Part 2
La porte s'ouvrit. Sabadil aperçut, agenouillée dans le corridor, une jeune fille occupée à laver les carreaux. Une bougie était placée près d'elle. Deux autres jeunes filles parurent, suivies d'une vieille femme; toutes trois sortirent, et restèrent un instant à respirer l'air frais du matin, dans le jour pâle de l'aube naissante. Enfin, elle parut, celle que Sabadil attendait, et à qui tous semblaient obéir dans la maison, l'étrangère de la forêt. Elle sembla à Sabadil plus grande et plus majestueuse encore, sur le seuil de la porte encadrée de roses sauvages, dans ses hautes bottes de maroquin rouge et sa pelisse bleue bordée d'agneau. Sur la tête elle avait un foulard blanc noué en manière de turban. Elle s'assit sur un banc, dans la galerie, et parut surveiller le travail de ses compagnes.
Une des jeunes filles, grande et forte comme l'inconnue, se rendit à la fontaine avec deux seaux passés à une perche qu'elle portait sur l'épaule. Elle remplit ses seaux à plusieurs reprises et alla les vider dans une grande cuve, près de la porte. La vieille femme et les deux filles revinrent apportant toutes sortes d'ustensiles de cuisine en terre et en bois, qu'elles se mirent à nettoyer dans la grande cuve. Chaque fois que l'étrangère donnait un ordre, celle à qui il était adressé accourait rapidement, et se tenait en sa présence dans une attitude respectueuse, comme une esclave.
Sabadil s'approcha de la haie, la franchit, traversa la galerie sur la pointe des pieds, et se présenta devant l'étrangère, subitement. Les chiens se précipitèrent vers lui, avec des hurlements terribles. L'étrangère étendit la main en leur ordonnant de se taire. Ils se retirèrent en grognant et en montrant leurs crocs aigus.
« Qui cherches-tu ici? demanda l'étrangère sans s'émouvoir et arrêtant sur lui un regard sévère.
- Toi.
- Moi?... Et que me veux-tu?
- Dieu le sait. Moi-même je l'ignore. »
Sabadil resta debout devant elle, la dévorant des yeux. L'étrangère n'avait fait aucun mouvement. Elle tenait ses mains jointes sur ses genoux, comme en prière.
« Tu es bien matinale! continua-t-il.
- Oui, reprit-elle d'un ton ferme. Chez nous, c'est l'usage de terminer tous les travaux du ménage avant le lever du soleil.
- Mais, toi, tu ne travailles pas.
- Je n'ai pas à travailler. »
Les oiseaux se turent subitement. L'orient s'éclaircit, s'alluma. Le soleil parut et inonda de ses rayons les herbes et les feuilles humides.
« Et toi, demanda la mystérieuse fille, comment se fait-il que tu sois ici à cette heure?
- J'ai passé la nuit dehors, répondit-il.
- Pour quoi faire?
- Pour être près de toi, dit-il d'une voix basse et très douce, en baissant les yeux. Voilà bien longtemps que je te cherche. C'est hier enfin que j'ai connu la demeure. Je me suis blotti là-bas dans ce buisson; j'y ai attendu le lever et le coucher des étoiles. Je voulais te revoir. »
Elle baissa les yeux et parut réfléchir. Puis elle releva la tête et, tournant vers lui son doux visage, elle le considéra longuement, comme si elle eût voulu lire dans son âme.
CHAPITRE II
« Et tu sais qui je suis? lui demanda-t-elle d'une voix brève.
- Je sais seulement comment s'appelle le paysan à qui appartient cette métairie. Il se nomme Ossipowitch. Est-ce ton père?
- Nilko Ossipowitch est mon père. »
La grande fille s'approcha, ses seaux sur l'épaule.
« As-tu fini? demanda celle à qui tous obéissaient.
- Oui, Mardona.
- Tu t'appelles Mardona?
- Tu l'entends », repartit-elle; puis, se tournant du côté de la grande fille, elle continua: « Va à l'étable, Anuschka, et trais les vaches.
- Est-ce ta soeur? demanda Sabadil; elle te ressemble.
- Oui, c'est ma soeur. »
Anuschka avait en effet la taille de Mardona et son beau teint coloré. Mais elle était loin d'être aussi jolie que sa soeur. Son visage avait aussi peu d'expression qu'une citrouille creuse où l'on aurait placé une chandelle. Ses cheveux étaient d'un blond très clair. Elle tenait les yeux très ouverts et avait toujours l'air stupéfait. Elle s'éloigna, suivie des autres jeunes filles, tandis que la vieille femme, qui était petite et maigre et marchait voûtée et comme courbée sous un joug, tirait Mardona par sa manche.
« La vaisselle est-elle lavée? » lui demanda celle-ci.
La vieille fit de la tête un signe affirmatif.
« Maintenant tu peux aller préparer le déjeuner, mère », ordonna Mardona.
La vieille femme soupira, s'éloigna et rentra dans la maison, dont elle ferma la porte derrière elle. Sabadil resta seul avec Mardona. Il était surpris de ce qu'elle donnait des ordres à tout le monde; et de la façon respectueuse avec laquelle on lui obéissait, tandis qu'elle restait assise, là, les bras croisés, comme une barine. Le sang afflua au cerveau de Sabadil. Il sentit qu'il craignait cette femme et que son amour pour elle était profond.
« Eh bien, Sabadil, reprit la jeune fille, maintenant que nous sommes seuls, si tu as quelque chose à me demander, parle.
- Je ne sais,... les paroles me manquent,... balbutia-t-il.
- Dois-je parler pour toi?
- Tu le peux, murmura-t-il. A toi mon coeur est ouvert....
- Tu m'aimes, Sabadil?
- Oui, Mardona, je t'aime!»
Le coeur du jeune paysan battait à se rompre. Il regardait l'étrangère d'un oeil suppliant, comme pour lui demander pardon.
« Je ne sais que faire de toi, dit-elle en plissant les lèvres dédaigneusement.
- Tu es fâchée contre moi?
- Non.
- Mais toi, tu ne m'aimes pas? »
Il fit un mouvement, qu'elle interpréta à faux. Elle étendit la main vers lui, d'un geste menaçant. Ne m'approche pas, homme, si le salut de ton âme t'est cher. Tu as déjà assez péché.
- Mais... je voulais..., bégaya-t-il.
- Rien ne presse, dit-elle en souriant. Nous verrons.
- Tu me permets de venir te voir? »
Il faisait grand jour. Le soleil luisait sur les champs de maïs. Le brouillard matinal se traînait lentement à terre, s'évaporant peu à peu.
« Je te le permets », dit Mardona.
Elle regarda Sabadil. Ses yeux bleus rayonnaient, disant bien des choses.
« Je te remercie, s'écria Sabadil fou de joie.
- Ne te réjouis pas, dit-elle d'un ton glacial; tu ne viendras pas: je sais que tu auras peur de moi.
- Peur!... pourquoi donc?
- Lorsque tu sauras qui je suis.
- Je ne te comprends pas.
- Prends patience! tu ne tarderas pas à apprendre bien des choses que tu ne soupçonnes pas. Adieu! »
Elle se dirigea vers la porte. Là elle hésita un instant sans le regarder. Puis elle tourna la tête et le contempla longuement, avec tendresse, presque amoureusement, par-dessus son épaule.
« Oui, Sabadil, tu reviendras! je le veux! »
En prononçant ces mots, elle rentra et ferma la porte.
Sabadil resta un instant à regarder la maison; puis il soupira, repassa par-dessus la haie, et se dirigea du côté de la forêt. Le brouillard se traînait dans les taillis, pareil à de l'eau sale, et voilait les arbres. Le soleil, en l'éclairant, semblait l'attacher à la terre, l'écrasant lourdement. Sabadil resta un instant sur la route, plongé dans ses réflexions.
Il entendit résonner de petites clochettes près de lui: il regarda et vit surgir du milieu du brouillard un petit chariot recouvert de toile, traîné par deux haridelles, et que dirigeait un vieux juif tout cassé, revêtu d'un cafetan vert grenouille.
« Hé! Moschkou (1) [(1) Sobriquet donné aux juifs.], as-tu une petite place pour moi? lui cria Sabadil.
- Pourquoi pas? » répondit le juif d'un ton aimable en lui faisant une place sur la planche qui lui servait de siège.
Les chevaux s'étaient arrêtés d'eux-mêmes. A peine Sabadil se fut-il assis, que le juif claqua du bout de la langue, et que les chevaux se remirent en route. La carriole longea la forêt, d'où s'élevait un brouillard intense, pareil à la vapeur d'une chaudière.
« Le paradis a aujourd'hui bien l'air d'un enfer, commença le juif d'un air goguenard.
- Comment?
- Ignorez-vous que le paradis se trouve à Fargowiza-polna?
- Je ne vous comprends pas.
- Le paradis,... le beau jardin.
- Je sais, interrompit Sabadil; mais qu'a donc à faire Fargowiza-polna avec le paradis?
- D'où donc êtes-vous? demanda le juif tout surpris.
- De Solisko.
- Et vous n'avez pas entendu parler de Fargowiza- polna ni des Duchobarzen (1) [(1) Secte des Petits-Russiens de la Galicie et de la Bukowine, très répandue, et qui a du rapport avec les Adamites.]?
- Si fait! mais je ne m'en suis guère inquiété.
- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en faisant claquer les rênes sur l'échine de ses maigres chevaux. Ces gens sont loin d'être aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils sont, du reste, loin d'être aussi saints qu'ils en ont l'air.
- Comment? ce ne sont pas des chrétiens?
- Pourquoi ne seraient-ils pas chrétiens? reprit le juif. C'est vrai qu'ils n'ont pas de prêtres et pas d'églises, ni baptême, ni communion, ni, en général, aucun sacrement, comme vous autres. Ils n'adorent pas les saints.
- Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur? »
Le juif ne fit pas de réponse.
« Ce sont, du reste, reprit-il après une pause, des gens très actifs, très paisibles et très doux. Ils sont tous égaux entre eux. Il ne s'y trouve ni maître ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien habillés, tout à fait remarquables sous certains rapports, comme les Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les Karaïtes, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte juive qui rejette le Talmud, défend le commerce et s'occupe d'agriculture. Les uns et les autres possèdent en Galicie et dans la Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralité et très actifs.] ou les Karaïtes. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien librement. C'est pourquoi, je le répète, ils ne sont pas si saints qu'ils en ont l'air.
- Ils adorent cependant notre sainte Vierge?
- Oui, oui, répondit le juif en riant à gorge déployée. Pourquoi ne l'adoreraient-ils pas? Ils possèdent une Mère de Dieu et une jolie Mère de Dieu, vivante, et pas trop sainte, à ce que l'on dit. Du reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout le jour durant. Et, parées, Seigneur Dieu, parées magnifiquement comme pour la danse.
- Mais que fait donc cette Mère de Dieu? demanda Sabadil vivement intrigué.
- Elle rend justice; elle prononce l'arrêt sur les pécheurs. Mais leur croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres.
- La Mère de Dieu est donc une créature vivante?
- Pourquoi serait-ce une créature morte? repartit le juif. Elle est à leur tête et prétend représenter Dieu sur la terre. Tous l'adorent et lui obéissent avec une sainte frayeur. Ils croient que Dieu se manifeste à eux par son entremise, aussi lui sont-ils tout dévoués. Ils vont jusqu'à baiser ses vêtements et à lui embrasser les pieds.
- Etrange! dit Sabadil en secouant la tête. Et par quel hasard est-ce une femme qui est à la tête de cette secte?
- Parce que c'est par la femme que le péché est entré dans le monde. Aussi assurent-ils que de la femme seule peuvent venir la rédemption et le rétablissement du paradis.
- Mais qui leur indique la femme dans laquelle Dieu s'est soi-disant incarné?
- La Mère de Dieu est élue par la communauté entière, repartit le juif en souriant, lorsqu'elle a prié et se croit pénétrée de l'Esprit-Saint. Celle qu'ils ont maintenant, personne ne l'a choisie. Elle l'est devenue sans qu'on sache comment, sans qu'elle fît rien pour cela. Il paraît qu'elle exerce une influence sur ces hommes.... Une vraie enchanteresse, quoi! Et, on doit l'avouer parce que c'est vrai,... il paraît qu'elle a fait des miracles, déjà. Des malades ont été guéris par elle; des morts ont été ressuscités; la prière seule a suffi, et l'imposition des mains ou son haleine, tout comme un rabbi ou un zadik (1) [(1) Homme qui fait des miracles chez les Chassides.].
- Etes-vous par hasard un Chasside? » demanda Sabadil.
Le juif haussa les épaules.
« Pourquoi ne serais-je pas un Chasside? Est-ce que j'ai l'air d'un Prostock (1) [(1) Paria, imbécile, chez les Chassides, celui qui ne comprend pas leurs leçons.]?
- Et cette Mère de Dieu est belle et jeune? demanda Sabadil pénétré d'un étrange soupçon.
- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle femme, mise comme une princesse.
- Vraiment?
- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reçoit des cadeaux de tous côtés. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrétiens, et des Turcs, et des païens, se rendent vers elle en pèlerinage. Ils la révèrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute la contrée de ce côté de la forêt lui rend hommage. Elle règne comme un sultan. Ils tremblent tous devant elle.
- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil.
- Mardona.
- Mardona Ossipowitch! s'écria Sabadil.
- Oui, Mardona Ossipowitch.»
CHAPITRE III
Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle resta assise au balcon tout l'après- midi, regardant sur la route à travers le rideau d'églantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra de nouveau à la fenêtre; la pâle clarté de la lune baignait en plein son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa douloureusement. Elle ferma la fenêtre, sans bruit, avec une telle précaution, que les gonds de la croisée ne grincèrent même pas. Quelques jours s'écoulèrent, Sabadil ne se rendit pas à Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine comme une pierre. Jusqu'à présent il était allé à l'église, chaque dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun goût. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se rappelait que ce que sa mère lui avait enseigné. On oublie rarement les leçons et les conseils des mères. Par moments il lui prenait l'envie de seller son cheval et de se rendre à Fargowiza-polna. Puis une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller là-bas, c'était quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois l'égayait et l'intéressait lui paraissait maintenant terne et sans charme. Toutes ses pensées étaient concentrées sur une femme, sur une seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donné son coeur, réellement, et qu'un moment viendrait, tôt ou tard, où il se rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir.
Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval et traversa la forêt, suivant de petits sentiers touffus où ne passaient guère que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur Fargowiza-polna.
La vallée qu'habitait Mardona était, lorsque le soleil y brillait, un véritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts y étaient parfaitement entretenus, et le village lui-même était si joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il y régnait un grand calme, une tranquillité solennelle de jour de fête. Les rues, les cours des métairies, y étaient dans l'ordre le plus parfait.
Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien seul le flaira en grognant. Il atteignit bientôt une grande métairie, la métairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa monture, lentement. Les barrières et les dépendances de la ferme étaient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de troncs de jeunes arbres recouverts d'épaisses lattes et rappelant vaguement les blockhaus des Prairies.
Sabadil remarqua que la propriété se composait de deux maisons, dont l'une était en façade sur la route, du côté de la forêt, tandis que l'autre était bâtie un peu à l'écart et presque entièrement dissimulée par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant que cette dernière ne fût l'habitation de Mardona, la Mère de Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour, et une autre sur le derrière, en communication avec une petite grille ouvrant sur les champs, par où l'on pouvait, sans être vu, sortir dans la campagne.
La grande métairie des Ossipowitch avait un grand nombre de dépendances, de granges, de chenils et d'étables. Au milieu de la cour se dressait un immense pigeonnier. A droite s'étendait le jardin potager, qui était très vaste.
Les toits des bâtiments étaient couverts de nuées de pigeons, dont le roucoulement accompagnait le tac régulier des batteurs en grange. Un paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-être et l'ordre le plus parfait.
Personne n'eût pris pour des paysans les habitants de cette métairie. Elle ressemblait à une propriété seigneuriale, avec plus de soin cependant, car la plupart de nos châteaux de Galicie ont des vitres cassées par où entre librement la volaille de la basse-cour, tandis que leur propriétaire porte des chemises en loques sous des vêtements de velours.
Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la métairie, puis se dirigea du côté des champs. Il commençait réellement à avoir une grande crainte de Mardona.
Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fenêtres de la ferme étaient vivement éclairées. Des voix confuses s'élevaient à l'intérieur, dominées par des éclats de rire. Cela donna du courage à Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture à travers la cour, l'attacha à un anneau rivé au puits, et, poussant la porte du vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pénétra dans le corridor. Un sillon de lumière, à ses pieds, sur les dalles, lui montra le chemin. II poussa à demi la porte de la chambre et demeura sur le seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps d'examiner à son aise les paysans qui s'y trouvaient réunis.
Mardona était absente. Vis-à-vis de la porte il y avait des femmes et des jeunes filles occupées à égrener du maïs amoncelé en tas devant elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents, parlant très haut, avec de bruyants éclats de rire. Sabadil trouva que leur maintien et leurs manières n'offraient aucune particularité. Il se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi (1) [(1) Veillées d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se réunissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout était plus élégant et plus luxueux que dans les habitations de son village.
« Bonsoir », dit enfin Sabadil.
Il tira sa casquette et entra.
« Que le ciel bénisse ton arrivée au milieu de nous! » répondirent en choeur les assistants. Et ils le regardèrent avec quelque curiosité, mais sans méfiance et d'un air très bienveillant. Quelques-unes des jeunes filles, même, lui sourirent malicieusement; alors seulement il vit que Mardona était dans la chambre. Derrière la porte qu'il avait tenue entr'ouverte, dans un coin, se trouvait un siège élevé, comme une espèce de trône, où l'on arrivait par des degrés de bois. Mardona y était assise. Elle portait de hautes bottes de maroquin jaune et une jupe et un corsage de soie bleue. Son cou, ses bras et les nattes blondes de ses cheveux étaient parés de gros coraux et de sequins scintillants comme des étoiles. Elle était fort bien ainsi, très calme, et avait, la majesté d'une souveraine.
Elle se leva lorsqu'elle aperçut Sabadil, s'avança à sa rencontre avec beaucoup de dignité et le salua d'un air affable. Puis elle lui prit la main et lui donna un baiser. Sabadil rougit, tout confus. Mardona remarqua son trouble et sourit.
« Je suis contente que tu sois venu, lui dit-elle. Assieds-toi là, près des autres. »
Sabadil s'inclina sans parler, et, tandis qu'elle retournait à sa place, il se glissa vers la muraille. Il se sentait tout honteux maintenant, et très intimidé. Il n'osait, ni s'asseoir, ni se rapprocher de Mardona, et encore moins lui adresser la parole.
Les assistants ne faisaient plus attention à lui, à l'exception de l'un d'eux cependant, un homme d'une quarantaine d'années, nommé Barabasch. Celui-là ne le perdait pas de vue et l'examinait avec défiance et une sorte de dédain. Il était petit, légèrement, voûté, avec des cheveux châtain roux coupés sur le front et très longs sur les épaules. Sa moustache était couleur de rouille. Ses yeux gris avaient des éclairs haineux, Il était facile de reconnaître en lui un fanatique, au caractère violent et sauvage.
Après un moment, les frères de Mardona s'approchèrent de Sabadil pour le saluer. L'aîné, Turib, était svelte, de grandeur moyenne, avec des yeux noirs, brillants. Il parlait fort peu. Le second, au contraire, Jehorig, était fort bavard. C'était un jeune homme de vingt ans, petit, maigre, au visage pâle, sans barbe, fiévreux et agité comme le sont ordinairement les poitrinaires.
« Ne devons-nous pas chanter et jouer de quelque instrument en l'honneur de notre hôte? demanda-t-il à Mardona humblement.
- Sans doute, vous pouvez chanter », répondit-elle.
Jehorig apporta des cymbales et les posa sur la table; durant un instant, un silence complet régna dans la salle. Puis il commença à jouer. Il en tira des sons plaintifs, très doux, qui peu à peu grandirent, s'élevèrent et firent place à une puissante et sauvage mélodie.
C'était la mélodie de Hricin que Jehorig jouait, ce magnifique poème dont la musique rend si bien la tristesse poignante. Lorsque le jeune homme s'arrêta, les assistants entonnèrent d'une voix gaie un refrain cosaque.
Mardona prêtait l'oreille, pensive, le menton dans la paume de sa main, échangeant de temps à autre, un regard avec Sabadil, dont la voix sonore dominait celle des Duchobarzen, comme la mélodie d'un oiseau qui s'élève au-dessus des cimes des arbres de la forêt. La voix de Sabadil émut profondément Mardona, car pour les Petits-Russiens la musique est une vraie magie. Leurs chants populaires nous rapportent les plaintes des morts couchés sous les vastes tertres de la steppe, et les accents des esprits de la forêt, de l'eau et de l'air.
Sur ces entrefaites, le père de Mardona, accompagné d'un jeune homme, entra dans la chambre. Le vieillard se débarrassa à la hâte de son chapeau de paille et posa son bâton derrière le poêle. Puis il vint saluer sa fille et baisa sa main, qu'elle lui tendit avec majesté. Lorsqu'il remarqua l'étranger, il lui souhaita la bienvenue d'un signe de tête et engagea avec lui la conversation, c'est-à-dire qu'il écouta plutôt ce que Sabadil lui disait, en l'approuvant d'un geste ou en répondant: « Dieu soit loué! » « Grâces à Dieu! » tout en soupirant profondément. Nilko Ossipowitch, malgré ses soixante années, était un vigoureux et alerte paysan. Il n'avait pas un cheveu blanc. Il était très grand, comme sa fille, fort et majestueux. Il parlait avec lenteur, comme si chacune de ses paroles eût été un trésor qu'il fût obligé de déterrer.
Un signe de Mardona appela Sabadil à ses côtés.
« Tu es peut-être surpris, commença-t-elle, de nous voir tous si gais et si joyeux. Notre religion, vois tu, n'a rien de lugubre. Elle diffère en cela complètement de la vôtre, qui ne demande que des sacrifices et du renoncement, qui taxe de péché tout ce qui divertit le coeur de l'homme. Nous, nous servons Dieu, sans pour cela condamner les plaisirs qui par eux-mêmes n'ont rien que d'absolument innocent. Nous avons l'habitude de nous réunir, le soir, les femmes, les jeunes filles et les jeunes hommes, pour discourir ensemble. Quand les vieillards se mêlent à nous, ils sont les bienvenus. On cause, on s'entretient de choses utiles, on se divertit souvent, et nos veillées sont fort gaies. »
Mardona parlait à Sabadil d'une voix douce et avec beaucoup de bonté. Elle était si belle et si chaste en lui parlant ainsi, qu'il croyait voir son visage illuminé comme la face d'une sainte. Cependant il soutint hardiment son regard: ce qui étonna la Mère de Dieu, accoutumée à voir se baisser tous les yeux devant elle.