La Mère de Dieu

Part 10

Chapter 103,841 wordsPublic domain

Nimfodora regarda la mère de Dieu avec surprise. Elle semblait lui demander: «Tu sais donc si je l'aime? Je ne le sais pas, moi ».

« Sabadil veut faire de toi sa femme?

- Non. Il n'en a jamais été question, répondit Nimfodora.

- Vous vous voyez souvent cependant?»

Nimfodora se tut.

« C'est chez Sofia que vous vous voyez? »

Nimfodora jeta à la Mère de Dieu un coup d'oeil suppliant. Ses lèvres s'agitèrent, mais ne laissèrent échapper aucun son.

« Réponds! »

Nimfodora laissa retomber sa tête sur sa poitrine et regarda à terre.

« Dis-moi la vérité! »

Mardona la prit par le menton, lui releva la tête et la perça d'un long regard bien en face.

« Je.... C'est.... Aie pitié de moi!»

Elle se jeta aux pieds de Mardona et cacha son visage, envahi tout à coup d'une rougeur ardente, dans les jupons de la Mère de Dieu.

« Je croyais, moi, que tu m'aimais, Nimfodora, commença la Mère de Dieu après un moment de silence. Puisque tu me haïssais, pourquoi as-tu trompé mon coeur, dis? Pourquoi ne m'as-tu pas craché à la figure, au lieu de me couvrir de baisers? Tu m'as ravi tout mon bonheur, Nimfodora, car je t'aimais, et je l'aimais aussi, moi!

- Mardona! frappe-moi », répliqua Nimfodora.

Sa voix râlait comme la plainte d'un cerf expirant.

« Frappe-moi, foule-moi aux pieds, tue-moi! Je ne suis pas digne de conserver la vie!

- Calme-toi, dit Mardona avec douceur.

- Ne sois pas si bonne pour moi! Tu m'accables! murmura Nimfodora. Tu me déchires le coeur! Foule-moi aux pieds. Je serais heureuse si tu me donnais des coups.»

Elle saisit le pied de Mardona et le posa sur sa nuque. Mais la Mère de Dieu ne la foula pas.

« Laisse-moi seule », ordonna-t-elle.

Nimfodora se leva, pâle comme une morte, fixa ses yeux secs et brûlants sur les yeux de Mardona et sortit en chancelant.

Mardona resta un moment très calme, les mains abandonnées sur ses genoux, envahie par une rêverie froide. Puis, tout à coup, elle leva les yeux au ciel et se mit à pleurer amèrement.

Sur ces entrefaites, une société nombreuse et gaie s'était rassemblée dans la grande salle. Jehorig et Wadasch accordaient leurs instruments. Les jeunes gens taquinaient les filles, dont les longues tresses fouettaient l'air joyeusement. Ossipowitch, le Wujt et Barabasch jouaient du tarok.

Nimfodora s'était étendue par terre, dehors, dans la neige. Elle se frappait la poitrine à coups de poing et priait d'une voix haute. Bientôt Mardona sortit de sa maison. Elle prit Nimfodora par la main et la releva. Toutes deux se rendirent dans la grande salle. Mardona prit place sur son siège élevé et bénit les assistants, qui à sa vue s'étaient agenouillés.

« Levez-vous, leur dit-elle, et amusez-vous selon les désirs de vos coeurs. Je veux vous voir joyeux. »

Les cymbales et le violon retentirent, mêlant les accents joyeux aux notes mélancoliques; les couples se disposèrent pour danser la kolomijka. Tandis que la jeunesse tourbillonnait, faisant voler des masses de poussière, que le Wujt et Barabasch se disputaient à propos de leurs jeux, et que Turib roulait dans la salle un tonnelet de bière, Sabadil entra avec Lampad Kenulla.

Nimfodora, qui jusqu'à ce moment s'était tenue adossée à la muraille, dans l'immobilité d'une statue, se jeta aux pieds de Mardona et enlaça ses genoux de ses deux bras comme pour chercher une protection auprès d'elle. La Mère de Dieu embrassa la jeune fille et regarda Sabadil fièrement.

«Silence! silence! s'écria Kenulla. Ce n'est pas maintenant le moment de jouer des instruments et de danser. Nous sommes menacés par un jugement terrible du Très-Haut. Sodome et Gomorrhe ont pris naissance au milieu de nous, et l'heure est proche où le feu du ciel viendra exterminer les pécheurs. »

La musique se tut. Tous les assistants acclamèrent Kenulla.

« Quelle nouvelle apportes-tu? Qu'est-il arrivé? demanda Mardona.

- De faux prophètes s'élèvent, continua Kenulla; ils détournent et séduisent ton peuple, reine des anges. Ce coquin de Sukalou et Wewa, cette oie stupide, soulèvent la masse contre toi. Wewa prétend que Dieu l'a élue, et te rejette. Il y en a un grand nombre qui se sont retirés de toi, pour se rattacher à ces faux prophètes. Ce nombre augmente chaque jour; il s'accroît comme le sable de la mer.

- Qu'y a-t-il à faire? demanda Nilko Ossipowitch très ému, les cartes de tarok à la main.

- Vous le demandez? hurla Barabasch exaspéré. Mais... exterminez-les tous sur-le-champ! transpercez-les et anéantissez-les comme des loups, de misérables bêtes fauves.

- A quoi songez-vous? demanda Sabadil. Voulez-vous tuer tous ceux qui ne partagent pas votre croyance?

- Ce ne sont pas des gens d'une autre croyance, repartit Barabasch: ce sont des blasphémateurs, des impies.

- Tu as raison, Barabasch, repartit Mardona,. ce sont des pécheurs que Dieu a livrés entre mes mains. Je les jugerai, et les condamnerai.

- Etes-vous fous! s'écria Sabadil. Mardona, es-tu possédée du diable? - Que dit cet insensé? interrompit Kenulla.

- Il blasphème! » cria Barabasch.

Mardona se leva et étendit le bras entre les antagonistes.

« Taisez-vous immédiatement, ordonna-t-elle.

- Non, je ne me tairai pas », reprit Sabadil. Dans ses yeux luisaient des éclairs de haine contre Mardona.

« Oubliez-vous donc, misérables égarés, qu'il y a des lois qui protègent notre prochain aussi bien que vous-même? Mettez la main sur vos ennemis, tuez-les, et l'on dressera des potences à votre intention, scélérats, infâmes, assassins!

- Il blasphème! crièrent plusieurs Duchobarzen d'une seule voix.

- Lapidez-le! hurla Barabasch.

- Oui, lapidez-le! »

- Silence, commanda Mardona. Dieu vous punira, aussi bien que cet impie ici présent et les parjures qui se soulèvent contre moi. Je suis ici à la place de Dieu. Celui qui blâme le jugement de Dieu, je le rejette. Une m'appartient plus. Il est destiné à la géhenne.

- Punis-le toi-même! dit Barabasch. Puis, juge et condamne ces parjures.

- Je ferai tout cela lorsqu'il en sera temps, repartit Mardona, toujours calme et très digne.

- O aveugles! cria Sabadil. Ne voyez-vous pas qu'elle vous mène droit à la perdition?

- Dieu parle par sa bouche, répondit Wadasch. Humilie-toi. A genoux, et adore!

- J'ai deux yeux, qui voient encore, continua Sabadil, et je ne me laisserai aveugler par personne. Je vois que vous rejetez le pape pour élire à sa place un pape femelle. Des caprices de fille sont pour vous des révélations divines. »

Barabasch poussa un cri rauque, un cri de fanatique exaspéré. Il se jeta sur Sabadil et le saisit à la poitrine. Celui-ci s'en débarrassa d'un violent coup de poing et l'envoya rouler sur le carreau, bien fort. Il s'élança dehors, ensuite, en courant, sauta à cheval et partit au galop. Une confusion terrible s'ensuivit. Tous criaient à tue-tête, et couraient comme des fous, à droite et à gauche, dans la salle. Barabasch se releva baigné de sang; Anastasie apporta de l'eau; Nimfodora se battait avec Turib, qui, un pistolet à la main, menaçait de se mettre à la poursuite de Sabadil. Il n'y avait que Mardona qui restât sereine dans cette mêlée. Elle souriait d'un sourire de triomphe, un pli d'ineffable dédain aux lèvres.

Sabadil venait de se livrer entre ses mains.

Après avoir passé la nuit dans une auberge sur la route de Kolomea, Sabadil se rendit de bon matin à Brebaki, à cheval. Lampad n'était pas à la maison. Sofia sourit fièrement lorsqu'elle vit rentrer Sabadil. Elle le fit asseoir à ses côtés, sur le banc du poêle, et envoya chercher Nimfodora. Mais celle-ci n'était pas encore de retour de Fargowiza. Sofia entreprit de distraire et d'égayer Sabadil. Cela lui réussit si bien, qu'il resta à Brebaki jusqu'au soir, jusqu'à ce qu'il commençât à faire sombre.

Il était fort tard déjà lorsque Sabadil rentra chez lui. Il conduisit son cheval à l'écurie, se rendit dans la grande salle, battit le briquet avec son couteau, de l'amadou et une pierre à feu, et alluma la chandelle qui était sur la table.

A la faible lueur qui éclairait la chambre, Sabadil distingua tout à coup Mardona. Elle était entièrement vêtue de noir. Elle était assise sur le banc du poêle, et l'attendait. Quelque courageux que fût Sabadil, il tressaillit cependant avec violence et eut peur. Il ne put prononcer une parole. Elle, au contraire, était fort calme et sereine. Son visage de madone était blanc, et rose, et pur, et tranquille, comme à l'ordinaire. Sa bouche rouge invitait aux baisers, ses belles mains étaient enfouies sous sa pelisse noire, chaudement. Ses yeux seuls perçaient Sabadil d'un regard scrutateur. On eût dit qu'elle voulait lire au plus profond de son âme et l'interroger.

« Je suis venue à toi, Sabadil, commença-t-elle de sa jolie voix caressante et mélodieuse, comme le bon berger qui cherche sa brebis perdue. Sais-tu ce que tu as fait, dis-moi? Et t'en repens-tu?

- A quoi penses-tu? repartit Sabadil, qui avait repris sa tranquillité. Ai-je l'air d'un imbécile? Ce que j'ai fait, ce que j'ai dit, je l'ai fait et dit, non pas dans la colère, mais parce que c'est mon intime conviction.

- Tant pis! interrompit la Mère de Dieu d'un ton sévère.

- Tant pis ou tant mieux, reprit Sabadil. Je n'ai fait que dire la vérité. Je le répète: j'ai parlé franchement, selon ma conviction, du fond du coeur. Je ne mens pas, moi. Je ne suis pas hypocrite; c'est vous qui êtes des hypocrites!

- Malheureux!

- Oh! je n'ai aucun besoin de ta compassion, de ta pitié, continua Sabadil, avec un rire dédaigneux. Je ne me repens pas de ce que j'ai fait. Non, certes, je ne le regrette pas. Aussi ne me vient-il pas à l'idée de faire pénitence.

- Cependant tu t'humilieras.

- Jamais!

- Quel entêtement! quelle morgue tu as tout d'un coup! continua Mardona. Je ne te reconnais pas. Et tu affirmes que c'est la sagesse qui parle par ta bouche! Tu es possédé du diable, Sabadil! »

Il se mit à rire aux éclats.

« S'il en est ainsi, exorcise-moi, élue du Très-Haut, Vierge toute-puissante, reine des saints et des anges.

- Oui, Sabadil, telle est aussi mon intention », repartit Mardona.

Elle se leva, lente et majestueuse, drapée dans sa pelisse noire, qui lui tombait jusqu'aux pieds. Les sequins d'or qui ornaient sa poitrine scintillaient avec un cliquetis.

Elle étendit le bras.

« A genoux, pécheur!

- Je ne m'agenouillerai pas devant toi. »

Mardona le regarda avec plus de pitié que de colère.

« Tu t'agenouilleras devant moi cependant, reprit-elle avec une sûreté qui le troubla, quoique d'une voix très douce.

- Tu essayeras en vain de m'y obliger. Je ne te crains pas.

- Ton devoir est de me craindre, Sabadil, répondit-elle affectueusement. Tu dois craindre Dieu que je représente. La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. »

Elle s'approcha de lui, posa sa main sur son épaule, et le regarda dans les yeux, longuement, avec amour. Et il y avait beaucoup de choses dans ce regard. Il y avait surtout de la tristesse, une tristesse amère.

« Veux-tu nier que tu gis dans les ténèbres, et que tu as besoin de la lumière?

- Ces ténèbres, c'est toi qui m'y as conduit.

- Non. Ce n'est pas moi. Ce sont tes doutes, mon pauvre ami. Tu ne possèdes pas la vraie foi. Tu donnes trop de prix aux jouissances terrestres. Aussi Satan a-t-il un plein pouvoir sur toi. La jalousie, l'envie, la passion et l'orgueil t'ont aveuglé. Tu as offensé Dieu en moi, tu t'es révolté contre ma volonté, qui est la volonté de l'Eternel, tu as été en mauvais exemple pour tes frères et soeurs; tes péchés crient au ciel contre toi.

- Tu le dis.

- Oui, je le dis. »

Elle posa les mains sur son épaule, il sentit son haleine et le parfum enivrant de sa chevelure.

« Je le dis, moi, moi qui t'ai tant aimé, et que tu as trahie si honteusement.

- Je t'ai trahie? »

Sabadil avait pâli jusqu'aux lèvres. Elle le sentait frissonner sous ses mains.

« Oui, tu m'as trahie.

- Qui t'a dit cela? » balbutia-t-il.

Son regard errait, tout effaré, dans la chambre; ses yeux avaient des lueurs folles comme ceux d'un insensé.

« Agenouille-toi, et reconnais ta faute! »

Mardona recula de deux pas et indiqua le sol du doigt.

«Que dois-je avouer? demanda-t-il, toujours plus troublé. Je ne sais ce que tu demandes.

- Ne m'as-tu pas trahie avec Nimfodora? »

Sabadil cacha son visage dans ses mains et lui tourna le dos, anéanti.

« Peux-tu te justifier? Tu te tiens devant moi comme un malfaiteur devant son juge. Tu ne trouves rien à me dire, tu n'oses pas me regarder et tu trembles de honte et de confusion.

- Si j'ai failli, reprit-il, toujours en se détournant, c'est ta faute plutôt que la mienne. Comme je t'ai aimée! et comme tu as récompensé mon amour!

- Tu blasphèmes, Sabadil, s'écria-t-elle. Accuses-tu l'Eternel de ce qu'il a compassion de toutes ses créatures, et pas seulement de toi seul? Le valet a-t-il le droit de blâmer son maître de ce qu'il paye ses autres serviteurs et non pas lui seulement? Qui es-tu? Un pauvre pécheur. Je suis ton Dieu. Je suis ton maître. Que me reproches-tu?

- Pourquoi m'as-tu menti en me faisant croire que tu m'aimais?

- Je ne t'ai pas menti. Je t'aimais comme je n'ai jamais aimé personne, et je t'aime encore », répondit Mardona.

Sa voix frissonnait comme une corde brisée.

« Mais toi, tu m'as trahie! Je t'ai toujours averti de ne pas voir en moi une femme ordinaire. Tu savais que, comme Dieu, j'aime tous ceux qui croient en moi, pas toi seulement; tu savais aussi qu'il m'est impossible de répondre à ta passion. Tu n'as pas le droit de te plaindre. Et ne te justifie pas, Sabadil. C'était infâme à toi d'en aimer une autre, et de l'attirer ainsi sur ton coeur.

- Si j'ai péché, c'est l'amour que je te témoignais qui m'y a poussé, c'est aussi la jalousie, repartit Sabadil.

- Ne cherche pas à t'excuser, reconnais ta faute, continua Mardona. Repens-toi, repens-toi sincèrement, humilie-toi, livre-toi entre mes mains.

- Je suis assailli de doutes affreux, je le reconnais, dit Sabadil. Je veux croire à toi, et je ne le peux. Souvent je pense que Dieu parle par ta bouche, puis je suis saisi d'une angoisse terrible que tout cela ne soit que de vaines paroles. »

Mardona sourit avec dédain.

« Je me suis révolté contre toi, continua Sabadil, parce que je ne crois plus à toi, je n'ai pas voulu offenser Dieu. Mon intention était de témoigner mon mépris à la femme que j'ai aimée, et qui raillait mon amour, à l'hypocrite dont les paroles ne sont que mensonge.

- Tu me hais donc?

- Je t'ai haïe, Mardona. Maintenant je t'aime, je sens que je t'aime plus que jamais.

- Reconnais que tu as offensé Dieu en ma personne.

- Je le reconnais.

- Avoue que tu m'as trahie. »

Sabadil se tourna brusquement vers elle, et se précipita à ses pieds.

« Aie pitié, Mardona », cria-t-il, en embrassant ses genoux avec frénésie, comme un condamné qui demande sa grâce.

Elle posa la main sur sa tète. Il lui appartenait de nouveau maintenant.

« Tu aimes Nimfodora? »

Il ne répondit rien.

« Avoue que vous vous aimez.

- J'avoue tout ce que tu désires, murmura-t-il: j'ai péché. Je veux racheter mes fautes, juge-moi, je le prie! Punis-moi, oh! punis-moi.

- Sois calme. Je le ferai sûrement », répondit-elle, très calme. Elle le regardait d'un air étrange, avec un sourire mauvais. Lui, se tenait étendu à ses pieds, tout pâle.

« Hélas! je n'ai aimé que toi, recommença Sabadil, mais ton coeur appartient à tous.

- C'est mon devoir.

- Et tu blâmais l'amour passionné que je te portais; tu me punissais, tu me maltraitais.

- Je ne l'ai pas fait assez, Sabadil, repartit Mardona. Je ne suis pas parvenue, comme je le désirais, à mortifier ta chair, à transformer ton amour charnel en affection divine. Cette fois-ci, je m'y prendrai autrement. Tu m'as dit, du reste, que tu n'avais aucun besoin de ma pitié. Allons, viens! »

Un vague pressentiment serra Sabadil au coeur. Mais la beauté de Mardona, la puissance qu'elle avait sur lui et jusqu'à sa froide sévérité enflammaient à nouveau sa passion. Il se laissait emmener, il partait contre sa volonté. Il éprouvait une douce volupté à se livrer entre les mains de Mardona; il la suivait machinalement. Il se sentait comme dans un de ces rêves où l'on veut poignarder son adversaire, et où l'on a le bras paralysé.

Mardona s'assit dans son traîneau, qui était resté arrêté près d'un taillis, derrière la maison. Elle prit les rênes, et ordonna à Sabadil de monter près d'elle. Lorsqu'elle le vit à ses côtés et que le traîneau se mit en marche, Mardona sourit d'un air mauvais, avec amertume. Elle emmenait le rebelle qu'elle avait fait prisonnier à cette heure. Lorsqu'ils longèrent la forêt, des lueurs ardentes, mobiles comme des feux follets, se montrèrent à travers les arbres, s'approchant peu à peu.

« Des loups! » murmura Sabadil.

Mardona ne dit rien. Elle se leva, droite, dans le traîneau, et prit son fouet. Les loups approchaient. On entendait déjà leurs cris féroces, leurs hurlements prolongés. Mardona brandit son fouet et en laboura les flancs de ses chevaux, qui partirent ventre à terre.

Les clochettes de l'attelage rendaient un tintement aigu pareil à une plainte. La neige et la glace sautaient et tourbillonnaient sous les sabots des chevaux; le traîneau volait comme un oiseau à travers la tourmente. Peu à peu les hurlements devinrent moins distincts, et les yeux phosphorescents des loups disparurent dans les ténèbres. Le danger était passé, Sabadil respira profondément. Mardona le. regarda par-dessus l'épaule avec dédain. Puis elle sourit de nouveau, de son mauvais sourire.

CHAPITRE XX

Il était nuit lorsque la Mère de Dieu ramena le pécheur repentant à Fargowiza-polna. Le traîneau entra dans la cour, lentement; les clochettes tintaient faiblement d'un ton triste, comme la cloche des morts qui accompagne le saint-sacrement. Une chouette criait dans le lointain. Les chiens se mirent à hurler horriblement fort. La lune, voilée de nuages, répandait dans la campagne une lueur gris de plomb, blême et laide. Mardona abandonna l'attelage à ses frères, et se rendit chez elle avec Sabadil.

Un grand feu pétillait dans le poêle. Une lampe qui pendait du plafond éclairait la pièce. Les fleurs de givre qui tendaient les vitres scintillaient, au clair de la lune.

La Mère de Dieu alla chercher un faisceau de cordes et en sortit les deux plus gros liens. Puis elle emmena Sabadil dans un petit cabinet sans issue, dépourvu de fenêtre, qui attenait à sa chambre, et en referma la porte. Là encore il y avait une petite lampe. Sa lueur faible vacillait, prêtant au visage calme de Mardona quelque chose de fantastique.

« Que vas-tu faire de moi? commença Sabadil.

- Tu le vois. Je veux t'attacher.

- Et après?

- Pourquoi me questionnes-tu? Je ferai de toi ce que bon me semblera. »

Elle lui lia les mains et les pieds et le jeta à genoux. Il se laissa faire sans résistance et attendit curieusement. Maintenant Mardona ouvrit la porte, et Nimfodora entra, baissant la tête. Sabadil frémit. Mardona remarqua ce frisson. Elle rejeta la tête en arrière d'un geste fier et sourit ironiquement. Nimfodora s'agenouilla devant la Mère de Dieu et lui embrassa les pieds humblement. Elle releva Nimfodora qui tremblait, et la baisa à deux reprises sur ses lèvres pâles.

Le coeur de Sabadil battait à se rompre. Il défaillait, envahi par la confusion et par la honte. D'un mouvement brusque il essaya de rompre ses liens. Effort inutile. Les cordes pénétrèrent plus profondément encore dans ses chairs, le déchirant cruellement. Alors il laissa retomber sa tête sur sa poitrine, il se rendit, il n'était plus libre. Il s'était livré au pouvoir de Mardona. Et elle ne s'inquiétait pas de ce qu'il souffrait.

« Où passeras-tu la nuit? demanda, après une pause, la Mère de Dieu à Nimfodora.

- Près de ta soeur. »

Mardona affirma de la tête, et embrassa la jeune fille encore une fois. Nimfodora s'éloigna tranquillement, les yeux baissés, courbant douloureusement la tète.

« Tu resteras cette nuit à genoux, en prières, lui dit-elle d'un ton glacial. Prépare-toi à être jugé par moi demain. Je me montrerai sévère à ton égard. »

Elle le contempla avec son mauvais sourire.

Sabadil releva lentement la tête. Il n'avait jamais vu Mardona si belle. Ses cheveux dorés flottaient dénoués sur son cou et sa poitrine. Ses lèvres roses s'entr'ouvraient, comme sous des baisers. Vainement Sabadil essaya de résister à la passion qui l'aveuglait, vainement il ferma les yeux et tenta de prier. Il ne put se contenir.

« Mardona, commença-t-il, en levant vers elle ses mains chargées de noeuds, Mardona, tu me tortures jusqu'à la mort. Comment puis-je m'humilier et prier, lorsque je te vois si belle, si séduisante? Je ne puis pas prier, non, je ne le peux pas!

- N'est-ce pas, tu désires Nimfodora?

- Ne me parle pas d'elle.

- Pourquoi non, puisque tu l'aimes?

- Mardona, je t'adore! Je n'aime que toi, gémit Sabadil.

- Pure imagination, repartit la Mère de Dieu.

- Aie pitié, Mardona. Je t'adore. Mets une fin à mes souffrances, supplia-t-il hors de lui.

- Tu n'as aucun besoin de ma pitié, as-tu dit. Tu me l'as affirmé tout dernièrement à Solisko, chez toi. Ne te le rappelles-tu pas?

- J'étais aveugle. J'étais fou.

- Et maintenant tu es homme, s'écria-t-elle sévèrement. Que me fait ton amour? Tu as offensé Dieu en ma personne. Je ne suis plus pour toi qu'un juge. Je te condamnerai.

- Grâce! grâce!

- Silence! pas un mot de plus. Ne m'exaspère pas. Je ne suis déjà pas trop bien disposée à ton égard. »

Elle sortit vivement, tandis que Sabadil, fou de douleur, pressait ses mains liées sur son visage brûlant.

Lorsque Mardona se réveilla le lendemain matin, Sabadil était endormi sur le carreau dans la chambre borgne.

La Mère de Dieu s'habilla à la hâte et sortit dans la cour. Les tiges des sapins chargées de neige étaient toutes roses, au soleil qui se levait à l'horizon, rasant les champs de maïs de la steppe. Des becs-croisés sautillaient en sifflant, accrochés aux tiges sveltes des pins. La neige glacée formait une mousse sur le toit de la métairie. Au bord du ruisseau se balançaient des tiges et des roseaux recouverts de glace, où le soleil allumait des étincelles diaprées.

Mardona regarda autour d'elle avec satisfaction, et respira à pleine poitrine l'air pur et frais.

On aperçut alors sur la route une singulière procession. Un paysan aux cheveux blancs, une hache sur l'épaule, marchait le premier. Derrière lui s'avançait un énorme traîneau où se trouvait une grande croix de bois brut. Une forte jeune fille dirigeait l'attelage, un fouet à la main. Quatre hommes portant des marteaux, des clous et d'autres outils venaient après.

Lorsque Mardona les vit, son visage s'assombrit. Elle fixa les yeux sur la croix avec une sorte de terreur, puis elle soupira profondément.

« Où devons-nous dresser la croix, sainte femme? demanda le vieillard, qui entra le premier dans la cour et se jeta à genoux devant la Mère de Dieu.

- Il n'y a pas besoin de la dresser, repartit celle-ci. Posez-la par terre, derrière la maison, et laissez-moi ici les clous et le marteau. Vous pouvez remporter les autres outils. »

Le vieillard lui montra les clous.

« Ceux-là sont-ils assez grands? »

Mardona affirma de la tête. Ils déchargèrent la croix, l'appuyèrent au mur, derrière la maison, et s'éloignèrent. Sur la chaussée ils rencontrèrent les Duchobarzen qui arrivaient par masses. La Mère de Dieu les aperçut, elle aussi. Elle devint extraordinairement pâle et rentra dans la maison de son père, à pas lents.

La métairie, la cour, la chaussée se remplissent bientôt de monde. Les paysans étaient graves; ils avaient revêtu leurs habits de fête. Un murmure confus traversait la foule. Les regards de tous se fixaient sur la maison et les fenêtres de la Mère de Dieu; on lisait l'inquiétude sur chaque visage.