La Mère de Dieu

Part 4

Chapter 43,875 wordsPublic domain

C'est ainsi que le trouva Barabasch, qui entra à ce moment, portant une lourde corbeille, qu'il déposa par terre, devant le buffet. Cette corbeille suffit pour ravir à Sukalou toute sa tranquillité, tout son plaisir; il la contempla à la dérobée, finit son vin plus vite qu'il n'en avait l'intention, faillit s'étrangler avec l'os du rôti qu'il était en train de ronger, se leva, prisa une fois, puis une seconde, regardant toujours la corbeille, derrière sa main à demi fermée, enfin se dirigea du côté du buffet. Là il prit une troisième pincée de tabac, se frotta vivement le crâne de la paume de sa main, et enfin regarda vivement ce que renfermait la corbeille.

Il profita d'un moment où l'attention de tous était arrêtée sur Barabasch, qui avait tiré de sa poche deux superbes perdreaux et les avait posés sur la table. Mais cet instant suffit à Sukalou. Il souleva le couvercle de la corbeille et le referma très vite. Il courut ensuite vers la table, prit les perdreaux, les soupesa et les admira beaucoup. Il savait maintenant que Barabasch avait du miel dans sa corbeille, et il était satisfait!...

« Quel homme que ce Barabasch! »

Il l'embrassa avec effusion.

«Voilà un ange incarné sur la terre, et qui n'est heureux que lorsqu'il peut faire de bonnes oeuvres! Oh! mon doux Barabasch! mon petit Barabasch d'argent! Sur tout ce que tu entreprends repose la bénédiction divine. Quelles belles ruches à miel tu as dans ton jardin, Barabasch, et quelle masse! Comment le pauvre Sukalou pourrait-il élever des abeilles, lui? Il a besoin de tant de prières pour le salut de son âme! Et lorsqu'il a mal à la gorge, et que la poitrine le fait souffrir, et qu'on lui conseille de manger du miel pour se soulager, où le prendrait-il, ce miel? avec quoi l'achèterait-il, si tu ne te trouvais là, mon petit Barabasch doré? C'est alors que tu donnes essor à ta générosité et que tu fais cadeau au pauvre Sukalou d'un petit pot de ton miel.

- J'en ai précisément là, dans ma corbeille, que je porte à la seigneurie. Mais, bah! je vais t'en donner un peu.

- Tu fais une bonne action, Barabasch, dit Anastasie. Ce pauvre Sukalou est réellement malade: il tousse constamment. »

Au même instant, Sukalou eut un accès de toux terrible, qui ne diminua et ne passa complètement que lorsque Jehorig se mit à lui tambouriner sur le dos, de toute la force de ses deux poings.

« Entends-tu, Barabasch, soupira Sukalou en repoussant Jehorig, entends-tu comme je tousse? »

Anastasie s'approcha, portant un joli petit compotier.

« A quoi bon ce joli compotier pour un pauvre vieillard? » s'écria Sukalou.

Il saisit le compotier, le remit à sa place et choisit dans le buffet un pot trois fois plus grand que le compotier.

« Cette écuelle me suffit, mes bons amis. Avec moi, il ne faut pas tant de façons. »

A peine Barabasch eut-il rempli de miel le pot de Sukalou, que Mardona entra.

Tous s'agenouillèrent, et la Mère de Dieu les embrassa tous l'un après l'autre. Sabadil, seul, ne s'agenouilla pas. Aussi Mardona feignit-elle de ne pas le remarquer. Barabasch déposa respectueusement ses perdreaux aux pieds de Mardona.

« Que contient cette corbeille-là? demanda la Mère de Dieu.

- Ma corbeille? répondit Barabasch. Elle contient du miel que je porte à la seigneurie.

- A la seigneurie? Donne-moi ce miel!

- Si tu le désires, Mardona, il est à toi.

- Oui. II me plaît de le garder. Tu m'entends? » Elle fit un signe à sa soeur, qui emporta la corbeille. Tandis que Mardona s'entretenait avec ses disciples, Sabadil la contemplait avec adoration. Il voyait, il sentait qu'elle le traitait avec le plus grand dédain. Mais cela lui était égal. Le mépris que lui témoignait Mardona enflammait encore sa passion, et cette passion était nourrie par le respect qu'on témoignait à la Mère de Dieu, par l'obéissance aveugle qu'elle inspirait. Et il semblait à Sabadil que d'elle émanait une lumière qui retombait sur lui et l'embrasait. Il la trouvait belle aussi, plus belle que jamais.

Barabasch le suivait des yeux d'un air étrange. Il soupçonnait en lui un rival. Il ne se donnait aucune peine pour dissimuler la haine qu'il lui témoignait. Il regardait d'un tout autre oeil le pauvre Wadasch. Celui-ci venait d'entrer, modeste, les mains derrière le dos. On voyait que, pour lui, Barabasch ressentait de la compassion, la sympathie d'une commune souffrance. Wadasch, comme d'habitude, resta près de la porte, d'un air triste; entre lui et Mardona il y avait toute la chambre, un abîme donc, un vrai désert à franchir.

Il hésitait.

« Eh bien, Wadasch, où restes-tu encore? dit Mardona d'un ton de commandement. Viens ici, à mes pieds. »

Le malheureux tenta deux pas en avant. Puis ses genoux vacillèrent, fléchirent; il vit Sabadil, Sukalou, Barabasch, Anuschka, Jehorig, et même Anastasie et le vieux Nilko Ossipowitch tournoyer autour de lui. Il se sentit défaillir. Il tomba à genoux. Mardona s'avança gracieusement à sa rencontre, se pencha vers lui et lui donna le baiser de paix.

« Allons-nous-en », s'écria tout à coup Sukalou.

Il se jeta à genoux devant Mardona, lui embrassa les pieds et sortit très vite, son pot de miel à la main. Barabasch le suivit. Sabadil, seul, hésita. Enfin il se décida à sortir. Il monta à cheval et s'éloigna sur la route lentement. Tout à coup une angoisse inexprimable s'empara de lui. Il tourna bride, instinctivement, et retourna à la métairie à travers champs.

Durant quelques instants, il ne vit rien. Le vent d'automne faisait tourbillonner des feuilles sèches, jaunes et rouges, dans la cour, devant la maison de la Mère de Dieu. Enfin, Mardona parut. Elle se rendit dans sa demeure. Wadasch la suivait, tête basse et absolument pâle. Ils entrèrent tous deux dans sa maison.

Une jalousie terrible, une frayeur étrange s'emparèrent de Sabadil. Son coeur battait à se rompre. La tête lui faisait mal. Une grande chaleur lui montait au cerveau et menaçait de l'étouffer.

Il descendit de cheval près de la haie, s'arrêta tout près et tendit l'oreille. Un murmure triste et monotone arriva à ses oreilles. Il ne se trompait pas: ils priaient.... Wadasch et la Mère de Dieu priaient ensemble dans l'enceinte sacrée et solitaire. Sabadil se frappa le front du poing à trois reprises.

« A quoi bon s'inquiéter? se dit-il à demi-voix. A quoi bon? Mardona est une sainte, et moi... moi, je suis un insensé! »

CHAPITRE VI

II pleuvait. L'eau tombait jour et nuit, sans s'arrêter. Quelquefois, au milieu de la journée, il y avait une heure ou deux où le soleil luisait. Mais les matins et les soirées étaient froids. Il commençait à geler pendant la nuit. Un brouillard épais remplissait la vallée du Nouveau-Paradis. Il disparaissait pour quelques heures, au soleil, puis reprenait de plus belle, roulant ses vagues dans les champs et à travers les arbres. Les buissons resplendissaient, sous leur feuillage rouge ou jaune, dont le vent enlevait les feuilles par bouffées. Des châtaignes se détachaient de leur tige et tombaient à terre, faisant éclater leurs enveloppes. On entendait partout le sifflement des mésanges. Des oiseaux de passage traversaient l'air, par bandes, en piaillant bien haut, au-dessus des champs de vaine pâture, se dirigeant vers le sud.

Dans le village, où ordinairement en cette saison on n'entendait que les coups alternés des batteurs en grange, un bruit confus et grandissant, montait. On s'appelait. Il y avait un cliquetis de faux, comme lors de la Révolution. Des chevaux hennissaient, des chiens aboyaient. Enfin, les cloches se mirent à sonner, pesamment.

Un paysan de Brebaki avait apporté de mauvaises nouvelles. Depuis des années, depuis l'abolition du robot, il y avait querelle entre les anciens seigneurs et les paysans de Fargowiza-polna. On avait, en 1848, réellement promis à ces derniers la donation de leurs chaumières et de leurs terres; mais les seigneurs avaient gardé pour eux les pâturages et les forêts.

Les paysans, qui se trouvaient ainsi sans fourrage pour leur bétail et sans bois à brûler, n'hésitèrent pas longtemps. Ils se servirent des bois et des pâturages, tout comme au temps du robot. De là, des querelles incessantes. On leur démontra qu'ils avaient tort. On les arrêta, on les condamna. Rien ne servit. Les choses en vinrent au point qu'une véritable guerre éclata entre les villages et les seigneuries.

Le district de Fargowiza-polna dut mettre des gens sur pied et les envoyer pour maintenir les rebelles.

A cette nouvelle éclata un nouveau tumulte. Les paysans se rassemblèrent, décidés à une résistance terrible. Ils n'écoutèrent ni les conseils du wujt (l) [(1) Juge de district.], ni les avertissements de leur curé. Ils s'armèrent de faux, de fléaux et de fusils, et sonnèrent le tocsin pour avertir les villages d'alentour. Bientôt, en effet, arrivèrent les paysans de Brebaki, de Klosno, de Serenzize, montés sur leurs chevaux. Ils s'unirent à ceux de Fargowiza-polna. La grande place de l'église se transforma en un camp. Les vieillards tenaient conseil; il y en avait qui étaient d'avis de marcher à la rencontre de l'ennemi, d'autres voulaient assiéger le château; d'autres encore refusaient de s'associer à la révolte. On se décida enfin, à l'unanimité, à demander l'avis de la Mère de Dieu.

Mardona parut au milieu du tumulte. Elle était à cheval. Sabadil l'accompagnait. Mardona était assise en selle à califourchon, comme un homme. Ses cheveux étaient noués dans un foulard blanc. Son visage était pâle et triste, très grave.

Elle demanda ce qui se passait; on lui expliqua le différend et on la pria de donner son avis dans cette affaire. Lorsqu'elle s'arrêta devant l'église, tous se pressèrent autour d'elle, tous agitèrent leurs casquettes, leurs chapeaux. Quelques-uns baisèrent ses bottes jaunes, d'autres le bord de son vêtement. Un grand nombre s'agenouillèrent, levant leurs bras vers elle. Elle écouta leurs explications en silence, puis leur fit signe de se taire, d'un geste. Le tumulte s'apaisa. On n'entendit plus que des chuchotements ou le grincement de deux faux qui se heurtaient.

C'est à ce moment que le vieux wujt se précipita vers la Mère de Dieu et s'agenouilla par terre, devant son cheval. Ses cheveux blancs étaient soulevés par la bise. Le pauvre homme tremblait, et son visage était livide.

« Sauve-nous, sainte femme! cria-t-il; toi seule peux nous sauver! »

Le vieux prêtre, lui aussi, s'approcha de Mardona. Il la salua et saisit d'une main fiévreuse l'étrier où elle appuyait le pied.

« Rétablis la paix, pria-t-il d'un ton bas mais suppliant. Ils sont tous comme des fous, les malheureux! Oh! cela finira d'une manière horrible, horrible!

- Écoutez-moi », dit Mardona.

Elle se souleva sur sa selle et parcourut la foule d'un regard ferme.

« Cessez immédiatement de sonner le tocsin! Retournez dans vos chaumières! Le wujt et deux des doyens vont aller au-devant de l'escorte pour la saluer. Vous recevrez bien et logerez les soldats qu'on enverra chez vous en quartier. J'accorde moi-même l'hospitalité aux chefs et aux officiers. Je me charge de leur faire entendre raison. Je vous promets de réussir à souhait. Que Dieu vous garde! »

Personne ne la contredit. Nul ne protesta. Lorsque Mardona tourna bride pour rentrer chez elle, le peuple tomba à genoux. Elle le bénit en souriant.

Tout ce qu'elle avait ordonné fut exécuté. Les cloches se turent. Les rues se vidèrent peu à peu. Un silence religieux régna dans le hameau.

Le commissaire du district arriva en voiture, accompagné de deux gendarmes; trente hussards, conduits par un officier, suivaient. Les soldats furent distribués dans le village. Le wujt conduisit l'officier et le commissaire chez les Ossipowitch. Les hôtes furent frappés du luxe, de l'ordre et de l'élégance qui régnaient à la métairie.

On s'assit à table dans la grande salle: la famille, les deux hôtes et Sabadil. Ce dernier était resté, sur l'ordre de Mardona. Il savait lire et écrire: Mardona avait pensé qu'elle pourrait avoir besoin de lui. Le souper qu'on servit était succulent, et les vins eussent fait honneur à plus d'un monastère. Vers la fin du repas, Mardona entra; elle portait un costume de paysanne et de riches atours, comme une princesse qui se rend au bal masqué. Elle était sérieuse et un peu pâle. Un sourire entr'ouvrait ses lèvres. Les hommes furent éblouis. Ils se levèrent et ne reprirent leurs places que lorsque la belle Sainte de Fargowiza-polna se fut assise à table. Mardona ne mangea pas. Elle parla à ses hôtes et les écouta discourir. Elle leur servit du tokay et se montra très aimable. A la fin du repas, elle les avait gagnés à sa cause. Elle leur expliqua les exigences des paysans, sans passion, sans s'emporter, mais comme un homme de loi qui met en lumière tous les côtés d'une question. L'officier se montra tout à fait de son avis. Le commissaire essaya bien de lui résister, mais il finit par convenir qu'elle avait raison. Il fallait des concessions de part et d'autre, afin de vider complètement cette querelle.

« Et si vous vous rendiez vous-même au château, Mardona Ossipowitch? On ne saura vous résister. Les débats seront terminés ainsi.

- Vous me flattez, monsieur le commissaire, repartit la Mère de Dieu, mais il ne m'est pas permis de représenter les paysans, et je ne puis prendre un parti pour les uns ou les autres. Je ne puis non plus me rendre à la seigneurie. Si le baron veut me parler, qu'il vienne auprès de moi. L'honneur sera de son côté, je vous l'assure.

- Certainement; je suis sûr qu'il viendra, s'écria l'officier. Je vais me rendre tout de suite au château. »

Le seigneur arriva en effet. Le wujt aussi arriva, accompagné de deux doyens du village et suivi de l'écrivain pour dresser le protocole. Mardona prit place entre le commissaire et l'officier. Les assistants se groupèrent autour d'elle. Et elle exposa la question, très calme, d'une voix ferme et avec un grand jugement. L'un et l'autre parti furent également satisfaits. Chaque fermier s'engageait à travailler pour le seigneur, un jour par semaine; le seigneur, de son côté, mettait à la disposition des paysans les pâturages et les bois, comme auparavant.

La tâche de la commission était terminée. Les messieurs se mirent en devoir de quitter Fargowiza-polna. Mais Mardona s'y opposa.

« Passez la soirée avec nous, leur dit-elle. Nos jeunes gens vont danser et faire de la musique en votre honneur.

- Si vous nous y autorisez, Mardona, dit le commissaire en s'inclinant, nous acceptons avec grand plaisir. »

Le hussard salua respectueusement.

« Je vous prie de rester », répéta la belle Sainte.

Les jeunes filles et les garçons ne se firent pas attendre. Jehorig joua des cymbales, Wadasch du violon, et le diak (chantre de l'Église russe) de la flûte. Bientôt un flot de danseurs tournoya dans la salle, renvoyant un épais nuage de poussière. Mardona et Sabadil se tenaient vers la porte. Le hussard dansait avec Sofia, et le commissaire tenait enlacée la fine taille d'Anuschka, dansant avec elle la cosaque comme un enragé, et oubliant complètement la mission qui l'avait amené dans le village.

« Comme tu as bien réglé tous ces différends, Mardona! dit Sabadil; ta prudence me surprend, et ta sagesse, qui fait de chaque homme absolument ce que tu désires. Cependant, comment se fait-il que tu traites ceux qui ne sont pas de ta secte en amis, et même en coreligionnaires? Tu t'assieds avec eux à table, tu les invites sous ton toit. Un juif ne consentirait jamais à cela. Agis-tu par calcul? Dissimules-tu à leur égard?

- Pas le moins du monde, repartit Mardona. Cela te prouve simplement que notre croyance est plus libre et meilleure qu'aucune autre. »

CHAPITRE VII

Une fois que Nilko Ossipowitch avait, par sa grande bonté, préservé encore le pauvre Sukalou de mourir de faim, et que ce gourmand était justement en train de ronger gloutonnement un os de poulet, les yeux fermés, deux paysannes complètement inconnues à Sabadil entrèrent dans la salle. L'une d'elles, une jolie jeune fille, resta vers la porte, modestement; l'autre se précipita aussi vite que le permettait sa corpulence vers Sukalou et se campa devant lui, les poings sur les hanches.

« Ah! enfin, te voilà, s'écria-t-elle d'une voix qui eût suffi à commander tout un régiment; oui, cache-toi, fais-loi aussi petit que possible, mon bon; je t'ai retrouvé maintenant et tu ne m'échapperas plus. »

Tous les assistants se mirent à rire; même Ossipowitch sourit, ainsi que sa femme, qui causait près de la grande table.

« Que lui veux-tu, Wewa? » demanda Mardona qui essayait en vain de rester sérieuse.

Wewa, pour toute réponse, se jeta à genoux devant la Mère de Dieu. Sa chute fut si impétueuse, que la vaisselle de l'armoire résonna. Et, comme Mardona se penchait vers elle pour l'embrasser, Wewa s'écria:

« Je n'en suis pas digne, notre petite Mère; oh! pas digne; laisse-moi baiser tes petits pieds, tes jolis petits pieds d'or! »

Elle saisit les bottines de Mardona et y appliqua ses lèvres à plusieurs reprises.

« Enfin, voyons! Que reproches-tu à Sukalou?

- Elle me poursuit, répondit Sukalou d'une voix pleurarde en aspirant une prise sur le dos de sa main. Elle m'obsède de son amour. Malheureux que je suis! cette insensée, cette baba....

- Moi, une baba! Ah! je suis une baba! cria Wewa en bondissant et en s'approchant si vivement de Sukalou que celui-ci cacha involontairement son visage dans ses mains. J'ai quarante-cinq ans, pas un mois de plus. Cela s'appelle-t-il être vieille, par hasard? Et ne suis-je pas veuve? Et n'y a-t-il pas deux ans déjà que mon pauvre Skowrow est mort? Et n'est-il pas permis à un coeur de femme, après un si long veuvage, d'aspirer à un peu d'amour? N'est-on pas jeune aussi longtemps qu'on est susceptible de passion? Je suis encore jeune, mon cher ami, car j'aime, j'aime passionnément. Et qui est l'objet de ma tendresse? C'est toi, mon chéri, mon petit pigeon, mon bijou! Oui, je t'aime, je t'adore. Pourquoi donc restes-tu insensible?

- Ma vocation est de prier et de faire pénitence, et non de courtiser de vieilles femmes.

- Quoi! est-ce que je ne te plais pas, par hasard?» s'écria Wewa Skowrow.

Et vraiment elle avait le droit de s'en étonner, car, après tout, elle était fort jolie femme. Son visage, au petit nez recourbé, aux beaux yeux noirs et pétillants, et à la petite bouche rose, était fort appétissant quoique un peu large. Quant à ses mains, elles étaient charmantes, petites et douces comme du velours, et elle avait les plus jolis pieds du monde.

« Avant tout, tu vas m'embrasser, et cela immédiatement! continua Wewa. Puisque tu te piques de tant de piété, puisque tu te vantes de suivre à la lettre les préceptes de notre croyance, tu vas me donner le baiser de paix. »

La veuve résolue se haussa sur ses orteils et lit résonner bruyamment ses lèvres sur celles de Sukalou, qui exécuta une grimace comme si on l'eût forcé de boire du vinaigre.

« L'amour aussi est un commandement divin, et tu dois m'aimer si tu veux mériter le ciel. Dis-moi, grand nigaud, où tu trouveras une femme ou une jeune fille capable de supporter la vie austère que je mène? Oh! mais je ne la mènerai pas plus longtemps que ça, certes! Tout cela va changer, et c'est toi, toi, mon doux pigeon, à qui j'ai donné mon coeur et à qui je prétends bien appartenir.

- Laisse-moi tranquille! » dit Sukalou avec humeur.

Et il tira un sac de dessous son siège.

« Mardona, je t'implore, continua Wewa: fais-moi la grâce de parler à ce fou et de le convaincre.

- Voyons, Sukalou, épouse-la donc, puisqu'elle t'aime!

- Tu entends? Tu dois m'épouser », s'écria Wewa en riant aux éclats et en tournant sur elle-même de façon à faire bruire ses jupes amidonnées.

Elle, était, malgré sa corpulence, très agile, et même gracieuse.

« Mais je ne veux pas de toi! Je te répète que je ne veux pas de toi! dit Sukalou. Epouses-en un autre. »

Il souleva son sac sur son épaule.

« Et puisque tu continues à m'obséder de tes propositions, apprends qu'il est encore au monde des gens honnêtes qui estiment plus haut la vertu que la richesse et les faveurs des femmes.

- Tu dois m'épouser, entends-tu? et non pas prêcher », s'écria Wewa.

Sukalou essaya de prendre la fuite; mais il n'avait pas atteint la porte que les bras robustes de Wewa l'empoignèrent et le firent tournoyer en trébuchant:

« Reste là, fripon, je te l'ordonne, et pas un pas! As-tu compris? cria la veuve, pourpre de colère. Mais... que vois-je? Qu'as-tu là, dans ton sac? Laisse voir.

- Je crois que ce sont des peaux de martre.

- Montre-les-nous!»

Sukalou, du plat de sa main, frotta vivement sa tête chauve à plusieurs reprises en perçant Wewa d'un regard furieux. Mais cela ne lui servit à rien. Il fut forcé de reposer son sac et de l'ouvrir. Aussitôt toutes les femmes l'entourèrent, et chacune d'elles se saisit d'une peau de martre pour l'admirer, la vieille Anastasie aussi bien que la Mère de Dieu.

« Quelles belles peaux! s'écria cette dernière en passant ses mains blanches dans la fourrure dorée aux raies sombres. Sont-elles à toi, Sukalou?

- Hélas! non!

- A qui appartiennent-elles?

- A un juif. »

Il pinça dans sa tabatière une prise pour dissimuler son embarras.

« Elles sont à toi, dis, Sukalou? et tu vas m'en faire cadeau », s'écria Wewa.

Elle se mit à le caresser de la main, sur ses joues hâves, où les poils de la barbe se hérissaient comme des épines.

« Laisse-moi la paix! grommela-t-il.

- L'avare! s'écria Wewa. Mais je n'attendrai pas plus longtemps ta permission pour les prendre et m'en faire une garniture de jaquette. Je suis sûre que je te plairai avec cette jaquette! »

Elle appliqua sur son épaule la peau qu'elle tenait à la main et se tourna vers lui, coquettement.

« Tâte un peu comme c'est agréable de passer les mains sur cette fourrure-là.

- Je n'en ai aucune envie », pleurnicha Sukalou.

Et il se mit à ramasser ses peaux, aussi vite que possible.

« Oh! le monstre! oh! le manant! cria Wewa en lui jetant à la figure la martre qu'elle avait à la main.

- Ainsi, Sukalou, ces martres sont à toi? reprit Mardona.

- Non. Elles appartiennent à un juif, aussi vrai que j'aime Dieu.

- Et elles sont à vendre?

- Sûrement, dit Sukalou d'une voix humble en soufflant dans les soies fauves de ses fourrures. Je suis chargé d'aller dans les seigneuries les faire voir. Et si je réussis à les placer avantageusement, il me reviendra un petit bénéfice.

- Allons! Qu'est-ce que tu en veux? demanda Mardona dont les yeux brillaient de convoitise.

- Elles sont de dix florins pièce. Pardonne, Mardona, les martres ne m'appartiennent pas. Si elles étaient à moi, je m'empresserais de les déposer à tes pieds en te priant de les accepter en cadeau, et je serais fier que tu veuilles bien en recevoir l'hommage. Mais, dans le cas présent, il me faut tenir mon prix comme avec un acheteur ordinaire.

- Donne-les-moi pour six florins.

- Impossible.

- Sukalou, prends garde de m'irriter, dit Mardona. Dis ton dernier prix.

- Eh bien! huit, parce que c'est toi.

- Six. »

Sukalou secoua la tête.

« Donne-lui-en sept, chuchota Anuschka à l'oreille de sa soeur.

- Sept florins la peau, dit Mardona. C'est très cher, mais passe. Emporte les martres, Anuschka, et toi, père, paye Sukalou. »

Elle tendit sa main. Sukalou soupira, mais lui donna la sienne, tête basse. Ossipowitch lui compta l'argent. Il le plaça dans un angle de son mouchoir de coton bleu, fit un noeud, qu'il serra avec ses dents, et cacha le tout dans sa poitrine.

« Dieu vous bénisse! »

Il ramassa son sac, pour partir.

« Pas un pas, s'écria Wewa! Je ne te laisserai partir que lorsque tu m'auras promis de venir me voir. Allons, ta main.

- Je te le promets, répondit Sukalou, clignant des yeux, comme un chat au soleil.

- Ta main! »

Il la lui donna.

« Et maintenant, encore un baiser, mon petit coeur. »

Elle l'embrassa furieusement. Lui, ne s'en défendit pas, mais il détourna la tête tout honteux.