La Mère de Dieu

Part 7

Chapter 73,897 wordsPublic domain

« Tu as raison, s'écria Barabasch, qui se précipita dans la chambre comme un possédé, ne fuis pas, Mardona! Ne sommes-nous pas là pour te protéger?

- Oui, nous te défendrons! » crièrent en choeur une foule de Duchobarzen attirés par le tapage.

La chambre, la cour, la route furent en peu de temps envahies par les partisans de la Mère de Dieu.

« Mardona, dit Sabadil d'une voix ferme, aussi longtemps que je vivrai, personne ne portera la main sur toi!

- Je vous remercie, mes amis, dit Mardona avec beaucoup de douceur. Vos intentions sont bonnes. Cependant, je ne puis les approuver. J'agirai selon la volonté de Dieu, et, s'il l'exige, eh bien, je porterai ma croix pour l'amour du Christ. Je vais partir immédiatement pour la ville: je vais me livrer à la justice.

- Tu veux...? s'écria Barabasch épouvanté.

- Oui, je le veux, interrompit Mardona. Ainsi, trêve de paroles, je vous prie! Je vais m'habiller tout de suite. Ce juif m'emmènera dans son traîneau.

- Je t'accompagne, dit Sabadil.

- Non! vous resterez tous ici. »

Mardona s'habilla rapidement et monta dans le traîneau du juif. Personne n'osa la retenir. Ses partisans la suivirent du regard, mornes et consternés. Elle resta calme et digne. Chemin faisant, elle s'entretint avec le juif; elle le questionna: elle lui demanda le nom du juge, si celui-ci était jeune, s'il était marié. Elle n'oublia pas de lui demander s'il aimait les femmes. Le juif lui donna une foule de renseignements et il sourit. Bientôt aussi, Mardona se prit à sourire. Elle parut satisfaite des renseignements. Son front s'éclaircit.

Quelque temps après le départ du misérable traîneau qui avait emmené de Fargowiza-polna la Mère de Dieu et son compagnon, Sukalou entrait à pas pressés dans la chaumière de Wewa. Il ne trouva la veuve ni dans la grande salle, ni dans sa chambre. Il trébucha sur un balai et une corbeille de choux qui encombraient le corridor et se rendit à la cuisine, où Wewa était en train de préparer son repas, debout près de l'âtre. Sukalou tomba assis sur le bloc de pierre qui servait à couper du bois et resta quelques moments sans parler, comme anéanti.

« Quoi! tu as l'audace de te présenter ici, lui cria Wewa. Coquin! misérable impudent! homme au coeur de glace! vil mannequin! »

La main de la veuve retentit avec un claquement sec sur la joue de Sukalou.

« Donne-moi une gifle, Wewa, donne-m'en encore une, je t'en prie instamment», dit Sukalou sans chercher à se défendre.

Wewa le considéra, très surprise.

« Oui, je mérite que tu me battes, continua-t-il. J'étais aveuglé, vois-tu, je ne jouissais pas de ma raison! O Wewa, combien je t'ai méconnue!

- Enfin! tu conviens de tes torts!

- Ah! certes, certes!

- Et tu viens me dire que tu m'aimes?

- Oui, Wewa, je t'aime. Il faut bien que je t'aime, s'écria Sukalou. Mais laisse-moi parler. Le règne de Mardona a pris fin. Le tribunal l'a fait appeler. On va la mettre en prison.

- Pourquoi?

- Parce qu'elle a fait lapider Sofia.

- Impossible!

- C'est pourtant vrai. Elle va être punie comme criminelle. Dieu l'a abandonnée.

- D'où sais-tu cela?

- Il me l'a dit lui-même, affirma Sukalou.

- Dieu s'est révélé à toi?

- Oui, Wewa, cette nuit, repartit Sukalou. Je dirais que c'était un songe si je n'étais parfaitement sûr de n'avoir pas rêvé. Je vis tout à coup surgir un grand nuage, d'un rouge de feu, ardent comme le buisson où l'Eternel s'est révélé à Moïse....

- Et il t'a dit?...

- « J'ai rejeté Mardona, la fille d'Ossipowitch, et je choisis pour lui succéder Wewa, la veuve de Skowrow. C'est elle qui sera votre Mère de Dieu... Va la trouver, mon cher Sukalou, et annonce-lui cette nouvelle, - remarque que Dieu m'a nommé son cher Sukalou, - et adore-la! »

Sukalou se jeta à genoux et embrassa avec frénésie les pieds de la veuve.

« O mon étoile, dit-il, jardin céleste, riche en joies et en béatitude, toi, bonheur des anges et reine des mortels!

- Mais....dis-tu bien la vérité? demanda Wewa, dont le visage resplendissait. Pourquoi Dieu ne m'apparaît-il pas, à moi, pour m'annoncer sa volonté?

- Les décrets de l'Eternel sont insondables, répliqua Sukalou. Il m'envoie vers toi, comme il envoya l'ange à Marie.

- Puisque c'est la volonté de l'Eternel, dit Wewa qui avait repris tout son sang-froid et redressait fièrement la tête comme un cheval de traîneau, j'obéirai. Je vais revêtir tout de suite l'emploi saint qui m'est assigné. Je le remplirai en toute humilité, consciencieusement et fidèlement.

- Oui, sainte femme, oui, agneau pascal, j'en suis bien sûr, s'écria Sukalou. Et avant tout, n'est-ce pas? tu viendras en aide aux malheureux, tu rassasieras les affamés, et tu donneras à boire à ceux qui ont soif. Tu me vois à tes pieds, Wewa; j'implore ta pitié.

- Relève-toi », répondit Wewa.

Elle s'avança vers la table, portant une grande terrine de kasche. Sukalou la suivit, se léchant les lèvres avec gourmandise.

« Tiens! - elle posa la terrine sur la table - assieds-toi près de moi, messager de Dieu. Nous allons manger ensemble, puis nous parlerons de nos projets. Lisinka! Lisinka, où donc es-tu? »

Lisinka parut, souriant d'un air confus.

« Mardona est en prison, lui dit Wewa d'un air digne, et l'Eternel m'a élue pour la remplacer. Je suis maintenant votre Mère de Dieu. »

Lisinka tomba à genoux et adora Wewa.

« Lève-toi, mon enfant, reprit la veuve avec bonté, et assieds-toi. Nous allons souper. »

Lisinka obéit. Tout en mangeant, elle jetait sur Wewa des regards effrayés. Sukalou, lui, ne craignait personne. Il mangeait comme quatre; il engloutit une portion formidable de kasche, et ingurgita la moitié d'une grande cruche d'eau-de-vie,

« Je ne peux cependant pas me présenter ainsi à mes disciples, dit Wewa, désignant ses pieds nus et sa chemise grossière.

- Qui donc y songe? dit Sukalou. Tu te vêtiras selon ton rang, comme une noble dame.

- J'aurai des bottes à talons d'argent?

- A talons d'or, Wewa, à talons d'or! Mardona en a eu en argent, elle.

- Et des habits de soie?

- De soie et de velours.

- Avant tout, procure-moi une pelisse de martre; mais une pelisse plus belle que celle de Mardona.

- Tu auras de la zibeline, Wewa, affirma Sukalou. Toutes les comtesses portent de la zibeline. Et... que dit donc cette belle légende du pécheur... où le poisson d'or, pour récompenser l'homme qui avait levé le charme jeté sur lui, fit de sa femme une barine?...

- Elle parut sur l'escalier seigneurial, s'écria Wewa, la tète prise dans une splendide parure; elle avait au cou des colliers de perles; ses doigts étaient couverts de bagues d'or, ses pieds chaussés de pantoufles rouges. Elle portait un manteau de velours garni de zibeline. »

CHAPITRE XIII

Le juge Zomiofalski ne ressemblait guère à un fonctionnaire autrichien. On l'eût pris pour un bon bourgeois, propriétaire, avec des manières de gentilhomme, et dont le temps se passe, non à écrire et à parcourir des registres, mais à la chasse, à la pêche, à cultiver les plaisirs de l'équitation, et qui, le soir, flirte auprès des dames dans les salons, ou fume, enveloppé d'une moelleuse robe de chambre, en parcourant le dernier livre de Daudet ou de Zola. Il était d'une taille au-dessus de la moyenne. Ses mains étaient fort belles et bien soignées. Il avait le nez en bec d'aigle, très polonais, un menton accentué et de superbes yeux noirs, assez francs. Sur le front, les cheveux commençaient à lui manquer; mais il possédait toutes ses dents, des dents superbes, d'une blancheur vive et qui donnait à son visage un grand charme.

Lorsque Mardona se présenta au seuil de son cabinet, il était en train de feuilleter des actes passés devant lui, en fumant un cigare dont l'arome remplissait toute la chambre. Près de lui travaillait un clerc, qui ne cessait de tousser et de cracher.

« Qui est là? » demanda Zomiofalski, d'un ton haut et bref.

Pas de réponse.

« Eh bien, qu'y a-t-il? »

Mardona s'avança, humble et presque craintive. Elle fit deux pas seulement et s'arrêta les yeux baissés.

Zomiofalski tourna la tête, posa son cigare et se leva.

« Que voulez-vous? Avez-vous reçu une citation? » dit-il en s'adossant au pupitre.

Mardona fit signe que oui.

« Ah! précisément! »

Il feuilleta un acte.

« Ainsi vous êtes la nommée Mardona Ossipowitch, la Mère de Dieu des Duchobarzen? »

Mardona répondit de nouveau du geste.

« Mais vous êtes une femme terrible,... vous agissez avec une barbarie... comme les Turcs ou les Tartares, continua Zomiofalski. Ignorez-vous qu'il y a des lois? Toi et les tiens... vous avez lapidé... cette..., comment diable se nomme-t-elle donc? Vous l'avez lapidée, blessée grièvement. C'est par miracle qu'elle en a réchappé. Qui donc t'a chargée de la juger? Cela peut avoir des suites fort tristes pour vous, et surtout pour toi.»

Mardona ne répondit pas. Elle écouta les reproches de Zomiofalski sans un mot, digne comme Jésus devant Pilate, et fière comme Roxelane en présence de Soliman le Grand. Elle inclinait la tête et joignait ses mains baissées. Ses longs cils formaient une raie d'ombre sur ses joues. Un foulard blanc, orné de dentelles superbes, était noué dans son épaisse chevelure. Des pierres fines étincelaient à ses oreilles, à ses doigts. Des coraux et des sequins d'or se balançaient doucement sur sa poitrine haletante.

« Oui, c'est sûr! Maintenant tu baisses la tête », reprit Zomiofalski.

Il arpenta la chambre à grands pas, les mains derrière le dos.

« Vous êtes tous les mêmes, vous autres paysans! tous! Vous vous moquez de la légalité et de l'ordre, aussi longtemps que cela va. Vous êtes des rebelles, des haydamaks! Vous voulez vous venir en aide à vous-mêmes, c'est bien, mais vous oubliez qu'il y a des bornes. Vous empiétez sur les droits de votre prochain. Une vie d'homme, à vos yeux, ce n'est donc rien? »

Mardona releva la tête lentement. Pour la première fois, ses yeux rencontrèrent ceux de son juge. Celui-ci tressaillit: les paroles lui manquèrent.

« Tu refuses de croire que tu as manqué gravement à la loi, dit-il après une pause, en dévorant du regard la belle fille. Tu tiens la place de Dieu, n'est-ce pas? Tout t'est permis. Tu n'as de compte à rendre à personne, n'est-il pas vrai? Mais, aux yeux de la loi, tu es simplement une criminelle. »

Mardona ne chercha pas à se justifier. Elle était toujours debout devant Zomiofalski, et le regardait silencieuse. Il lui parlait d'un ton plus doux; il s'embrouilla dans son discours, et finalement perdit complètement le fil de ce qu'il avait à lui dire.

« Ah oui! que voulais-je donc ajouter?... Je crois que tu auras grand'peine à éviter la prison, reprit-il lorsqu'il se fut remis de son émotion. Nous ne pouvons pas te ménager, tu comprends? Devant les lois il n'y a ni princes ni mendiants. Mais... peut-être auras-tu des circonstances atténuantes à faire valoir? Parle, dis-moi tout sans crainte. Nous ne sommes pour votre secte ni des amis ni des ennemis. Nous voulons être justes. Tu objecteras, peut-être, qu'ainsi que toi la loi punit l'adultère et le crime; sans doute. Mais nul n'a le droit de prévenir nos décrets. Ce.... Comment s'appelle-t-il, cet homme...? Il aurait dû porter plainte contre sa femme, tout simplement. Mais, je comprends,... ta vanité s'est sentie flattée du rôle que l'on t'attribuait. Il te plaisait, ce rôle de juge, auquel tu n'as cependant aucun droit.

- Lampad Kenulla aurait-il dû faire jeter sa femme en prison? » demanda Mardona.

C'étaient ses premières paroles.

« Nous rendons la justice, et nous punissons poussés par l'amour chrétien, continua-t-elle; c'est le bien de notre prochain que nous avons en vue. »

Zomiofalski sourit.

« Si tu fais lapider ceux que tu aimes, dit-il, je voudrais bien savoir ce que tu fais à tes ennemis.

- Je ne hais personne.

- Pas même moi?

- Pas même vous. »

Zomiofalski renvoya le clerc sous un prétexte.

« Mardona Ossipowitch, dit-il d'une voix sourde,... il faut que je t'avoue que je... j'ai eu de toi une opinion absolument fausse. Tu n'es ni une méchante femme, ni une hypocrite. Tu as agi par conviction: j'aurais plaisir à te sauver, mais par quel moyen...? oui, comment?»

Il réfléchit un instant.

« Tu n'as rien d'une paysanne. Une grande dame déguisée n'aurait pas l'air plus distingué que toi.... Tu as quelque chose de noble et d'original qui me plaît. Voilà, tout dépend surtout des dépositions des témoins.

- Personne ne témoignera contre moi, répondit Mardona avec une majestueuse assurance.

- Et Sofia?

- Elle ne m'accusera pas.

- Où donc as-tu pris ces yeux-là? » s'écria Zomiofalski.

Il étendit la main, dans l'intention de saisir Mardona au menton; mais, au regard dont elle le perça, il recula, pour la première fois de sa vie peut-être.

«Tu es une sorcière! s'écria-t-il. On devrait te noyer. Tu corromps un honnête homme!

- Comment oserais-je, demanda Mardona, et par quel moyen?

- Par ton regard, avec tes yeux, belle sainte, dit Zomiofalski à voix basse. Tu te rends maîtresse de tes ennemis, et tu fais ce que tu veux de ton juge. »

Il prit la main de Mardona et la baisa à plusieurs reprises avec transport.

Mardona baissa ses paupières et sourit doucement.

Lorsque l'humble traîneau qui ramenait la Mère de Dieu, plus fière qu'un vainqueur romain, rasa dans sa course les premières maisons de Fargowiza-polna, un homme parut dans un chemin de traverse, se mit à courir après le traîneau, et cria si fort, que le juif arrêta ses chevaux. C'était Sabadil. Il était venu là, attendre sa bien-aimée, le coeur serré; et, maintenant qu'il la retrouvait saine et sauve, il était si joyeux et si ému, qu'il se sentait incapable de lui parler et de lui adresser des questions. Et aussi, à quoi bon? Il savait qu'elle était sauvée. Ne le voyait-il pas à son visage radieux? Et elle, ne le lui laissait-elle pas sentir par mille petites faveurs, tandis qu'ils étaient assis l'un près de l'autre? Mardona était gaie. Elle riait comme une enfant. Elle eût voulu égayer tout le monde, avant tout Sabadil, puisqu'elle l'aimait de toute son âme.

Le même soir encore, Mardona fit appeler auprès d'elle la malheureuse Sofia. Elle attendit sa victime, assise sur sa chaise haute, parée de tous ses atours et entourée de ses partisans.

Sofia arriva, non plus douce et résignée, comme à l'habitude, mais sombre et haineuse. Son beau visage pâle était coupé de deux larges cicatrices qui s'étendaient sur son front et sur sa joue.

« Que me veux-tu, Mardona? demanda-t-elle d'une voix aigre, sans détours.

- Je veux te dire, Sofia, ce que tu auras à affirmer au tribunal lorsque, tu auras à déposer contre moi, répondit Mardona d'un ton calme.

- As-tu peur? s'écria Sofia. Dame! tu as raison d'avoir peur.

- Moi? »

Mardona se leva, mais elle resta douce et majestueuse.

« C'est toi, Sofia, qui dois trembler à l'idée de me manquer un seul instant.

- Je dirai la vérité au tribunal, pas davantage.

- Sofia, je te plains. Dieu t'a livrée entre mes mains. Mais, pour toi, je ne serai pas un juge. J'agirai comme une mère qui punit son enfant désobéissant. Laisse-toi conduire, Sofia; quelle attitude as-tu devant moi, qui suis ton Dieu, ton Seigneur? As-tu oublié où est ta place? A mes pieds, misérable insensée! »

Sofia baissa les yeux, mais ne bougea pas.

« Sofia! cria la Mère de Dieu d'une voix forte et irritée, Sofia, je t'ordonne de t'agenouiller à l'instant devant ton Dieu! je t'avertis une fois, une dernière fois encore. A genoux! »

Sofia leva des yeux suppliants vers la Mère de Dieu, puis elle tomba à genoux, en sanglotant et comme si elle eût été poussée par une force invisible.

« Ici, Sofia! continua Mardona de sa voix pure et mélodieuse. Repens-toi, et je te pardonnerai.

- Je me repens, murmura la malheureuse! Aie pitié! je me repens de tout mon coeur!

- Allons! je serai miséricordieuse, dit Mardona; embrasse mes pieds, je te le permets, bien que tu te sois rendue indigne de cette faveur. »

Sofia tomba à genoux et embrassa les pieds de son ennemie.

« Eh bien, qu'es-tu, à présent, Sofia? Moins que ma servante. Et tu veux me dénoncer! tu veux me menacer! Ecoute bien ce que je vais te dire, Sofia, et, si ta vie t'est chère, ne perds pas un mot de mes paroles, pas un mot, pas une syllabe. C'est mon amour pour toi qui me conseille, Sofia. Chaque parole que tu prononcerais contre moi est un péché mortel. Dieu punira les pécheurs, sans merci.

- Parle,... balbutia Sofia, j'écoute,... je t'obéirai. »

Les jours suivants, les témoins furent appelés au tribunal. Pas un n'accusa Mardona. Barabasch, surtout, la défendit avec énergie, éloignant d'elle tout soupçon, même l'ombre d'un soupçon. Il jura que la Mère de Dieu avait condamné Sofia à faire pénitence tout le long du village, mais n'avait autorisé personne à l'offenser. On lui avait jeté de la boue, et tout à coup, sans qu'on sût comment, des pierres lui avaient été lancées. C'était Mardona elle-même qui l'avait arrachée à la fureur de ses ennemis. Sofia affirma avoir été blessée par une pierre. Mais elle ne savait qui la lui avait jetée.

« Est-ce que cela est arrivé sur l'ordre de la Mère de Dieu? » demanda Zomiofalski.

La plume qu'il tenait pour écrire le protocole tremblait dans sa main.

« Non, répondit Sofia. Mardona m'a protégée.

- Et cette seconde cicatrice? demanda le juge.

- Mon mari m'a battue, dit Sofia les yeux baissés. Je l'ai mérité. »

La Mère de Dieu fut condamnée à une petite amende. Elle rentra à Fargowiza-polna comme une reine, précédée de fanfares et acclamée par ses partisans.

CHAPITRE XIV

Un traîneau attelé de trois chevaux s'arrêta devant la ferme de Nilko Ossipowitch. Le cocher se mit à bourrer sa pipe, tandis que son maître se dirigeait à grands pas vers la métairie. Mardona était dans la chambre, seule avec Sabadil. Lorsqu'elle avait entendu le tintement des clochettes, elle avait soufflé sur le givre des fenêtres et l'avait enlevé de sa main gauche pour regarder au dehors.

Elle rougit alors, jeta un regard rapide sur Sabadil, et, comme si elle eût eu à l'implorer, elle le baisa sur le front.

Il se fit un grand bruit dans le corridor. C'était Zomiofalski qui secouait la neige de ses habits et de sa chaussure. Il se présenta à la porte.

« Comment, Excellence, lui dit Mardona, c'est vous! Quel honneur pour nous!

- J'ai passé par ici, je suis en tournée d'affaires, répondit le juge. Je me rends à Brebaki, et j'ai pensé.... »

Seulement alors il remarqua Sabadil et hésita à en dire davantage.

« Venez donc chez moi, sous mon toit, dit Mardona; ici habitent mes parents. »

Elle marcha vers la porte, et, se retournant:

« Sabadil, aie soin qu'on ne nous dérange pas. »

Sabadil lui jeta un regard suppliant, mais elle n'y prit pas garde. Elle traversa le corridor et la cour pour aller chez elle. Zomiofalski la suivait, les yeux fixés sur sa taille gracieuse, très rouge et un peu confus. Arrivé dans la chambre de Mardona, il regarda autour de lui avec surprise, puis il s'empara des mains de la jeune fille.

« M'en veux-tu? commença-t-il à voix basse.

- A propos de quoi?

- De ce qu'il m'a été impossible de t'acquitter selon mon désir.

- Vous avez été bon pour moi. Je vous dois une entière reconnaissance.

- Ainsi tu me pardonnes?

- Mais, monseigneur, je vous en prie, répondit Mardona avec un fin sourire, vous savez bien que vous m'avez sauvée. Dois-je vous le dire? Voulez-vous me remplir de confusion?

- Ne parle pas de cette bagatelle, dit Zomiofalski; tout est terminé, heureusement. Mais... j'avais l'intention.... Et maintenant le courage me fait défaut....

- Quelle était votre intention, Excellence?

- Je voulais te demander la faveur de te rendre visite de temps à autre.

- Vous me témoignez trop de bonté, interrompit Mardona. A quoi bon tant de paroles? Vous savez bien que tout ce qui est chez moi vous appartient.

- Oui, oui, et si je te prenais au mot? » continua Zomiofalski.

Mardona ne répondit pas. Elle alla au miroir et se mit à jouer avec son collier. Elle lui tourna le clos, mais elle vit dans la glace le visage passionné de Zomiofalski, et cela lui procura une vive satisfaction. Nul ne pouvait lui être d'une aussi grande utilité que le juge. Elle le savait et ne perdrait certainement pas l'occasion de gagner son amitié.

« Pardonne-moi, Mardona, s'écria Zomiofalski, je sais que je t'offense. Mes propos te blessent, je le sais. Mais, vois-tu, je me tiens devant toi comme un pécheur qui implore sa grâce. Tu es mon juge, je te dois la vérité. Je t'aime, Mardona, je t'aime comme un fou. Punis-moi si c'est un crime. Je me remets entre tes mains.

- Quelle punition puis-je vous imposer? lui demanda-t-elle doucement, - avec un sourire dans le regard. Crois-moi, continua Zomiofalski, - je te respecte, je te vénère. Il y a peu de temps que je te - connais, mais tu es une femme supérieure; on en trouverait peu - comme toi dans les palais, on n'en trouverait pas une sous le - chaume. Je t'aime, Mardona, et je te respecte.

- Dites-vous la vérité?

- Je te le jure.

- C'est bien, je vous crois, dit Mardona. Maintenant, agenouillez-vous et adorez en moi Dieu, que je représente. »

Zomiofalski la regarda, très surpris.

« Vous ne croyez pas à ma mission, seigneur?

- Mardona! c'est à toi que je crois, s'écria Zomiofalski frappé subitement par la majesté de la jeune paysanne et par son calme triste. Oui, je crois à toi, et, si tu l'ordonnes, je me mettrai à genoux, dans la poussière, à tes pieds.

- Et vous croirez à ma mission divine si je vous l'ordonne? » continua-t-elle d'une voix grave.

Zomiofalski essaya de l'entourer de ses bras, mais Mardona le repoussa, froidement digne.

« Vous agissez avec moi comme avec une femme ordinaire, seigneur, dit-elle. Je représente Dieu sur la terre. C'est lui que vous devez adorer en moi et vénérer. Allons, seigneur, humiliez-vous devant votre Créateur, bien bas, le front à terre. Vous pouvez me baiser les pieds aussi. Cela témoigne d'un plus grand respect. »

Elle lui tendit sa botte sans rien perdre de sa sérénité.

Et Zomiofalski, le gentilhomme polonais, s'inclina profondément et pressa avec ardeur ses lèvres sur le maroquin des bottes de Mardona la paysanne.

« Tu me permets désormais de te rendre visite? tu me permets de t'aimer? lui demanda-t-il.

- Sans doute, répondit-elle. Seulement je ne serai jamais à vous. »

Lorsque la Mère de Dieu accompagna Zomiofalski jusqu'à son traîneau, à travers la haute neige, où l'on n'avait tracé qu'un petit sentier, Sabadil se tenait là, les mains dans ses poches. Il ne retira pas son bonnet. Quand le cocher fit claquer son fouet pour le départ, Sabadil proféra un juron énergique en grimaçant. A peine le tintement des clochettes se fut-il perdu dans l'éloignement, Mardona s'avança vers Sabadil. Elle voulait l'interroger sur sa conduite; il la prévint.

« Je vois, lui dit-il, que tu as déjà fait la conquête de ce noble seigneur. »

Les paroles sifflaient entre ses lèvres comme des gouttes d'eau qui tombent sur du fer rouge.

« Dis-moi, comment t'y es-tu donc prise pour le gagner aussi vite? Tu n'as sûrement été avare ni de paroles ni surtout de baisers? »

Mardona le regarda avec une surprise mêlée de dédain, mais sans pitié. Elle était femme après tout, et la jalousie de Sabadil la flattait agréablement.

« Toi, dit-elle au jeune homme, tu ignores la vraie croyance, tu n'as pas la foi. Voyons, peut-on être jaloux de Dieu? Désires-tu que le soleil luise pour toi seul? Je suis comme Dieu dans sa miséricorde, comme le soleil qui existe pour tout le monde. Prétends-tu me tracer une ligne de conduite? Viens! j'ai à te parler. »

Mardona rentra avec lui.

Tandis que Sabadil restait, hésitant, au seuil de la porte, Mardona s'établit dans son fauteuil, étendit ses pieds sur la peau de loup qui garnissait le carreau, et appela le jeune homme à elle, d'un signe de tête.

« Ici, à mes pieds, lui dit-elle, et écoute ce que je vais te dire. »

Sabadil se jeta à ses genoux et se mit à pleurer amèrement.

« Mardona! s'écria-t-il, ne vois-tu pas que l'amour et la jalousie me consument? »