Part 3
Le jeune paysan qui était entré en compagnie du père de Mardona se nommait Wadasch. Il se tenait encore debout vers la porte, et ses petits yeux noirs étaient arrêtés sur la Mère de Dieu, remplis de crainte. Son petit nez retroussé ne s'accordait nullement avec sa bouche aux lèvres épaisses, sévère et empreinte d'un cachet de mélancolie. Il tenait ses mains derrière son dos, ou dans les poches, comme si elles ne lui eussent pas appartenu et qu'il eût craint qu'on ne les lui réclamât.
« Wadasch, dit au bout d'un moment la Mère de Dieu d'une voix calme, ne viens-tu pas me saluer? »
Le jeune homme regarda devant lui, d'un air épouvanté, comme s'il se fût agi pour lui de franchir un abîme. Enfin, il se glissa le long du mur, sur la pointe des pieds, jusqu'à Mardona, et tomba devant elle, à genoux, la tête inclinée.
« Plus près, Wadasch, plus près », dit Mardona.
Il s'avança, traînant ses genoux sur le carreau, et gravit péniblement les marches conduisant au siège de la Mère de Dieu. Celle-ci se pencha vers lui, pleine de compassion, et lui donna le baiser de paix. Wadasch retourna à sa place en chancelant, puis s'approcha de Jehorig et des autres jeunes gens, afin de les embrasser également.
Sabadil, avec cet instinct que les hommes épris ont de commun avec les animaux, comprit immédiatement que ces deux hommes, Barabasch et Wadasch, étaient amoureux de Mardona. Seulement Barabasch était possédé pour elle d'une violente passion, tandis que le pauvre Wadasch l'adorait de loin, d'un amour timide, rempli de respect et de frayeur.
La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut pour livrer passage à une jolie femme qui n'était plus tout à fait jeune. Sa taille était svelte; elle avait de splendides cheveux blonds et un admirable visage pâle, d'une pureté de vierge.
« Pourquoi viens-tu si tard, Sofia? » demanda Mardona, fronçant le sourcil.
Elle paraissait lui en vouloir beaucoup.
« J'avais affaire.... Mon mari,... tu le connais bien? » balbutia Sofia toute interdite.
Et elle s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu.
« Viens-tu de chez toi? continua Mardona.
- Pas directement,... mais....
- Sofia Kenulla, prends garde! Cela ne finira pas bien pour toi », dit la Mère de Dieu d'un ton dur en lui tendant les lèvres.
Tandis que Sofia saluait les assistants et leur donnait le baiser de paix, Mardona se pencha vers Sabadil:
« Regarde-la donc, murmura-t-elle: ne dirait-on pas un ange? Cependant, parmi nous, il n'y a pas de pire pécheresse.
- Est-ce possible? exclama Sabadil. C'est vrai, elle est extraordinairement belle! »
Mardona perça d'un regard haineux Sofia, puis elle observa Sabadil. Si le jeune homme eût surpris ce regard, il aurait frémi à coup sûr. Il eût lu dans l'oeil bleu de Mardona l'arrêt de mort de Sofia. Dès ce moment elle était condamnée.
Wadasch avait décroché de la muraille un vieux violon et s'était assis près de Jehorig. Les deux jeunes gens regardaient Mardona.
« Nous permets-tu de danser?» demanda Turib, qui n'osait pas lever les yeux sur sa soeur.
Celle-ci était de bonne humeur ce soir-là. Elle approuva du geste.
Aussitôt Turib et Sofia Kenulla et, vis-à-vis d'eux, Barabasch et la soeur de Mardona se mirent à danser une cosaque, les bras gracieusement entrelacés, au son des cymbales et des accords graves du violon.
« Et toi, demanda Mardona à Sabadil plongé dans une douloureuse rêverie, près d'elle, tu ne danses pas?
- Oh non! certes », répondit-il en rougissant.
Ils se turent tous deux et regardèrent les danses. Au bout d'un moment, Mardona demanda à boire.
« Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil.
- Oui, va m'en chercher de la fraîche à la fontaine. »
Sabadil sortit précipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de l'eau à Mardona dans une grande coupe de cristal taillé, qu'il lui tendit. Mardona y trempa les lèvres, et but avidement à grands traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre à Sabadil sans le remercier, très calme. Elle était habituée à un accomplissement immédiat de chacun de ses désirs, sans même qu'elle prît la peine de les émettre. C'était pour ses disciples une faveur que de lui rendre un service ou de prévenir ses désirs. Bientôt après, elle se leva et descendit à pas lents les degrés de son siège. La musique se tut aussitôt.
« Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne à tous une bonne nuit! »
Les assistants, à l'exception de Sabadil, tombèrent à genoux. La Mère de Dieu étendit les mains sur leurs têtes inclinées, comme pour les bénir. Puis elle sortit avec une grande dignité.
Ceux qui étaient présents commencèrent à s'embrasser en se souhaitant mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit à travers champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline, il se retourna et regarda derrière lui. Il aperçut Mardona, debout devant la porte de sa maison, et toute baignée de la clarté de la lune.
Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors, tira de sa poitrine le mouchoir brodé de la jeune fille, dont il s'était emparé furtivement, et le secoua au-dessus de sa tête, comme une bannière, d'un geste vainqueur.
CHAPITRE IV
C'était par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne était toute grise, derrière le rideau de larges gouttes qui tombaient. Les gouttières vomissaient des cascades de boue jaunâtre; les branches des lilas chargées d'eau s'inclinaient pesamment vers la terre; les moineaux, le plumage hérissé, se pressaient en grelottant sur les poutres où s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil était assis dans la grande salle des Ossipowitch, près du père de Mardona. Ils se taisaient tous les deux. Mardona était absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'était un gros homme flegmatique, au visage large et rouge, à l'expression plate et bête. Il s'était mis à parler avec volubilité, par politesse; mais, comme aucun des assistants ne lui donnait la réplique, il se tut et se mit, de son gros doigt orné d'un anneau d'argent, à écraser toutes les mouches qui voltigeaient aux vitres.
Un temps assez long se passa. Enfin un bruit de roues et les coups secs donnés par des sabots de chevaux sur le pavé de la cour annoncèrent l'arrivée de Mardona.
Tous se levèrent et la saluèrent respectueusement. Elle entra gravement, adressa à ses disciples un signe de la tête, et prit place sur une chaise. Ses frères s'avancèrent pour la servir. Jehorig la débarrassa de plusieurs objets qu'elle avait achetés en ville, et Turib lui retira ses hautes bottes, couvertes de boue.
« Quelle bonne nouvelle nous apportes-tu, Lampad? » demanda la Mère de Dieu.
Kenulla tomba à genoux et se traîna jusque près de Mardona pour recevoir d'elle le baiser de paix.
«As-tu apporté l'acte de donation? demanda la Mère de Dieu.
- Voici, tout est écrit là-dessus, ainsi que tu me l'as ordonné. C'est le notaire de la ville qui s'est chargé de la besogne.
- Allons, lis!»
Mardona feignait de ne pas remarquer Sabadil.
« Tu ferais mieux de lire toi-même, repartit Kenulla.
- Lis, toi. Je le veux. »
Kenulla se leva, alla vers la fenêtre, comme s'il n'y voyait pas clair, regarda longuement le document et garda le silence.
« Lis à haute voix.
- Je ne le puis.
- Pourquoi donc?
- Parce que, pardonne-moi ce péché, Mardona,... parce que je ne sais pas lire.
- Donne-le-moi alors, dit Mardona en prenant le document des mains de Lampad. Elle le tint ouvert devant elle; mais Sabadil, qui l'observait, vit que son oeil restait arrêté à une seule place. Il comprit qu'elle aussi ne savait pas lire.
« Laisse-moi lire, Mardona, dit-il en s'avançant vers la jeune femme. C'est un péché que de fatiguer ainsi tes beaux yeux.
- Tu sais donc lire? exclama-t-elle en rougissant profondément.
- Je sais lire et écrire », répondit Sabadil.
Et il lut ce que portait le document d'une voix haute et sonore. C'était une donation de Lampad Kenulla à Mardona Ossipowitch. Il lui faisait cadeau de deux pièces de terre et d'un verger planté d'arbres fruitiers, bornant ses domaines. « Tout cela de sa propre volonté, pour se rendre agréable à Dieu », selon ce que portait le document.
Mardona examina Sabadil avec l'attention la plus minutieuse. Elle savait maintenant qu'elle pourrait tirer profit de cet homme, qu'elle aimait de toute l'ardeur de son âme.
Et pour elle ce n'était pas à dédaigner. Lorsqu'il eut replié le document, Mardona le lui retira des mains et le serra dans son corsage, lentement, avec une grande dignité.
« Et comment se comporte Sofia?» demanda-t-elle d'une voix oppressée.
Son visage, cependant, était fort calme, et même souriant et aimable.
« Hélas! c'est vrai, c'est bien vrai! Ce doit être vrai, puisque tous les gens l'affirment; elle me déteste, elle court dans la maison et bouleverse tout, comme une louve.
- On dit même que ta vie n'est pas en sûreté, Lampad.
- On ne se trompe pas.
- Alors porte plainte contre elle », continua Mardona en s'inclinant vers lui.
Elle parlait fort bas, mais d'une, voix distincte, comme si elle eût voulu être bien comprise de Kenulla, mais de lui seulement.
« N'aie pas de crainte. Tu as pour toi le droit. Porte plainte contre elle, et laisse-moi me charger de la punir!
- Je n'en aurai jamais le courage, geignit Kenulla.
- Dans ce cas tu mérites les traitements que ta femme te fait subir, reprit Mardona, et je te conseille fort de te cacher pendant le jour, de peur que les petits enfants ne courent après toi en te montrant au doigt, et que les mendiants ne chantent des mélodies sur ton compte.
- Du reste, ajouta Kenulla, nous avons le temps. Un jugement précipité est rarement juste.
- C'est ton idée? »
Mardona se leva et s'avança vers le miroir pour réparer le désordre de sa coiffure.
Kenulla soupira, se gratta l'oreille et quitta la salle sur la pointe des pieds, avec Ossipowitch et ses fils. Mardona et Sabadil restèrent seuls.
Un long moment se passa avant qu'ils échangeassent un regard. Enfin Sabadil prit la parole:
« Explique-moi, Mardona, commença-t-il, comment il se fait que vous punissiez la femme qui offense son mari, puisque, à ce que l'on dit,... le mariage n'est pas considéré comme un sacrement dans votre secte?
- Nous n'avons ni ne reconnaissons pas de sacrement, répondit Mardona en prenant place sur un siège près de Sabadil. La décision de deux êtres qui s'aiment et le consentement de leurs parents suffisent pour accomplir un mariage. Les parents et les amis des époux se réunissent dans la maison de la fiancée et déclarent, en présence de la congrégation, leur union accomplie. La séparation s'accomplit de la même manière, aussi simplement: les époux déclarent qu'ils sont décidés à se séparer, et le divorce est prononcé.
- Il se peut que cela ne mène à rien de bon, interrompit Sabadil en secouant la tête.
- Jusqu'à présent j'ai observé chez nous bien moins de séparations que chez vous ou chez les juifs.
- Mais un mariage sans la bénédiction du prêtre ne peut être sanctionné par Dieu, murmura Sabadil.
- Tu parles selon tes opinions, dit Mardona avec une grande douceur. Nous simplifions les devoirs du mariage, son accomplissement et sa nullité, pour punir beaucoup plus sévèrement toutes les contraventions qui peuvent lui porter préjudice.
- Dans ce cas, pourquoi accuse-t-on vos femmes de légèreté et de vanité?
- Elles ne sont pas autrement que le reste des femmes, répondit Mardona, toujours calme, digne et bonne. La femme aime les plaisirs, les divertissements, le changement. Au lieu d'agir contre la nature, ce qui irrite inutilement ses penchants, nous lui accordons tout ce qu'elle aime, la parure, la danse, les amusements, mais seulement alors qu'elle a terminé sa tâche journalière. Et, vois-tu, c'est pour cela que toutes nos femmes sont si actives, si laborieuses. De grand matin, avant le jour, elles se lèvent et mettent tout en ordre dans la maison. Lorsque, durant le jour, elles aiment à se parer, à se promener et à se divertir, il me semble qu'elles en ont parfaitement le droit.
- Etrange! murmura Sabadil. Quels singuliers usages!
- Plus tu connaîtras notre secte, ajouta Mardona, plus tu te heurteras à des choses qui t'étonneront. »
CHAPITRE V
Une autre fois, Sabadil était assis chez les Ossipowitch, dans la grande chambre. Il écoutait Jehorig jouer des cymbales. Le vieux Nilko était en train de nettoyer sa pipe. Anastasie reprisait des bas, penchée sur son ouvrage et soupirant très fort, et Anuschka brodait une chemise pour sa soeur. Celle-ci était absente.
Bientôt arriva un homme qui attira immédiatement l'attention de Sabadil, ou, pour mieux dire, il n'arriva pas. Il se contenta de passer son nez, un long nez pointu, par la fente de la porte; ce nez fut suivi de sa tête: un crâne chauve, un visage aux yeux clignotants, et des oreilles ornées d'épais anneaux en argent.
« Tiens! Sukalou! » s'écria Jehorig.
Tous sourirent: Anuschka, d'un air étonné; sa mère, avec un regard terne. Le vieil Ossipowitch lui-même sourit, et, qui plus est, il parla:
« Entre donc, Sukalou, lui cria-t-il.
- J'entre », répondit l'inconnu.
Mais il n'entra pas tout de suite. Quelques instants s'écoulèrent; puis un long cou passa par l'ouverture de la porte. Après ce cou vint une redingote bleu clair extrêmement longue, puis une botte au talon usé, et enfin Sukalou en personne. II resta près de la porte, tira de sa poche une petite tabatière d'écorce de bouleau, saisit une prise entre ses doigts, délicatement, et la huma d'un air vainqueur, comme s'il eût défié chacun d'en faire autant.
« Eh bien, qu'y a-t-il encore? Crains-tu d'être assassiné chez nous? demanda Ossipowitch, qui tout d'un coup devint éloquent. Viens donc vers moi, mon pigeon, et embrasse-moi. »
Le long et maigre Sukalou, qui, comme les hommes de haute taille, se tenait un peu voûté, s'approcha du vieillard et lui donna un baiser. Il dégouttait littéralement de piété, de béatitude, et marchait comme s'il eût eu de l'eau dans ses bottes. On était surpris de ne pas voir de traces mouillées sur les carreaux, à son passage.
Il embrassa tous les assistants l'un après l'autre, et, après chaque accolade, il essuya avec un immense mouchoir bleu son nez barbouillé de tabac. Lorsqu'il eut embrassé Anuschka, il s'essuya la bouche à deux reprises, cligna de l'oeil et frotta son crâne dénudé de la paume de sa main. Il remarqua Sabadil, qu'il n'avait jamais vu. II le considéra avec surprise, resta un moment debout devant lui, et, pour se donner une contenance, tira une nouvelle prise de sa tabatière et la huma avec mille précautions et une affectation infinie. Grâce à toutes ces manières, il était impossible de ne pas remarquer son nez. Ce nez n'avait pas besoin d'être en lumière pour attirer l'attention, du reste. Il était là, cela suffisait. Chacun le remarquait. Il étonnait tout le monde. Mais aussi quel nez extraordinaire! On l'aurait pu croire destiné à autre chose qu'à éternuer, tant il était long, et mince, et pointu. Son extrémité, par contre, était légèrement tordue, comme s'il avait été pétri de mie de pain et qu'on lui eût donné une inflexion fausse.
«Cela fait du bien, dit enfin Sukalou en présentant sa tabatière à Sabadil, qui prit une pincée de tabac, par politesse.
- Le tabac, voyez-vous, continua-t-il, c'est la seule jouissance que puisse s'accorder un pauvre homme éprouvé de Dieu; oui, mes chers amis, la misère est une triste chose. Tel que vous me voyez, c'est le tabac qui bien souvent me tient lieu de nourriture.
- Tu n'as rien mangé aujourd'hui? demanda Anastasie.
- Et où aurais-je mangé? s'écria Sukalou regardant furtivement à droite et à gauche dans la chambre, les narines frémissantes comme un chien en arrêt. Je n'ai pas de bois pour allumer un peu de feu. Et si j'avais du bois, je n'aurais rien à faire cuire. Pauvre homme que je suis! Il y a longtemps que ma vache a péri, et mon jardinet est envahi par les mauvaises herbes.
- Parce que tu ne le cultives pas, dit Ossipowitch.
- C'est ma consolation cela, répondit Sukalou clignotant vivement des yeux. Dieu a-t-il créé l'homme pour qu'il songe à son estomac du matin au soir? Non. Avant tout, l'homme doit apaiser la faim de son âme. Il le doit, et je le fais. Oui, certes, oui, j'aime mieux prier que d'user mes forces au travail.
- Alors il n'est pas bien étonnant que tu aies faim, soupira Anastasie.
- Oui, j'ai faim, une faim terrible, s'écria Sukalou d'une voix presque joyeuse. Personne ne peut nier que je meurs de faim, littéralement. La prière et la contemplation assouvissent l'esprit, mais non le corps. Que voulez-vous? Je suis ainsi fait. Vous ne me changerez pas; certes non, vous ne me changerez pas. Au lieu de labourer le sol, de l'ensemencer, de récolter les grains, je prie; au lieu de me cuire du pain, je prie.
- Et au lieu d'entreprendre un petit commerce ou d'apprendre un état qui t'entretienne....
- Je prie », s'écria Sukalou.
Il ne laissa pas continuer Jehorig qui l'avait interrompu.
« Ah! mes amis, la faim, c'est bien dur; mais je la supporte. Ah! je la préfère à la perte du salut de mon âme. »
Il s'assit dans un coin, ferma les yeux et murmura une prière. « Est-ce un saint ou un coquin? » se demanda Sabadil.
Mais il ne put définir l'expression béate répandue sur le visage de Sukalou. Il n'y vit ni ruse ni fausseté, rien que la plus parfaite candeur.
Ossipowitch poussa sa femme du coude. Celle-ci se leva en soupirant et se dirigea vers un buffet, non loin de la place où était assis Sukalou. Aussitôt celui-ci ouvrit les yeux, mais les referma vivement, à demi, et continua sa prière. Et lorsque Anastasie tira du buffet un pain et une assiette de fromage, il prit une pincée de tabac, qu'il aspira derrière sa main, ce qui lui permit de regarder prestement dans le buffet, où il découvrit un morceau de rôti et une bouteille de vin à demi pleine.
« C'est curieux! vous, vous mangez tout le jour durant, dit Sukalou lorsque Anastasie eut posé sur la table le pain et le fromage.
- C'est pour toi, répondit celle-ci en prenant un couteau dans le tiroir.
- Pour moi! exclama Sukalou. Répétez-le, mes amis, je ne puis y croire!
- Mais oui, pour toi.
- O Dieu! s'écria Sukalou en levant au ciel ses mains jointes, tu ne m'as pas abandonné! Oui, il est encore au monde des coeurs purs qui prouvent leur foi par leurs oeuvres. »
Il regarda la salle et, instinctivement, passa ses mains sur son ventre.
« Dites-moi, dois-je manger, véritablement? »
Il chercha du regard quelqu'un qui l'y forçât, et, tout en promenant ses regards à droite et à gauche, il se léchait les lèvres avec gourmandise.
« Dois-je vraiment manger? Dois-je interrompre ma prière pour contenter cette misérable enveloppe du péché, notre corps? Dois-je exposer mon âme?
- Viens, Sukalou, dit Jehorig en riant. Allons, viens! Pas tant de luttes. Ne te prive donc pas de toute jouissance terrestre, que diable! »
Il le prit par le bras et l'entraîna; mais celui-ci se défendit avec dignité, fermant les yeux et murmurant une prière, comme pour repousser la tentation.
« Voyez, soupira enfin Sukalou en se tournant vers les assistants, voyez: les privations m'ont affaibli au point que je suis vaincu par un enfant. »
Il prit place à table et se prépara rapidement une énorme tartine de fromage.
« J'obéis. Je mange. Vous voyez que je mange. Vous permettrez cependant que je ne perde pas trop de temps à cette occupation indigne d'un enfant de la lumière. »
Il avalait gloutonnement de formidables bouchées. Il se prépara une seconde tartine, puis une troisième, et il mangeait, et il avalait avec une telle prestesse, que les assiettes furent vides en un clin d'oeil.
« Qu'est-ce qui nous distingue de la bête? murmura Sukalou lorsqu'il eut fini et englouti jusqu'aux dernières miettes. Ah oui! vous êtes les élus de Dieu, vous! Vous m'avez sauvé la vie, vraiment. Il est sûr que du fromage, c'est un peu indigeste pour l'estomac d'un homme qui jeûne toujours et qui ne vit que de privations.
- Tu as un fort bon estomac, remarqua Jehorig.
- Comment aurais-je un bon estomac? » repartit Sukalou aspirant une prise derrière sa main à demi fermée.
Il eut l'air subitement triste.
« Pour tout il faut de l'exercice. Veux-tu avoir une forte tête, exerce-la; veux-tu être vigoureux, travaille; Et moi, comment puis-je avoir un bon estomac, je te le demande?
- Tu avales des mets qui en tueraient d'autres.
- Cela se comprend; c'est la misère, la détresse qui m'y poussent. Et pourtant, que ne donnerais-je pas pour manger, par exemple, un bon morceau de rôti?»
Il cligna de l'oeil du côté du buffet.
« Mon Dieu! oui, du rôti, ce serait une vraie manne pour l'estomac d'un pauvre homme, d'un vieillard. »
Sukalou n'avait pas dépassé la cinquantaine.
« Vois-tu, c'est une chose que je ne pourrai jamais m'accorder; et où trouverais-je un homme assez bon, assez généreux, assez charitable, pour m'offrir cette friandise? Cet homme-là, Dieu a oublié de le créer.
- Ecoute, ma vieille, dis-moi, commença Ossipowitch aspirant une bouffée de sa pipe, ne nous reste-t-il pas un morceau de rôti d'hier?
- Sans doute.
- Eh bien! »
Il lui fit signe.
Anastasie apporta le rôti.
« Vraiment! Que vois-je? Un morceau de rôti, s'écria Sukalou, et quelle viande, sapristi! Jamais je n'en ai vu de pareille; jamais je ne pourrai manger tout cela. Songez que vous avez affaire à un malheureux qui a perdu l'habitude de se rassasier.
- Allons! ne te gêne pas. Vas-y, mon vieux, et attaque ferme, si tu la trouves bonne.
- Ah! je le crois que je la trouve bonne; mais il y en a trop, infiniment trop », affirma Sukalou.
La moitié de la viande avait déjà disparu.
« Du reste, à mon âge, et faible comme je suis, la nourriture, c'est un détail. Parlez-moi d'un verre de vin. Voilà qui vous remonte un homme! Et à ce propos... Oh! il faut que je vous raconte le drôle de rêve que j'ai eu. Un rêve, mes amis, mais quelque chose d'étrange, quelque chose de vraiment surnaturel. Imaginez-vous que je me trouvais dans un désert, une vaste plaine de sable. On n'y voyait ni arbres, ni verdure, ni le moindre filet d'eau. J'étais tourmenté par une grande soif, oh! mais une soif!... la langue me desséchait dans la bouche. Je pris peur. Je me sentais défaillir. Je criai à Dieu, dans mon angoisse; je l'implorai de toutes mes forces. Et alors... un ange m'apparut. Non, non; premièrement, je vis une grande lumière, une sorte de buisson de feu, grand comme le soleil. Et un ange sortit de cette lumière. Il avait des ailes blanches comme la neige, et il me parla d'une voix qui retentissait comme une harpe. « Sukalou, me dit-il, Ossipowitch a dans son garde-manger une bouteille de vin. Va vers lui, il t'en donnera un verre.»
- Ah! s'écria le vieillard surpris, mais..., c'est vrai,... il y a là une bouteille... dans le buffet.
- Une bouteille de vin?
- Oui.
- Peut-être tout cela n'était-il pas un rêve de Sukalou! Peut-être ai-je réellement conversé avec un ange! Et toi, me donneras-tu un verre de ton vin?
- Si vraiment c'était un ange?
- Allons! je sais bien comment sont les anges! objecta Sukalou offensé.
- Eh bien, Anuschka? »
Celle-ci se leva et alla chercher la bouteille, à pas lents.
« Ne vous donnez pas la peine », s'écria Sukalou.
Il courut au buffet, prit le plus grand verre qu'il y trouva, le remplit jusqu'au bord et revint, le tenant avec précaution.
« Je vois bien maintenant que c'était un ange véritable! » murmura-t-il.
Et en parlant il ne pouvait s'empêcher de rire de la bonne idée qu'il avait eue. II se remit à attaquer le rôti avec un nouvel appétit; il avalait aussi de grandes gorgées de vin en faisant claquer sa langue contre son palais, en clignant de l'oeil et en léchant ses lèvres surmontées d'une moustache aux poils hérissés et taillés en brosse.