La mer et les marins Scènes maritimes

Chapter 3

Chapter 33,865 wordsPublic domain

Une fois les filets d'abordage dressés au-dessus des bastingages, la bordée de quart se mit à se promener sur le pont du côtre, comme des oiseaux dans une volière; car c'était bien une véritable volière que ce petit bâtiment entouré de ces hauts filets, qui ne ressemblaient pas mal à un grillage de fil de laiton. Il faisait froid, nous étions au mois de décembre, et les pieds des gens de quart frappaient régulièrement de leurs pas sonores le pont qui recouvrait les hamacs des hommes endormis jusqu'à minuit. La mer était calme et l'air si tranquille, qu'on entendait du bord la voix solitaire des factionnaires de la batterie du Conquet, crier à chaque heure: _Sentinelles, prenez garde à vous_! Mais l'obscurité était telle, que nos hommes avaient peine à se reconnaître à la figure, à deux pas de distance les uns des autres.

Minuit approchait: minuit! heure si désirée par ceux qui doivent réveiller la bordée de quart!... C'est, dit-on, à terre, l'heure des amants: à bord, c'est aussi celle du bonheur pour ceux qui ont pris le quart avec une nuit qui semble ne vouloir jamais finir.

Un commis aux vivres, un de ces hommes qui à bord _font le quart de M. l'abbé_, comme disent les matelots, s'avise de quitter sa fumeuse cambuse pour monter sur le pont, en amateur. C'était la Providence qui, sans qu'il s'en doutât, le pauvre homme, le conduisait là, pour nous, pour l'honneur du pavillon et le salut du convoi.

Le cambusier, en humant l'air libre et frais qu'il est venu chercher, s'amuse à porter les yeux, qu'il se frotte encore du dos de la main, autour de lui: il ne voit d'abord rien, mais il lui semble entendre au large un léger bruit de rames, qui fendent la mer avec précaution, avec mystère, avec une sournoise intention; il court devant. Il demande aux hommes de bossoir s'ils n'entendent rien, s'ils ne croient pas apercevoir quelque chose... là... plus loin encore... là enfin?... Les hommes de bossoir se courbent, abaissent le sourcil, étendent leurs regards rôdeurs sur la mer unie, qui se confond avec les ténèbres.... Ils ne voient rien.... Silence! crient-ils aux gens qui se promènent.... Les gens s'arrêtent; ils se taisent, retiennent leur haleine.... Tout le monde écoute, prête l'oreille, ouvre bien encore les yeux.... On n'entend rien!... Le pilotin passe devant en bâillant, et va frapper huit coups à la cloche: c'est la fin de la longue veillée, c'est minuit! _Réveille au quart_! commande l'officier; réveille au quart! répète le maître. _En haut, les babordais_! disent les _tribordais_.... Non! non! s'écrie comme un inspiré notre cambusier, que nous avons oublié, et qui s'est tenu collé au bossoir. Non! non! tout le monde sur le pont! aux armes! aux armes! voilà les péniches!

On n'a pas le temps de s'armer: les péniches anglaises, arrêtées à une petite distance du bord, pour profiter du moment de confusion du changement de quart donnent un dernier coup d'aviron; un effroyable _hourra_ est poussé: les péniches volent; elles sont le long du bord. On saute aux pièces, on demande des fusils, des haches, des mèches allumées. Les hommes couchés s'élancent sur le pont. On se heurte, on crie, on met enfin le feu aux pièces: les premiers armés font feu par les sabords. Les Anglais grimpent dans les filets, le pistolet au poing; ils tirent: on leur lance des coups de pique, ils tombent; quelques-uns se jettent à bord par un trou qu'ils ont fait en coupant les filets du travers. Les coups de sabre voltigent; on se hache sur le pont, sans savoir sur qui l'on frappe. Une des canonnières mouillées à terre du côtre se halle à pic sur son câble, et son capitaine hèle au porte-voix: Oh! du _Printemps_, ne tirez plus du côté de babord, vous allez nous couler! et puis cette canonnière, dépassant le côtre de toute sa longueur, envoie une bordée terrible aux péniches, qui se hallent en désordre sous notre beau pré. A la lueur du feu de la canonnière, nous avons vu les Anglais perchés sur leurs bancs!... On se bat encore sur le pont du côtre; mais dans l'intervalle des coups de feu, on entend le bruit des avirons qui tombent régulièrement sur l'eau, qu'ils fendent à coups pressés: ce sont les Anglais qui s'en vont. Le capitaine crie tant qu'il peut: «Ne frappez plus! ne frappez plus! allumez les fanaux!» Il était temps. Les hommes du côtre se massacraient entre eux, croyant abattre des ennemis. En allant chercher du feu à la cuisine et à l'habitacle pour les fanaux, nous autres petits pilotins, nous tombons sur des cadavres qui nous barrent le chemin. On se relève, les mains gluantes de sang; enfin, les fanaux viennent. On relève dix à douze blessés, cinq à six morts. Trois Anglais hachés sont reconnus: ils portent au bras une bande de drap blanc, qui devait leur servir de reconnaissance pendant la mêlée. On les panse, on les interroge. L'un d'eux, qui, malgré ses onze blessures, peut encore parler, nous apprend que douze péniches nous ont abordés, et que sans nos filets nous eussions été enlevés en quelques minutes! Notre capitaine, pris corps à corps par ce dernier assaillant, lui avait traversé la poitrine d'un coup de pistolet à bout portant, cependant parlait encore.

La plus complète tranquillité succéda à cette attaque de nuit. Les commandants des forts et des canonnières se rendent à notre bord: on se félicite, on s'embrasse sur ce pont encore tout ensanglanté. Le lendemain au matin, l'ordre d'appareiller est donné, et le jour enfin se fait.

Nous l'attendions bien impatiemment ce jour, pour contempler avec curiosité le théâtre de notre combat nocturne. Le côtre se trouva noblement environné, au lever de l'aurore, de débris d'embarcations, de chapeaux de marins, percés de biscaïens, d'avirons brisés, éparpillés çà et là sur les flots, où l'on croyait apercevoir de larges taches rouges.... Nous appareillâmes avec notre convoi, que nous conduisions tout glorieux, un large pavillon tricolore à notre pie. En doublant la pointe Saint-Mathieu, une longue et noire frégate anglaise, détachée de la division qui croisait au large, parvint, en louvoyant _à toc de voiles_, à s'approcher de nous. Notre petit branle-bas de combat était fait à bord, protégés que nous étions sous les hautes batteries de terre. La frégate nous rallia à demi-portée de canon, mais sans nous envoyer un seul boulet. Elle semblait, avec inquiétude, chercher à voir si nous avions pris quelques-unes des péniches: plusieurs d'entre elles avaient sans doute manqué au rendez-vous. La frégate parut ne pas vouloir se venger de notre succès, car elle était bien près, bien terrible, et elle ne répondit pourtant pas aux batteries de la pointe Saint-Mathieu, qui déjà faisaient gronder leurs lourdes pièces de 36. En virant de bord, pour s'éloigner, elle nous laissa lire distinctement à la longue vue, sur son vaste arrière, ce nom écrit en lettres blanches: _Cornélie_.

Le soir, nous avions déjà débarqué tous nos blessés à l'hôpital de la marine de Brest. Le lendemain, nos morts furent ensevelis dans notre grand pavillon, et enterrés avec pompe dans le cimetière de la ville. Les blessés qui purent se traîner à terre, suivirent le convoi.

J'avais neuf à dix ans. A cet âge, on a tout ce qu'il faut pour recevoir les vives impressions, qui se gravent pour jamais dans une mémoire fraîche et une imagination facile à impressionner: jamais aussi je n'oublierai ces grands Anglais que je vis grimpés, comme des fantômes de nuit, dans les filets d'abordage du côtre _le Printemps_.

II.

Combat de nuit entre une frégate et un vaisseau.

La nuit s'est faite: elle sera noire. Les hommes en vigie, et les gabiers occupés dans le gréement, ont promené, au coucher du soleil, leurs regards attentifs sur un horizon brumeux. On n'a rien vu, et pourtant c'est au coucher ou au lever du soleil, que les voiles qui commencent à poindre sur le cercle dont le navire est le centre, peuvent être le plus facilement aperçues. Mais rien... rien, le maître de quart, à qui chaque vedette envoyée sur les barres, doit faire son rapport en descendant, est venu dire à l'officier: _Lieutenant, rien de nouveau à la vigie_.--_C'est bon_, a répondu l'officier.

Le vent a fraîchi avec l'obscurité; on a pris le ris de chasse dans chaque hunier; la grande voile a été serrée; tous les gens de quart se promènent en longues files sur les passavants. Les hommes placés à chaque bossoir veillent, et à chaque coup de marteau que le pilotin va frapper sur la cloche pour annoncer l'heure, on entend la voix sourde du maître, hurler ce lugubre avertissement: _Ouvre l'oeil au bossoir_, et les sentinelles de l'avant de répéter: _Ouvre l'oeil devant_! Les yeux en effet n'auraient garde de se fermer. De temps à autre, les découvreurs officieux s'arrêtent pour regarder au loin le sommet des lames brunes qui clapottent, et qui, se dessinant en pointes au-dessus de l'horizon, semblent présenter l'apparence ou les formes d'un navire.... Mais dès que l'illusion est détruite, et dès que le spectre se dissipe en roulant avec les flots qui l'ont produit, les regardeurs reprennent le cours de leur promenade, pour se mêler à la conversation générale.

Un des hommes de bossoir cependant a appelé le contre-maître de quart: le contre-maître a tenu quelque temps ses regards inquiets sur le point que le matelot lui a indiqué. Il passe derrière; il dit un mot à l'oreille du maître assis nonchalamment sur le bout de la drôme. Le maître parle à l'officier; l'aspirant de quart posté devant passe derrière; l'officier a regardé au vent par-dessus les bastingages. On lui a dit: C'est là... là...; et bientôt on entend le chef de quart prononcer ces paroles, qui arrêtent le sang dans toutes les veines: _Timonnier, allez réveiller le commandant_.

Le commandant paraît: il dirige sa longue-vue de nuit sur le point qu'on lui montre. Tous les yeux suivent le mouvement de cette longue-vue au bout de laquelle toutes les destinées semblent attachées... _Cachez les feux partout: branle-bas général de combat_. C'est l'ordre qu'a donné le chef à l'officier de quart. A bord d'une frégate, en temps de guerre, le branle-bas est aussitôt fait, même de nuit, que l'alignement d'un régiment d'infanterie rangé sous les armes. En un clin-d'oeil, les hamacs, où dormaient, quelques secondes auparavant, deux cents hommes, sont portés dans les bastingages, les pièces sont détapées, les mèches allumées, les canonniers à leur poste de combat, les chirurgiens parés dans le faux-pont à découper les blessés qu'on leur jettera. La poudre circule dans les batteries avec les gargoussiers des petits mousses; le capitaine d'armes, avec sa troupe, parcourt le sabre en main toutes les parties du navire, pour s'assurer que tout le monde s'est rendu à son devoir.... En quelques minutes enfin l'ordre donné par le commandant de la frégate, se trouva exécuté: il n'y avait plus qu'à attendre l'événement..

Mais, avec quelle attention les hommes que leur service appelle sur le pont, cherchent à voir le navire que l'on croit avoir aperçu! Tous les yeux se tiennent attachés sur une masse noire qui semble approcher en se balançant sur les flots qui la poussent vers la frégate. La grande voile a été mise sur les cargues, le ris de précaution, pris dans les huniers, a été largué: mais le point noir avance, la masse aperçue grandit, s'étend: c'est un fort navire auquel l'ombre de la nuit semble encore donner des formes gigantesques. _Il faudra bientôt en découdre_, se disent tout bas les matelots. _Le commandant vient de capeler son grand uniforme. Il y aura avant le jour des chapeaux à revendre à bord_. Mais quel silence règne, au milieu de tant d'hommes qui vont envoyer et recevoir la mort! Le bâtiment chasseur n'est plus qu'à une portée de pistolet de la frégate: c'est un vaisseau, un vaisseau de ligne!... Savez-vous bien tout ce qu'une apparition de ce genre a d'imposant à cette petite distance, à cette heure sinistre où le péril a quelque chose de si funeste au milieu des mers qui gémissent, du vent qui semble se plaindre, au bruit surtout du porte-voix, qui retentit d'une manière si lugubre!...

Le vaisseau approche encore; on entend un terrible coup de sifflet de _silence_, dont le son aigu et saccadé se prolonge et va frapper les oreilles attentives de l'équipage de la frégate. Puis à ce coup de sifflet succèdent ces mois solennels hélés en anglais: _Ship hoe!... C'est un Anglais, c'est un Anglais_!

Le commandant de la frégate répond, et aussitôt le pavillon français flotte dans l'obscurité au haut de la corne; et dans le porte-voix de combat a retenti cet ordre si bien compris: _Parez-vous à faire feu au commandement_! Tous les coeurs palpitent: c'est le moment suprême.

La frégate revient au vent pour présenter le travers à l'ennemi, qui a voulu la prendre en hanche en se laissant culer. _Feu tribord_! La volée part à la fois à bord des deux navires, et ces deux bordées ne font qu'un seul coup de foudre: puis un silence affreux; le temps seulement de recharger les pièces; silence qui n'est interrompu que par le bruit des manoeuvres qui tombent, des blessés qui crient. _Feu tribord_! répète le commandant. _Feu tribord_! répètent les officiers; _charge en double! pointe à démâter_! Les coups de canon ne se font pas attendre; ils grondent sans interruption, et au fort du combat, et au sein de l'obscurité et des bouffées de fumée, on entend: _Le vaisseau est là_! _le voilà par la hanche! le voilà!_ attention à pointer: _feu! feu!_ et toujours feu.

A terre, les coups de fusil sont la base des batailles; en mer, un combat est une longue fusillade à coups de canon: là ce sont des balles, ici ce sont des boulets.

C'est en vain que la frégate, couverte de voiles, a voulu fuir: le vaisseau la gagne et la couvre de feu et de mitraille; il ne pointe plus à démâter, il pointe à couler bas. Il ne réussira peut-être que trop bien: un aspirant est monté précipitamment sur le pont; il a dit un mot à l'oreille du commandant, et le commandant, sans quitter le poste, où il semble cloué, a ordonné de garnir les pompes. Les brimbales étaient montées: les pompes jouent aussitôt; l'eau entre dans la cale par les trous des boulets reçus à la flottaison, et toujours le vaisseau anglais poursuit sa proie, en paraissant étendre sur elle, comme des ailes fatales, ses voiles encore intactes, hautes et toujours majestueusement bordées sur ses vergues immenses.

Une dernière volée va décider du sort de la frégate. Oh! que les chefs de pièce, enragés de toujours manquer cette mâture, mettent de zèle et d'âme à pointer leurs canons: cette volée sera terrible pour le vaisseau, qui présente le travers; elle sera lancée à bout portant et des gaillards et de la batterie: elle part, elle tonne enfin cette volée, dernier effort du bâtiment le plus faible et le plus maltraité. Elle a tonné, et long-temps après qu'elle est sortie comme la foudre du flanc de la frégate, les nuages épais d'une homicide fumée, cachent encore et la frégate et le vaisseau. Mais le vent dissipe enfin ce chaud nuage de salpêtre: le vaisseau a culé; un bruit effroyable se fait entendre! C'est son grand mât de hune, avec les voiles dont il est surchargé, qui, en craquant comme un édifice qui s'écroule, tombe le long de son bord entre lui et la frégate. Un cri de _vive l'empereur_! un cri de victoire part, avec le bruit et la rapidité de la foudre, de dessus le pont de la frégate. Elle vient de démâter l'ennemi: elle vient d'échapper à sa perte, à sa honte! c'est de la batterie, c'est des gaillards, c'est de l'avant, c'est de l'arrière, c'est de partout enfin que le coup vengeur, que le coup sauveur est parti. La frégate, délivrée, fuit, mais en se soutenant au moyen de ses pompes sur les flots qu'elle fend et que le sang qui coule de ses dallots a rougis. Elle fuit; mais en s'éloignant elle veut encore faire ses adieux à l'ennemi qui lui présente un avant tout délabré. Une volée, chargée à la hâte jusqu'à la gueule, est lancée avec rage dans les bossoirs du vaisseau: c'est la dernière! un roulement annonce à bord de la frégate, que l'action est finie et que le feu est éteint.

Oh! c'est alors que la scène qu'animait l'ardeur du combat et qu'ennoblissait l'éclat de la gloire, va changer de face! Pendant deux heures on a marché dans le sang et sur des cadavres, sans s'en apercevoir: les idées étaient plus haut. Mais après le roulement du tambour, mais après l'exaltation du carnage, les regards s'abaissent sur le pont: la lueur des fanaux laisse voir le sang sur lequel on a marché, les cadavres et les membres épars que l'on a foulés aux pieds. L'appel va se faire; chaque officier tient la liste de son escouade: on se range sur le pont, dans la batterie; les rangs sont vides: on demande, on cherche ceux qui manquent. L'officier appelle les noms: peu de voix répondent, _présent_. On devine le sort de ceux qu'on appelle et qui ne répondent pas! C'est avec le jour que commenceront les rapides funérailles du bord, et que les fauberts iront, sous les mains des matelots, effacer les taches épaisses du sang qui a si long-temps coulé pendant la nuit!...

III.

Chaloupe Canonnière coulée par un brick anglais.

_La Canonnière_ 93 devait escorter, de Perros à l'Ile-de-Bas, sept à huit navires chargés de grain, et destinés à approvisionner les magasins des vivres de la marine au port de Brest.

Notre canonnière était une de ces embarcations longues et plates que Napoléon avait fait construire par milliers, pour opérer cette gigantesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus tard on avait cherché à utiliser les grandes chaloupes de la flottille, en leur plantant une haute mâture de brick de guerre, et en remplaçant leurs trois fortes pièces de trente-six, par une douzaine de petits canons de quatre; elles qui, étroites et longues, ne calaient que quatre à cinq pieds d'eau! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canonnières, si fastueusement gréées, chavirèrent sous le poids de leur haute mâture et payèrent bien cruellement ainsi l'honneur d'avoir voulu s'égaler aux grands bricks de l'État.

Aussi fallait-il voir la vigilance que mettaient les officiers embarqués sur ces bateaux, si peu stables, à prévenir les moindres grains! A peine un nuage s'élevait-il un peu rapidement sur l'horizon; à peine la brise venait-elle à verdir la mer, ou à frémir dans le gréement, qu'on amenait tout à bord, de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la risée. On savait qu'il y allait de la vie, et c'était avec prudence que l'on jouait sur les flots cette partie dans laquelle l'existence de tout un équipage est mise si souvent en jeu.

Les vents étaient au sud-est lorsque nous appareillâmes de Perros avec notre petit convoi. Le matin on s'était assuré, en montant au sémaphore, guindé sur la partie la plus élevée de la côte, qu'il n'y avait aucun ennemi en vue. La plus parfaite tranquillité régnait au large sur les flots: la brise était ronde, la journée paraissait devoir rester belle. En un clin d'oeil nous fûmes sous voiles, laissant les Sept-Iles par notre côté de tribord, et longeant, avec nos bâtiments bien ralliés, la côte de Lannion par babord. Les rochers arides que blanchissaient de belles vagues étincelantes au soleil de mai, défilaient déjà à nos yeux, et à chaque minute les formes bizarres du rivage changeaient d'aspect et de perspective. Rien n'est plus piquant, sous un ciel serein, que de voir ainsi la terre se métamorphoser sans cesse et revêtir les couleurs et les configurations les plus diverses. C'est un vaste panorama que la mer encadre avec son mirage, ses riants fantômes, et dont le navire est le centre. Aucune illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle, si indifférent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de l'Océan.

Vers midi, le vent, qui depuis notre départ avait paru vouloir tomber, passa définitivement au Sud, en faisant défiler, sous le ciel devenu grisâtre, de gros nuages, chargés de pluie. Une brume épaisse s'étendit, comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions déjà derrière nous, et sur la côte, qui ne se montrait plus à l'horizon que comme un banc de fumée. La brise, qui nous poussait au large, nous contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre à l'Ile-de-Bas, mais bien pour tâcher de gagner un mouillage à terre.

Notre capitaine, brave officier, élevé dans les dangers de sa profession et accoutumé à supporter toutes les contrariétés du métier, se montra soucieux dès cet instant. Il nous ordonnait avec inquiétude de bien regarder autour du navire. Il semblait prévoir l'événement que le sort nous réservait.

Quant à nos pauvres bâtiments du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient craindre l'approche de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre tout événement possible; car alors les croiseurs anglais ne manquaient pas de rôder, en vrais loups, autour des faibles troupeaux de petits bâtiments que nous nous hasardions quelquefois à faire sortir de nos ports.

A dix heures on vint nous annoncer que le déjeûner était servi dans la chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre: l'officier de quart resta sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la canonnière, chaque fois que le pilote-côtier venait conseiller d'envoyer vent-devant.

Nous étions assis depuis quelques minutes autour de la table du déjeuner, lorsque nous entendîmes sur le pont un mouvement extraordinaire. Nous montâmes tous. Ceux des navires du convoi qui se trouvaient à terre de nous, venaient de laisser arriver à plat sur la canonnière. Malgré l'épaisseur de la brume, ils avaient aperçu au vent à eux, un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait pour nous dire l'un à l'autre ce que nous venions de découvrir....

Une haute voilure de brick nous apparaît dans la brume, sous une forme aérienne. Cette voilure, avec ses contours imposants, filait avec vitesse comme un gros nuage noir que le vent aurait poussé silencieusement au-dessus des flots. Bientôt le brick, que nous ne voyions encore que par son travers, laisse porter sur le groupe des navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire _le Jean-Bart_, disons-nous, qui, mouillé depuis long-temps à l'Ile-de-Bas, sera parti ce matin, pour retourner à Saint-Malo. Nous nous flattions trop; mais comment penser qu'un bâtiment ennemi osât, avec un temps pareil, approcher aussi près d'une côte aussi dangereuse! comment supposer que sur ces mers, où quelques heures auparavant nous n'avions pas vu un seul navire, un brick anglais fût parvenu aussitôt à se placer sous terre? On ordonne le branle-bas de combat à notre bord. Le capitaine passe sur l'avant, un porte-voix en main. Il crie aux bâtiments du convoi: _Continuez de louvoyer, et si l'un de vous amène pour le brick en vue, je le coule à fond_.

Le moyen de choisir, si c'est un bâtiment ennemi? Coulés par le brick s'ils n'amènent pas, ou coulés par notre canonnière s'ils amènent, nos navires se décident toutefois à louvoyer pour essayer de gagner la côte. Notre anxiété ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large par un navire qui paraît être si fort! Qu'allons-nous devenir!

Il n'était que trop fort, en effet, ce brick qui déjà nous laisse voir une batterie très-haute, au-dessus des lames qui clapottent à peine au ras de ses sabords, ouverts comme une gueule béante qui s'apprête à vomir du sang et de la flamme.

Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver le convoi qui lui avait été confié. Il ordonna de commencer le feu et de pointer juste.