ils passent en voiture, leur regard s'arrête à peine sur nos humbles maisons et leur esprit les considère un instant, puis s'en va. Nous restons penchés sur nos besognes et nous acceptons les lois naturelles: le travail, les maux et la richesse. Nous disons simplement: Nous n'avons pas de chance. Et c'est la formule dernière de nos cerveaux, grâce à laquelle nous pourrions vivre dans le malheur éternel.

Il arriva que le dernier morceau d'os sortit de ma mâchoire. Je fus guéri, et nous en étions étonnés.

CHAPITRE QUATRIÈME

A douze ans, les enfants deviennent grands et l'on se rappelle qu'ils étaient tout petits. On s'aperçoit en outre qu'ils deviennent indépendants et ça ressemble au moment où l'oiseau commence à voler. Vous savez bien: les petits oiseaux posent leurs pattes sur le bord de leur nid et regardent alentour où c'est si beau qu'ils font: Cui, cui! Ils s'élancent enfin. Voici des champs, des haies, des maisons et des rues et toute une vie qu'ils ne connaissent pas. Et puis, voici d'autres nids et d'autres oiseaux qu'ils vont connaître et qui changeront leurs idées sur le nid natal. Intelligence et vivacité, les enfants de dix à douze ans qu'on laisse aller par la ville la voient, avec ses maisons, considèrent son commerce et ses habitudes, et agitent leur cerveau avide de spectacles. C'est au point de vue des jeux et des promenades qu'ils en apprécient la beauté, car les enfants rapportent tout à eux-mêmes et leurs appréciations sont les filles de leurs plaisirs.

Avant ce temps-là, j'avais vécu une vie renfermée (comme celle des petits oiseaux, vous dis-je). Au monde il y avait moi et les sentiments qui naissaient de l'action de mes organes. Les jeux, les souffrances et mon attachement à ma mère bornaient l'horizon comme de grandes limites, et si grandes qu'au delà l'on ne comprenait pas ce qui pouvait se passer. Ma petite ville était une ville, ce quelque chose qui est fait avec des rues et des maisons et qu'on appelle une ville tout court. Ma petite maison était tout simplement une maison qui possède un seuil où l'on joue, des chambres qui sont utiles aux jours d'intempérie, et un lit, et des chaises pour la fatigue et pour la maladie. Il y avait pourtant l'école, mais l'école, ce sont des livres et des camarades.

Ma petite ville est très utile parce qu'elle est très calme. A cause du silence, nos cris ont plus de vie et parce que les rues sont solitaires, nos jeux ne comportent pas de dangers. C'est dans les rues que l'on peut faire des parties de chasse où les uns sont chasseurs, les autres chiens et où les plus malins sont des bêtes sauvages. C'est sur les places que l'on peut faire des parties de barres pleines de courses et de cris. C'est partout que l'on peut jouer à cache-cache, parmi les tonneaux du marchand de vin, dans les écuries, dans les hangars, et dans les greniers. Ainsi va le monde avec des raisons multiples et contradictoires. Nous ne comprenons pas comme le marchand de vin l'utilité des tonneaux, des écuries, des hangars et des greniers, et ceci montre que la vie a deux côtés, dont l'un est pour les hommes et dont l'autre est pour les enfants. J'ai su, depuis, qu'il y avait encore le côté réservé aux dames et le côté réservé aux messieurs.

En deux temps et trois mouvements l'on peut parcourir ma petite ville, mais il y a des jours extraordinaires pendant lesquels elle est variable et compliquée. Je parlerai d'abord des dimanches. Les dimanches de ma petite ville étaient si beaux que je les vois comme des dimanches de printemps. Le matin, avec sa messe et son marché, nous montre des paysans en blouse bleue, des paysannes en robe noire et des jeunes filles légères avec un livre de messe et une ombrelle. Voitures à âne en plus, paniers de beurre et d'œufs, allées et venues, et soupe grasse et bœuf bouilli que l'on va manger! Dimanche matin, c'est la résurrection comme au dimanche de Pâques. Les hommes et les femmes font un grand commerce, un grand bruit, et ils s'approvisionnent pour toute la semaine. Les hommes et les femmes s'approvisionnent de denrées et les enfants de douze ans s'approvisionnent de bruit et de mouvement.

Dimanche soir avec maman je me promène et nous allons voir des amies. Les maisons qui ne sont pas la nôtre présentent un caractère de nouveauté qui pour moi est charmante et instructive. La vie qui s'y mène me fait connaître les mœurs provinciales étroites et tranquilles qui comportent le travail de la semaine et le repos du dimanche. Et quand nous remontons le soir, chacun rentre chez soi. Les places deviennent plus grandes, les rues deviennent plus larges parce qu'elles se vident, et notre cœur, comme elles, s'agite encore avant de reprendre sa vie de chaque jour où de petits sentiments se promènent dans sa grande étendue.