La mer et les marins Scènes maritimes
Chapter 5
Le brick ne tarda pas à apercevoir notre frêle embarcation, qui se cachait souvent entre deux lames. Une oloffée qu'il fit m'indiqua bientôt qu'il gouvernait sur nous. Quand nous pûmes distinguer son bois, nous remarquâmes qu'il était très-allongé, et que sa mâture, séparée par un grand intervalle, pouvait être celle d'un bâtiment de guerre. Une large batterie jaune, régulièrement coupée par des sabords très-hauts, ne nous laissa bientôt plus aucun doute sur l'espèce de navire auquel nous allions avoir affaire: il fallut se résigner. Les pirates devinrent silencieux; car rien n'impose plus à ces brigands de mer que la vue d'un bâtiment très-supérieur en force. Après avoir amené ses perroquets et cargué ses basses-voiles, le brick masqua son grand hunier: cette manoeuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconnaître pour celui d'un maître d'équipage français. En nous accostant, deux hommes nous jetèrent une amarre, qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de monter à bord; mais tous les pirates avaient déjà jeté leurs poignards et leurs pistolets à la mer. Ils avaient eu soin même de se laver la figure, du sang dont ils étaient barbouillés, et qui avait eu le temps de sécher sur leurs vilains visages.
Le commandant du brick m'interrogea, après m'avoir entendu prononcer quelques mots de français. Je lui racontai brièvement mon aventure, en ne désignant toutefois le navire-pirate, que sous le nom de négrier espagnol. Je voulais épargner la vie de ces misérables, qui m'avaient accordé l'hospitalité en me recevant dans leur chaloupe. Ma réserve, quant à eux, fut inutile, comme on va le voir.
«Qu'est devenu le trois-mâts négrier auquel, dites-vous, appartenaient ces hommes? me demanda le lieutenant de vaisseau commandant le brick français.
--Commandant, il a coulé sous nos pieds, par suite d'une voie d'eau qui s'est déclarée subitement.
--Cette voie d'eau n'aurait-elle pas été faite par des boulets de vingt-quatre, reçus hier par le trois-mâts, à onze heures du soir, à bout portant?» A ces mots, je jetai les yeux sur les seize caronades de 24 du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question, et je ne doutai plus que ce ne fût le brick même qui nous avait si bien mitraillés. Je pris le parti de convenir de tout.
«Oui, commandant; je suis forcé de l'avouer, c'est vous qui nous avez coulés; jamais volée de navire n'a porté aussi bien: tout le gréement et la mâture basse, criblés par votre mitraille, sont tombés sur nous à l'instant même où votre fusillade et vos caronades de l'avant, sans doute, nous ont percés de part en part. Le navire n'a pas resté une heure sur l'eau, après cet engagement terrible. Si vous aviez voulu sauver l'équipage, cinquante hommes, peut-être, ne seraient pas revenus des cent quarante marins qu'il y avait à bord.
--Sauver ces misérables! Non: on ne peut pas les pendre comme ils le méritent; mais on les coule, on passe par-dessus et on continue sa route. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de ce gueux de trois-mâts pirate? C'était _Raphaël de Règle_ qui le commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves, vous qui étiez sur _la Louise_. Vous ne m'avez pas l'air de valoir grand'chose; mais, du moins, vous n'êtes pas un forban: allez demander à déjeûner à la cambuse.--Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant à cette vingtaine de pirates, qu'on appelle le capitaine d'armes, et qu'il les mette aux fers. En arrivant au Sénégal, on leur apprendra à venir comme des imbéciles attaquer la nuit un brick de guerre, où ils croyaient ne trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages à poules.»
Quelque temps après m'être couché dans le hamac où m'avait permis de reposer le commandant, je m'éveillai au bruit que les pas de l'équipage faisaient sur le pont en manoeuvrant. C'était le brick de guerre qui passait entre les débris du corsaire, à l'endroit même où celui-ci avait coulé. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des bouts de mâture flottaient çà et là; mais pas un seul homme ne paraissait à la surface des vagues, qui avaient tout englouti. Les regards des gens de l'équipage se promenaient avec curiosité et avidité même autour du bord: pas une expression de pitié ne se mêlait aux observations qu'ils se faisaient à voix basse, pour interrompre le moins possible le silence de cette scène imposante. Le commandant ordonnait froidement la manoeuvre, que les officiers faisaient exécuter sans paraître attacher une grande importance aux suites terribles de l'engagement de la nuit. Une heure après avoir abandonné les parages où surnageaient les débris du trois-mâts pirate, les matelots chantonnaient des airs de bord, sur le gaillard d'avant, en se promettant d'autres combats avant d'arriver à Gorée, lieu de station du brick.
III.
La Licorne de mer.
La licorne de mer est un de ces monstres marins que l'on croirait inventés par l'imagination des navigateurs, si plusieurs faits n'étaient venus en attester l'existence. Personne ne l'a vue encore, et jusqu'ici des conjectures seules ont pu faire supposer sa forme; mais, malgré le vague des probabilités que l'on a réunies sur l'identité de ce cétacée, il est des circonstances qui, si elles ne font pas deviner sa structure, prouvent du moins la réalité de son existence, et le danger que ses attaques peuvent faire courir aux marins. Nous allons, au reste, citer ici quelques faits dont personne ne nous contestera l'authenticité.
En 1827, le navire _le Robuste_, de Bordeaux, fut vendu au port du Hâvre, et le constructeur qui se trouva chargé de faire le radoub dont ce navire avait besoin, remarqua avec surprise, dans un des bordages du bâtiment, un bout de corne qui avait transpercé un des bordages de l'arrière, à quelques pieds au-dessous de la flottaison.
_Le Robuste_ est un navire qui a été construit dans l'Inde avec ce bois de _tec_, dont la consistance est telle, qu'il peut être rangé parmi ces ligneux que leur dureté a fait désigner sous le nom de _bois de fer_. Cette corne, trouvée d'une manière aussi étrange, fut examinée avec attention comme on peut le croire: sa forme était celle de l'extrémité d'une dent d'éléphant, et sa substance paraissait être la même que celle de cette matière osseuse que l'on nomme ivoire de baleine. Le capitaine _du Robuste_, à qui on fit part de cette découverte, n'en parut pas surpris; et il expliqua ce fait de la manière suivante: «Une nuit, dit-il, où le navire filait avec un fort beau temps sept à huit noeuds dans les parages du cap Horn, il fut réveillé par un choc si violent, qu'il crut que le bâtiment venait de se défoncer sur un récif. Monté précipitamment sur le pont, il demande aux hommes qui étaient de quart, et qu'il trouve tout interdits, ce qu'ils ont ressenti: ceux-ci répondent qu'ils ont éprouvé une secousse qui leur fait croire que le navire a touché. On saute aux pompes, on les sonde, et on ne trouve pas une goutte d'eau dans la cale; la vitesse du bâtiment même n'avait pas été interrompue, et le capitaine savait parfaitement qu'il n'y avait ni récifs ni fond dans les parages où il se trouvait. Personne ne put deviner quelle cause avait pu produire la secousse qu'on avait ressentie, et qui était venue du côté de tribord par l'arrière, c'est-à-dire dans le sens de la vitesse du navire. Si ce choc avait eu lieu sur l'avant, on aurait pu penser que la rencontre de quelques débris de mâture l'eût occasionné; mais il devenait impossible de s'expliquer comment une épave à moitié coulée eût pu heurter le bâtiment par l'arrière, alors qu'il filait sept à huit noeuds. Comme, après cet accident, _le Robuste_ ne faisait pas plus d'eau qu'auparavant, on cessa bientôt de craindre des avaries; et quelques vieux matelots attribuèrent cette secousse à l'attaque de quelque licorne de mer, animal dont la tradition leur avait déjà donné l'idée.»
_Le Robuste_ continua son voyage; il allait au Pérou, et il effectua cette longue campagne, et plusieurs autres ensuite, sans qu'on eût besoin de le réparer. Ce n'a été que lorsqu'il a éprouvé le besoin d'être radoubé, que le bout de corne dont nous avons parlé a été trouvé dans son bordage par le constructeur (M. Fouache), qui a conservé cette substance comme quelque chose d'extraordinaire et de probant. C'était bien, en effet, dans la partie où le choc s'était fait éprouver que le bout de corne s'est trouvé. Il était brisé au ras du bordage, de manière à faire penser que le cétacée qui l'y avait planté avec tant de violence, l'avait rompu pour se dégager de dessous la partie du navire où il s'était pris comme dans un piége.
Mais ce fait, s'il avait été observé dans une seule circonstance, pourrait laisser encore des doutes sur l'existence de ce qu'on appelle la _licorne de mer_. Un autre exemple, qu'un navire de notre port nous fournira, va venir ajouter un nouveau degré d'évidence à nos conjectures. Le trois-mâts _l'Olinda_, du Hâvre, en se rendant à Rio-Janeiro, se trouva heurté violemment près des côtes du Brésil, de la même manière que l'avait été _le Robuste_. Le navire, lors de cet accident, filait neuf noeuds; la secousse fut terrible, et ne causa cependant aucune avarie apparente. On observa, dans le moment de l'impulsion donnée au navire par le choc, que sa vitesse avait augmenté, pendant quelques secondes, de manière à faire sauter l'eau à bord sur l'avant. _L'Olinda_ fit son voyage, et je crois même plusieurs autres traversées, sans faire plus d'eau qu'à l'ordinaire. Mais en réparant le navire, le constructeur même qui avait suivi le radoub _du Robuste_ rencontra dans le bordage de l'arrière de l'_Olinda_, un bout de défense pareil à celui qu'il avait fait arracher, quelque temps auparavant, sous la flottaison du premier navire. Si malheureusement les cétacées qui avaient traversé le bordage de ces deux bâtiments étaient parvenus à retirer la défense qu'ils y avaient enfoncée, les navires auraient coulé quelques heures après; car jamais le jeu des pompes n'aurait suffi à jeter l'eau qui serait entrée par un trou de près de deux pouces de diamètre. _Le Robuste_ navigue maintenant pour le Hâvre sous le nom de _l'Indus_, et _l'Olinda_ fait encore dans notre port les voyages du Brésil. Les faits que nous rapportons dans cet article sont à la connaissance de tout le monde, et chacun peut les vérifier et interroger même le constructeur dont nous parlons, et qui occupe un des premiers rangs de son honorable profession.
J'ai souvent entendu dire au brave et malheureux capitaine Girette qu'un jour, après avoir dépassé les Açores, en se rendant à la Martinique sur le trois-mâts l'_Activité_, lui et ses officiers éprouvèrent un choc si violent dans la chambre où ils étaient à dîner, que tout ce qui se trouvait sur la table fut renversé. Dans les parages où il se trouvait alors, il n'y avait ni fond, ni rochers. La secousse était venue de l'arrière, et le navire, qui depuis a porté le nom de _Manlius_, n'a pas plus laissé apercevoir de dommages que _le Robuste_ et _l'Olinda_; mais, pour cette fois, on n'a pas trouvé dans le bordage l'indice qui avait expliqué les chocs qu'on avait éprouvés à bord des deux premiers trois-mâts.
IV.
Naufrage sur la côte de Plouguerneau.
--Vois-tu, Jobic, ce grand navire qui dérive avec le courant et le vent, sur la côte? Ne semble-t-il pas que ce soit la Providence qui nous l'amène? Ce trois-mâts va bientôt se perdre, s'il plaît à Dieu! Il a venté dur cette nuit, et nous aurons des débris à ramasser avant peu.
--Écoute donc, Bihan, si nous allions avec notre bateau à bord de ce bâtiment égaré, pour le piloter en dedans des basses! C'est que je connais un bon mouillage, oui, à terre du grand banc qui brise là au large. Peut-être nous donneraient-ils quelque chose de bon à bord de ce navire, pour leur avoir sauvé la vie.
--Ah oui! tais-toi donc! Il y a deux semaines que j'ai voulu faire ça dans mon petit bateau, pour un brick anglais qui s'était affalé sous Pontusval. J'étais tranquillement à pêcher du _lieu_ au large avec ma femme et sa cousine. Le poisson ne mordait pas, et j'avais dit pourtant cinq bons _pater_ et autant d'_ave_, avant de jeter ma ligne à l'eau. Je n'étais pas content, non, et il aurait fallu s'approcher bien près de ma figure, pour me voir rire, je t'assure. Mais voilà que tout-à-coup j'aperçois, en levant ma tête, un navire qui barbotait dans les lames, et qui s'en venait _au plein_. Tu sens bien qu'aussitôt me voilà à rentrer mes lignes, à lever mon grapin et à courir sur le bâtiment à _toc de voiles_. Quand je montai à bord, les voilà tous à m'embrasser, en anglais, je crois, car ils ne m'avaient pas l'air de parler français. Le capitaine savait qu'il allait se perdre.... Par signes, je finis par lui faire entendre la manoeuvre qu'il fallait faire pour se parer de la côte, et me voilà à remettre le bâtiment en bonne route.... Combien penses-tu qu'ils m'aient donné pour mon lamanage, et pour les avoir sauvés de la mort, ces mauvais hommes-là[2]?
[Note 2: On a imité, autant qu'il était possible dans ce petit dialogue, la forme du langage des paysans bas-bretons de cette partie de la côte du Finistère.]
--C'étaient des Anglais, dis-tu?
--Oui, des Anglais, car ils avaient des figures bien rouges, et ils parlaient de la gorge.
--Ils t'ont donné.... Vous étiez à trois dans ton petit bateau, à ce que tu m'as dit, n'est-ce pas?
--Oui, à trois, moi un, ma femme deux, et sa cousine trois.
--Ils t'auront donné.... Combien de temps as-tu passé à bord?
--J'ai passé une demi-heure, une heure peut-être, ou deux ou trois heures, tout au plus. Mais dis-moi donc combien tu crois qu'ils m'ont donné?
--Vingt, vingt-cinq, trente écus, peut-être, que je pense, selon mon idée!
--Allons donc! Une ou deux livres de viande salée, mon ami, et une bouteille ou deux d'eau-de-vie qui avait bon goût, mais qui ne se sentait pas passer au gosier.
--Deux livres de viande et deux bouteilles d'eau-de-vie! Pas davantage?
--Pas davantage! Après cela, sauvez donc la vie à des hommes!
--Et ils ne t'ont pas seulement donné un peu d'argent?
--Pas ce qui te ferait mal à l'oeil en argent. Seulement, le capitaine m'a mis dans la main trois petites pièces en or, mais si petites, si petites, que je n'y pensais seulement plus en te parlant.
--En ce cas, il ne faut pas sauver ce gros bâtiment qui dérive sur la côte en grand. On a meilleur profit à ramasser les hommes une fois morts sur le bord de la grève, qu'à leur sauver la vie en risquant de se noyer. Deux livres de viande! est-il possible!
--Oui, deux livres de viande salée encore.
--Deux bouteilles d'eau-de-vie qui ne rabotait pas le gosier!
--Oui, deux bouteilles d'eau-de-vie toute douce comme du ratafia des quatre-fruits[3].
[Note 3: Nom d'une liqueur très-connue dans le pays.]
--Et trois petites pièces d'or qui valaient peut-être trente écus!
--Pas plus?
--Les coquins! Il faut les laisser se noyer, parce qu'après, vois-tu bien, on a les débris du bâtiment et de la cargaison; au lieu qu'en sauvant le bâtiment, on n'a rien, et on le voit s'éloigner au large en se moquant de nous.... Oh! comme le vent souffle! Entends-tu comme la tempête hurle, et comme la mer crie.... C'est la sainte Vierge Marie, mère de Dieu, qui fait ce _coup de temps_ tout justement pour nous.»
Le bâtiment qu'avaient aperçu nos deux pêcheurs de Plouguerneau, luttait en effet contre la tempête, et luttait sans espoir de salut. Chacune des voiles qu'il présentait à la violence du vent pour essayer de s'élever de la côte, était enlevée en mille pièces par la bourrasque furieuse. Poussé par la masse énorme des lames qui le heurtent en travers, il dérive en roulant vers le rivage semé d'écueils et blanchi par l'écume des vagues, qui mugissent sur le sable soulevé. Il mouille ses ancres sur le fond, qu'elles labourent en cédant à l'effort des câbles.... Efforts inutiles; le bâtiment va périr: son équipage nombreux se presse sur le pont, monte dans les cordages, au haut des mâts, que la mer couvre déjà, que le vent plie comme de frêles peupliers sur la lisière d'une forêt. Les malheureux naufragés lèvent les mains au ciel, confondent leurs cris de terreur ou de désespoir.... A terre, c'est un autre spectacle: de barbares paysans, la joie dans les yeux, l'espoir dans tous les gestes, l'impatience dans tous les mouvements, attendent que la mer courroucée apporte à leurs pieds les fruits du naufrage. Pendant que les matelots du navire et les passagers les implorent comme des anges sauveurs, ils leur tendent les bras, mais pour les saisir, les attirer à eux et les dépouiller. A chaque cri de terreur que poussent les naufragés, les pêcheurs du rivage répondent par un rugissement d'allégresse.... La tempête est la plus forte, et les voeux de la cruauté sont seuls exaucés: le navire disparaît dans une rafale épouvantable, sous les montagnes d'eau qui mugissent en se roulant les unes sur les autres, comme pour submerger la terre sur laquelle elles viennent se briser avec un horrible fracas....
La rafale a passé comme un coup de foudre: une _acalmie_ lui succède.... Quelques têtes d'hommes et de femmes se montrent au-dessus des flots palpitants; des débris surnagent. C'est sur ces débris que se porte d'abord l'avidité des paysans. Ils les halent à terre, en se jouant avec les lames furieuses auxquelles ils disputent les restes du naufrage. Puis après, c'est sur les naufragés qu'ils nagent, non pour les secourir, mais pour en faire une proie et se les partager. Aussi, voyez avec quelle curiosité ils regardent ces matelots et ces passagers tremblants, qu'ils attirent sur le rivage! Pendant que ceux-ci remercient les riverains à qui ils croient devoir la vie, les paysans ne cherchent qu'à arracher la montre qu'ils aperçoivent à la ceinture de leurs hôtes, ou la bague qui brille à leurs doigts engourdis. Les naufragés pleurent d'attendrissement; les paysans sourient d'un affreux espoir. Il y a des femmes dans les naufragés sauvés. Mais il y a des femmes aussi dans les habitants du rivage, et celles-ci sont impitoyables. L'une d'elles va jusqu'à briser avec ses dents la bague qu'elle n'a pu ôter au doigt gonflé de la femme du malheureux capitaine, étendu mort sur la grève qui regorge déjà de cadavres.
Le temps cependant s'apaise. Les hommes et les femmes échappés à la tempête, restent pendant la nuit à demi nus, sur la plage inhospitalière où la cupidité les a accueillis avec tant d'inhumanité. Des feux allumés par les paysans, pour éclairer les travaux du sauvetage, servent à réchauffer les membres glacés des naufragés. Les cris de joie des pêcheurs de Plouguerneau se mêlent aux lamentations de leurs victimes, toutes les fois qu'ils parviennent à tirer à sec une épave du navire, ou une caisse de marchandises que leur apporte la mer moins agitée. Le jour se fait bientôt: le temps est devenu moins menaçant; le ciel, qui quelques heures auparavant vomissait la tempête et la foudre, a repris sa sérénité, et il semblerait sourire à la nature, si les débris d'un navire et les cadavres de quelques naufragés n'étaient pas là pour attester les malheurs de la veille et le délire récent des éléments.
Avec le jour, un bâtiment de guerre rôdant sur la côte, est venu mouiller sur le lieu de l'événement, pour s'opposer à la fureur trop connue des habitants de la côte après tous les naufrages. Les postes voisins de douane accourent aussi. Chaque matelot de l'État, chaque préposé des douanes, dispute aux habitants du rivage la proie qu'ils veulent arracher à la mort même. L'ordre se rétablit: l'humanité veille à côté de la cupidité; la générosité succède à la violence et à l'endurcissement. Mais les paysans, repoussés dans leurs cahuttes, s'assemblent pour concerter pendant la nuit une attaque contre la force armée, et pour tâcher encore de ravir aux hommes de l'État, les lambeaux du navire et de la cargaison que protégent l'honneur et la force.
Il y a quarante-cinq ans à peu près que ce triste événement se passa sur la côte de Plouguerneau. Depuis ce temps, toute une révolution a passé sur les moeurs des habitants de ces sauvages contrées, et ces moeurs se sont adoucies à la lueur des lumières qui ont pénétré jusque dans les cantons les plus ignorés. Aujourd'hui peut-être, on ne prodigue pas encore aux naufragés, sur cette côte aride, les soins que réclame le malheur; mais du moins on ne dépouille plus de leurs humides vêtements, les infortunés que la mer furieuse jette à moitié morts sur ces plages d'airain. Oh! que la civilisation est belle, même quand elle n'inspire pas toutes les vertus! C'est elle qui émousse la férocité de la barbarie, et qui finit par neutraliser jusqu'à la plus stupide cruauté.
QUATRIÈME PARTIE.
* * * * *
Moeurs des Gens de Mer.
I.
La Prière des Forbans.
Un capitaine français, de mes amis, fut pris, à peu de distance des Iles du Cap-Vert, par un pirate qui croisait dans ces parages. Le navire capturé n'offrit aux corsaires qui en visitaient la cale, que quelques marchandises avariées par la grande quantité d'eau que faisait depuis long-temps le bâtiment. L'équipage, poussé et enfermé dans la chambre, avait averti en vain les forbans que s'ils ne pompaient pas activement, le navire finirait par couler bas sous leurs pieds. Ceux-ci, plus occupés à transporter à bord de leur brick-goëlette ce qui leur convenait dans la cargaison, qu'à franchir les pompes, ne tinrent aucun compte de l'avis de l'équipage; et ce ne fut que vers la nuit qu'ils s'aperçurent que leur prise était remplie à moitié de l'eau qu'on avait négligé de pomper. Force fut alors pour eux de lâcher leur proie. Le capitaine français et ses matelots, une fois débarrassés de la présence des corsaires, sautèrent aux pompes, qu'ils ne quittèrent pas de la nuit; mais ils ne purent parvenir à les franchir; et, vers le jour, ils résolurent d'abandonner le bâtiment et de se sauver dans les embarcations. Toutes les dispositions convenables furent faites pour exécuter cette résolution. Deux canots approvisionnés de tout ce qui était indispensable s'éloignèrent à force de rames du bâtiment, qu'ils abandonnaient à moitié sombré; mais à peine avaient-ils fait quelque peu de route, qu'ils aperçurent avec le jour naissant le navire-pirate, que le calme plat de la nuit avait empêché de s'éloigner. Aussitôt que celui-ci eut connaissance des deux canots, il leur envoya un coup de caronade pour les contraindre à venir à lui. Les embarcations, forcées d'obéir à un ordre aussi irrésistible, abordèrent le corsaire. Le capitaine qui le commandait était un Espagnol. En peu de mots, il fit comprendre au capitaine français qu'après l'avoir pillé, il n'entendait pas l'exposer a être noyé, et qu'il lui accordait asile à bord de son corsaire, à condition que lui et son équipage s'emploieraient du mieux possible jusqu'à ce qu'on pût les mettre sur le premier navire qu'on rencontrerait; et, pour commencer à les rendre utiles, on fit prendre la barre au capitaine français, et on ordonna aux matelots de laver le pont du navire, pendant que les gens de l'équipage du corsaire s'occupaient à d'autres travaux.
Quelques jours se passèrent sans événements. On faisait route vers le cap Sainte-Marie: pendant que les pirates s'enivraient de l'eau-de-vie qu'ils avaient trouvée à bord de leur prise, ils donnaient la barre à un des matelots français, et un officier aussi peu attentif que les autres à la manoeuvre fumait gravement en regardant de temps en temps le compas sur lequel on gouvernait en route. Une nuit, pendant que l'on relevait le quart qui avait veillé jusqu'à minuit, on aperçut le feu d'un navire. Le capitaine forban fut réveillé: on tint conseil; il fut décidé qu'on prendrait chasse par prudence jusqu'à ce que le jour permît d'observer le navire en vue. On crut remarquer bientôt que le feu que l'on avait relevé restait à la même distance, quoique le corsaire fît route pour s'en éloigner, et cela fit supposer que le bâtiment qui le portait avait vu la goëlette, et qu'il la chassait.