Part 5
Peu après le départ de Sukalou, Sofia Kenulla entra. On lui montra les belles peaux de martre. Elle les admira et les loua beaucoup, tandis qu'une ombre d'envie obscurcissait son visage d'ange.
« Sukalou a aussi de très belles martres à vendre, dit-elle. Je suis sûr qu'il les laisserait à un bas prix. Il les a tirées lui-même.
- Vraiment! s'écria Mardona, qui échangea un coup d'oeil avec Wewa.
- Du reste, elles ne sont pas chères, continua Sofia Kenulla. Les juifs, dans la capitale, en donnent cinq florins, pas davantage.
- En es-tu sûre?
- Pourquoi te tromperais-je?
- Oh! le voleur! le coquin! s'écria Wewa. Mais qu'il vienne maintenant, et je lui dirai son fait.
- Tu ne lui diras rien du tout, ordonna Mardona, pas un mot! Cela me regarde.
- Comme tu voudras, Mardona », dit Wewa à voix basse.
Puis, se tournant vers la jeune fille qui l'accompagnait:
« Je t'en prie, Lisinka, notre petite mère m'a promis des carottes. Fais-toi les donner dehors, et place-les dans notre charrette. Va, mon enfant!
- Une jolie et honnête fille, dit Mardona.
- Viens donc baiser les pieds de la Mère de Dieu, Lisinka », dit Wewa très haut.
Lisinka se mit à genoux devant Mardona; mais celle-ci ne laissa pas la jolie fille s'incliner jusqu'à ses bottines. Elle se baissa vers elle et l'embrassa gracieusement sur les lèvres.
« C'est votre fille? demanda Sabadil à la veuve.
- Non, répondit-elle. C'est une pauvre fillette que j'ai recueillie chez moi, et qui m'aide au ménage.
- Chez vous, ajouta Mardona en se tournant vers Sabadil, on nommerait simplement Lisinka une servante.
- Et Wewa, sa maîtresse, la prie poliment de bien vouloir exécuter ses ordres! dit Sabadil avec étonnement. Et toi, Mardona, tu lui as donné un baiser!
- Chez nous, mon ami, lui répondit Mardona, il n'y a pas de maîtres et pas de valets: il n'y a que des frères et des soeurs. C'est Dieu qui a créé tous les hommes. Ils sont égaux et il n'en est pas un qui ait un avantage sur l'autre.»
CHAPITRE VIII
Wewa possédait à Fargowiza-polna une jolie propriété; elle avait une maison, une petite ferme, du bétail, des chevaux et de la volaille en abondance. En outre, elle avait plus de deux mille florins à la caisse d'épargne et une centaine de florins dans une cruche de grès placée dans sa chambre. En somme, elle était un bon parti, d'autant plus qu'elle n'avait pas d'enfants. Elle était active, très travailleuse, douée d'une certaine intelligence et fort bien conservée. Ce sont les considérations qui décidèrent Sukalou, après quelques jours de réflexions, à lui rendre visite. Il marmotta des prières, tout le long, en y allant, et en même temps il calculait avec soin les avantages que cet hymen pourrait bien lui apporter.
Wewa le vit de loin, comme il s'était arrêté au milieu de la route pour bourrer son nez de tabac, et, quoiqu'elle fût déjà très bien mise, elle se hâta de faire un peu de toilette. Elle remplaça le mouchoir blanc qui recouvrait ses cheveux par un foulard aux couleurs vives, et attacha cinq rangs de gros coraux autour de son cou blanc et gras. Elle passait justement sa sukmana de drap vert foncé lorsque Sukalou frappa à la porte.
« Qui est là? demanda-t-elle, et un sourire malicieux entr'ouvrit ses lèvres roses.
- C'est moi, Wewa, si vous voulez bien me permettre....
- Seigneur! qu'entends-je?... Mais c'est Sukalou. »
Elle ouvrit la porte et embrassa cordialement le nouveau venu.
« Entre, mon bien-aimé, à quoi bon toutes ces façons? Tu es ici chez toi; mets-toi à ton aise. »
Elle lui enleva son chapeau et sa canne, lui avança une chaise, ferma la porte et appela Lisinka, prestement et sans trahir aucun embarras. Puis elle prit place en face de lui, lissant soigneusement ses jupes amidonnées et faisant bouffer sa chemise couverte de broderies.
« L'amour t'a enfin poussé jusqu'à moi? commença-t-elle.
- L'amour,... oui,... répondit Sukalou d'un air langoureux, mais... c'est aussi la faim.
- Tu as faim! s'écria Wewa. Lisinka, viens vite, je te prie. Nous avons un hôte, ma chère, et quel hôte! Dis-moi, cher ami, que voudrais-tu bien manger? Du lard, du fromage, du beurre, des oeufs, ou un morceau de gâteau? Il y a de tout cela ici. »
Sukalou réfléchit.
«Je mangerais bien quelques oeufs, dit-il enfin; puis, peut-être, du fromage et un morceau de beurre. Quant au gâteau, que tu as sûrement pétri toi-même, de tes jolies mains, - Wewa rougit de plaisir - j'en goûterai un peu plus tard, pour te faire plaisir, puisque tu y tiens. »
Lisinka parut et commença à apprêter les oeufs, tandis que Wewa mettait la table et allait chercher tout ce que contenait son garde-manger.
Sukalou examina un instant les assiettes et les pots, et soupira. Puis il prit une pincée de tabac dans sa tabatière, d'un air grave. Enfin il saisit le couteau:
« Je crois que je commencerai par un peu de beurre et de fromage, dit-il nonchalamment, en se taillant, une énorme tartine.
- Tu as changé d'avis, à ce qu'il paraît? demanda Wewa.
- Oui, murmura Sukalou la bouche pleine, en avalant de gros morceaux de fromage.
- Ainsi, tu ne me traites plus de baba? reprit Wewa avec un sourire.
- A quoi penses-tu? s'écria Sukalou indigné et hors de lui, et si hors de lui, qu'un morceau de pain faillit l'étrangler; mais, Wewa, me prends-tu pour un Tartare? Je t'ai dit cela devant Mardona, tu comprends? Je voulais lui plaire, à cette femme. Elle a un naturel si jaloux, qu'en sa présence il n'est pas permis de trouver quelqu'un joli. Mon Dieu! que veux-tu? elle est curieuse. Toi, Wewa, tu as la taille un peu forte, mais cela prouve que tu es robuste, bonne au travail. Et tu es très jolie; oh! mais, très jolie, Wewa, sais-tu cela? Dieu! que ces dents sont jolies, et quelle ravissante petite bouche tu as! Tiens, donne-moi un baiser, friponne! »
La jeune amoureuse se leva précipitamment et embrassa Sukalou à deux reprises.
« Encore, ma Wewa, ma jolie petite Wewa, encore! »
Elle l'embrassa une troisième fois.
« Mais, sais-tu, interrompit soudain Sukalou qui avait mangé presque tout ce qu'il y avait sur la table, sais-tu, ma petite Wewa, que j'ai plus soif encore que je n'ai faim? Tu as dû remarquer que j'ai beaucoup de peine à avaler, tant j'ai la bouche sèche.
- Parle, que veux-tu boire, mon chéri?
- Qu'as-tu à me donner?
- De la bière ou du meth.
- Mon Dieu, je boirais bien une petite cruche de bière, puisqu'il y en a là, puis un peu de meth, pour favoriser la digestion. Ne m'en apporte pas trop peu, Wewa: la nourriture affaiblit l'estomac, tu sais? Par la même occasion, ma colombe, tu pourras m'apporter un petit morceau de lard. Tu as oublié de m'en donner, il me semble? »
Wewa apporta le lard et du meth, et Lisinka descendit à la cave, tirer de la bière. Sukalou finissait le plat de gâteaux. Il but quelques verres de bière et commença à attaquer le lard.
« Es-tu rassasié? demanda Wewa tendrement, s'asseyant près de lui et passant son bras rondelet autour de cou de Sukalou. Nous pourrions maintenant, si tu es disposé, traiter de nos petites affaires. Je t'aime, Sukalou, tu le sais, et je voudrais bien être sûre que tu m'aimes aussi, toi. Voyons, réponds-moi? Tu pourras recommencer à manger après, lorsque nous nous serons expliqués.
- Mangeons auparavant », repartit Sukalou.
Il se remit à manger et à boire avec un nouvel appétit.
« Est-ce tout, ma petite Wewa? N'as-tu plus rien à m'offrir?
- Ah! je me souviens. »
Wewa s'éloigna en courant, et revint, tenant une longue saucisse et une bouteille d'eau-de-vie.
« Ah! voyez la belle petite femme, la jolie petite femme! Est-elle assez gentille, hein? est-elle assez bonne? Ah! mais c'est que tu seras une épouse délicieuse, ma Wewa, un vrai trésor pour une maison! Une baronne ne me régalerait pas aussi bien, pour sûr! »
Il saisit les mains de Wewa et les embrassa l'une après l'autre. Puis il attira à lui la grosse femme et lui déposa deux baisers sur la nuque. Wewa rougit et le repoussa, toute confuse.
Cette fois, il ne restait plus rien à manger sur la table. Le cruchon de bière était vide, l'eau-de-vie avait considérablement diminué. Sukalou se leva et s'étendit la face contre terre devant la jolie paysanne, à la façon de nos campagnards lorsqu'ils ont une requête à adresser à leur seigneur, ou qu'ils lui expriment leur gratitude.
« Lève-loi donc! » s'écria Wewa en se rengorgeant, très flattée.
Sukalou, pour toute réponse, baisa le bord de sa robe, et même commença à lui baiser les pieds. Il se mit ensuite à genoux.
« Wewa! s'écria-t-il, je te respecte, je t'estime infiniment. Ah! si l'on voulait m'écouter, on t'élirait Mère de Dieu, à la place de Mardona. Tu vaux infiniment mieux qu'elle, Wewa; je t'estime de tout mon coeur.
- Et tu m'aimes aussi, dans ce cas?
- Je t'aime , et je suis tout prêt à t'épouser.
- Ah! enfin!...
- Seulement, je te demande que notre contrat m'assure la possession de ta ferme et de ta maison.
- Ne me parle pas de cela, répondit Wewa aigrement.
- Si, Wewa, si, ma petite Wewa, je t'en parlerai. C'est chez moi une faiblesse, tu le sais. Je t'aime depuis longtemps. Je suis épris sérieusement de toi, Wewa, au point que souvent j'en suis malade; mais j'aime encore mieux me consumer et mourir d'amour que de commettre un péché sans en tirer aucun avantage. Dresse une donation par laquelle tu m'assures ta maison et tes champs, et nous nous marierons tout de suite.
- Sukalou, tu recommences!... »
Wewa fronça les sourcils avec humeur.
« Veux-tu que je te prouve que ce n'est pas un péché que de se marier? le veux-tu, dis?...
- Prouve-moi ton amour en faisant ce que je demande. J'aime mieux cela.
- Ah! le coquin! »
Wewa fit un geste qui rejeta Sukalou tout tremblant contre la muraille.
« Tu m'aimes! C'est ma maison que tu aimes, et mes vaches, et mes porcs gras! C'est de mon argent que tu es épris! »
Elle s'avança vers lui, les poings sur les hanches.
« Allons! parle-moi encore de cette donation!
- Je suis un homme vertueux.
- Un coquin, veux-tu dire, un misérable! »
Elle tourbillonnait dans la cuisine avec une telle colère, que ses jupons amidonnés bruissaient comme des feuilles fouettées par l'orage.
« Tiens! je crois que je vais te rosser d'importance, hypocrite! »
Elle courut à la porte et en poussa les verrous; mais Sukalou, avec une agilité inconcevable, ouvrit la croisée, l'escalada, sauta dans le jardin, et s'enfuit à travers champs, comme un lièvre harcelé par des chiens.
CHAPITRE IX
Le soir tombait. Sabadil se rendit chez Mardona. Elle l'avait mandé auprès d'elle. Sabadil conduisit son cheval à l'écurie, traversa la cour et frappa à la porte de la Mère de Dieu. Il entra dans la chambre, Mardona n'était pas seule. Elle était assise dans un grand fauteuil, près de son lit, que recouvrait une cotonnade à grosses fleurs. Barabasch, établi non loin d'elle, rongeait ses ongles d'un air maussade.
Tout, clans la demeure de Mardona, respirait un confort et un luxe rares dans les habitations des paysans galiciens. Les dalles étaient recouvertes de jolis et moelleux tapis; on se mirait dans les armoires et les tables en noyer poli; le sofa et les chaises étaient recouverts d'une étoffe en laine très soyeuse. A la muraille était accroché un immense miroir dans un cadre doré. Des tableaux garnissaient la pièce. De longs rideaux souples voilaient à demi les croisées. Les fenêtres étaient garnies de fleurs; un petit canari dormait la tête sous son aile, perché dans sa cage de laiton. Devant le lit de la Mère de Dieu on avait étendu une grande peau de loup. C'est là qu'elle appuyait ses pieds lorsque Sabadil entra.
« Laisse-nous, Barabasch, ordonna Mardona sans un geste.
- Pourquoi m'en irais-je? répondit le paysan d'un ton aigre.
- Tu n'as pas de questions à m'adresser, dit Mardona, très calme; tu as à obéir à mes ordres. Allons, va! »
Barabasch jeta sur Sabadil un regard venimeux et se dirigea lentement vers la porte.
« Tu t'en vas sans me saluer? » demanda Mardona.
Ses grands yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, brillant d'une douceur infinie. Nul ne pouvait résister à ce regard. Barabasch revint précipitamment sur ses pas, et s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu.
«Je tiens à t'avertir, mon ami, continua-t-elle, que tu me parais changé depuis quelque temps. Tu t'oublies souvent en ma présence! Prends-y garde! »
Elle l'embrassa et lui adressa un signe de la tête.
Barabasch soupira et sortit tout pensif. On entendit quelques instants encore ses pas lourds résonner sur le pavé de la cour, puis tout se tut. Mardona et Sabadil restèrent seuls.
« Qu'a-t-il? demanda Sabadil après une pause.
- Il est jaloux.
- De qui?
- De toi. »
Sabadil eut un sourire amer.
« Toi aussi, tu es mécontent, et tu m'en veux, tout comme lui. Tu ne peux admettre que je ne ressemble pas aux autres jeunes filles, continua Mardona.
- Tu es une sainte, repartit Sabadil avec tristesse, et moi je suis un pauvre pécheur, voilà tout.
- Tâche donc de comprendre ce qui m'éloigne de toi, ce qui m'interdit de répondre à ton amour, dit Mardona. Je suis l'Elue de Dieu, du Dieu qui a créé le ciel et la terre, qui a rassemblé les eaux sous sa main, et à qui la lune et les astres obéissent.
- Ma croyance ne m'enseigne pas cela.
- Ta croyance te parle de paradis et du péché de nos premiers parents, répondit Mardona d'une vois douce. Elle te parle de la corruption des hommes et du déluge que Dieu envoya dans sa colère. Ta croyance t'apprend, aussi bien que la mienne, que l'humanité pèche constamment et a sans cesse besoin de rédemption. Eh bien, moi, je te répète et je t'affirme que cette rédemption, Dieu l'a incarnée sur la terre et qu'il m'a instituée pour la représenter.
- Parles-tu de la Trinité que nous adorons?
- La Trinité ne se révèle qu'à l'âme des hommes, répondit-elle: le Père, dans la puissance de la mémoire; le Fils, dans la sagesse de l'intelligence; l'Esprit, dans la force de la volonté.
- Si vous accordez à l'homme une si haute place, comment se fait-il que vous le jugiez si faible et si misérable?
- Qui t'a dit cela? s'écria Mardona d'un ton vif, très surprise mais nullement froissée. Nous suivons mieux que vous la prescription que le Christ nous a laissée.
- Quelle prescription?
- La seule vraie: Aime ton prochain comme toi-même, et ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fît à toi-même. Notre croyance, de plus, nous ordonne de reconnaître et de révérer dans notre prochain l'image de Dieu, puisque l'homme est appelé à représenter Dieu sur la terre.
- C'est un beau précepte, je ne puis le nier.
- Approche-toi de moi, continua Mardona, et regarde-moi en face. Ai-je l'air de méditer de mauvais desseins? »
Sabadil se rapprocha de la jeune femme et s'adossa à la muraille, à côté de son siège.
« Je crains, fit-il observer d'une voix basse et tremblante, que tu ne me ravisses ma foi, Mardona, de même que tu t'es emparée de mon coeur.
- Je ne t'ai rien ravi, repartit Mardona en fixant sur le jeune homme ses beaux yeux bleus rayonnants d'enthousiasme. C'est toi qui te donnes à moi, sans que je l'exige ou que je t'en prie.
- Hélas! je ne suis pas maître de faire autrement.
- Prends patience, dit Mardona très grave. L'heure viendra, pour toi aussi, où le paradis te sera ouvert.
- Comment?
- Ecoute-moi, continua la Mère de Dieu, et tâche de me comprendre. On t'a enseigné, n'est-ce pas? que les premiers hommes ont été chassés du paradis après leur péché. Mais personne, jusqu'à présent, ne t'a révélé le sens profond que renferme cette leçon. C'est un secret céleste que je vais te révéler, Sabadil. Tu sais que les premiers hommes mangèrent du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. Aussitôt après, ils firent la distinction de l'esprit et de la chair. Cette différence établie en nous, c'est la malédiction prononcée sur le monde, et ce paradis d'où les hommes ont été bannis, c'est... la nature.
- Je t'admire, dit Sabadil. A t'entendre on croirait que ce n'est pas une paysanne qui parle, mais un prêtre du haut de sa chaire. Cependant, Mardona, tu ne sais ni lire ni écrire.
- Insensé! il m'est donné, par contre, de lire dans les étoiles, et j'écris ce que je veux dans le coeur des hommes.
- Et comment tes Duchobarzen entendent-ils rappeler le paradis sur la terre? demanda le jeune homme après une pause.
- En rendant, au lieu de la crucifier comme vous le faites, à la nature toute son innocence, toute sa virginité première, répondit Mardona avec assurance: Dieu nous a donné l'esprit pour dominer la nature, et non pour la martyriser.
- Tu as raison, dit Sabadil. Mais dis-moi encore, Mardona, pourquoi vous avez choisi la femme, cette créature capricieuse et faible, pour votre rédempteur, pourquoi c'est d'elle que vous attendez le secours?
- C'est par la femme que le péché est entré dans le monde: la femme seule a le pouvoir de nous racheter. L'homme est possédé de plus d'esprit que la femme; celle-ci se laisse diriger plus puissamment par la nature. »
Sabadil regarda Mardona. Les yeux de la jeune fille brillaient d'un éclat surnaturel. Une douce extase était empreinte sur son visage. Elle se tut et se tourna vers Sabadil.
« Crois-tu à la résurrection? demanda soudain le jeune homme. Crois-tu qu'un jour viendra où Dieu jugera les vivants et les morts?
- Au dernier jour, tous ressusciteront, répondit-elle, mais en esprit seulement. Le jugement viendra après.
- Ainsi, les Duchobarzen croient qu'une femme qu'ils appellent la Mère de Dieu est investie de la puissance céleste pour juger et régner sur la terre?
- Ils le croient, Sabadil. La Mère de Dieu représente l'Eternel sur la terre. Tous doivent l'adorer et la révérer comme ils adorent et révèrent leur Dieu, parce que l'Eternel a choisi la femme pour ramener les hommes au paradis perdu. La Mère de Dieu seule peut punir les péchés et les pardonner. Ses ordres sont la volonté de l'Éternel. Les Duchobarzen ne reconnaissent pas de pape. Ils ne révèrent pas de saints. Ils n'ont pas de prêtres, pas d'images, pas de sacrements. La Mère de Dieu, au milieu d'eux, est l'incarnation de l'Etre divin. Elle est sa volonté.
- Et qui te prouve, Mardona, que tu es celle que Dieu a élue pour le représenter sur la terre?
- Si tu ne crois pas à moi, Sabadil, je ne puis te le prouver.
- Je crois à toi, s'écria-t-il en la dévorant du regard. Je crois à toi parce que je t'aime. Je veux croire à toi, et cependant ma pauvre intelligence de paysan, mon esprit inculte doutent de ta mission divine. Si tu veux me convertir, Mardona, il ne le faudra pas beaucoup de paroles; tu n'as qu'à me regarder, comme là-bas, dans la forêt tranquille, alors que je croyais, pauvre insensé, qu'un jour viendrait où tu pourrais m'aimer! »
La Mère de Dieu releva la tête, sans fierté, mais avec une majesté grave qui éblouit Sabadil; un sourire dédaigneux passa sur ses lèvres, le même sourire qu'elle avait eu en lui parlant lors de leur première rencontre au bord de l'étang solitaire, sous les ombrages de la grande forêt. « Comment peux-tu me parler d'amour comme à une femme ordinaire? dit-elle.
- Pardonne-moi, oh! pardonne! balbutia Sabadil, dont la poitrine était oppressée, et qui ne respirait que faiblement. C'est un péché, je le sais, je le sens. Punis-moi, Mardona. Je ne suis pas un saint, mais un grand pécheur. Je ne sais rien de ta mission. Pour moi, tu n'es qu'une femme belle et que j'aime, et dont l'aspect me trouble et me rend fou.... »
Mardona se leva et se tint debout devant lui, une main appuyée au dossier de sa chaise, le visage calme et pur, empreint d'une douce compassion.
« Tu es un misérable pécheur, et moi, je suis à la place de Dieu, dit-elle avec une excessive dignité. L'amour t'aveugle. Ouvre les yeux. Saisis bien quelle est ma situation envers toi. L'orgueil humain t'étouffe. Allons, à genoux! et adore Dieu qui m'a envoyée! - Ah! Mardona, murmura-t-il, dis-moi seulement que tu ne me hais pas!
- Humilie-toi! »
Il tomba à ses pieds, anéanti.
« Je suis perdu dans ce monde sans toi! cria-t-il. Tu es mon ciel et mon enfer!
- Crois-tu que Dieu m'a élue? demanda Mardona d'une voix extrêmement douce tandis qu'elle le regardait fixement de ses deux grands yeux brûlant d'enthousiasme. Sens-tu maintenant que tu n'es rien sans moi? que tu as besoin de mon intercession auprès de Dieu?
- Oui, je le sens.
- Eh bien, à genoux! s'écria Mardona, et prie. »
Lorsqu'elle vit Sabadil étendu devant elle, la face contre terre, un fier sourire illumina le visage de Mardona, de ses yeux brillants à ses lèvres mi-closes.
CHAPITRE X
Le dimanche suivant, Sabadil parut pour la première fois à l'église des Duchobarzen, pour assister aux cérémonies de leur culte. Dans la maison de Mardona se trouvait une immense salle très simple. C'est là que l'assemblée se réunissait le dimanche. Il y avait bien à peu près deux cents personnes. On remarquait, mêlés aux costumes clairs et bariolés des paysans, deux juifs polonais revêtus de leur talar de soie noire. Les hommes se tenaient à gauche de l'autel, les femmes à droite. Tous étaient en habits de fête. Vis-à-vis de l'autel se trouvait une table, où l'on avait posé le pain et le sel.
Tandis que tous s'entretenaient à voix basse, Sukalou, comme en extase, les yeux levés au ciel, murmurait une prière. Il sentit bien tout à coup que quelqu'un le tirait par sa manche, mais il ne se retourna pas.
« Sukalou! murmura une voix caressante à son oreille.»
Il se mit à prier avec plus de ferveur et ne prêta pas attention. On le tira de nouveau par sa manche, plus fort.
« Ecoute-moi donc!
- Laisse-moi prier », dit Sukalou sans daigner jeter un regard à Wewa, qui se tenait derrière lui.
Celle-ci, furieuse, lui donna un coup de poing dans le dos et s'éloigna rapidement.
Lorsque Mardona entra, vêtue de son costume de cérémonie, l'assemblée entière tomba à genoux. La Mère de Dieu bénit les assistants et s'assit, avec une grande dignité, devant la table où se trouvaient le pain et le sel. Sabadil se tenait à ses côtés. Elle le lui avait ordonné.
« Si quelque chose te surprend ou t'embarrasse, lui avait-elle dit, interroge-moi.
- Permets-moi de te dire, en ce cas, répondit Sabadil, l'étonnement que me cause dans ce saint lieu la présence de ces deux juifs.
- Tout homme, qu'il soit juif, ou chrétien, ou musulman, ou même païen, peut prendre part à notre service divin, repartit Mardona. Ce n'est pas la présence de l'homme qui souille un temple, ce sont ses mauvaises actions. »
Un des Duchobarzen s'avança et entonna le psaume: « C'est ainsi que parle notre souverain le Dieu d'Israël ». Le reste de l'assemblée s'unit en choeur à sa voix et répéta l'hymne. Lorsque le chant fut terminé, un des vieillards se leva et alla prendre par la main le doyen de l'assemblée. Ce fut touchant de voir comme ces deux patriarches s'inclinèrent devant les assistants, se donnèrent le baiser de paix et se saluèrent humblement. Un troisième membre s'approcha, salua et embrassa ses deux compagnons, de même qu'ils l'avaient fait, précédemment. Tous les assistants suivirent leur exemple, l'un après l'autre, les hommes les premiers, puis les femmes.
« Que signifie cette cérémonie? demanda Sabadil.
- Elle signifie, dit la Mère de Dieu, ce que je t'ai déjà enseigné une fois, que l'homme doit vénérer son prochain, qui représente Dieu sur la terre. »
Lorsque la cérémonie fut terminée, Mardona se leva, prit Sabadil par la main et le conduisit au milieu des vieillards.
« Je vous amène un nouveau frère, leur dit-elle d'une voix douce. Accueillez-le bien, estimez-le et l'aimez! »
Le doyen donna la main à Sabadil et l'embrassa. Tous les membres de l'Eglise suivirent son exemple. Ils s'éloignèrent ensuite, tranquillement et graves, comme ils étaient venus.
Sabadil hésitait, le regard baissé. La main de Mardona se posa sur son épaule avec une tendre pression.
« Qu'as-tu, Sabadil? demanda la sainte fille.
- Toi, Mardona, tu ne m'as pas donné de baiser, murmura-t-il d'une voix émue.