La Mère de la Marquise

Chapter 2

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--Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l'arbre généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le désire, je ne doute pas que vous n'ayez aussi entre les mains quelques papiers de famille.

--À quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait qui je suis.

--Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins pour établir une preuve solide; il suffit d'un acte de naissance, avec...

--Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté de 1794. Comprenez-vous?

--Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je conserve l'espoir d'être votre parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans les environs?

--Kerpry?... Kerpry? où prenez-vous Kerpry?[27]

[Note 27: =où prenez-vous Kerpry?= _where is K. anyway?_]

--Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dijon, sur la route de Paris.

--Eh! monsieur, que m'importe à moi?[28] puisque Robespierre a vendu les biens de la famille...

[Note 28: =que m'importe à moi=, _what's the difference to me_; _à moi_ simply repeats _m'_ for emphasis.]

--On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le château ont été mis en vente comme biens d'émigré,[29] mais ils n'ont pas trouvé d'acheteur, et S. M.[30] le roi Louis XVIII a daigné les rendre à mon père.»

[Note 29: =mis en vente comme biens d'émigré=; at the time of the revolution, the property of those who fled from the country for political reasons was confiscated by the state and put up at auction sale.]

[Note 30: =S. M.=, _Sa Majesté_.]

Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait acheva de le réveiller. Il marcha, les poings serrés, vers son frêle adversaire, et lui cria dans le visage:

«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry, et celui qui m'arrachera mon nom aura le poignet solide.»

Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d'Éliane, qui s'étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d'un ton dégagé:

«Mon grand monsieur, quoique les jugements de Dieu[31] soient passés de mode, j'accepterais volontiers le moyen de conciliation que vous m'offrez, si j'étais seul intéressé dans l'affaire. Mais je représente ici mon père, mes frères et toute une famille, qui aurait lieu de se plaindre si je jouais ses intérêts à pile ou face. Permettez-moi donc de retourner à Paris. Les tribunaux décideront lequel de nous usurpe le nom de l'autre.»

[Note 31: =jugements de Dieu=; in feudal times, a person accused of wrongdoing had the right to demand a single combat with his accuser or the latter's representative, and God was called on to give the victory to the right.]

Là-dessus le comte fit une pirouette, salua profondément la prétendue marquise, et regagna sa chaise de poste avant que le capitaine eût songé à le retenir.

Le samovar ne bouillait plus; mais ce n'était pas de thé qu'il s'agissait[32] entre le capitaine et sa femme. Éliane voulait savoir si elle était oui ou non marquise de Kerpry. L'impétueux Benoît, qui venait d'user son reste de patience, s'oublia au point de battre la plus jolie personne du département. C'est à ces circonstances que Mme Benoît faisait allusion lorsqu'elle parlait de quelques heures désagréables oubliées depuis longtemps.

[Note 32: =ce n'était pas de thé qu'il s'agissait=, _there was no talk of tea_.]

Le procès Kerpry contre Kerpry ne se fit pas attendre.[33] Le sieur Benoît eut beau répéter par l'organe de son avocat qu'il s'était toujours entendu appeler marquis de Kerpry, il fut condamné à signer Benoît et à payer les frais. Le jour où il reçut cette nouvelle, il écrivit au jeune comte une lettre d'injures grossières, signée Benoît. Le dimanche suivant, vers huit heures du matin, il rentra chez lui sur un brancard, avec dix centimètres de fer dans le corps. Il s'était battu, et l'épée du comte s'était brisée dans la blessure. Éliane, qui dormait encore, arriva juste à temps pour recevoir ses excuses et ses adieux.

[Note 33: =ne se fit pas attendre=, _was not slow in being brought_.]

Si cette aventure n'avait pas fait un scandale épouvantable, la province ne serait pas la province. Les hobereaux du voisinage témoignèrent une exaspération comique: ils auraient voulu reprendre à la fausse marquise les visites qu'ils lui avaient faites. La veuve n'entendit pas le bruit qui se faisait autour d'elle: elle pleurait. Ce n'est pas qu'elle regrettât rien de M. Benoît, dont les défauts, petits et grands, l'avaient à jamais corrigée du mariage; mais elle déplorait sa confiance trompée, ses espérances perdues, son horizon rétréci, son ambition condamnée à l'impuissance. Si vous voulez vous peindre l'état de son âme, figurez-vous un fakir à qui l'on signifie qu'il ne verra jamais Wichnou.[34] Du fond de sa retraite, elle lançait sur le faubourg Saint-Germain des regards d'Ève chassée du paradis terrestre.

[Note 34: =fakir= (_fakir_, _begging monk_), =Wichnou= (_Vishnu_). About has here curiously enough taken the title of a Mohammedan priest to typify his Hindu worshipper, whose greatest happiness is to see Vishnu (the second member of the Buddhist triad and the most popular god of modern Hindu worship). In point of fact, the ideal of perfect bliss according to Hindu belief is not entrance into the heaven of Vishnu but absorption into Brahma.]

Un matin qu'elle pleurait sous un berceau de clématites en fleur (c'était dans l'été de 1834), sa fille passa en courant auprès d'elle. Elle arrêta l'enfant par sa robe et la baisa cinq ou six fois, en se reprochant de songer moins à sa fille qu'à ses chagrins. Lorsqu'elle l'eut bien embrassée, elle la regarda en face et fut satisfaite de l'examen. À quatre ans et demi, la petite Lucile annonçait une beauté fine et aristocratique. Ses traits étaient charmants; les attaches des pieds et des mains, exquises. Éliane eut beau fouiller dans sa mémoire, elle ne se souvint pas d'avoir vu jouer aux Tuileries un seul enfant d'un type aussi distingué. Elle donna un dernier baiser à la petite, qui prit sa volée. Puis elle s'essuya les yeux, et depuis elle ne pleura plus.

«Mais où donc avais-je la tête?[35] murmura-t-elle en reprenant son plus heureux sourire. Tout n'est pas perdu; tout peut s'arranger; tout est arrangé; c'est bien; c'est pour le mieux! J'entrerai; c'est une affaire de patience; il faut du temps, mais ces portes orgueilleuses s'ouvriront devant moi. Je ne serai pas marquise, non; j'ai été assez mariée, et l'on ne m'y reprendra plus.[36] La marquise, la voilà qui piétine dans les fraises. Je lui choisirai un marquis, un bon: il faut bien que mon expérience serve à quelque chose. Je serai la vraie mère d'une vraie marquise! Elle sera reçue partout, et moi aussi; fêtée partout, et moi aussi; elle dansera avec des ducs, et moi... je la regarderai danser, à moins que ces messieurs de 1830[37] ne fassent une loi de laisser les mamans au vestiaire!»

[Note 35: =Mais où donc avais-je la tête?= _why what was I thinking of?_]

[Note 36: =l'on ne m'y reprendra plus=, _and no one will catch me at it again_.]

[Note 37: The Orleanists, see note #4.]

Dès cet instant, son unique préoccupation fut de préparer sa fille au rôle de marquise. Elle l'habilla comme une poupée, lui enseigna les diverses grimaces dont se composent les grandes manières et lui apprit la révérence, tandis que sa gouvernante lui apprenait l'alphabet. Malheureusement, la petite Lucile n'était pas née dans la rue du Bac. Elle s'éveillait au chant des oiseaux et non au roulement des carrosses, et elle voyait plus de villageois en blouse que de laquais en livrée. Elle n'écouta pas mieux les leçons d'aristocratie que lui donnait sa mère, que sa mère n'avait écouté les diatribes de M. Lopinot contre les marquis. L'esprit des enfants est formé par tout ce qui les entoure; ils ont l'oreille ouverte à cent précepteurs à la fois; les bruits de la campagne et les bruits de la rue leur parlent bien plus haut que le pédant le plus intraitable ou le père le plus rigoureux. Mme Benoît eut beau prêcher: les premiers plaisirs de la jeune marquise furent de se battre avec les fillettes du village, de se rouler dans le sable en robe neuve, de voler des oeufs tout chauds dans[38] le poulailler, et de se faire traîner par un gros chien écossais qu'elle tirait par la queue. À la voir jouer au jardin, un observateur attentif eût deviné le sang du bonhomme Morel et du père Lopinot[39]. Sa mère se lamentait de ne trouver en elle ni orgueil, ni vanité, ni le plus simple mouvement de coquetterie. Elle guettait avec une impatience fiévreuse le jour où Lucile mépriserait quelqu'un, mais Lucile ouvrait son coeur et ses bras à toutes les bonnes gens qui l'entouraient, depuis Margot la vachère jusqu'au plus noir des ouvriers de la forge. Lorsqu'elle se fit grandelette[40], ses goûts changèrent un peu, mais ce ne fut pas dans le sens que sa mère désirait. Elle s'intéressa au jardin, au verger, au troupeau, à la basse-cour, à l'usine, au ménage, et même (pourquoi ne le dirait-on pas?) à la cuisine. Elle eut l'oeil au fruitier, elle étudia l'art de faire des confitures, elle s'inquiéta de la pâtisserie. Chose étrange! les gens de la maison, au lieu de s'impatienter de sa surveillance, lui en savaient le meilleur gré du monde[41]. Ils comprenaient, mieux que Mme Benoît, combien il est beau qu'une femme apprenne de bonne heure l'ordre, le soin, une sage et libérale économie, et ces talents obscurs qui font le charme d'une maison et la joie des hôtes auxquels elle ouvre sa porte.

[Note 38: =voler... dans=, _to steal... from_; after a verb of taking _dans_ refers to the place from which the object is removed.]

[Note 39: =du père Lopinot=, _of old man Lopinot_.]

[Note 40: =se fit grandelette,= _was half-grown_.]

[Note 41: =lui en savaient le meilleur gré du monde=, _liked her ever so much the better for it_.]

Les leçons de Mme Benoît avaient porté d'étranges fruits. Cependant elles ne furent pas tout à fait perdues. L'institutrice était sévère par amour de sa fille, impatiente par amour du marquisat, et colère par tempérament. Elle perdit si souvent patience que Lucile prit peur de sa mère. La pauvre enfant s'entendait répéter tous les jours: «Vous ne savez rien de rien, vous n'entendez rien à rien,[42] vous êtes bien heureuse de m'avoir!» Elle se persuada naïvement qu'elle était bien heureuse d'avoir Mme Benoît. Elle se crut, de bonne foi, niaise et incapable; et, au lieu de s'en désoler, elle satisfit tous ses goûts, s'abandonna à tous ses penchants, fut heureuse, aimée et charmante.

[Note 42: Notice the different ways in which _about_ is rendered in French; after _savoir_ by _de_, after _entendre_ by _à_.]

Mme Benoît était si pressée de jouir de la vie et du faubourg, qu'elle aurait marié sa fille à quinze ans si elle l'avait pu. Mais Lucile à quinze ans n'était encore qu'une petite fille. L'âge ingrat se prolongea pour elle au delà des limites ordinaires. Il est à remarquer que les enfants des villages sont moins précoces que ceux des villes: c'est sans doute par la même raison qui fait que les fleurs des champs retardent sur celles des jardins. À seize ans, Lucile commença de prendre figure. Elle était encore un peu maigre, un peu rubiconde, un peu gauche; toutefois sa gaucherie, sa maigreur et ses bras rouges n'étaient pas des épouvantails à effaroucher l'amour. Elle ressemblait à ces chastes statues que les sculpteurs allemands de la Renaissance[43] taillaient dans la pierre des cathédrales; mais aucun fanatique de l'art grec n'eût dédaigné de jouer auprès d'elle le rôle de Pygmalion.

[Note 43: =sculpteurs allemands de la Renaissance=; the chief of these are Adam Kraft, 1480-1507, Peter Vischer, 1460-1530, with his five sons, and above all Albrecht Dürer, 1471-1528. Nuremberg was the principal field of their labors.]

Sa mère lui dit un beau matin en fermant cinq on six malles: «Je vais à Paris chercher un marquis que vous épouserez.

--Oui, maman,» répondit-elle sans objection. Elle savait depuis des années qu'elle devait épouser un marquis. Un seul souci la préoccupait, sans qu'elle eût jamais osé s'en ouvrir à personne. Dans le salon d'une amie de sa mère, Mme Mélier, en feuilletant un album de costumes, elle avait vu une gravure coloriée représentant un marquis. C'était un petit vieillard vêtu d'un costume du temps de Louis XV, culotte courte, souliers à boucles d'or, épée à poignée d'acier, chapeau à plumes[44], habit à paillettes. Cette image était si bien logée dans un des casiers de sa mémoire, qu'elle se présentait au seul nom de marquis, et que la pauvre enfant ne pouvait se persuader qu'il y eût d'autres marquis sur la terre. Elle les croyait tous dessinés d'après le même modèle, et elle se demandait avec effroi comment elle pourrait s'empêcher de rire en donnant la main à son mari.

[Note 44: =chapeau à plumes=; in the seventeenth and eighteenth centuries, only persons of noble rank were permitted to wear plumes in their hats.]

Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, Mme Benoît se mettait en quête d'un marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les débiteurs de son père avec lesquels elle avait conservé des relations, le plus aimable était le vieux baron de Subressac. Non seulement il y était toujours pour elle[45], mais il lui faisait même l'honneur de venir déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités n'étaient pas compromettantes, d'un homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda un jour, entre les deux derniers verres d'une bouteille de vin de Tokay:

«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois de mariages?

[Note 45: =il y était toujours pour elle=, _he was always at home to her_.]

--Jamais, charmante, depuis qu'il y a des maisons pour cela.»

Le baron l'appelait paternellement _charmante_.

«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait de rendre service à deux de vos amis?

--Si vous étiez un des deux, madame, je ferais tout ce que vous me commanderiez.

--Vous êtes au coeur de la question. Je connais une enfant de seize ans, jolie, bien élevée, qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais, au fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des mystères:[46] c'est ma fille. Elle a pour dot, premièrement l'hôtel que voici: je n'en parle que pour mémoire;[47] plus une forêt de quatre cents hectares; plus une forge qui marche toute seule et qui rapporte cent cinquante mille francs dans les plus mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à quelques petites choses que j'ai, me suffira pour vivre.[48] Nous disons donc: un hôtel, une forêt et cent mille francs de rente.

[Note 46: =pourquoi je vous ferais des mystères=, _why I should not be perfectly frank with you_.]

[Note 47: =je n'en parle que pour mémoire=, _I simply mention it, it is hardly worth counting_.]

[Note 48: =me suffira pour vivre=, _will be sufficient for me to live on_.]

--C'est fort joli.

--Attendez! Pour des raisons très délicates et qu'il ne m'est pas permis de divulguer, il faut que ma fille épouse un marquis; on ne demande pas d'argent; on sera très coulant sur l'âge, l'esprit, la figure, et tous les avantages extérieurs; ce qu'on veut, c'est un marquis avéré, de bonne souche, bien apparenté, connu de tout le faubourg, et qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa femme et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le baron, un marquis que vous aimiez assez pour lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres de rente?

--Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas deux, mais j'en connais un. Si votre fille l'accepte, elle épousera un homme que j'aime comme mon fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que vous ne demandez.

--Vrai?

--D'abord, il est jeune: vingt-huit ans.

--C'est un détail, passons.

--Il est très beau.

--Vanité des vanités!

--Votre fille n'en dira pas autant. Il est plein d'esprit.

--Denrée inutile en ménage.

--Une instruction sérieuse: ancien élève de l'École polytechnique![49]

[Note 49: =l'École polytechnique=, see note #1.]

--Soit.

--De plus il a fait des études spéciales qui ne vous seront pas...

--C'est fort bien; mais le solide,[50] monsieur le baron!

[Note 50: =le solide=, _the essential thing_.]

--Ah! quant à la fortune, il répond trop exactement au programme. Ruiné de fond en comble. Il a donné sa démission[51] en sortant de l'École, parce que...

[Note 51: =Il a donné sa démission=; as was formerly the case at the U. S. Naval Academy, a graduate of the _École polytechnique_ either enters the government service or else may resign and enter civil life.]

--Je le lui pardonne, monsieur le baron.

--La dernière fois qu'il est venu me voir, le pauvre garçon pensait à chercher une place.

--Sa place est toute trouvée; mais dites-moi, cher baron, il est bien noble?

--Comme Charlemagne. Voilà donc ce que vous appelez le solide!

--Sans doute.

--Un de ses ancêtres a failli devenir roi d'Antioche en 1098.

--Et sa parenté?

--Tout le faubourg.

--Un nom connu?

--Comme Henri IV. C'est le marquis d'Outreville. Vous devez connaître cela...

--Il me semble. Outreville!... c'est un joli nom. On mettra une plaque de marbre au-dessus de la porte cochère: HÔTEL D'OUTREVILLE. Mais va-t-il vouloir de ma fille?[52] une mésalliance!

[Note 52: =va-t-il vouloir de ma fille=, _will he be willing to take my daughter_.]

--Eh! charmante, un homme ne se mésallie pas. Je comprends qu'une fille qui s'appelle Mlle de Noailles ou Mlle de Choiseul répugne à changer de nom pour s'appeler Mme Mignolet. Mais un homme garde son nom, donc il ne perd rien. D'ailleurs, Gaston n'a pas les préjugés de sa caste. Je le verrai en sortant d'ici, et demain au plus tard je vous donnerai de ses nouvelles.[53]

[Note 53: =je vous donnerai de ses nouvelles=, _I'll report to you about him_.]

--Faites mieux, mon excellent baron: s'il est bien disposé, venez demain, sans façon, dîner avec lui. A-t-il des papiers de famille? un arbre généalogique?

--Sans doute.

--Tâchez donc qu'il les apporte!

--Y songez-vous, charmante?[54] C'est moi qui viendrai un de ces jours vous déchiffrer tout ce grimoire. À bientôt!»

[Note 54: =Y songez-vous, charmante?= _are you thinking of that, my dear?_]

Le baron s'achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît. C'était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail, vint lui ouvrir. C'était en effet un beau jeune homme et un mari fort désirable. Il était un peu grand, mais d'une taille si bien prise que personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément en arrière; des yeux bleus d'une grande douceur, mais profondément enfoncées sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large et des dents charmantes: une moustache noire, épaisse et brillante, qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet inventaire d'un coup d'oeil rapide, en serrant la main de Gaston, et il murmura en lui-même: «Si la petite n'est pas contente du présent que je lui fais!...»

La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En l'examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile et d'inquiet,[55] l'agitation perpétuelle d'un désir inassouvi, la tyrannie d'une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant,[56] y eût-on reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous les inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil ami. Il était occupé à laver à l'encre de Chine une grande planche de dessins au bas desquels on lisait: _Plan, coupe et élévation d'un haut fourneau économique_. Sa table était encombrée de dessins et de mémoires dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient de nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: _D'un nouvel acier plus fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler d'une seule pièce les roues des...--Emploi rationnel du combustible dans...--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges..._ Lorsqu'on avait jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu'elle dans la chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas de laine, le fauteuil de velours d'Utrecht, la petite bibliothèque surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette et du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout disparaissait devant ce monceau de labeurs et d'espérances.

[Note 55: =je ne sais quoi de mobile et d'inquiet=, _an indefinable shifting and restlessness of expression_.]

[Note 56: =en poussant plus avant=, _upon closer examination_.]

«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je ne vous ai vu:[57] où en sont vos affaires?[58]

[Note 57: =que je ne vous ai vu=, _since I have seen you._]

[Note 58: =où en sont vos affaires?= _how are your affairs progressing?_]

--Bonne nouvelle, monsieur: j'ai une place. J'avais fait mettre, il y a quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades d'école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné mon nom sous les initiales: il a parlé de moi aux administrateurs, et l'on m'offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était temps! j'entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut dix mois de l'année, et vous savez si j'aime le soleil. Mais je pourrai continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire mes expériences sur une grande échelle: c'est tout un avenir!

--Voyez comme je tombe mal![59] Je venais vous proposer autre chose.

[Note 59: =Voyez comme je tombe mal=, _at what an ill-timed moment I come_.]

--Dites toujours: je n'ai pas encore répondu.

--Voulez-vous vous marier?»

Le marquis fit une moue parfaitement sincère. «Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui serrant les deux mains; mais je n'ai jamais songé à ces choses-là. Je n'ai pas le temps; vous savez mes travaux; j'ai encore un million de choses à trouver; la science est jalouse.

--Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit ans, vous vivez ici comme un chartreux;[60] je viens vous offrir une fille sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me recevez!»

[Note 60: =chartreux=; the Carthusian discipline is noted for its austerity. The order was founded by St. Bruno, in 1084, in the Grande Chartreuse, a wild mountain group near Grenoble. The members are forbidden to beg, and earn their living by hard work, their chief product being the famous liqueur.]

Un éclair de jeunesse s'alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais ce fut l'affaire d'un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je n'ai pas le temps. Le mariage m'imposerait des devoirs contraires à mes goûts, des occupations insupportables...

--Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort depuis plus de quinze ans; la famille se compose d'une belle-mère, excellente bourgeoise malgré ses prétentions. Pour vous donner une idée de ses manières, je vous dirai qu'elle m'a chargé de vous mener demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez qu'on ne fait pas de cérémonie!

--Merci, monsieur, mais j'ai Poullaouen dans la tête.