La mer et les marins Scènes maritimes
Chapter 6
Les pirates passent aisément de la témérité à la peur: ils ont trop de conscience du sort qui les attend pour ne pas s'exagérer quelquefois l'imminence des dangers qu'ils entrevoient, et ils conservent difficilement leur sang-froid dans les circonstances où d'autres marins ne perdraient pas leur calme ordinaire. Le jour se fit, et ses premiers rayons laissèrent bientôt à nos corsaires le loisir de reconnaître le navire en vue: c'était un brick de guerre, que l'on supposa appartenir à la station française du Sénégal. Il marchait bien; et quoique la brise fût devenue forte, il était couvert de toile. Le corsaire ne tarda pas à faire aussi de la voile et à orienter au plus près, allure favorable pour une goëlette. La mer devenant grosse, et le navire, filant sept à huit noeuds de bout à la lame, passait dans chacune des vagues qui le couvraient de l'avant à l'arrière. Le bâton de foc allait être rompu dans les coups du plus violent tangage. Le capitaine ordonna de rentrer le grand foc; deux matelots sautèrent à l'instant sur le beaupré, mais à peine amenait-on la voile, qu'un des bouts de l'écoute enleva en fouettant avec force, un de ces hommes, qui fut jeté à trois ou quatre brasses du bord: il élevait son bras droit sur les flots pour faire signe qu'on le sauvât: on lui jeta plusieurs bouts de planche; mais il fut impossible de songer à le secourir autrement; il disparut dans une lame en jettant un cri qui fut entendu de tout l'équipage. La mort soudaine de cet homme, dans une circonstance si critique, parut produire sur le capitaine espagnol, monté sur le dôme de la chambre, une impression des plus vives: «_Amigos_!» s'écria-t-il, «_no somos perros; roguemos por el alma del pobre Simfroniano_! (Amis, nous ne sommes pas des chiens; prions pour l'âme du pauvre Simphronien). Aussitôt tous les pirates imitèrent le geste de leur capitaine, mirent leur bonnet rouge à la main, et psalmodièrent une prière rapide en tournant les yeux sur la vague qui venait d'engloutir leur camarade. «Jamais, m'a dit le capitaine français, il n'éprouva une impression semblable à celle que lui causa la vue de tous ces pirates armés de poignards, couverts presque de sang, et prenant l'attitude respectueuse et expressive de gens livrés à la prière....» Le brick français approchait cependant: déjà on distinguait sur son avant une partie de son équipage qui se disposait à combattre. Arrivé à une portée de fusil, dans l'embellie d'une lame, il fit feu de deux caronades, dont la mitraille perça les voiles du corsaire, qui se disposait à riposter tant bien que mal. La fusillade commença: plusieurs hommes furent atteints, et le capitaine espagnol, frappé à mort sur son bastingage, avait déjà crié d'amener, lorsque le petit mât de hune du brick, trop forcé par les voiles qu'il portait, se rompit et laissa le corsaire fuir sous sa volée. Au craquement que fit entendre le mât en tombant, la joie la plus vive éclata parmi les pirates, qui tous se mirent à pousser un houra et à s'agenouiller, le bonnet à la main, en signe d'actions de grâces. Le soir on ne voyait plus le brick, qui travaillait à réparer ses avaries. Dans le moment de sécurité qui succéda à cette journée d'agitation, tous les pirates, recueillis dans leur joie, attribuèrent le bonheur qu'ils avaient eu d'échapper au brick croiseur, à la ferveur de leur prière. Pendant toute la nuit, ils s'enivrèrent en réjouissance de l'efficacité de leur acte de contrition.
Un bâtiment marchand fut aperçu par le pirate deux jours après la chasse qu'il avait reçue du brick français, que l'on a su depuis être _le Cuirassier_. Le corsaire pilla le navire qu'il venait de rencontrer, et mit à bord de la prise, qu'il renvoya, le capitaine français et son équipage, qui furent débarqués à Gorée. «Jamais, m'a répété plusieurs fois ce capitaine, en me rappelant sa captivité à bord du corsaire, je n'oublierai la prière des forbans.»
II.
Le voeu de deux Matelots.
L'incrédulité afflige quelquefois chez les gens instruits; chez les hommes grossiers, elle effraie. Les uns, à défaut de croyance et de religion, peuvent avoir des principes, et la morale publique se trouve au moins rassurée de ce côté; mais chez les autres, toutes les passions s'élancent sans frein, et leur brutalité, qui ne cherche que l'occasion de s'assouvir, en rencontre malheureusement la facilité.
On parle beaucoup de la superstition des matelots et de ces voeux puérils que la peur leur arrache souvent dans les moments de danger. Mais on aurait tort de croire, sur les rapports qui ont accrédité l'opinion de la faiblesse que les marins montrent quelquefois en présence du péril, que le plus grand nombre d'entre eux sont portés à faire des voeux au moindre événement qui menace leur vie. Presque tous, au contraire, rejettent au milieu des dangers toute espèce d'acte timide qui aurait pour objet d'appeler sur eux le secours de la Providence. Un mot plaisant, une saillie impie, une bravade gaie, s'échappe quelquefois de la bouche du matelot qui ne voit devant lui qu'une mort certaine, et qui la brave avec ironie, comme s'il ne s'agissait que de se donner une volée de coups de poing avec elle, ou de la déconcerter par une fanfaronnade.
En 1826, un navire que je commandais se trouva assailli, un jour après son départ de la Martinique, par le terrible ouragan qui renversa la Basse-Terre. Sur vingt-un hommes dont se composait l'équipage, quatorze languissaient dans leurs cabanes, attaqués par la fièvre jaune, qui, cette année, avait désolé les Antilles. Ce fut avec une peine extrême qu'avant la tempête, nous pûmes réussir à serrer, tant bien que mal, les voiles dont nous voulions nous débarrasser. Quand le vent, devenant très-fort, ne nous eut plus laissé de doutes sur les dangers qui nous menaçaient, une circonstance vint encore ajouter à notre embarras: le grand foc, serré sur son bâton, se déferla; et, par l'effet du vent qui fit courir ses bagues sur la draie, il se trouva hissé; la toile était neuve et forte, et elle battait avec une violence telle, qu'à chaque instant le bâton de foc paraissait vouloir casser avec la tête du mât de hune, sur laquelle la draie faisait effort. Ce fut en vain, comme on le pense bien, que nous essayâmes à haler bas cette voile, dont l'effet était d'autant plus dangereux qu'elle faisait arriver le navire, que nous voulions tenir en cape sous son foc d'artimon, le grand hunier ayant été enlevé. J'espérais que le grand foc aurait le même sort; mais, par une fatalité qu'ont éprouvée tous les marins, ce qui devait venir n'arrivait pas; la maudite voile résistait.
Un des matelots, nommé _Lachaussée_, m'ayant entendu exprimer vivement le désir que j'avais que l'amure du foc partît, me proposa d'aller la couper et donner un coup de couteau dans la laize du point. Il y allait de sa vie; je lui dis d'attendre encore: «Non parbleu pas! me dit-il; je sais bien que je ne serai pas pendu cette fois-ci, pour vous désobéir.» Et voilà mon homme, petit, résolu et leste, parti sur l'avant. Un mulâtre de Caïenne, nommé _Franconi_, le matelot de celui-ci, veut le suivre: «Allons, lui dit Lachaussée, allons essayer à boire un coup ensemble sans trinquer!» Ce furent les derniers mots que j'entendis; la force du vent m'empêcha de savoir ce qu'ils y ajoutèrent. Je les vis se serrer la main, s'embrasser, et se cramponner comme des chats, sur le bâton de foc, qui allait se rompre. Trois minutes après, l'amure était coupée, la voile défoncée, mes hommes rentrés à bord, et le bout-dehors de beaupré brisé avec le petit mât de hune. Le navire, revenant alors au vent, se tint en cape. L'ouragan, qui engloutit tant de bâtiments dans cinq à six heures, s'apaisa vers le soir; et le lendemain je rentrai à la Pointe-à-Pître, pour réparer mes avaries, au milieu des débris dont les flots étaient couverts.
Rien ne s'oublie plus vite que les dangers éprouvés à la mer. Quelques heures suffirent pour nous remettre de nos fatigues. Les malades furent conduits mourants à l'hôpital. Le surlendemain de notre arrivée, Lachaussée et Franconi me parurent, en me parlant, avoir une contenance timide: je devinai qu'ils avaient quelque chose à me demander; car il n'est pas difficile de voir sur la figure d'un matelot quand il a quelque chose à solliciter de son chef. La moindre inquiétude lui ôte son air franc et ses manières libres. Je voulus voir venir mes deux champions. L'un d'eux tire enfin son bonnet rouge, s'approche de côté de moi, et me demande deux gourdes à compte sur ses gages. «Que feras-tu de ces dix francs? lui dis-je; as-tu besoin de souliers, de tabac, de chemises, d'un pantalon?--Non, me répondit-il; j'ai de tout cela; mais, voyez-vous, capitaine, je vous demande deux gourdes pour acheter une poule et quatre bouteilles de vin.--Et à propos de quoi une poule?--Ah! voyez-vous, c'est que dans l'ouragan, quand j'ai sauté avec Franconi sur le bout-dehors de beaupré, nous avons fait un voeu.--Et quel voeu, encore?--Le voeu de manger une poule à la première terre!...» Le soir, en effet, la poule fut cuite et mangée par eux, mais par eux seuls. Jamais voeu ne fut plus religieusement rempli.
Curieux de savoir quelle idée Lachaussée, surtout, attachait à son _ex voto_, je lui demandai, quelques jours après que la poule avait été digérée, s'il avait cru faire quelque chose d'agréable à Dieu, en lui promettant le sacrifice de dix francs. «Mais, d'abord, j'ai pensé à m'être agréable à moi, me dit-il.--Tu ne crois donc à rien, lui demandai-je encore?--Pardon, capitaine; je crois à mon ventre, quand j'ai envie de manger un poulet.»
Dans une autre circonstance, où le même matelot entendait dire à l'un de ses camarades: «Dieu veuille que le temps change!» je l'entendis répondre avec ironie à celui-ci: «Crois-tu que, s'il y avait un Dieu, il y aurait des matelots?» Deux heures après, un coup de mer enlève mon homme, qui revient à bord en se cramponnant à un bout de drisse qu'il saisit sur les porte-haubans. A peine se vit-il sauvé qu'il s'écria, tout couvert d'eau: «Parlez-moi de cela! je n'aurai pas besoin de me mouiller le bout des doigts pour me tuer les puces». Il y avait dans ce matelot de l'incrédulité pour tout un équipage, et on en trouve comme lui à bord de tous les navires.
III.
L'Aspirant de Marine.
Une embarcation s'expédie du bord pour le service. Les canotiers rangés sur leurs avirons, et le patron assis près de son gouvernail, attendent l'aspirant, qui prend les ordres de l'officier de garde. L'aspirant descend dans le canot; les avirons tombent; le brigadier, posté devant, pousse au large avec sa gaffe; on rame vers terre. Pendant le trajet, l'aspirant, assis sur le banc de tribord, n'adresse au patron, placé près de lui, que quelques mots de commandement; mais il n'entame aucune conversation. Les personnes peu familiarisées avec les habitudes du service, seraient étonnées de voir, dans un marin si jeune, et quelquefois échappé à peine à l'enfance, autant de gravité et de sévérité; mais cette attitude calme, cette raideur de caractère, étaient déjà des qualités acquises à l'enfant dont on veut faire un homme de mer. C'est le premier effet de la rigoureuse éducation qu'il a reçue parmi les hommes de sa profession. Avec l'âge, il deviendra imperturbable. Les dangers au milieu desquels il va vivre, ne feront que développer son courage et exercer son sang-froid, la plus précieuse des qualités de l'homme de mer.
L'embarcation arrive à terre. L'aspirant donne ses ordres au patron, tandis qu'il va lui-même remplir sa corvée. S'il rencontre de ses jeunes amis, son front se déride avec eux: il est allégé du poids de son rôle et de la contrainte qu'il s'est un instant imposée comme chef; mais en retournant à son poste, il reprend son air taciturne avec ses inférieurs. Il arrive à bord, et va rendre compte de sa corvée à l'officier qui l'a expédié. Souvent il se fait que le temps passé à terre a excédé celui qui lui avait été assigné; si l'officier lui ordonne, dans ce cas, de se rendre à la fosse-aux-lions, cette injonction est faite sans phrases, sans emportement, et elle est reçue avec résignation, exécutée avec promptitude. On devine, dans cet acte impérieux et cette obéissance passive, tout le secret du service maritime: commander, punir avec calme et obéir sans observation.
Placés entre les officiers et les matelots, pour recevoir les ordres des uns et les faire exécuter aux autres, les aspirants sont presque toujours en butte aux haines et aux sarcasmes de l'équipage. Mais leur énergie, dans un âge d'exaltation et de dévouement, suffit à tout. Souvent on voit ces jeunes officiers punir de leurs propres mains de vieux marins insolents ou maladroits, et ces châtiments, qu'excusent la rigueur et les difficultés de leur position, sont toujours infligés avec un calme et une espèce de supériorité qui imposent aux hommes les plus grossiers et les plus sauvages, ce respect et cette crainte si nécessaires à ceux qui ne semblent destinés qu'à obéir avec résignation, comme des instruments aveugles d'une volonté ferme et intelligente.
Une distance immense sépare le matelot de l'officier, à la mer. On ne reconnaît pas dans cette hiérarchie les rapports qui, dans les armées de terre, rapprochent les soldats de leurs supérieurs. Un caporal, dans une compagnie, peut, avec de l'intelligence, deviner les secrets de l'art militaire qui suffit pour conduire un régiment. A bord d'un vaisseau, il n'y a que les hommes qui ont consacré une partie de leur vie à l'étude des mathématiques, qui puissent conduire le navire. L'équipage ignore le lieu où il se trouve, le point où on va le conduire et les moyens qu'on emploie pour arriver à ce point-là. Cette ignorance fait toute la force et la sécurité des officiers. Trouvez un moyen vulgaire de conduire les navires sur l'Océan, et la discipline des bâtiments de commerce et celle des bâtiments de guerre, deviendra impossible peut-être. Un vaisseau, en cinglant sur les mers, se sépare pour long-temps de toutes les lois qui veillent, à terre, à la conservation de l'ordre social; il devient, sur les flots, une petite république où la force peut opprimer la raison et la justice. Mais le besoin de gagner un port, de trouver un asile où les hommes qui le montent rencontreront des vivres et des secours, enchaîne les plus turbulents à une nécessité sous l'empire de laquelle les caractères les plus impétueux et les plus rebelles sont obligés de se courber.
Les connaissances astronomiques se sont étendues, mais les moyens de l'art nautique, en se multipliant, ont exigé chaque jour aussi des études plus longues et plus sérieuses. Le calcul des longitudes, si nécessaire, est resté aux mains des adeptes de la science. C'est un bienfait de la Providence qui, en permettant que les hommes se risquassent avec succès sur l'immensité des mers, a voulu que ceux qui n'avaient rien à perdre fussent guidés par ceux qui avaient tout à conserver, et l'honneur d'une nation à venger, ou les intérêts de la propriété à faire respecter.
IV.
Les Pilotes.
DIALOGUE ENTRE UN JEUNE ET UN VIEUX PILOTE.
(La scène se passe sur un des quais de l'entrée d'un port de mer.)
_Le pilote Filiot_.--Vous voyez bien ce temps-là, maître Ladirée, n'est-ce pas? eh bien... je ne vous en dis pas davantage, et vous m'en direz des nouvelles, pas plus tard que demain.
_Maître Ladirée_.--Pour ce qui est du temps, mon garçon, quand tu voudras m'en apprendre long comme l'petit doigt seulement, il faudra que t'en apprennes long comme eul bras, et ce sera pas encore trop; car, en fait de ça, j'avons un baromètre qu'en sait plus que tous les géomètres du monde.
_Le pilote Filiot_.--Et queu baromètre avez-vous donc, sans trop vous commander, maître Ladirée?
_Maître Ladirée_.--C'est z'un baromètre que j'voudrais bien t'revendre au prix qui m'a coûté: une grappe de raisin[4] qui m'est z'entrée dans la cuisse avec d'autres mitrailles d'abord d'un vaisseau anglais au combat de Groais.
[Note 4: Paquet de petits biscaïens qui forment la mitraille que s'envoient les navires qui combattent de près.]
_Le pilote Filiot_.--C'est pas l'embarras, une blessure est une bonne chose pour savoir le temps qui fera.
_Maître Ladirée_.--Quand le vent a la moindre petite volonté d'anordir, j'parie avec le plus malin de lui dire, vingt-quatre heures à l'avance d'où il en soufflera. Dans le temps où ce que j'pilotais, j'faisais appareiller les navires deux marées avant le revirement de brise, aux premiers élancements de mon genou: quand l'rhumatisme gagnait la cuisse, ils avaient démanché. En temps de guerre, j'aurais fait ma fortune à bord d'un corsaire, avec mon infirmité.
_Le pilote Filiot_.--Ah! si j'avions encore des corsaires, la navigation serait plus agréable qu'à c't'heure, où il n'y a pas tant seul'ment à gagner d'leau à boire à la mer!
_Maître Ladirée_.--Si, il faut être juste, il y a encore d'leau à boire pour tous les vrais matelots; mais la paix a fait bien du tort aux corsaires; mais c'est d'la faute de ceux qu'ont fait les traités.
_Le pilote Filiot_.--J'crois bien. Si encore ils avaient eu le sens de faire une paix où c'qu'il y aurait eu la permission de faire la course, ils n'auraient pas perdu la marine.
_Maître Ladirée_.--C'est Décrès qu'a perdu la marine: il a vendu nos vaisseaux à l'Anglais, et il payait les capitaines pour ne pas se battre. L'empereur était un bon homme, qu'avait de bonnes intentions; mais s'il avait fait pendre tous les commandants et les amiraux, le reste se serait bien battu. Il n'y avait que la potence, quoi, qui pouvait relever la marine. Il fallait voir, au combat du 13 prairial, comme j'nous sommes tapés. C'était pas du Navarin, ça, quand l'vaisseau _l'Vengeur_ a coulé comme un plomb pour ne pas laisser couper la ligne; car dans notre temps une ligne coupée, c'était la mort d'une escadre.
_Le pilote Filiot_.--J'crois qu'à présent, pas moins, si nous avions la guerre avec l's'Anglais, ils ne mangeraient pas tous les jours notre soupe.
_Maître Ladirée_.--C'est possible; mais quand on veut faire des soldats avec des matelots qu'ont des casques d'pompiers, on risque d'n'avoir plus de matelots où c'qu'on a voulu avoir des matelots et des soldats: c'est z'encore ce coquin de Décrès qu'a voulu faire des hommes à deux usances.
_Le pilote Filiot_.--L'matelot est fait pour l'épiçoir, et l'soldat pour le fusil: en donnant l'un et l'autre à un homme, il faudrait lui donner en même temps quatre mains. Il n'y a pas de bon sens dans l'embataillonnement des marins, pas plus que dans l'amarinement des soldats. La mer, comme on dit, est au matelot, et la terre au troupier. Chacun sa petite affaire, et tout le monde sera content.
_Maître Ladirée_.--Comme j'te disais donc tout-à-l'heure, on s'tappait proprement dans mon temps, et avant la révolution. Tiens, par exemple, en 78... oui; car c'est bien en 78 que s'est fait la guerre de 81, n'est-ce pas?
_Le pilote Filiot_.--Oui, en 78, plus ou moins; mais ça n'fait rien à la chose.
_Maître Ladirée_.--Eh bien, comme j'te disais donc, en 78, la frégate _la Belle Poule_, que Dieu lui fasse paix et miséricorde! fut z'attaquée par toute une escadre anglaise qu'était z'en pleine paix. Le capitaine français, qu'était pas trop déchiré comme ça, dit z'à son équipage: «Enfants, c'est pas une nation civilisée qui vous attaque; c'est des brigands! et il faut z'en découdre!» Ce qui fut dit fut fait z'effectivement, et après cinq heures de combat z'un peu chaud, _la Belle Poule_, qu'avait criblé et éreinté une frégate de sa force, et qu'avait reçu toute la bordée de la lâche escadre qui l'avait z'attaquée dans le sein de la pleine paix, s'en revint au port, gouvernant comme une petite demoiselle, avec son grand mât de hune coupé z'au raz du chouque et sa poupe défoncée, et faisant de l'eau comme un panier par les trous de boulets qu'elle avait reçus à la flottaison. Elle avait eu dans le combat les deux tiers de ses matelots mis sur les cadres, et tous ses gabiers tués. Il n'y a pas eu de combat plus beau qu'ça; tant plus qu'il y a de monde qu'avale leur gaffe dans une affaire, tant plus l'affaire est belle. Il y avait plaisir alors à se repasser de la mitraille par le visage avec les Anglais. Le bon temps est loin à présent. Mais c'est égal; le nom du capitaine de _la Belle Poule_, que j'ai z'oublié de te réciter, c'est La Clocheterie.
_Le Pilote Filiot_.--C'est toujours bon à savoir; mais il m'est avis, si je n'ai pas la berlue, que v'là z'un navire qu'entre sans pilote dans les jetées.
_Maître Ladirée_.--Allons, mon garçon, va vite dans ta pirogue l'aborder, et souplement; car, pilote ou non à bord des navires, il faut que l'pilotage se paie.
_Le pilote Filiot_.--Attendez, j'l'aurons avant qu'il soit à la tour. Le capitaine, j'le connais; il est malin, et il est pratique; mais j'l'aurai: ces Américains, voyez-vous, ça croit éviter le paiement du pilotage, quand le pilote n'a pas abordé.
_Maître Ladirée_.--Fais-le payer comme si tu l'avais pris à Barfleur; car, vois-tu, il n'y a que les abus qu'ont perdu notre marine, et il ne faut pas que toi, marin, tu prêtes la main à d'sabus.
V.
Les filets d'abordage.
Nous avons quelquefois eu lieu de parler à nos lecteurs de cet appareil dont les petits bâtiments de guerre s'enveloppent au mouillage, en certaines circonstances critiques. Comme les marins seuls connaissent ce genre de défense, et que nous écrivons surtout nos esquisses maritimes, pour les gens étrangers à la marine, nous allons essayer de donner ici une idée exacte de ce qu'on entend par des filets d'abordage.
Ces filets, dont la maille est à peu près de la largeur de la main, sont faits avec un cordage de la grosseur du petit doigt. Fixés par leur base sur la partie extérieure du bastingage, ils font le tour du navire qu'ils sont destinés à protéger contre les coups de main de l'ennemi. Des montants placés à une certaine distance les uns des autres servent à élever les filets à huit ou dix pieds de haut au-dessus des bastingages, et lorsque ce réseau de cordes est tendu, au moyen des drisses qui le soutiennent, le bâtiment se trouve entouré d'un treillage plus difficile à franchir que les chevaux-de-frise, que l'on élève à terre avec tant de peine et de temps.
C'est là, peut-être, ce que l'on concevrait difficilement sans l'expérience, qui a tant de fois démontré l'excellence des filets d'abordage dans les attaques subites, et contre les coups-de-main les plus hardis.
Mais pour que ces filets puissent remplir complétement le but qu'on se propose en les _gréant_ (c'est le mot), il faut que ceux qui les dressent aient soin de ne pas trop les raidir, et de laisser ce qu'on appelle _du mou dedans_. Lorsque les marins des péniches attaquent un navire garanti par ses filets, ils sont ordinairement armés de longues faux, avec lesquelles ils cherchent à couper le réseau qui les empêche de sauter à bord. On sent bien que si les mailles du filet étaient trop raides, les assaillants parviendraient, plus aisément que lorsqu'elles sont molles, à couper le cordage tendu.
Quelquefois nos bâtiments convoyeurs, non contents de dresser des filets d'abordage, selon la manière que nous venons d'indiquer, cherchaient encore à se prémunir contre les attaques de nuit, en installant de doubles filets.
Ce dernier genre de réseau de corde n'est pas destiné, comme son nom semblerait l'indiquer, à doubler seulement les filets simples. C'est une tout autre installation.