La Mère de Dieu

Part 9

Chapter 93,879 wordsPublic domain

- Ta gloire s'étend au loin, Tour de David, comme la lumière du soleil, de l'aube au couchant. Aie pitié de moi, misérable, ô rémission de toutes les fautes, apaise ma faim et délivre-moi de la soif inextinguible qui me dévore!

- J'ai fait préparer un festin pour toi et pour moi, reprit Wewa. Nous voulons glorifier ensemble cette journée où j'ai si heureusement revêtu ma sainte charge. J'aurai compassion de tes faiblesses et je récompenserai ta fidélité.

- Je suis sûr, Wewa, que tu as un quartier de porc à la broche, s'écria Sukalou enthousiasmé et se pourléchant les lèvres avec gourmandise.

- Non, ô le plus fidèle de mes alliés; mais je te ferai la grâce de t'accorder ma main.

- Je n'en suis pas digne, gémit Sukalou.

- Je le sais, repartit Wewa d'un ton résolu. Si tu en étais digne, je ne parlerais pas de la grâce dont je veux te donner la preuve.

- Mais tu es beaucoup trop bonne à mon égard, répondit Sukalou d'une voix plaintive; il suffit que tu m'autorises à ramasser les miettes qui tombent de ta table, reine des anges.... »

Un soufflet terrible, appliqué d'une main ferme sur sa joue, coupa court aux flagorneries de Sukalou.

« Pas un mot de plus, misérable imbécile, âne bâté, fieffé coquin! Tu n'es même pas digne de lécher la poussière de ma chaussure. Ne suis-je pas pareille à la fiancée du Cantique, belle comme la lune, aimable comme Jérusalem, terrible comme des armées? »

Elle arpentait la chambre à grands pas, faisant bruire ses jupons. Sa robe fouettait ses bottes de maroquin bleu, et ses talons d'argent cliquetaient comme des castagnettes sur le carreau. Sukalou soupira d'un air grave et prit une pincée de tabac.

« As-tu jamais entendu qu'une Mère de Dieu se fût mariée? » hasarda-t-il timidement. Wewa se redressa.

« Tu as raison, lui dit-elle.

- Tu dois nous être à tous une image de pureté, un siège de vertu céleste, continua Sukalou en souriant, et non la femme d'un pauvre vieux perclus comme moi.

- Tu as raison, Sukalou! s'écria Wewa fièrement. C'est vrai que tu es indigne de marcher à mes côtés à l'autel; aucun homme n'en est digne. J'agirai selon qu'il convient à l'Elue du Très-Haut. Viens. Nous allons manger, et boire, et nous réjouir. »

Sukalou sourit, l'air ravi.

CHAPITRE XVIII

Mardona s'inquiétait fort peu de ce qui se passait dans la maison de Wewa, l'Antéchrist féminin de Fargowiza-polna. Elle avait assez à faire à s'occuper d'elle-même. Elle s'étonnait du changement survenu en elle depuis quelque temps, des pensées et des sensations qui la tourmentaient: elle avait changé, sans même s'en rendre compte. Elle était devenue douce, distraite, presque rêveuse. Elle ne pensait plus qu'à Sabadil. Moins il venait lui rendre visite maintenant, plus il la traitait avec un respect plein de froideur, plus elle sentait la passion l'enflammer et grandir en elle.

Elle l'aimait chaque jour davantage d'un amour vif et profond. Elle sentait qu'il était nécessaire qu'elle fît une démarche afin de le gagner de nouveau tout entier. Elle eût voulu enflammer sa passion, et son amour pour lui devint si grand, qu'il anéantit tout autre sentiment, et même sa fierté.

C'était par une belle matinée d'hiver. L'air était plein de soleil. Les oiseaux chantaient dans les rameaux verts des sapins. Sabadil était à l'écurie, étrillant lui-même son cheval, qui avait la tète tournée vers lui elle regardait de ses bons yeux affectueux. L'écurie était un petit recoin noir, où le soleil ne pénétrait que par quelques fissures ou entre des poutres disjointes. Lorsque Mardona parut sur le seuil, elle sembla à Sabadil entourée d'une sorte d'auréole, dans la pleine lueur du jour. Il la considéra avec admiration. C'était la première fois que la sainte de Fargowiza-polna se montrait dans sa maison.

« Puis-je t'aider, ami? » lui demanda-t-elle de sa belle voix, et avec un regard empreint de bonté et de franche gaieté.

Sabadil ne répondit pas à sa question. Il se contenta de caresser le cou nerveux de son cheval, en le flattant de la main à petits coups.

Puis il posa l'étrille.

« As-tu fini? demanda-t-elle.

- Qu'y a-t-il à votre service?

- Crois-tu que je suis venue parce que j'ai besoin d'un service? répondit Mardona affectueusement. Non, mon ami. Mon coeur soupirait après toi, et je suis venue t'embrasser et surveiller un peu ton petit ménage.

- Il n'en vaut guère la peine, dit Sabadil avec un sourire. Un pauvre paysan n'aime guère à étaler le peu qu'il a.

- Tu n es pas pauvre, cependant....

- Un cheval et deux vaches ne signifient pas grand'chose.

- Qui te parle de ton cheval? Ne me possèdes-tu pas, moi?

- Toi?»

Sabadil eut un sourire triste.

« Pourquoi es-tu si sombre? continua-t-elle. Tu t'affliges. Dans ton regard il y a comme un reproche à mon adresse. Je veux te voir joyeux, Sabadil. joyeux comme la première fois que nous nous vîmes... dans la forêt, tu sais, alors que le soleil brillait et que les oiseaux chantaient... et que toi.... »

Elle ne termina pas, et regarda à terre malicieusement.

« Il vaudrait mieux que nous ne nous fussions jamais rencontrés.

- Sabadil! Regarde-moi. Qu'as-tu donc contre moi? »

Mardona lui prit la main et le regarda dans les yeux, longuement, avec tendresse.

« Tu te fais du mal, Sabadil, et à moi aussi tu m'en fais. A moi plus encore qu'à toi, peut-être, parce que.... Oui, tu ne sais pas, Sabadil, comme je t'aime.

- Mardona! »

Elle ne dit plus rien. Mais elle passa son bras autour du cou du jeune homme, doucement, et elle laissa parler ses yeux et ses lèvres avec passion. Et ils parlèrent un langage plus persuasif qu'aucun autre, ce langage qui existe depuis des milliers d'années, et qui est connu des oiseaux et des animaux, des eaux et des forêts embaumées. Bientôt aussi Sabadil se prit à sourire joyeusement. Il retrouva son sourire candide des jours heureux, lorsqu'il se promenait dans les bois, où il rencontra Mardona, près de l'étang solitaire aux flots dormants. Il attira la jeune fille sur son coeur, non pas avec une passion sauvage, mais avec un sentiment profond de bonheur. Et en ce moment les torts qu'il avait envers la Mère de Dieu l'aiguillonnèrent et il éprouva un vif repentir. Il se mit à la caresser et à l'embrasser et à la caresser encore avec une tendresse qui la toucha et qui la rendit bien heureuse.

« Je t'ai retrouvé maintenant, mon bien-aimé, murmura Mardona. Et je te jure que tu ne m'échapperas plus. »

Elle l'embrassa et l'embrassa encore, et toujours, jusqu'à ce qu'une voix de femme, claire et vibrante, vînt séparer les amoureux brusquement.

« Qui est-ce? demanda Mardona, fronçant les sourcils.

- Une jeune fille qui fait ma cuisine et soigne la volaille.

- Est-elle jolie? »

Sabadil haussa les épaules.

« Mais jeune?

- Jeune, oui.

- Jolie et jeune, s'écria Mardona. Cela doit donner à causer dans le village. Pourquoi ne prends-tu pas plutôt une vieille femme?

- A quoi bon? Une jeune femme travaille mieux. »

Ils sortirent de l'étable; Mardona dévisagea avec une curiosité aiguë la jeune servante, qui, malgré ses lourdes bottes et son jupon crottés, était fort avenante, fraîche, avec de grands yeux noirs et la bouche rieuse.

Elle, de son côté, regarda Mardona, très surprise.

« Qu'y a-t-il? demanda Sabadil.

- Le juif est là, qui désire acheter des pommes de terre.

- Je n'en vends pas. »

La servante s'éloigna.

« Ecoute, mon ami, commença Mardona, tu ne garderas pas cette fille chez toi.

- Pourquoi donc?

- Parce que..., parce que cela ne me plaît pas, répliqua Mardona. Montre-moi ta maison, à présent. »

Mardona visita la métairie et l'appartement. Il n'était rien qu'elle n'examinât avec plaisir. Elle était redevenue la belle jeune fille douce et sérieuse. Elle n'avait plus le cachet mystique de la Mère de Dieu, de la sainte étrange de Fargowiza-polna. Elle se comportait en femme qui aime, et qui est heureuse par son amour. Sabadil ne se souvenait pas de l'avoir vue si bonne et si douce, et si séduisante.

« Nous allons voir maintenant ce que nous aurons pour notre dîner, dit-elle tout à coup. Je reste ici avec toi, et je partagerai ton repas.

- Je crois qu'il n'y a pas grand'chose ici, remarqua Sabadil visiblement embarrassé.

- Laisse-moi faire, s'écria Mardona. Je préparerai moi-même tout ce qu'il faut.

- Toi?

- Pourquoi pas? Allons, donne-moi les clefs. »

Mardona se dépouilla, en souriant, de ses colliers et ôta ses bracelets. Elle mit un tablier de toile, retroussa ses manches et alluma du feu dans l'âtre. Elle se rendit ensuite au garde-manger, avec Sabadil, qu'elle chargea de tout ce dont elle avait besoin. Elle décrocha de la muraille des casseroles et des plats, et se mit prestement à l'oeuvre. L'eau chantait gaiement sur la braise ardente. Mardona cassa des oeufs dans la farine, y versa du lait, y mit du beurre et du sel, et pétrit la pâte. Sabadil préparait des pois. Tout fut terminé en un clin d'oeil. Mardona mit le couvert, et apporta sur la table la soupière fumante.

Ils prirent place et dînèrent. Ils avaient grand appétit. Sabadil s'étonnait de ce que la Mère de Dieu avait tout apprêté, et d'une façon si exquise.

«Sûrement, dit-il, un gentilhomme ne mange pas mieux que nous aujourd'hui.

- Mon coeur, c'est parce que l'amour assaisonne notre dîner », railla Mardona en souriant.

Ils prirent leur repas, ils rirent, ils s'embrassèrent. Ils étaient si heureux! Ils restèrent ensemble à causer jusqu'à la tombée de la nuit. Sabadil, alors, attela ses chevaux pour accompagner Mardona à Fargowiza. II conduisit le traîneau lui-même. Elle était assise à ses côtés, le regardant de ses yeux bleus, languissants et doux. Elle appuyait sa tête à l'épaule de Sabadil, et souriait amoureusement.

CHAPITRE XIX

Sabadil passa le jour suivant à Fargowiza-polna, près de la Mère de Dieu. Il ne rentra chez lui que le soir, très tard. Il avait quelques affaires à régler. Son intention était de repartir aussi vite que possible chez les Ossipowitch. Mais voilà que, le matin, un juif arriva, qui tourmenta Sabadil, voulant à tout prix lui acheter un de ses chevaux. Il reçut aussi la visite de plusieurs vieillards du voisinage qu'il respectait fort, et dont il ne put se débarrasser. Il prit donc encore son dîner à Solisko, se promettant bien de se mettre en route après la table. Il était justement en train d'atteler, et prenait déjà son fouet pour le départ, lorsqu'un véhicule arriva, à toute vitesse, et fit halte devant sa maison. Sofia Kenulla y était assise, parée et souriante.

« Qu'est-ce que cela signifie? » se demanda Sabadil.

Et un pressentiment triste et vague lui serra le coeur.

Sofia sauta à terre, embrassa Sabadil de ses lèvres froides et entra dans la salle, lui faisant signe de la suivre.

« Il fait bon chez toi, dit-elle en se frottant les mains. Ça t'étonne que je vienne te voir comme cela, hein? Mais attends! tu béniras encore ma visite. Assieds-toi près de moi; ne sois pas si fier. »

Sabadil prit place à ses côtés. L'ange blond et svelte le regarda un instant en face, avec complaisance, la face éclairée d'un sourire.

« Je t'apporte une bonne nouvelle, dit enfin Sofia. Seulement je la garderai pour moi, si tu n'es pas plus gentil, plus aimable.

- Si Mardona apprend que tu es venue, dit Sabadil, elle nous fera lapider tous les deux.

- Qu'importe Mardona! s'écria Sofia. Ah! je ne la crains plus, moi, je t'en réponds. Elle ne peut pas m'obliger à lui obéir. Si elle s'avise de me faire quelque chose, je la tiens, va! Du reste, tu ferais mieux, toi aussi, de reconnaître la nouvelle Mère de Dieu.

- Wewa! »

Sabadil se mit à rire.

« J'en connais une autre, insinua Sofia. Si elle était Mère de Dieu, celle-là, je crois que tu n'hésiterais pas à te soumettre à elle.

- De qui parles-tu?

- De celle que tu aimes.

- Comment cela?

- Je parle de Nimfodora. »

Sabadil devint pourpre.

« Es-tu pincé, hein? » murmura Sofia à voix basse.

Elle sifflait en parlant, comme un serpent.

« Sais-tu maintenant ce que je peux te faire, si tel est mon bon plaisir? le sais-tu?

- Je n'ai rien dit », remarqua Sabadil.

Il baissait la tête, comme anéanti.

« N'essaye pas de me mentir. Je sais tout ce que je veux savoir, ajouta Sofia. Tu aimes Nimfodora, et, aussi vrai que je crois à Dieu, elle t'aime aussi, elle. Eh bien, tu viendras chez moi, et tu y trouveras Nimfodora.

- Femme!»

L'ange eut un sourire candide.

« Et c'est pour cela que tu es venue?

- Oui, répondit Sofia.

- Mais c'est un péché que nous allons commettre, dit-il tristement.

- Un péché? Dans notre croyance l'amour est-il un péché? s'écria Sofia; il nous apporte la rédemption. »

Elle se mit à rire très fort.

Dès le lendemain, vers le soir, Sabadil se rendit chez Sofia. Son mari était absent. Elle était seule au logis, en train de filer, près du poêle.

« Dieu bénisse ta visite! dit-elle toute radieuse. Assieds-toi là, près de moi. Je te distrairai un moment, jusqu'à ce qu'elle vienne. »

Elle se mit à lui parler de toutes sortes de choses. Sabadil l'écoutait; il ne disait rien. Il regardait constamment du côté de la porte.

Au bout d'un instant, Nimfodora entra.

Sofia l'embrassa. Nimfodora resta là, les yeux baissés, très pâle. Elle semblait attendre le salut de Sabadil. Mais lui ne l'embrassa pas. Il l'aimait de toute son âme, et il eût considéré comme un péché de toucher seulement le bord de son vêtement devant un tiers. Sofia les examinait l'un et l'autre avec attention. Puis, comme ils ne se disaient rien, elle se leva et sortit, un sourire discret aux lèvres.

Il neigeait. Il neigeait des flocons si épais, qu'on n'apercevait, qu'on ne distinguait rien dans la campagne. Des murailles étincelantes s'élevaient autour des chaumières et des seigneuries. Chacun restait chez soi, ou profitait le plus longtemps possible de l'hospitalité qui lui était offerte.

Nilko Ossipowitch, Kenulla et le Wujt jouaient au tarok depuis le matin, autour de la grande table ronde.... La fumée de leurs longues pipes avait rempli la salle d'un brouillard tout achéronien. Lorsque le crépuscule envahit la chambre de sa lueur grisâtre, ceux qui s'y trouvaient ne se distinguèrent pas plus à trois pas de distance qu'au travers de la fumée d'un champ de bataille. Les joueurs eux-mêmes ne se reconnaissaient pas d'un bout de la table à l'autre.

Peu à peu, Anastasie, Turib et Jehorig, qui étaient assis sur le banc du poêle et chuchotaient, prirent des formes vagues d'apparitions. On entendait le grincement aigre d'un couteau que Turib aiguisait.

Mardona entra sans être remarquée. Elle s'assit tranquillement à côté de son père, et le regarda jouer. Vis-à-vis se tenait Sabadil, qui examinait les cartes de Kenulla par-dessus son épaule, tandis que Nimfodora était établie sur une chaise plus loin, contre la muraille. Personne ne l'avait vue arriver, pas plus que Sabadil.

Tout à coup la lumière se fit. Anuschka entra brusquement, portant une grande lampe, qu'elle posa sur la table, devant les joueurs. Mardona regarda Sabadil involontairement. Les grands yeux brillants du jeune homme n'étaient pas arrêtés sur elle. Elle se retourna vivement et saisit un regard qu'il échangeait avec Nimfodora. L'instant d'après, Sabadil était replongé dans les cartes de Kenulla, et Nimfodora baissait de nouveau les yeux tristement, et comme absorbée. Mais Mardona en avait vu assez. Elle devina le reste aussitôt. Elle sentit une douleur brûlante, qui l'aiguillonna au coeur, et des flots de sang affluèrent à son cerveau; toutefois elle n'était pas femme à perdre son empire sur elle-même, bien qu'un nuage épais couvrît sa vue, et qu'elle fût en proie à la jalousie la plus impétueuse.

Son visage calme et froid ne trahit aucune des émotions qu'elle éprouva, et elle ne laissa voir aucunement avec quelle fièvre, quelle attention, elle épiait le moindre geste de Sabadil, le plus léger mouvement de Nimfodora. Elle parut suivre le jeu avec intérêt, et examinait Sabadil; elle alla ensuite au miroir, pour réparer le désordre de sa coiffure, et regarda longuement l'expression et le maintien de Nimfodora.

Lorsque Sabadil remonta en traîneau, ce soir-là, pour retourner chez lui, il aperçut Sofia sur la route, malgré la neige et la tourmente.

« Que fais-tu ici? lui demanda-t-il tout effrayé.

- Je t'attends.

- Pour l'amour du ciel! mais tu aurais pu être surprise par les loups ou ensevelie sous la neige.

- Ah! je n'ai pas peur. »

Elle monta près de lui, s'assit à ses côtés, et se mit à rire.

« Comme tu as froid. Tu aurais pu geler là, dans cet ouragan!

- Eh bien! que se passe-t-il? S'est-elle aperçue de quelque chose?

- Et de quoi s'apercevrait-elle?

- Que tu ne l'aimes plus.

- Je ne peux pas dire cela, répondit Sabadil d'un air sombre, en baissant la tête. Souvent je m'imagine que je la hais, et cependant....

- Rappelle-toi sa manière d'agir à ton égard, insinua Sofia; dans son regard papillotait quelque chose d'étrange. N'oublie pas les tourments qu'elle t'a fait subir.

- Vois-tu, Sofia, c'est justement cela. Lorsque je songe qu'elle t'a fait lapider sans merci, quand je pense qu'elle reçoit les visites de ce noble seigneur....

- Je vois que cela t'exaspère!

- Oui, Sofia, et cependant..., cependant elle en est encore plus séduisante à mes yeux.

- Tu es fou.

- Cependant c'est ainsi.

- Quant à elle, continua Sofia, elle t'aime davantage depuis qu'elle sent qu'elle t'a perdu. Car elle le sent, bien qu'elle ne sache rien de ce qui se passe. Cette femme a le diable au corps.

- Tu doutes de sa vertu, dis?

- Non, certes. Elle n'a pas de coeur.... »

Le lendemain, Nimfodora se tenait devant sa porte, à Brebaki, causant avec Anuschka, lorsque Sukalou vint à passer. Il s'arrêta, huma une prise de tabac, et cligna finement de l'oeil en regardant Nimfodora d'un air narquois.

« Eh bien, commença-t-il, à quand les noces, jeune fille?

- Que veut-il dire? demanda Anuschka.

- Je ne sais pas, répondit Nimfodora à voix basse.

- Mais vous m'y inviterez au moins », s'écria Sukalou, et il reprit sa route en souriant.

Anuschka retourna chez elle.

« Est-il vrai que Nimfodora se marie prochainement? demanda-t-elle à Mardona. Qui donc épouse-t-elle?

- On s'est moqué de toi pour sûr, repartit la Mère de Dieu d'un ton glacial.

- C'est Sukalou qui l'a dit. »

Par malheur, Sukalou passa justement près de la métairie une heure plus tard. Mardona, qui se tenait près de la fenêtre, absorbée dans de douloureuses réflexions, l'aperçut de loin. Elle appela ses frères et leur ordonna d'aller lui chercher Sukalou. Lorsque celui-ci longea la haie qui entourait la métairie, en regardant prudemment autour de lui, Turib et Jehorig l'assaillirent et l'entraînèrent dans la maison.

« Que voulez-vous? Laissez-moi! cria Sukalou, en se débattant de toutes ses forces, jusqu'à ce que la porte se fût refermée derrière lui et qu'il eût aperçu Mardona assise sur son siège.

- Tu as peur, Sukalou? commença la Mère de Dieu. Ta conscience te tourmente, n'est-ce pas?

- Aie pitié, refuge des croyants, cria Sukalou en se jetant aux pieds de Mardona. J'ai failli, j'ai péché. Ah! je le sais, Satan était en moi. Crois à mes paroles. Je me repens! je me repens! Fais-moi grâce.

- Lève-toi, dit Mardona, et dis-moi ce que tu sais du mariage de Nimfodora.

- Je ne sais rien.

- Cependant, en présence même d'Anuschka....

- Une plaisanterie, notre petite mère, un simple badinage, affirma Sukalou, toujours vautré dans la poussière.

- Lève-toi, et dis-moi tout, continua Mardona. Tu sais quelque chose que tu me caches. Allons, parle, ou nous réglerons sur-le-champ nos comptes ensemble, à propos de l'histoire que tu as arrangée avec Wewa. »

Elle se leva, alla au buffet, et en tira un plat de rôti froid.

« Aussi vrai que j'aime Dieu, je ne sais ce que tu veux dire, jura Sukalou, suivant Mardona dans la chambre, en se traînant sur les genoux.

- Assieds-toi là, dit-elle, et mange. »

Sukalou se releva lentement, soupira et s'assit près de la table où Mardona avait posé le rôti.

« Eh bien! que sais-tu sur le compte de Nimfodora? demanda la Mère de Dieu.

- Peut-être n'est-ce qu'un bavardage. »

Il voulut se servir du rôti, mais Mardona le retint.

« Quel bavardage?

- Sur son compte, à propos de ce... de ce jeune paysan de Solisko. Comment se nomme-t-il déjà?

- Il y a beaucoup de paysans à Solisko.

- C'est juste. Il se nomme Sabadil. »

Sukalou regarda le rôti douloureusement.

« Et que dit-on de lui?

- Que..., on raconte.... Oh! c'est un mensonge pour sûr.... On dit qu'il lui rend visite et... qu'ils ont de l'amour l'un pour l'autre. »

Mardona retira sa main. Sukalou entama le rôti, et en avala de grandes bouchées, avidement, tandis que la Mère de Dieu tirait du buffet un verre à pied et une bouteille d'eau-de-vie. Elle remplit le verre et le plaça devant Sukalou.

« Dieu te bénisse, consolatrice des affligés! » s'écria Sukalou, en étendant la main prestement vers l'eau-de-vie.

Mais déjà Mardona le retint et l'empêcha de boire.

« Mais toi, tu en sais plus long que ce que les gens disent. Ainsi, raconte. »

Sukalou regarda l'eau-de-vie et soupira.

« J'étais à la foire de Kolomea, commença-t-il, et j'y rencontrai ce Sabadil. Il avait beaucoup d'argent sur lui et paraissait très gai. Il acheta un collier de corail, un foulard de tête en soie bleue et encore un petit fichu, et le dimanche suivant, je vis....

- Que vis-tu? »

Mardona retira sa main.

« Je vis. - Sukalou vida le verre d'un trait. - A ta santé, reine des prophètes! Je vis donc, le dimanche suivant, Nimfodora qui avait mis ce foulard et ces coraux, et cet autre petit fichu, noué au cou. Je la taquinai là-dessus, mais elle ne rougit pas. Non, et même elle me regarda d'un air courroucé, comme si c'était moi qui avais commis la faute. Elle est, pour ainsi dire, déjà corrompue par cette Sofia.

- Sofia Kenulla?

- Oui, par elle; c'est chez elle qu'ils se rencontrent, et qu'ils se divertissent tous ensemble, continua Sukalou. Cette Sofia est un serpent venimeux, et je puis jurer que Sabadil lui a fait cadeau d'une paire de boucles d'oreilles en vrai or. »

Mardona fut saisie d'un léger frisson. Sa main saisit convulsivement le bord de la table, et ses lèvres eurent un sourire humilié, haineux et ironique. Personne, cependant, ne remarqua ce qui se passait en elle. Personne ne devina ce qu'elle souffrait.

A peine Sukalou fut-il parti, que Mardona envoya Turib à Brebaki, en traîneau. Le soleil se couchait lorsque celui-ci revint avec Nimfodora; celle-ci entra tout de suite dans la salle pour saluer la Mère de Dieu. Elle avait un foulard bleu noué dans ses cheveux noirs, le foulard dont Sukalou avait parlé. Elle frappa à terre de ses lourdes bottes pour détacher la neige qui les couvrait, et se débarrassa de sa pelisse d'agneau. Mardona vit alors qu'elle était parée d'un superbe collier de corail, et qu'elle avait au cou un petit fichu aux couleurs vives.

Mardona s'avança à la rencontre de son amie, et la prit par la main. Elle l'emmena dans sa chambre, traversant la cour sans proférer un mot. Quand elle fut chez elle et qu'elle eut soigneusement refermé la porte, elle s'assit dans son fauteuil. Nimfodora voulut lui baiser la main; elle la lui retira lentement, d'un geste hautain.

« Ne m'embrasse pas, lui dit-elle. Jette-toi plutôt à genoux, et avoue ta faute. »

Elle regardait Nimfodora fixement, dardant ses yeux dans les yeux de la jeune paysanne, que celle-ci, contre son habitude, ne put baisser à terre, mais tint attachés au regard de son juge, grands ouverts, effarés, comme implorant grâce. Nimfodora tremblait de tous ses membres. Elle s'agenouilla sur le carreau sans rien dire.

« Parle! de qui tiens-tu ce foulard?

- C'est Sabadil qui me l'a donné.

- Et ce petit fichu?

- Il me l'a donné aussi.

- Et ce collier de corail?

- Ce collier aussi.

- Il t'aime? continua Mardona, non pas du ton d'une femme jalouse et passionnée, mais avec la voix caressante d'une mère qui sonde le coeur de son enfant.

- Oui, râla Nimfodora.

- Et toi, tu l'aimes aussi? »