Part 12
A l'aube, Barabasch se rendit auprès de Mardona, et lui demanda si ce ne serait pas mieux d'ensevelir le cadavre sans rien ébruiter.
Elle ne lui répondit rien. Elle resta là assise depuis le matin jusqu'au soir, inanimée, sans dire un mot, sans bouger, sans manger ni boire. La nuit suivante elle ne dormit pas non plus.
Lorsque le soleil rosa les cimes des sapins, le troisième jour, Barabasch se précipita dans le temple, tout effaré.
« On aperçoit des fusils et des épées qui brillent au loin, annonça-t-il tout essoufflé. Ils veulent te faire prisonnière. Saute à cheval et prends la fuite. Je les retiendrai aussi longtemps que possible. »
Mardona secoua la tête, Nimfodora suivait Barabasch.
« Fuis avant qu'il soit trop tard, cria-t-elle, se jetant à genoux devant Mardona, et la suppliant, levant à elle ses mains jointes.
- Je ne fuirai pas », répondit Mardona.
C'étaient ses premières paroles.
« Tu nous perdras tous », dit Nimfodora, courbant la tête avec soumission.
Barabasch avait couru au village. Le tocsin se mit à sonner. Les paysans s'armèrent de fléaux et de faux. Beaucoup d'entre eux arrivèrent à cheval pour protéger la Mère de Dieu. Les autres suivaient, des hommes, des femmes, des enfants, une masse de fanatiques, prêts à tout subir.
Ils remplirent bientôt la métairie, et couvrirent la route. Lorsqu'un traîneau, où se trouvaient deux gendarmes et une paysanne, arriva, plusieurs paysans s'élancèrent à sa rencontre, saisissant les chevaux par la bride et vociférant, tandis que d'autres criaient des injures. Déjà il y avait des hommes qui brandissaient leurs faux, et les gendarmes apprêtaient leurs fusils, lorsque Mardona parut, majestueuse, la tête haute. Elle s'avança parmi les assaillants et commanda le silence.
A ce moment, la paysanne qui se trouvait dans le traîneau releva le fichu blanc qui lui couvrait la figure, sauta à terre et indiqua Mardona du geste. C'était Sofia.
« Voici l'assassin », cria-t-elle.
Barabasch éleva le pistolet chargé qu'il tenait à la main; mais Mardona lui arrêta le bras.
« Que faites-vous? dit-elle tranquillement. Etes-vous fou?
- Nous ne te laisserons pas emprisonner, répondirent en choeur une centaine de voix. Nous te défendrons.
- Mettez bas les armes sur-le-champ, continua Mardona. Je vous l'ordonne, Dieu m'éprouve. Je supporterai cette épreuve sans me plaindre. »
Elle tendit ses mains aux gendarmes en souriant, et se laissa enchaîner.
« Humiliez-vous tous, dit-elle d'une voix douce, et vous repentez, car devant Dieu nul n'est parfait. »
Les Duchobarzen se pressèrent autour de Mardona, en pleurant. Ils se jetèrent le visage contre terre, l'adorant, baisant ses mains, ses pieds et ses vêtements.
Elle se tenait debout, au milieu, calme et sereine comme une sainte.
FIN
BOURLOTON. - Imprimeries réunies, B.