Chapter 1
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Heath's Modern Language Series
LA MÈRE DE LA MARQUISE
PAR
EDMOND ABOUT
_EDITED WITH NOTES AND VOCABULARY_
BY
MURRAY PEABODY BRUSH, PH.D.
WHILE PROFESSOR OF FRENCH, JOHNS HOPKINS UNIVERSITY
D. C. HEATH & CO., PUBLISHERS
BOSTON NEW YORK CHICAGO
COPYRIGHT, 1903, BY D. C. HEATH & CO.
INTRODUCTION
Edmond-François-Valentin About, the author of the accompanying story, was born at Dieuze, in Lorraine, on February 14, 1828. He followed the course of the French schools and in time was graduated from the _École normale_, whence his taste for classical studies led him to the French school at Athens. In 1853, About returned to Paris and began to write for the newspapers, especially for the _Moniteur_, _Figaro_, and _Soir_, and shortly after, in 1855, he published _La Grèce contemporaine_, a bright, though hardly just satire on the manners and customs of the people he had just left.
In the same year appeared About's first novel, _Tolla_, and although forced to withstand the accusation of plagiarism in this work, the following decade was the most fruitful of our author's life, the period in which he produced almost all of the novels and stories to which he owes his fame. The chief of these works are: _Le Roi des Montagnes_, 1856; _Les Mariages de Paris_, 1856; _Germaine_, 1857; _Trente et Quarante_, 1858; _L'Homme à l'Oreille cassé_, 1861; _Le Nez d'un Notaire_, 1862; _Le Cas de M. Guérin_, 1862; and _Madelon_, 1863. _Le Roman d'un brave Homme_ did not appear until 1880. During these years About also tried the dramatic field, but without success.
In the meantime the emperor, Napoleon the Third, had learned to appreciate this quick and ready pen and was beginning to make large use of it for political purposes. The resulting newspaper articles in support of the government very soon made their author a favorite at court and he was, furthermore, liberally rewarded and encouraged in his work.
At this age About had no deep political sympathies, he supported the imperial policy because he was well paid for his writings, but in 1870 the mismanagement of the Franco-Prussian war opened his eyes to the shortcomings and deficiencies of the Bonapartist government and he became an ardent Republican. He lost no time in giving up his literary work that he might devote his whole energy to journalism in the endeavor to advance the cause of his party, and in company with Francisque Sarcey he founded the republican journal, _Le XIXe Siècle_. Already under the empire About had been a violent anti-clerical, having published as early as 1859 _La Question romaine_, against Romish influence in France, and he now turned his particular attention to combatting the Church of Rome in its relation to the republican government.
In 1884, Edmond About was elected to the Academy, but before he could be formally installed death overtook him, on January 17, 1885.
The characteristics of About's literary style appear as clearly in _La Mère de la Marquise_, which is included in _Les Mariages de Paris_, as in any of the author's longer works; we may briefly enumerate these characteristics as facility and variety of expression, a ready wit, a large and varied vocabulary, and the ability to sketch characters in a few, bold strokes. About's stories are written to entertain, they are bright and wholesome, they tell an interesting story in a straightforward manner, and beneath all is just enough serious satire to lend a pleasing proportion and balance to the whole.
In preparing this edition of _La Mère de la Marquise_ the editor has sought to present a text, with vocabulary, suitable for students of French in the second year of the high-school course or in the first year at college. The story itself has been chosen on account of its quick action, the graceful and witty turn of the phrases, the easy, colloquial style, and the entire freedom from coarseness. The text is that of the last edition of _Les Mariages de Paris_, Paris, 1899; it is reproduced with the omission of only a very few extracts hardly suited to the class-room.
MURRAY P. BRUSH.
BALTIMORE DECEMBER 1902
LA MÈRE DE LA MARQUISE
I
Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans.
Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris l'annonce suivante:
«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d'une école du gouvernement,[1] ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la comptabilité et l'exploitation des coupes de bois, désirerait trouver dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire[2] à Paris, poste restante, à M. L. M. D. O.»
[Note 1: =école du gouvernement=, _state school_; the French government supports several boarding-schools for the proper training of young men for the service of the state; prominent among these schools are _l'École polytechnique_, for engineering, _l'École normale_, for teaching, and _l'École de Saint-Cyr_, corresponding to West Point. Admission to these schools is by competitive examination, and upon graduation the student receives a bachelor's degree and is given the choice of a position under the government or of resigning.]
[Note 2: =Écrire=; in advertisements the infinitive is used in French where English requires the imperative mood.]
La propriétaire des belles forges d'Arlange, Mme Benoît, était alors à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille.
Mme Benoît, dont l'humeur et la figure ont bien changé depuis dix ans, était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle jouissait délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature n'accorde pas à toutes les femmes, et qui s'étend entre la quarantième et la cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait l'aspect d'une fleur très épanouie, mais personne en la voyant ne songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même feu qu'à vingt ans; ses cheveux n'avaient pas blanchi, ses dents ne s'étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s'était un peu écrasé sous le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des bijoux.
Les dedans d'une personne si accomplie répondaient exactement au dehors. L'esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure n'était pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait jamais sur cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient toujours ouvertes pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur et de bonne volonté. À ceux qui s'émerveillaient d'une gaieté si soutenue et d'une bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait: «Que voulez-vous?[3] Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que d'agréable, sauf quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent est comme un ciel sans nuage; quant à l'avenir, j'en suis sûre, je le tiens. Vous voyez bien qu'il faudrait être folle pour se plaindre du sort ou prendre en grippe le genre humain!»
[Note 3: =Que voulez-vous?= _how can I help it?_ or, _what would you have?_]
Comme il n'est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un défaut, mais un défaut innocent, qui n'avait jamais fait de mal qu'à elle-même. Elle était, quoique l'ambition semble un privilège du sexe laid, passionnément ambitieuse. Je regrette de n'avoir pas trouvé un autre mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l'ambition de Mme Benoît n'avait rien de commun avec celle des autres hommes. Elle ne visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d'Arlange rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente; et, quant au reste, Mme Benoît n'était pas femme à rien accepter du gouvernement de 1846.[4] Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose. Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d'abord en quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.
[Note 4: =gouvernement de 1846=; by the Revolution of July, in 1830, the Bourbon monarchy, which had been restored after the downfall of Napoleon, in 1814, was in its turn overthrown. A constitutional monarchy was then established with Louis Philippe of Orleans, cousin of Louis XVIII., and of Charles X., as king. This Orleanist monarchy, always detested by the legitimist or Bourbon party, which included almost all of the old, aristocratic families, came to an end in 1848.]
Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au coeur du faubourg[5] Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau[6] de la rue du Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l'Europe. Ses parents, bourgeois jusqu'au menton, vendaient des nouveautés à l'enseigne du _Bon saint Louis_,[7] et accumulaient sans bruit une fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme pour la monarchie et le respect qu'ils affichaient pour la noblesse leur conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en fournisseur bien appris, n'envoyait jamais une note[8] qu'on ne la lui eût demandée. On n'a jamais ouï dire qu'il eût appelé en justice un débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils souvent banqueroute au _Bon saint Louis_; mais ceux qui payent, payent pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes illustres dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle. On le voyait très humble et très respectueux au magasin; mais il se relevait comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme et sa fille par la liberté de ses jugements et l'audace de ses maximes. Peu s'en fallait que Mme Lopinot ne se signât[9] dévotement lorsqu'elle l'entendait dire après boire:[10] «J'aime fort les marquis, et ils me semblent gens de bien; mais à aucun prix je ne voudrais d'un marquis pour gendre.»
[Note 5: =faubourg Saint-Germain=; the _faubourg Saint-Germain_ is that part of Paris lying on the left bank of the Seine directly opposite the Tuileries gardens, and extending from the _rue de Seine_ to the _Chambre des Députés_. During the nineteenth century it was the chief residence section of the old French aristocracy, though at present many of the younger members are migrating to the more modern quarter about the _Arc de Triomphe_ and the _Parc Monceau_. The term "_faubourg Saint-Germain_" is frequently used for aristocratic French society itself, and has even been extended to include this society wherever found. The word _faubourg_ originally signified "village," or "suburb," then, as the outlying districts were absorbed by the growing city, it came to mean simply a section or quarter of the city itself.]
[Note 6: =bienheureux ruisseau de la rue du Bac=; the _rue du Bac_ traverses the heart of the _faubourg Saint-Germain_ at right angles to the Seine. The "blessed brook" referred to is the gutter which, until modern times, ran down the middle of the street.]
[Note 7: =Bon saint Louis=; in France it is very common for a shop to be named for some saint, or personage, or for something connected with the trade or location of the house, to which it is nominally dedicated; thus we find signs reading à _Jeanne d'Arc_, _au Bon Marché_, _au Louvre_, _au Bébé incassable_, _à la Madeleine_.]
[Note 8: =qu'on=, translate as if _sans qu'on_.]
[Note 9: =peu s'en fallait que Madame Lopinot ne se signât=, _Madame L. almost crossed herself_.]
[Note 10: =après boire=, the French infinitive after a preposition is often to be rendered in English by the present participle.]
Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane.[11] Elle se fût fort accommodée d'un[12] marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise. Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel éblouissement. Portée à l'engouement, comme toutes les jeunes filles, elle avait admiré les objets qui l'entouraient: hôtels, chevaux, toilettes et livrées. À douze ans, un grand nom exerçait une sorte de fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d'un profond respect pour ce qu'on appelle le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu'elle fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c'est qu'un coup de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont elle contemplait la porte cochère, l'asseoir à côté de ces grandes dames radieuses qu'elle n'osait regarder en face, la mêler à ces conversations qu'elle croyait plus spirituelles que les plus beaux livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout, pensait-elle il ne faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi la barrière infranchissable. C'est assez que ma figure ou ma dot fasse la conquête d'un comte, d'un duc ou d'un marquis.» Son ambition visait surtout au marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de création récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous les marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière on n'en fait plus.
[Note 11: =Ce n'était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane=, _this was not at all what Gabrielle-Auguste-Éliane wanted_.]
[Note 12: =elle se fût fort accommodée de=, _she would have been very well satisfied indeed with_.]
Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, elle aurait trouvé sans lanterne[13] l'homme qu'elle souhaitait pour mari. Mais elle vivait sous l'aile de sa mère, dans une solitude profonde, où M. Lopinot venait de temps en temps lui offrir la main d'un avoué, d'un notaire ou d'un agent de change. Elle refusa dédaigneusement tous les partis jusqu'en 1829. Mais un beau matin elle s'aperçut qu'elle avait vingt-cinq ans sonnés, et elle épousa subitement M. Morel, maître de forges à Arlange. C'était un homme excellent de roturier, qu'elle aurait aimé comme un marquis si elle avait eu le temps. Mais il mourut le 31 juillet 1830, six mois après la naissance de sa fille. La belle veuve fut tellement outrée de la révolution de Juillet,[14] qu'elle en oublia presque de pleurer son mari. Les embarras de la succession et le soin des forges la retinrent à Arlange jusqu'au choléra de 1832,[15] qui lui enleva en quelques jours son père et sa mère. Elle revint alors à Paris, vendit le _Bon saint Louis_, et acheta son hôtel de la rue Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la maréchale de Lens. Elle s'établit avec sa fille dans son nouveau domicile, et ce n'est pas sans une joie secrète qu'elle se vit logée dans un hôtel de noble apparence, entre un comte et une maréchale. Son mobilier était plus riche que le mobilier de ses voisins, sa serre plus grande, ses chevaux de meilleure race et ses voitures mieux suspendues. Cependant elle aurait donné de bon coeur serre, mobilier, chevaux et voitures pour avoir le droit de voisiner un brin. Les murs de son jardin n'avaient pas plus de quatre mètres de haut, et, dans les soirées tranquilles de l'été, elle entendait causer,[16] tantôt chez le comte, tantôt chez la maréchale. Malheureusement il ne lui était pas permis de prendre part à la conversation. Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès qu'il avait pris sur un arbre. Elle rougit de plaisir en reconnaissant le perroquet de la maréchale. Elle ne voulut céder à personne le plaisir de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque d'avoir les mains déchiquetées à coups de bec, elle le reporta elle-même. Mais elle fut reçue par un gros intendant qui la remercia dignement sur le pas de la porte. Quelques jours après, les enfants du comte de Preux envoyèrent dans ses plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte d'être remerciée par un intendant fit qu'elle renvoya le ballon à la comtesse par un de ses domestiques, avec une lettre fort spirituelle et de la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur des enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. La jolie veuve (elle était alors dans le plein de sa beauté) en fut pour ses avances.[17] Elle se disait quelquefois le soir, en rentrant chez elle: «Le sort est bien ridicule! J'ai le droit d'entrer tant que je veux au nº 57, et il ne m'est pas permis de m'introduire pour un quart d'heure au 59 ou au 55!» Ses seules connaissances dans le monde du faubourg étaient quelques débiteurs de son père, auxquels elle n'avait garde de demander de l'argent.[18] En récompense de sa discrétion, ces honorables personnes la recevaient quelquefois le matin.[19] À midi, elle pouvait se déshabiller: toutes ses visites étaient faites.
[Note 13: =sans lanterne=, a reference to the story that Diogenes (see vocabulary) once carried a lantern about the streets in the daytime seeking for an honest man.]
[Note 14: =révolution de Juillet=, see note #4.]
[Note 15: =choléra de 1832=; Asiatic cholera did not make its appearance in Europe until the outbreak of the general epidemic of 1830-32.]
[Note 16: =elle entendait causer=, _she could hear people talking_.]
[Note 17: =La jolie veuve en fut pour ses avances=, _the pretty widow had her pains for nothing_.]
[Note 18: =auxquels elle n'avait garde de demander de l'argent=, _whom she had been careful not to ask for money_.]
[Note 19: =avant midi=; persons of inferior social position should be received only in the forenoon, during the tradesmen's hours.]
Le régisseur de la forge l'arracha à cette vie intolérable en la rappelant à ses affaires. Arrivée à Arlange, elle y trouva ce qu'elle avait cherché vainement dans tout Paris: la clef du faubourg Saint-Germain.[20] Un de ses voisins de campagne hébergeait depuis trois mois M. le marquis[21] de Kerpry, capitaine au 2e régiment de dragons. Le marquis était un homme de quarante ans, mauvais officier, bon vivant, toujours vert, assuré contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes, ses duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde, c'est-à-dire excessivement pauvre. «Je tiens mon marquisat!» pensa la belle Éliane. Elle fit sa cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission au ministère de la guerre et conduisait à l'église la veuve de M. Morel. Conformément à la loi, le mariage fut affiché dans la commune d'Arlange, au 10e arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine. L'acte de naissance[22] du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait que le nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit un acte de notoriété publique attestant que de mémoire d'homme[23] M. Benoît était connu comme marquis de Kerpry.
[Note 20: =la clef du faubourg Saint-Germain=, see note #5.]
[Note 21: =M. le marquis=; when _monsieur_ precedes a title of any sort it is not to be translated. In phrases of address, the name is to be supplied in translating, if omitted after the title; and often such phrases can be rendered in English only by the use of the third person.]
[Note 22: =acte de naissance=; in France and Germany a very careful register of births is kept, and a certificate of birth is required by law at the time of marriage.]
[Note 23: =de mémoire d'homme=, _within the memory of man_.]
La nouvelle marquise commença par ouvrir ses salons au faubourg Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s'étend jusqu'aux frontières de la France.
Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle voulut aller à Paris prendre sa revanche sur le passé; et elle conta ce projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil et déclara net qu'il se trouvait bien à Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son goût, la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que l'Amérique: il n'y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine! s'écria la pauvre Éliane, faut-il que je sois tombée sur le seul marquis de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!»
Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s'aperçut bientôt que son mari prenait l'absinthe quatre fois par jour, sans parler d'une autre liqueur appelée vermouth qu'il avait fait venir de Paris pour son usage personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours à ces libations répétées, et, lorsqu'il sortait de son bon sens, c'était, le plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités n'épargnaient personne, pas même Éliane, qui en vint à souhaiter tout de bon[24] de n'être plus marquise. Cet événement arriva plus tôt qu'elle ne l'espérait.
[Note 24: =qui en vint à souhaiter tout de bon=, _who came at last to really and truly wish_.]
Un jour le capitaine était souffrant pour s'être trop bien comporté la veille. Il avait la tête lourde et les yeux battus. Assis dans le plus grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d'un samovar, lui versait coup sur coup d'énormes tasses de thé. Un domestique annonça M. le comte de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu'il était, se dressa brusquement en pieds.
«Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez sans parents?» demanda Éliane un peu étonnée.
--Je ne m'en connaissais pas,[25] répondit le capitaine, et je veux que le diable m'emporte... Mais nous verrons bien. Faites entrer!»
[Note 25: =Je ne m'en connaissais pas=, _I was not aware of any_.]
Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu'il vit paraître un jeune homme de vingt ans, d'une beauté presque enfantine. Il était de taille raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu'on pouvait croire qu'il n'avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour d'eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu'il aperçut la belle Éliane, sa figure rougit comme une pêche d'espalier.[26] Le timbre de sa voix était doux, frais, limpide, presque féminin. Sans la moustache brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on aurait pu le prendre pour une jeune fille déguisée en homme.
[Note 26: =espalier=; in continental Europe, and in some parts of England, the branches of domestic fruit-trees are usually trained along walls where the fruit will have the most favorable exposure.]
«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane, quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je viens vous parler d'affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue, contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame n'en soit ennuyée.
--Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit Éliane en se rengorgeant: la marquise de Kerpry veut et doit connaître toutes les affaires de la famille, et, puisque vous êtes un parent de mon mari...
--C'est ce que j'ignore encore, madame, mais nous le déciderons bientôt, et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble y consentir.»
Le capitaine écoutait d'un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie.
«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue Saint-Dominique.
--Quel bonheur!» s'écria étourdiment Éliane.
Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et cérémonieux. Il poursuivit:
«Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils uniques, et qu'il n'y a jamais eu deux branches dans la famille, vous excuserez l'étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris par les journaux le mariage d'un marquis de Kerpry.
--Je n'avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se frottant les yeux.