La Mère de Dieu

Part 8

Chapter 83,930 wordsPublic domain

Il cacha son visage sur les genoux de Mardona, Elle lui passa la main dans les boucles de sa chevelure, doucement, avec tendresse. Elle souriait en se penchant sur lui. Et elle commença à lui parler longuement, à lui enseigner la foi, la résignation et le pardon.

« Rappelle-toi ce que je t'ai déjà enseigné, dit-elle, c'est l'amour de la Mère de Dieu qui apporte la rédemption. Il constitue pour l'homme une nouvelle naissance: car ce qui est né de la chair est chair, et ce qui vient de l'esprit est esprit. Tous doivent m'aimer, et mon coeur doit être accessible à tous, - spirituellement, bien entendu. Il m'est interdit de connaître l'amour terrestre.

- Pourquoi me dis-tu cela? demanda Sabadil très découragé.

- Pour que tu te souviennes que je n'ai rien de commun avec les autres femmes. Je suis à la place de Dieu. L'amour que l'on me témoigne, c'est un culte.

- Je le sais, dit Sabadil d'un air sombre, mais, vois-tu, je souffre comme un martyr sur un gril ardent. »

Mardona eut un doux sourire. « Satan est en toi, murmura-t-elle. Efforce-toi de le vaincre. Prie et jeûne. »

Anuschka entra, annonçant que deux paysans de l'autre rive du Dniéper étaient venus soumettre à la Mère de Dieu une querelle qu'ils avaient ensemble depuis longtemps.

Mardona se rendit dans la maison de son père. Tandis qu'elle jugeait le différend des deux paysans, Sabadil sella son cheval, secrètement, et s'éloigna. Il ne rentra pas à Solisko, mais alla chez Michel Obrok, le plus hardi chasseur d'ours des Carpathes. Il y passa la nuit et, le matin avant le jour, se rendit avec lui dans la forêt, le fusil sur l'épaule.

Ils découvrirent les traces d'un ours imprimées dans la neige, et celles d'un loup, mais ne surprirent aucune proie. Sabadil rentra chez lui sombre et de très mauvaise humeur. Il se jeta sur son lit de paille et y resta une nuit et une journée, comme anéanti. Puis il se rendit à Fargowiza-polna, pénétra dans la métairie sans être vu et conduisit son cheval à l'écurie.

Il était pénétré de sensations à lui tout à fait inconnues et qui le surprenaient; des idées étranges bourdonnaient dans sa tête et lui faisaient monter le sang aux joues. Il devait vaincre le démon qui le tentait, avait dit Mardona; mais il lui semblait, au contraire, que c'était le démon qui acquérait de plus en plus d'ascendant sur lui. Des doutes cruels l'assaillaient: il était jaloux. La haine lui brûlait le coeur. Il détestait Mardona et il la craignait tout à la fois. Il eût voulu la mépriser et il sentait qu'elle s'était emparée de son âme, de toutes ses pensées, qu'il lui appartenait plus complètement qu'auparavant, maintenant qu'elle le torturait de douleurs inouïes.

Ce qui l'irritait surtout, c'est qu'elle ne se départait jamais de son inaltérable sérénité.

Sabadil traversa la cour, blême, le regard morne. Il pouvait à peine se tenir; il resta clans le corridor, à quelque distance de la porte de la salle, qui était entre-bâillée.

Il vit Mardona commodément assise sur une chaise, les bras croisés. Devant elle était agenouillée une jeune fille occupée à lui laver les pieds. Soudain, la Mère de Dieu aperçut Sabadil.

« Que fais-tu là? lui cria-t-elle, et pourquoi ne viens-tu pas me saluer? »

Sabadil s'inclina et baisa le pied nu de Mardona, que celle-ci lui tendit avec un sourire étrange.

Au moment où Sabadil se releva, la jeune fille qui lavait les pieds de Mardona se redressa d'un mouvement brusque et le regarda en face. Lui, ne vit qu'un doux visage pâle, encadré de mèches soyeuses de cheveux noirs et éclairé d'une paire de grands yeux sombres, langoureux et presque tristes. Chose singulière! ce regard fit du bien à Sabadil. Il était si pur, si calme et si tendre, que le jeune homme se sentit soulagé et qu'il lui sembla en quelque sorte qu'un arc-en-ciel se dessinait au-dessus de sa tête. Et elle, celle qui venait de produire cette métamorphose, elle devint encore plus pâle, oh! infiniment pâle; mais elle ne se détourna pas. Son regard demeura attaché à celui de Sabadil, rayonnant et comme en extase.

« Nimfodora, essuie-moi les pieds », ordonna la Mère de Dieu d'un ton affable.

La fille pâle se courba humblement à terre et enveloppa d'un linge blanc les pieds de Mardona.

« Pourquoi ne vous saluez-vous pas? » demanda la Mère de Dieu.

Nimfodora se leva précipitamment. Un léger frisson passa dans son corps svelte, aux formes naissantes. Ses mains froissèrent machinalement les rubans et les fleurs de son corsage, et une flamme passa dans ses beaux yeux rêveurs.

Les lèvres de Sabadil effleurèrent les siennes. Tout à coup une rougeur ardente envahit les joues et le cou de la jeune fille. Et ils restèrent là tous deux, profondément émus, se tenant les mains sans parler....

CHAPITRE XV

Plusieurs jours se passèrent. Sabadil n'était pas retourné à Fargowiza-polna. Mardona lui envoya Jehorig, mais celui-ci ne le trouva pas à la maison. Sabadil, qui jusqu'à ce jour n'avait pas fait gagner un kreuzer aux aubergistes juifs du village, passait ses journées et ses nuits à la taverne; il buvait, il fumait, il jouait aux cartes. Il invitait la jeunesse de Solisko à se divertir avec lui. On s'enivrait, on chantait des refrains obscènes.

Un soir, cependant, Sabadil n'y put tenir. Il quitta sa place, jeta sur la table une poignée de monnaie, enfonça son bonnet sur ses cheveux épars, demanda son cheval et partit pour Fargowiza. Il atteignit la porte de la maison habitée par Mardona, mais il n'entra pas. Il réfléchit un instant, puis fit le tour du bâtiment, à cheval; arrivé à la petite sortie ménagée sur les champs, il s'arrêta. Il attacha son cheval aux branches de la haie, traversa la haute neige et se glissa sous les fenêtres de la Mère de Dieu. Elles étaient éclairées. Sabadil essaya de regarder à l'intérieur, mais les vitres étaient couvertes d'un givre si épais qu'il ne put rien distinguer. Par contre, il entendit distinctement un murmure lent et continu comme une prière. La jalousie se réveilla de nouveau dans le coeur de Sabadil. Il prêta l'oreille anxieusement. Il reconnut alors la belle voix forte de Mardona, accompagnée par une autre voix de femme, plaintive et triste. Sabadil fit pour la seconde fois le tour de la maison. Il vit la grande porte ouverte et se glissa, sans être vu, jusqu'à la chambre de Mardona. Les prières étaient terminées. Cependant Mardona et Nimfodora parurent surprises et même effrayées de l'arrivée de Sabadil.

« C'est toi », dit enfin la Mère de Dieu.

Nimfodora se tenait debout près de Mardona, cambrant sa taille fine et détournant un peu la tête, de manière à laisser voir son profil pur. Elle tenait les yeux baissés.

« Tu ne m'attendais pas? demanda Sabadil.

- Mais si. J'ai envoyé chez toi Jehorig.

- Chez moi?

- Certainement.

- J'étais décidé à ne plus revenir ici.

- Tu y es revenu, cependant. »

Mardona s'établit dans son fauteuil.

Nimfodora lui arrangea les nattes de sa chevelure, les lui lissa avec le peigne et s'agenouilla pour lui embrasser les pieds, avec une soumission d'esclave et une sorte d'extase dans le regard.

Lorsque Nimfodora traversa la chambre pour serrer le peigne dans le tiroir de l'armoire à glace, sa démarche surprit beaucoup Sabadil. Elle avançait lentement, mais on ne la voyait pas faire de pas; elle baissait la tète et regardait un peu de côté, comme un animal effrayé.

Mardona se leva et alla au miroir.

« Interroge-moi, questionne-moi,... dit Nimfodora lentement, d'une voix semblable au râle d'un cerf expirant, je te dirai la vérité, moi! Ah! tu es si belle! »

Elle regarda Sabadil avec une douce exaltation. Elle semblait lui demander:

« Et toi, ne la trouves-tu pas belle, dis? ne l'admires-tu pas aussi?

- Sais-tu, Nimfodora, que je commence à avoir des rides? répondit Mardona en riant.

- Où? Allons donc, tu veux rire. Je ne vois rien.

- Tous ne voient pas par tes yeux. Avant peu, beaucoup s'en apercevront. Oui, je serai bientôt vieille et laide.

- Toi! interrompit Nimfodora. Mais tu es toute jeune, tu n'as que deux ans de plus que moi.

- Oh! tu n'as pas encore vingt ans, s'écria Mardona, et il m'en manque quatre, à moi, pour atteindre la trentaine.

- Toi, du moins, tu resteras toujours belle! »

Nimfodora frissonna et regarda son amie d'un oeil suppliant.

« Sais-tu un remède pour m'empêcher de vieillir, par hasard?

- J'en connais un, dit Sabadil. C'est une croyance très répandue dans le peuple....

- Dis-le-moi, s'écria Mardona, que je puisse me débarrasser de ces vilaines rides.

- Du sang humain, répondit Sabadil avec candeur.

- Du sang humain! mais où en prendre?»

Mardona n'avait pas achevé, que déjà Nimfodora avait arraché un couteau de la ceinture de Sabadil et s'était fait au bras une entaille profonde. Le sang coulait, chaud et rouge.

« Mon Dieu! » s'écria Sabadil, tout effrayé.

Nimfodora avait pâli, ses lèvres avaient des tressaillements. Ses yeux sombres étaient fixés sur le jeune homme.

« Qu'as-tu fait? murmura Mardona, es-tu folle? »

Elle lui enleva le couteau.

« C'est fini, dit Nimfodora avec un joyeux sourire. Voilà mon sang. Prends-le. Il t'appartient. »

Mardona saisit la jeune fille dans ses bras et couvrit son visage pâle d'ardents baisers. Sabadil examinait Nimfodora avec étonnement. Elle lui paraissait si étrange, si extraordinaire: une créature surnaturelle enfin. Mardona aussi l'étonnait, car, tout en assaillant Nimfodora de doux reproches, elle se lava bel et bien le visage de son sang. Elle prit même le bras de la jeune fille et y appliqua ses lèvres, buvant le sang qui coulait de la blessure. Elle apporta ensuite, sans se hâter le moins du monde, un mouchoir, le trempa dans l'eau froide et banda la plaie. Puis elle se remit à embrasser Nimfodora et à la caresser.

Lorsque la lune parut au-dessus du rideau sombre de la forêt, Nimfodora se prépara à retourner chez elle.

« Tu ne vas pas te rendre à Brebaki si tard? demanda Mardona.

- Je le dois: mes parents m'attendent.

- Si vous le désirez, Nimfodora, je vous reconduirai.

- Je vous remercie et j'accepte.

- Non. Tu ne partiras pas, interrompit Mardona. Je te le défends. Tu as perdu trop de sang. Et on dit que des loups se montrent dans la contrée. Tu resteras auprès de moi. »

Nimfodora baissa la tête d'un air soumis.

« Ainsi vous restez à la métairie? dit Sabadil.

- Je reste », balbutia Nimfodora.

Elle perça Sabadil d'un regard profond et mystérieux.

« Quelle fille étrange!» se répétait-il en retournant chez lui, à la clarté d'un magnifique ciel d'hiver.

Il réfléchit longtemps. Mais il ne put la définir.

A partir de cette soirée, Sabadil rencontra presque chaque jour Nimfodora chez les Ossipowitch. Elle n'y était venue que rarement auparavant. Avec Nimfodora, cette enfant mélancolique, Mardona se départait de sa majesté et de son calme. Elles jouaient ensemble comme deux jeunes chats, s'ébattant et folâtrant à l'envi. Sabadil se tenait d'habitude dans quelque coin sombre de la pièce, observant ceux qui s'y trouvaient. Il remarqua que Nimfodora, elle, ne riait jamais. Lorsque les autres riaient, elle restait sérieuse, ou parfois souriait d'un sourire douloureux et vague. Souvent même elle était absorbée au point de ne rien entendre de ce qui se passait autour d'elle. Elle inclinait en avant son beau visage pâle, comme pour écouter; mais son regard était pensif et morne, et elle ne faisait aucun mouvement.

Que Nimfodora fût debout ou qu'elle marchât, elle tenait toujours ses mains attachées à son corps, comme si elle eût craint le contact de tout ce qui l'environnait. Sabadil lui parlait rarement, et toujours en peu de mots. Elle le regardait fort peu, bien que les yeux de Sabadil fussent maintenant constamment fixés sur elle. Mais, lorsqu'elle le regardait, c'était avec un calme, une sympathie qui lui faisaient du bien, qui le réjouissaient. Sabadil n'éprouvait pas de passion à considérer cette fille pâle et triste ou à penser à elle; non, c'était plutôt un grand soulagement. Elle lui plaisait.

Il se sentait heureux et calme en sa présence. Mardona le rendait fou, faisait bouillir son sang par son regard; Nimfodora, elle, le calmait, apaisait la fièvre qui lui brûlait le cerveau. Dès qu'elle paraissait, il lui semblait qu'un son d'orgue traversait la chambre, et, là où elle se trouvait, il entendait la forêt bruire, les ruisseaux gazouiller, les oiseaux chanter; il voyait luire le soleil effaçant les grandes ombres.

Sabadil l'aimait. Et il n'osait se demander si elle répondait à son amour. Elle était comme une fleur, s'ouvrant et embaumant à l'ombre, dans la solitude. Elle ne parlait pas, comme s'il ne se fût pas trouvé de paroles pour exprimer ses pensées. Lui, Sabadil, ne comprenait pas ce calme triste, ni le regard énigmatique de ses beaux yeux rêveurs.

Une fois, une seule fois, ils se rencontrèrent sans témoins dans la maison du vieil Ossipowitch. C'était par hasard, du moins à ce qu'il semblait. Mardona s'était rendue à la ville; Nimfodora était venue quand même, nul ne savait dans quelle intention. Personne non plus ne sut pourquoi elle sortit précipitamment de la grande salle lorsqu'elle entendit retentir les sabots d'un cheval sur la neige durcie. C'est ainsi que Sabadil la rencontra dans la cour.

« Tu retournes déjà chez loi, Nimfodora? demanda Sabadil.

- Il le faut,... sûrement, il le faut. »

Elle regarda par terre, tristement.

Il lui donna le baiser de paix. Elle se laissa embrasser par lui, très calme, les mains enfouies dans les manches de son manteau.

« Si tu veux, je te prendrai avec moi sur mon cheval.

- Je préfère aller à pied.

- Avec cette hauteur de neige?

- Mardona ne serait pas contente si elle savait que tu m'as reconduite.

- Dis plutôt que tu ne veux pas que je te reconduise chez toi, s'écria Sabadil. Tu as sûrement un amoureux à Brebaki.

- Je n'ai pas d'amoureux, repartit Nimfodora d'un ton lent et baissant la tête humblement.

- Ah! j'en suis bien aise.

- Pourquoi parais-tu t'en réjouir?

- Parce que.... Tu as raison. Il vaut mieux que tu ailles seule à Brebaki.

- Dieu le garde », balbutia-t-elle.

Sabadil l'enlaça de ses bras et lui donna un baiser, non plus comme un frère, cependant, mais avec passion. Elle ne le repoussa pas; elle resta muette et calme, et même elle ne rougit pas. Elle sortit lentement de la cour, les yeux baissés, et s'éloigna sur la route, dans la direction de son village.

CHAPITRE XVI

C'était la foire de Kolomea. Les parents de Nimfodora s'y étaient rendus à cheval. Elle était seule au logis. Elle s'était établie près du foyer, où brillait un grand feu, et travaillait à un filet de pêcheur. Elle n'entendit pas qu'on marchait derrière elle; elle ne vit pas que quelqu'un étant entré dans la chambre s'était arrêté à ses côtés; elle pensait, elle rêvait comme à l'ordinaire, et ce ne fut que lorsqu'une voix forte et gaie lui souhaita le bonjour, qu'elle tressaillit et sortit de sa somnolence. Elle leva les yeux. Sabadil était devant elle et lui souriait. Toute autre fille se fût effrayée ou eût rougi; Nimfodora ne se montra ni étonnée ni effarouchée; elle n'eut l'air ni joyeux ni fâché. Sabadil lui prit la main: elle la lui abandonna; il l'embrassa: elle le laissa faire. Puis elle baissa la tête de nouveau et se remit à son ouvrage.

Sabadil ne dit pas un mot. Elle non plus ne parla pas. Ses narines seules frémissaient imperceptiblement, et ses lèvres rondes étaient entr'ouvertes comme si elle était hors d'haleine.

« Que fais-tu là? dit enfin Sabadil.

- Un filet.

- A quoi bon, un filet?

- Pour prendre du poisson. Nous approchons de Noël.

- Et c'est pour cela que tu te donnes tant de peine? reprit-il. Ta chevelure est un filet qui enlace et emprisonne qui tu veux; tes yeux noirs sont des hameçons, et ta bouche rose est une amorce, jeune fille. »

Nimfodora regarda fixement les flammes du foyer, comme si elle eût voulu y chercher du secours. Ses mains retombèrent sur ses genoux, avec le filet qu'elle tenait, ses lèvres s'agitèrent: on eût dit qu'elle parlait un langage sans paroles. Une lueur vive et rouge éclaira son beau visage pâle et mélancolique.

« Nimfodora, parle, - me hais-tu? recommença Sabadil.

- Non.

- Mais tu ne m'aimes pas? »

Elle le regarda. Elle semblait lui demander: Es-tu sûr, dis, que je ne t'aime pas? Puis elle retomba dans sa rêverie. Elle parut regarder en elle-même, sonder son âme, étonnée, avec une douloureuse curiosité; elle parut se dire: Mais est-ce que je l'aime? est-ce que je l'aime, vraiment?

Et rien ne lui répondit.

Sabadil attendait avec elle. Il se plaça derrière elle lentement, il passa son bras autour de sa taille, doucement, avec tendresse; il se pencha vers elle, et ses lèvres s'approchèrent de celles de la jeune fille. Elle le laissa faire. Elle frémit légèrement, comme prise d'un grand frisson. Et lui l'embrassa de nouveau, et encore, et toujours. Elle, elle s'attacha à ses lèvres, pâle, immobile, terrifiée de ce qui arrivait.

Le jour suivant, Sabadil se rendit chez Mardona. Il trouva Nimfodora avec elle. Ils échangèrent un regard, un seul. Sabadil comprit que la Mère de Dieu ignorait sa visite à Brebaki. Il n'y fit aucune allusion.

Nimfodora se laissa embrasser et choyer par Mardona; mais elle ne lui rendit pas ses caresses. Elle était plus sombre encore que de coutume et plus blême. Elle regardait devant elle d'un oeil fixe, comme si elle eût vu poindre quelque chose d'horrible dans le lointain, et qu'elle se sentît condamnée à le supporter. Sabadil la regardait. Il regardait aussi Mardona en poussant de longs soupirs.

Il y avait un souffle chaud clans l'air comme avant un orage. Par bonheur Turib entra. Il jeta avec colère sur le carreau son bonnet d'agneau noir et s'écria:

« Vous êtes là, assis, de parfaite humeur, vous vous divertissez, et pendant ce temps le monde est sens dessus dessous.

- Eh quoi! demanda Mardona d'une voix gaie, que se passe-t-il?

- Une révolte est en train de se faire. Et à la tête de cette révolte se trouve... Wewa.

- Wewa! Wewa Skowrow, la veuve amoureuse?

- Ne parle donc pas si longuement, ordonna Mardona. Qu'as-tu appris? .Raconte.

- Dieu lui-même est apparu à ce scélérat de Sukalou, à ce coquin. Il lui est apparu en rêve, repartit Turib, et il lui a dit qu'il te rejetait et élisait à ta place Wewa Skowrow, Mère de Dieu. »

Mardona se prit à rire aux éclats.

« Il ne faut pas rire, c'est ainsi. Et réellement Wewa se comporte maintenant comme une sainte, ou comme un gouverneur de province. Beaucoup de tes disciples ont passé dans son camp. Elle tient une cour dans sa propriété comme l'impératrice à Vienne. »

Mardona continua à rire de plus en plus fort.

« Je ne sais pas ce qu'il y a de si drôle là dedans », s'écria Turib froissé.

Il se leva, mit son bonnet sur l'oreille et sortit très vivement.

CHAPITRE XVII

La nouvelle apportée par Turib n'était que trop vraie. Une partie des Duchobarzen étaient en révolte ouverte contre Mardona et ses disciples. Cette division et ces troubles étaient simplement le résultat d'un acte de désespoir de Sukalou.

Ce saint étrange avait gagné pas mal de partisans à la cause de la nouvelle Mère de Dieu, lorsque Mardona, au lieu d'être condamnée à la prison comme il s'y attendait, était revenue gaie et sereine à Fargowiza. L'issue de cette affaire avait littéralement anéanti Sukalou. C'était un coup de foudre, quoi! un coup qui détruisait ses projets et toutes ses espérances. Ce coup l'atteignit si profondément, qu'il en devint tout petit, menu comme une souris, et même il se retira, grandement penaud, dans une sorte de souricière, un trou creusé sous terre et habité par Mischko, le bohémien. Sukalou y passa quelques jours blotti et tremblant. Comme il ne pouvait se décider à se nourrir de chats, de chiens et de corneilles, il souffrit réellement de la faim dans la demeure du pauvre bohémien. Un jour, enfin, il se décida à sortir. Il se rendit chez lui, mangea tout ce qui s'y trouvait, se reposa, et, après un somme, se tint le monologue suivant: Ne sois donc pas si lâche, imbécile! La poltronnerie expose à de plus grands dangers encore que le courage. Tu es libre de reconnaître ta faute, d'en demander pardon et de t'humilier; mais, voilà, Mardona est capable de te faire rosser d'importance; des coups, ce ne serait rien encore. Mais elle peut te forcer à jeûner, à jeûner durant un mois entier, jusqu'à ce que tu ressembles à ton ombre. Non, Sukalou, tu ne t'humilieras pas! tu ne reviendras pas sur ce que tu as affirmé. Tu tiendras bravement le parti de Wewa, tu lui gagneras des partisans, et, lorsqu'elle se sera constitué une armée, qui peut t'atteindre et te menacer, dis? - Et si cela tournait mal? s'il t'arrivait de tomber au pouvoir de Mardona? Quoi, alors, quoi? Elle ne peut cependant te faire pendre comme cela, sans autre forme! Non, elle ne le peut. Il y a des lois, Sukalou, je t'assure qu'il y en a. Il y en a pour protéger les honnêtes gens, les hommes paisibles et pieux.

Là-dessus il se rendit à l'auberge, se grisa et reprit son oeuvre avec un nouveau zèle. Il se transporta de village en village, sur ses longues jambes maigres, et partout il annonça la révélation qui lui avait été faite. Il chanta les louanges de la nouvelle Mère de Dieu et lui gagna ainsi un grand nombre de disciples.

Le dimanche suivant, il y eut bien une vingtaine de Duchobarzen qui se réunirent dans la maison de Wewa, où le premier office divin fut célébré avec une grande solennité. On remarquait dans le nombre Sukalou et Sofia Kenulla. Wewa ne parut pas durant la cérémonie. Ce ne fut que vers la fin, lorsque l'assemblée entonna un pieux cantique, que Wewa entra dans la salle, à longues et lentes enjambées. Elle portait sur la tête une sorte de couronne en paillettes d'or qui la faisait ressembler à une fiancée valaque. Sur les épaules, elle avait un manteau de satin rouge, doublé et garni de lapin blanc. Ses pieds étaient serrés dans des bottes bleues en maroquin, à talons d'argent; enfin elle disparaissait littéralement sous une pluie de ducats, de perles fausses, de grains de corail et de monnaies d'argents Elle faisait de grands efforts pour avoir l'air digne et majestueux et, à cet effet, redressait sa gorge, levait haut la tête et parlait d'une voix sourde et profonde, comme un homme.

A sa vue, les assistants se jetèrent à genoux. Elle les bénit en étendant sur eux ses belles mains rondelettes , luisantes de graisse, où brillaient plusieurs bagues enrichies de clinquant et de pierres fausses.

« Je te salue, étoile des croyants, consolation des affligés, s'écria Sukalou en jouant de la prunelle et en levant les mains au ciel; aie pitié de nous!

- Prie pour nous, cria Sofia, le regard brûlant d'extase; délivre-nous des faux prophètes qui prennent le nom de l'Eternel en vain et se promènent couverts des riches atours d'une souveraine, au lieu de s'humilier sous le sac et la cendre pour racheter leurs fautes!

- Je vous écoute, répondit Wewa d'une voix de basse taille, comme un chantre ivre, je vous écoute, et Dieu aussi prête l'oreille à vos prières. J'ai compassion de vous, pauvres pécheurs, de vos vices et de vos turpitudes; je vous promets de vous aider à suivre le droit chemin, de vous soutenir d'une main ferme et douce. Soyez pieux et obéissants, priez, faites pénitence! Je vois venir le jour où j'aurai à juger les infidèles, et cette maudite, cette pécheresse, cette Athalie de Fargowiza-polna. »

Wewa les embrassa tous ensuite, l'un après l'autre. Les Duchobarzen baisèrent avec transport ses bottes bleues. Sukalou alla même jusqu'à presser ses lèvres sur une tache au manteau de la Mère de Dieu.

Lorsqu'ils furent dispersés, Wewa se tint un instant assise sur un siège élevé, une sorte de trône. Elle ressemblait à une idole chinoise sur son piédestal. Sukalou se jeta à genoux devant elle, au milieu de la salle.

« Eh bien, siège de la souveraine sagesse, commença-t-il avec de longs soupirs, es-tu contente de ton esclave?

- Je suis contente, Sukalou.