Chapter 7
Ce fut toute la présentation. M. Jordy fit à Lucile un petit compliment sans cérémonie qui prouvait qu'il avait souvent entendu parler d'elle, et qu'elle n'était pour lui ni une étrangère ni une indifférente.[155] Il s'assit, et sa femme trouva moyen de se glisser auprès de lui. «N'est-ce pas qu'il est beau? dit-elle à la marquise. Mais d'où vient-il? il faut qu'il ait couru; il est en nage.» Et d'un geste aussi prompt que la parole, elle passa un mouchoir de batiste sur le front du jeune homme qui essayait en vain de se défendre. M. Jordy avait plus de monde que Céline;[156] mais il eut beau lui lancer des regards qui voulaient être sévères, la petite indigène d'Arlange lui mit les deux mains sur les yeux et baisa effrontément ces paupières fermées. «Ne me gronde pas, lui dit-elle; Lucile est mariée depuis quinze jours, c'est-a-dire aussi folle que nous.» La pendule sonna midi; c'était l'heure du déjeuner. On courut au jardin, et l'on s'attabla joyeusement sous ces beaux tilleuls qui ont donné leur nom à la rue voisine. Aucun domestique n'assistait au repas; chacun se servait soi-même et servait les autres; les deux amies, élevées au village et étrangères aux mièvreries de l'éducation parisienne, n'étaient pas des buveuses d'eau; elles trempèrent leurs lèvres dans un joli vin paillé que M. Jordy alla chercher à quelques pas de là, dans un ruisseau d'eau courante. Robert plut facilement à la marquise; sans manquer d'esprit ni d'éducation, il était simple, plein de coeur, et du bois dont on fait les meilleurs amis. Du reste, nous éprouvons tous une sympathie naturelle pour les visages où rayonne la joie; il n'y a que les égoïstes qui n'aiment pas les heureux. Céline, qui voulait faire briller son mari, le força de chanter au dessert. Il choisit une des plus belles chansons de Béranger, quoique le vieux poète ne fût déjà plus à la mode. Les oiseaux, réveillés au milieu de leur sieste, exécutèrent un joyeux accompagnement au-dessus de sa tête. Lucile chanta à son tour, sans se faire prier, des paroles qui n'étaient pas italiennes. On plaisanta comme plaisantent les honnêtes gens; on parla de tout, excepté du prochain et de la pièce nouvelle; on rit à coeur ouvert, et personne ne s'aperçut qu'il y avait un peu de fièvre dans la gaieté de la marquise. «Pourquoi M. d'Outreville n'est-il pas ici? disait Mme Jordy, on s'aime bien à deux; mais à quatre, c'est la concurrence!»
[Note 155: =une indifférente=, _a person without interest_.]
[Note 156: =avait plus de monde=, _was more formal_.]
Vers deux heures, M. Jordy s'en fut à ses affaires, et les deux amies reprirent le cours de leurs confidences.
Céline parlait sans se lasser et sans s'apercevoir qu'elle faisait un monologue. Les femmes sont merveilleusement organisées pour les travaux microscopiques; elles excellent à détailler leurs plaisirs et leurs peines.
Lucile, émue, haletante, écoutait, apprenait, devinait et quelquefois aussi ne comprenait pas. Elle était comme un navigateur jeté par la tempête dans un pays enchanté, mais dont il n'entend pas la langue. L'heure du dîner approchait; Céline parlait encore, et Lucile écoutait toujours.
«Quant aux enfants, disait la jeune femme, écoute un peu le paragraphe que j'ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon coeur vous semble assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j'aie le bonheur d'avoir un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du beau, et tous les devoirs de l'homme et du chrétien.»
Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu'elle retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut inondé.
«Tu pleures! cria Céline. Je t'ai fait de la peine?
--Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m'a forcée de partir le soir de mon mariage, et je n'ai pas revu mon mari depuis le bal!
--Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»
Lucile raconta sommairement son histoire.
«Comment n'as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.
--Je lui ai écrit.
--Quand?
--Il y a quatre jours.
--Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»
Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse, les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et les jalousies, le petit vin paille riait dans les verres, et M. Jordy caressait d'un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline conservait la gravité d'une matrone romaine, et je crois (Dieu me pardonne!) qu'elle dit _vous_ à son mari.
La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une inspiration subite:
«Pierre, dit-elle d'un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?
--Oui, madame.»
La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.
«Qu'y a-t-il? demanda Robert.
--Rien,» dit Céline.
V
En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste pour Paris. La fortune, qui s'amuse de nous presque autant qu'une petite fille de ses poupées, le fit entrer à l'hôtel d'Outreville un mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un peu de bonne volonté, il pouvait s'imaginer que la première quinzaine de juin avait été un mauvais rêve, et qu'il s'éveillait, moulu de fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était bien prise; il s'était armé de courage contre le despotisme maternel de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien[157] jusqu'à l'extrémité.
[Note 157: =son bien=, _his own_.]
Il n'avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant chez Mme Benoît:
«Madame! madame! M. le marquis!»
La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut avoir partie gagnée.[158] Elle répondit avec une joie mal contenue:
«Il n'y a pas de quoi crier: je l'attendais.
[Note 158: =crut avoir partie gagnée=, _thought she had won the match_.]
--Je ne savais pas, madame; et, à cause de ce qui s'est passé il y a quinze jours, je croyais que madame serait bien aise d'être avertie. Madame y est donc pour M. le marquis?
--Certainement! Allez! courez! de quoi vous mêlez-vous?[159]
[Note 159: =de quoi vous mêlez-vous=, _mind your own business_.]
--Pardon, madame; mais c'est qu'on décharge les malles de M. le marquis. Est-ce qu'il va demeurer à l'hôtel?
--Et où voulez-vous qu'il demeure? Allez prendre soin de ses bagages.
--Pardon, madame; mais où faudra-t-il les porter?
--Où? sotte que vous êtes! dans la chambre de la marquise! Est-ce que la place d'un mari n'est pas auprès de sa femme?»
Gaston entra tout poudreux chez sa belle-mère, et son premier coup d'oeil chercha Lucile absente. Mme Benoît, plus prévenante qu'aux meilleurs jours, répondit à ce regard:
«Vous cherchez Lucile? Elle dîne chez une amie; mais il est tard, vous la verrez avant une heure. Enfin, vous voici donc! Embrassez-moi, mon gendre; je vous pardonne.
--Ma foi! mon aimable mère, vous me volez le premier mot que je voulais vous dire. Que tous vos torts soient effacés par ce baiser!
--Si j'ai des torts, vous les aviez justifiés d'avance par cette incroyable manie dont vous êtes enfin corrigé! Vouloir vivre avec les loups à votre âge! Avouez que c'était de l'aveuglement et rendez grâces à celle qui vous a éclairé! N'êtes-vous pas mieux ici que partout ailleurs? et peut-on vivre une vie humaine hors de Paris?
--Pardon, madame, mais je ne suis pas venu à Paris pour y vivre.
--Et pour quoi donc faire? pour y mourir?
--Je n'y resterai pas assez longtemps pour que la nostalgie m'emporte. Je suis venu à Paris pour chercher ma femme et faire une visite indispensable.
--Vous comptez ramener ma fille à Arlange?
--Le plus tôt qu'il sera possible.
--Et elle vous accompagnera dans ce terrier?
--Il me semble qu'elle le doit.
--Lui commanderez-vous de vous suivre de par la loi, et votre amour se fera-t-il escorter de deux gendarmes?
--Non, madame; je renoncerais à mes droits s'il fallait les réclamer devant les tribunaux; mais nous n'en sommes pas là:[160] Lucile me suivra par amour.
[Note 160: =nous n'en sommes pas là=, _but we haven't reached that point in this instance_.]
--Par amour de vous ou d'Arlange?
--De l'un et de l'autre, de la forge et du forgeron.
--Vous en êtes sur?
--Sans fatuité, oui.
--Nous verrons bien. Et peut-on savoir quelle est cette visite indispensable qui partage avec ma fille l'honneur de vous attirer à Paris?
--Ne vous faites point d'illusions;[161] c'est une visite où vous ne pouvez pas venir avec moi.
[Note 161: =Ne vous faites point d'illusions=, _be not deceived_.]
--Chez quel mortel privilégié?
--Le ministre de l'intérieur.
--Le ministre! À quel propos? Y songez-vous? Si on le savait!
--On le saura. Il importe aux intérêts de la forge que je siège au conseil général.[162] Une vacance se présente, et je veux prier le ministre de m'agréer comme candidat.
[Note 162: =conseil général=; each of the eighty-seven departments of France is governed by a general council of citizens, elected by the people.]
--Mais, malheureux, vous allez me brouiller avec tout notre parti![163]
[Note 163: =tout notre parti=; the legitimist or Bourbon party, composed of the old aristocrats, was naturally hostile to the Orleanist government of the day which had replaced the Bourbon monarchy. In recent years the two parties have been united by the extinction of the Bourbon line and by the passing on of the legitimate title to the house of Orleans.]
--On ne se brouille qu'avec les gens que l'on connaît. Si vous m'aviez interrogé sur mes opinions politiques, je vous aurais répondu que je ne suis pas un homme d'opposition. D'ailleurs, il me semble que nous autres, grands propriétaires, nous n'avons pas lieu de nous plaindre: on ne fait rien que pour nous!
--Vous avez bien dit ce mot: «Nous autres, grands propriétaires!» On croirait, sur ma parole, que vous l'avez été toute votre vie!
--Comment donc, madame! mais je le suis de père en fils depuis neuf cents ans! Est-ce que vous en connaissez beaucoup de plus vieille date?
--Si nous jouons sur les mots, nous pourrons parler longtemps sans nous entendre. Écoutez. Il vous plaît de briguer des honneurs de province, soit. Cependant la forge a bien marché depuis quinze ans, quoique je n'aie jamais siégé au conseil général. Vous voulez vous présenter comme candidat ministériel; je crois que vous auriez mieux fait de demander les voix de nos amis, qui sont nombreux, riches et influents. Cependant je passerai encore là-dessus. Voyez si je suis clémente! Je viens de remporter une victoire sur vous; je vous ai forcé de venir à Paris, sur mon terrain...
--Dans ma maison.
--C'est juste. Oh! vous étiez né propriétaire; vous avez bientôt pris racine! Malgré tout, vous êtes venu ici parce que je vous y ai forcé; c'est une défaite; mais je ne prétends pas en tirer avantage. Voulez-vous signer la paix?
--Des deux mains!...si vous êtes raisonnable.
--Je le serai. Vous aimez Arlange, il vous tarde d'y retourner, et vous ne voulez pas y vivre sans votre femme, ce qui est fort naturel. Je vous rendrai Lucile pour que vous l'emmeniez à la forge.
--C'est tout ce que je demande: signons!
--Attendez! de mon côté, j'aime Paris comme vous aimez la forge, et le faubourg comme vous aimez Lucile. Si je n'entre pas une bonne fois dans le grand monde, je suis une femme morte.[164] Vous coûterait-il beaucoup, pendant que vous êtes ici, tout porté, de présenter votre femme et moi dans huit ou dix maisons de vos amis, et de nous montrer un petit coin de ce paradis terrestre dont j'ai toujours été exclue par...
[Note 164: =je suis une femme morte=, _I might as well be dead_.]
--Par le péché originel! Cela me coûterait beaucoup et ne vous servirait de rien. Je ne vous répéterai pas que j'ai contre le faubourg une vieille rancune qui me défend absolument d'y remettre les pieds: vous croyez avoir assez de droits sur moi pour réclamer l'oubli de mes répugnances et le sacrifice de mon amour-propre. Mais pouvez-vous exiger que j'expose pour vous tout l'avenir de Lucile? Je lui réserve, loin de Paris, un bonheur modeste, égal, sans éclat, sans bruit, et d'une riante uniformité. Nous avons, si Dieu nous prête vie, trente ou quarante ans à passer ensemble dans un horizon étroit, mais charmant, sans autres événements que la naissance et le mariage de nos enfants. Un tel bonheur suffit à son ambition, elle me l'a dit. Qui m'assure que la vue d'un pays où tout est parade et vanité ne lui tournera pas la tête? que ses yeux, éblouis par l'éclat des lustres et des girandoles, pourront s'accoutumer à la douce lumière de la lampe qui doit éclairer tous nos soirs? que ses oreilles, assourdies par le fracas du monde, sauront toujours entendre les voix de nos forêts et la mienne? En ce moment, elle est encore la Lucile d'autrefois; elle s'ennuie mortellement[165] à Paris...
[Note 165: =elle s'ennuie mortellement=, _she is bored to death_.]
--Qu'en savez-vous?
--J'en suis sûr. Mais je ne sais pas si dans six mois elle penserait comme aujourd'hui. Il ne faut qu'un bal pour changer le coeur d'une jeune femme, et dix minutes de valse peuvent causer plus de bouleversements qu'un tremblement de terre.
--Vous croyez? Eh bien, soit. Lucile est à vous, gouvernez-la comme vous l'entendez. Mais moi! Écoutez bien: ceci est mon ultimatum, et si vous le repoussez, je romps les conférences! Qui vous empêcherait de me présenter, je ne dis pas dans tout le faubourg, mais dans cinq ou six maisons de votre connaissance?
--Sans ma femme! Croyez-moi, ma chère Mme
Benoît, attachons-nous chacun une pierre au cou, et jetons-nous ensemble à la rivière, cela sera tout aussi sage. Toute l'aristocratie vous connaît comme elle a connu votre père. On sait votre ambition persévérante; vous êtes déjà la fable du faubourg, c'est le baron qui me l'a écrit, et son témoignage n'est pas récusable. On dit que vous avez acheté de vos millions le plaisir de naviguer dans le monde à la remorque d'une marquise. Si je vous présentais aujourd'hui, on compterait demain les visites que nous avons faites, et l'on calculerait, à un centime près, la somme que chacune m'a rapportée. Qu'en dites-vous? Fussiez-vous assez jeune pour vouloir jouer un pareil jeu, je ne suis pas assez philosophe pour vous servir de partenaire. Je pars demain pour Arlange avec ma femme; je vous offre, en bon gendre, une place dans la voiture, et c'est tout ce que le sens commun me permet de faire pour vous.»
Mme Benoît était violemment tentée d'arracher les yeux à ce modèle des gendres, mais elle cacha son dépit. «Mon ami, dit-elle, vous avez passé trente heures en chaise de poste, vous êtes las, vous avez sommeil, et j'ai été mal inspirée de vouloir convertir un homme encore botté.[166] Vous serez plus accommodant quand vous aurez dormi. Attendez-moi dans ce fauteuil, et souffrez que j'aille pourvoir à votre repos. Je suis à vous!»[167]
[Note 166: =encore botté=, _still booted_, i.e., not yet rested.]
[Note 167: =je suis à vous=, _I am at your service_.]
Elle sortit en souriant et courut comme une tempête à la chambre de sa fille. Je ne sais si elle ouvrit la porte, ou si elle l'enfonça, tant son entrée fut violente. Elle saisit rudement le bras de Julie, qui dépliait une taie d'oreiller: «Malheureuse, s'écria-t-elle, que faites-vous?
--Mais, madame, ce que madame m'a dit.
--Vous êtes folle! vous ne m'avez pas comprise. Laissez cela et déménagez-moi tous ces bagages. A-t-on jamais vu chose pareille? Les malles d'un garçon dans la chambre de ma fille!
--Pardon, madame, mais...
--Il n'y a pas de mais, et l'on vous pardonnera quand vous aurez obéi. Emportez! emportez!
--Mais où, madame?
--Où vous voudrez; dans la rue, dans la cour! Non, tenez: dans ma chambre!
--Madame donne son appartement? Mais où faudra-t-il faire le lit de madame?
--Ici, sur ce divan, dans la chambre de la marquise. Pourquoi faites-vous l'étonnée?[168] Est-ce que la place d'une mère n'est pas auprès de sa fille?»
[Note 168: =Pourquoi faites-vous l'étonnée?= _why do you appear so surprised?_]
Elle laissa la femme de chambre à sa besogne et à sa surprise, et redescendit en se disant tout bas: «Le marquis n'est venu que pour me braver: il n'en aura pas la joie. Je veux aller dans le monde à sa barbe: Mme de Malésy m'y aidera; nous ferons voir à ce forgeron endiablé qu'on peut se passer de lui. Mais il ne faut pas que je le laisse séduire ma fille! Il l'emporterait à Arlange, et alors, adieu le faubourg!»
Au même instant, Pierre demandait la porte, et la marquise, ivre d'espérance, sautait légèrement du marchepied dans la maison. Mme Benoît fut au salon avant elle; elle ne craignait rien tant que la première entrevue, et il importait qu'elle fût là pour arrêter l'expansion de ces jeunes coeurs. Lucile croyait tomber dans les bras de son mari; ce fut sa mère qui la reçut: «Te voilà donc, chère petite! lui dit-elle avec sa volubilité ordinaire et une tendresse plus qu'ordinaire. Comme tu es restée longtemps! Je commençais à m'inquiéter. Mon coeur est suspendu à un fil lorsque je ne te sens pas auprès de moi. Chère belle, il n'y a en ce monde qu'une affection désintéressée: l'amour d'une mère pour son enfant. Comment as-tu passé la journée? Te trouves-tu mieux que ces temps derniers? Voyez, monsieur, comme elle est changée! Votre conduite lui a fait bien du mal. Elle a besoin des plus grands managements; les émotions violentes lui sont fatales, votre vue seule la fait pâlir et rougir à la fois. Mais vous-même, mon cher marquis, savez-vous que je ne vous reconnais plus? Vous prétendez que l'air d'Arlange vous est bon; on ne le dirait pas à vous voir. Vous n'êtes plus ce brillant seigneur d'Outreville qu'on m'a présenté il y a deux mois. Après tout, il faut faire la part de la fatigue:[169] pauvre garçon! cent lieues en poste, tout d'une haleine! C'est de quoi briser un homme plus solide que vous. Heureusement, une bonne nuit va tout réparer. Il y a ici près un excellent lit qui vous attend, dans ma chambre que je vous cède.
[Note 169: =il faut faire la part de la fatigue=, _we must take into account the fatigue of the trip_.]
--Mais, madame... murmura timidement Gaston.
--Pas d'objections et pas de façons avec moi! Sacrifier tout à nos enfants, c'est notre bonheur, à nous autres mères. Du reste, je dormirai fort bien sur un lit de camp, près de ma chère Lucile, dont la santé réclame tous mes soins. Nous devrions déjà être couchées. Allons, bel endormi, dites bonsoir à votre femme, et venez lui baiser la main: il me semble que vous ne lui faites pas trop d'accueil!»
Ni Gaston ni Lucile ne furent dupes de ce discours, mais ils en furent victimes; l'impudence réussit presque toujours avec les jeunes gens, parce qu'ils éprouvent une sorte de honte à réfuter un mensonge. Dans la circonstance présente, une autre espèce de délicatesse paralysait le courage de Lucile et de Gaston. Ces coeurs honnêtes auraient cru manquer à la pudeur en affrontant le mauvais vouloir de Mme Benoît. Gaston lui-même, après toutes les vigoureuses résolutions qu'il avait prises, n'osa ni se prévaloir de ses droits, ni faire appel aux sentiments de sa femme: il fut aussi timide que Lucile, peut-être plus. Quelle que soit la hardiesse que l'on attribue à notre sexe, il n'est pas moins vrai que les hommes bien nés sont, en amour, plus farouches que des jeunes filles. Il suffit de la présence d'un tiers pour glacer la parole sur leurs lèvres et refouler jusqu'au fond de leur âme une passion qui débordait.
Mme Benoît dressa un plan de campagne qui n'aurait jamais réussi sans l'empire qu'elle avait pris sur sa fille, et surtout sans la fière timidité de Gaston. Pendant toute une semaine, elle parvint à tenir séparés deux êtres qui s'adoraient, qui s'appartenaient, et qui dînaient ensemble tous les soirs. Ce qu'elle dépensa de turbulence pour étourdir sa fille et d'effronterie pour intimider son gendre fait une somme incalculable. Tous les jours elle imaginait un prétexte nouveau pour entraîner Lucile dans Paris, et laisser le marquis à la maison. Elle se cramponnait à sa fille, elle ne la quittait qu'à bon escient, lorsque Gaston était sorti. À voir son zèle et sa persévérance, vous auriez dit une de ces mères jalouses qui ne peuvent se résigner à partager leur fille avec un mari.
Sa première idée était simplement de punir son gendre et de lui infliger à son tour les ennuis d'une passion malheureuse. Le succès de ses calculs lui rendit ensuite un peu d'espoir: elle pensa que Gaston finirait par s'avouer vaincu et offrirait spontanément de la conduire dans le monde. Mais le marquis prenait son veuvage en patience: il écrivait à Lucile, il en recevait quelques billets écrits à la dérobée; il combinait avec elle un plan d'évasion. Grâce à la surveillance de Mme Benoît, ces deux époux unis par la loi et par la religion en étaient réduits à des stratagèmes d'écoliers. La cérémonie quotidienne du baisemain, autorisée et présidée par la belle-mère, couvrait l'échange de cette correspondance que Mme Benoît ne devina jamais. Lasse enfin d'attendre inutilement la conversion de son gendre, elle revint à ses premiers projets et retourna les yeux vers Mme de Malésy. Elle avait appris chez sa couturière que la marquise de Croix-Maugars allait donner une fête dans son jardin pour l'anniversaire de son mariage. Toute la noblesse présente à Paris s'y trouverait réunie, car les bals sont rares au 22 juin, et lorsqu'on rencontre l'occasion de danser sous une tente, on en profite. Par une rencontre providentielle, Gaston avait précisément obtenu une audience du ministre pour le 21, à onze heures du matin. La veuve profita de l'absence forcée de son gendre pour laisser Lucile au logis, et elle courut chez la vieille comtesse.
«Madame, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous me devez huit mille francs, ou peu s'en faut[170]...
[Note 170: =ou peu s'en faut=, _or almost that amount_.]
--Plaît-il? demanda la comtesse qui entendait rarement de cette oreille-là.
--Je ne viens ni vous les réclamer ni vous les reprocher.
--À la bonne heure.
--Je tiens si peu à l'argent, que non seulement je renonce à cette somme, mais encore je ferais au besoin d'autres sacrifices pour arriver à mon but. Je veux être reçue au faubourg avec la marquise ma fille, et sans retard. C'est demain que Mme de Croix-Maugars donne son bal: vous êtes sa mère, elle n'a rien à vous refuser: serait-ce abuser des droits que j'ai acquis à votre bienveillance que de vous demander deux lettres d'invitation?»
Les petits yeux brillants de la comtesse s'arrondirent en clous de fauteuil. Elle sourit au discours de la veuve comme un mineur à un filon d'or.
«Hélas! petite, dit-elle en larmoyant, on vous a bien exagéré mon crédit. Ma fille est ma fille, je n'en disconviens pas; mais elle est en puissance de mari. Connaissez-vous Croix-Maugars!
--Si je le connaissais, je n'aurais pas besoin...