La mer et les marins Scènes maritimes
Chapter 12
Un vendredi, jour férié pour les spectres et les revenants, vers onze heures du soir, le _goguelin_ faisait sa tournée. La circonstance était favorable; le fanal de la sainte-barbe venait de s'éteindre en exhalant une puante odeur d'huile de poisson. Le canonnier, vestale très-masculine préposée à la garde du feu sacré, cherchait à rallumer sa mèche encore incandescente, lorsqu'une main très-vivante lui applique un vigoureux soufflet. Il court après le _goguelin_, dont il a cru reconnaître le pas. Le fantôme fuit, mais pas tellement vite, qu'il puisse échapper à la poursuite animée du souffleté. Un collet de chemise reste dans les doigts de celui-ci, et le farfadet, si bien appréhendé au corps, s'échappe en lame de feu, par un sabord de la batterie de 36, en laissant dans la main du canonnier la partie du linge par laquelle il a été saisi. Le canonnier donne l'alarme, tout le monde veut se lever, mais le capitaine de frégate, réveillé par le bruit, dont on lui explique la cause, ordonne que chacun reste couché, et qu'on s'assure de la présence de chacun de ceux des hommes dont le hamac est suspendu. Cette inspection d'un nouveau genre, ne produisit aucun renseignement précis. Seulement, en tâtant les hommes restés couchés, le capitaine d'armes crut remarquer une certaine humidité dans la peau d'un canonnier mulâtre, un peu orang-outang, très-bon nageur et personnage du reste très-facétieux, connu sous le nom de _Tabago_. Le capitaine d'armes conçut quelques soupçons sur le compte de Tabago, et rien de plus.
Quelques jours se passèrent, sans qu'on entendît parler du _goguelin_, mais les revenants aiment leur métier. Celui de l'_Aquilon_ recommença bientôt ses courses nocturnes: on le poursuivit comme par le passé, d'abord assez vainement, puis enfin, un soir, on le force encore à se jeter à l'eau. Pour cette fois, le capitaine d'armes, qui l'avait entendu plonger, va visiter le hamac de Tabago, où il ne trouve pas son homme. Il se porte précipitamment dans la sainte-barbe: il ordonne quelques apprêts à deux canonniers qui le suivent, et ils restent tous trois l'oreille collée aux sabords de retraite, attendant l'événement.
Cinq à six minutes s'étaient à peine écoulées, que les trois guetteurs entendent la mer clapoter un peu sur l'arrière du vaisseau, puis les chaînes du gouvernail s'agiter légèrement. On fait silence: la lumière du grand fanal, qui projette sa clarté sur la table placée sous la tamissaille, a été éteinte par précaution. La scène va se passer dans la plus parfaite obscurité: C'est ce qu'on désire.
Quelque chose, un homme peut-être, grimpe le long des ferrures du gouvernail; il gagne avec lenteur, avec souplesse, le petit escalier pendu à l'un des sabords de retraite, il fait un dernier pas, et le voilà sortant de l'eau, dans la sainte-barbe même. Mais en faisant ce dernier pas, il trébuche et tombe.... Où? Vous ne le devinez pas! dans un filet, que le capitaine d'armes a tendu en dedans pour pêcher son fantôme. L'esprit attrapé ainsi au filet, se débat, mais en vain: on serre le trou de la seine, par lequel il est entré dans le piége. Les trois pêcheurs, armés chacun d'une bonne garcette, font voltiger leurs terrestres coups sur l'épine dorsale du revenant. On allume enfin les fanaux, et tous les curieux viennent jouir du spectacle singulier du _goguelin_ pêché dans un casier!
Le _goguelin_ du vaisseau l'_Aquilon_ n'était autre chose que le mulâtre _Tabago_. L'esprit fut mis quinze jours aux fers, et les plus lourds des goguenards de l'équipage, en passant à côté de lui pour aller allumer leur pipe à la mèche de cuisine, lui répétèrent pendant quinze jours: Ah! tu as voulu faire le _goguelin_, Tabago!...
X.
Le Noyé-Vivant.
Le quart de minuit à quatre heures commençait à bord; le temps était superbe, et la brise douce et tiède des tropiques, poussait en poupe notre navire, majestueusement chargé de ses bonnettes hautes et basses. Le timonnier venait de relever à la barre son _matelot_, qui lui avait dit en lui remettant la route:--Tu n'oublieras pas de donner des calottes au mousse, qui n'a pas écuré c'te lampe, entends-tu?
--Oui; donne-moi un bout de tabac, et veille à ma chemise, que j'ai amarrée au sec sur le bredindin.
Le maître d'équipage s'était placé devant, de manière à enfourcher le pied du bossoir de tribord, le menton appuyé sur ses deux bras croisés, comme pour guetter quelque chose à l'horizon. Après avoir bâillé trois ou quatre fois, il se retourne nonchalamment vers ses matelots, encore à moitié endormis:
--Voyons, qui est-ce qui nous conte un conte cette nuit?
--Quel conte voulez-vous, maître Bihan?
--Mais un conte qui soit vrai; car il n'y a que la vérité qui m'amuse, moi; les colles m'embêtent.
--En ce cas, je vais vous conter le _Noyé-Vivant_; c'est comme qui dirait un matelot ressuscité après avoir bu un coup de trop à la grande tasse.
--Cric! braille un auditeur.
--Crac! répondent en choeur tous les autres hommes de quart.
--Ah! mais non, répond avec gravité le narrateur. Il n'y a ni _cric_ ni _crac_ là dedans. C'est que cette histoire-là est du véritable, ou bien le bon Dieu n'est pas mon patron de chaloupe. D'abord, un; je vous préviens que si vous avez l'air de dire encore _cric crac_, je rengaîne mon compliment jusqu'à la garde, et empoigne le dé qui voudra!
--Allons, conte tes affaires au cook, espèce de mal bordé! et laisse-les rognonner. Que celui-là qui ne veut pas écouter fasse semblant de dormir; chacun est libre; moi, j'aime les histoires. Va de l'avant, et silence partout.
Cette invitation de maître Bihan obtient le silence que réclame le conteur, et il commence à peu près ainsi sa narration, dont je me garderai bien de reproduire, malgré mon respect pour le texte, les expressions littérales, expressions que d'ailleurs le lecteur ne comprendrait pas toutes.
«Je me suis laissé dire par un vieux matelot, cet ancien que vous savez, qui m'a cassé un bras, dans une dispute à terre, qu'un navire de Bordeaux, où il était embarqué, doublait un jour le cap de Bonne-Espérance. Vers le coup de quatre à cinq heures du soir, plus ou moins, la brise commença à souffler du bon coin, et le navire charroyait pas mal de la toile; les vents étaient de l'arrière et la mer moutonnait déjà. Voyons, dit le capitaine, monte-moi deux hommes devant et derrière, me serrer les perroquets.
»Ce qui fut dit fut fait.
»Amène, déborde, cargue et serre les perroquets, dit le second.
»Un matelot, qui avait nom Petit-Louis, se déhalle à l'emporture du grand perroquet. Les bras étaient bien tenus et la drisse passée en palan de roulis; il n'y avait pas de soin de ce côté-là; mais le marche-pied n'était pas plus solide que l'ordonnance ne le portait: ne voilà-t-il pas qu'au roulis du navire, qui en prenait tribord et babord, que ce nom-de-D... de marche-pied vient à partir! Vous savez tous, aussi bien comme moi, ce que c'est qu'un marche-pied qui part. Petit-Louis cabane et tombe à l'eau en grand. On crie de dessus le pont: _Un homme à la mer! un homme à la mer_! Le capitaine, à cette parole, fait mettre la barre à babord et masquer le grand-hunier; la bouée de sauvetage est larguée et filée. Amène les palans du canot du porte-manteau; jette les cages à poules et les quartiers de panneau, le long du bord! On cherche l'homme à la mer, mais pas plus de Petit-Louis que dessus ma main. Au bout d'un quart-d'heure, rehisse le canot, évente le grand hunier et va de l'avant. C'est un homme de perdu, quoi! le rôle d'équipage est là; on l'apostille mort, c'est un individu de moins à l'appel, une ration de plus à bord.
»Depuis vingt-quatre heures il y avait dans les eaux du trois-mâts, un bâtiment qui torchait de la toile aussi; pendant que le trois-mâts de Bordeaux avait mis en panne pour tâcher de sauver Petit-Louis, le bâtiment en vue avait gagné le français. Mais le capitaine bordelais, qui ne voulait pas se laisser doubler, en torcha toute la nuit, et le lendemain on ne voyait plus le navire qui avait été aperçu la veille, avec un pavillon anglais.
»Quarante jours se passent, et au bout de ce temps-là le bâtiment bordelais arrive à l'Ile-de-France. Quarante-huit heures après lui, entre un trois-mâts anglais. C'était celui qui avait doublé le cap en même temps que le Bordelais.»
A cet endroit de la narration, un des auditeurs se met à brailler: _cric! crac!_ et pour prouver qu'ils sont encore bien éveillés, les autres assistants répètent: _cric! crac!_ Le conteur, satisfait de n'avoir pas endormi son monde, continue, mais en faisant encore observer, toutefois, qu'il s'est conformé jusque-là à la plus exacte vérité.
«--Je vous disais donc, que le trois-mâts anglais était arrivé quarante heures après le bordelais.
»Voilà qu'une nuit, que le matelot de quart à bord du français, se fermait les yeux pour se les tenir chauds, il se réveille en entendant, le long du bord, le bruit des pagaies d'un rafiau qui accostait le navire. Qui est-ce donc, qu'il se dit, qui peut venir à bord à cette heure? mon homme va à l'échelle de tribord pour voir ce que veut le particulier, qui monte du rafiau sur le pont.
»--Qui êtes-vous? demande-t-il au particulier.
»--Comment! est-ce que tu ne me reconnais pas, Jean-Marie? que lui répond celui-ci.
»--Ma foi non, attendu qu'il fait nuit comme dans la peau du diable.
»--Quoi! tu ne reconnais pas, à la voix tant seulement, Petit-Louis, le noyé en doublant le cap?
»--Ah! mon Dieu! s'écrie le matelot de quart; et d'où viens-tu donc, comme ça, nous qui t'avions cru _stourbe_?
»--Et qui est-ce qui t'a dit que je suis vivant à l'heure qu'il est?
»--Mais, puisque te voilà?
»--Me voilà, oui; mais ce n'est pas une raison. Tu ne crois donc pas aux revenants qui reviennent? Donne-moi une poignée de main, si tu n'as pas peur d'un mort....
»L'homme de quart en question veut lui donner la main, mais ça fait brosse. C'était une ombre de main, la vapeur des quatre doigts et le pouce du noyé, enfin.
»--Ce n'est pas le tout, que reprend Petit-Louis, où a-t-on mis le sac qui était à moi, de mon vivant s'entend?
»--Ton sac? il est dans la chambre du second.
»A cette parole, Petit-Louis, le revenant, descend dans la chambre du second du navire, qui dormait comme une paille de bitte; il reprend son sac, monte sur le pont, dit adieu à l'homme de quart, qui le regarde passer sans oser ouvrir la bouche, ni lever les yeux. Il descend dans son rafiau, et le voilà qui file en pagayant, comme de la fumée, sur la lame, quand la brise la chasse sous le vent.
»Le lendemain, vous m'entendez-bien, le _lofia_, qui avait fait le quart, raconte son aventure au second. Le second ne trouve plus dans sa chambre le sac de Petit-Louis. Bah! qu'il dit, c'est une carotte de longueur que tu as voulu me tirer. C'est toi qui as volé le butin du mort, et qui, à présent, veux faire un conte pour couvrir ton coup de flibuste d'un peu de rafistolage. Mais la couleur, qui est de mauvais teint, ne prendra pas sur l'étamine de mon pavillon.
»On fait un rapport contre l'homme de quart, qui est mis quinze jours en prison, comme le voleur des effets du trépassé.
»Pendant tout ce tintamarre, le navire anglais, arrivé quarante-huit heures après le bordelais, appareille, et il n'est pas plutôt hors de la passe du grand port de l'Ile-de-France, qu'il vient une pirogue à bord, porter une lettre à l'adresse du capitaine de Bordeaux.
»--Tiens, dit le capitaine en regardant l'adresse, c'est de l'écriture de ce pauvre Petit-Louis, qui a été noyé en doublant le cap. Il lit:
«Mon capitaine,
»Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, à seule fin de vous dire que quand je suis tombé à l'eau, en serrant le grand perroquet, j'ai eu la chose de ne pas me noyer; par le plus grand hasard, j'ai croché une cage à poule, que vous aviez eu l'attention de m'envoyer par-dessus le bord, et le navire anglais qui naviguait dans nos eaux, m'a sauvé, Dieu merci.
»Comme une fois à bord de ce navire, il m'a pris envie de déserter, je me suis mis dans la tête d'aller prendre mon sac à votre bord, en me disant revenant, pendant la nuit. J'ai fait une fameuse peur à ce gaudichon de Jean-Marie, à qui, sans vous commander, je vous prie de présenter mes amitiés, attendu qu'il a passé quinze jours en prison pour moi, que je n'oublierai jamais.
»J'ai celui d'être le vôtre, mon capitaine, avec subordination,
»Salut et respect, PETIT-LOUIS.»
«_P.S._ Je vous dirai aussi, si c'est un effet de votre part, qu'il n'y a pas besoin de lever mon extrait mortuaire, attendu que je ne suis pas mort, et que ça coûterait de l'argent.
»_Signé_, idem.»
Maître Bihan, qui jusque-là avait écouté avec résignation le récit du conteur, ne put retenir plus long-temps cette exclamation, qui lui pesait sur les lèvres:
--En voilà-t-il une bonne! Il faut la coller au pied du mât de misaine.
Et en disant ces mots, la large main du maître, sur la paume de laquelle il a eu la précaution de passer la langue, s'appliqua en grand sur le pied du mât.
--Bien, à présent la voilà collée, et elle est solide.
--Mais quand je vous dis, maître Bihan, que c'est vrai.
--Allons, laisse-nous tranquille, avec ta vérité! Un homme de quart qui est assez gaudichon pour croire que les noyés reviennent pour demander leur sac!
--Mais quand je vous dis....
En ce moment même la brise fraîchit, le vent halle l'avant; on amène les bonnettes; on oriente au plus près. L'officier de quart ordonne de carguer et de serrer le grand-perroquet, et maître Bihan saisit cette occasion pour commander au conteur: Va-t'en là-haut serrer ce grand perroquet, et prends garde de tomber à la mer, entends-tu? parce que tu serais mal reçu de venir me demander tes effets, mon ami, quarante jours après ta mort.
XI.
Promenade sur la Dunette
Les aspirants, petits jeunes gens assez rudes et fort espiègles, avaient en général, à bord des vaisseaux, une répugnance invincible pour toutes les jolies passagères qui s'avisaient de se plaindre de la migraine. Ces messieurs prétendaient, dans leur langage figuré, que les femmes qui se donnaient les airs d'avoir des vapeurs, ressemblaient aux navires qui se pavoisent avec des pavillons qui ne font partie d'aucune série de signaux. «C'est joli, mais ça ne sert à rien.» Les migraines, comme armes de coquetterie, servent cependant souvent à quelque chose.
La femme d'un bel intendant, qui allait s'engraisser administrativement aux colonies, passait aux Antilles à bord d'un vaisseau de ligne. On avait eu soin de loger le bureaucrate dans une des chambres de la dunette, près de celle du capitaine de frégate, la seconde personne du bord, homme encore galant, qui faisait l'important, parce que ses fonctions étaient importantes.
Les aspirants de vaisseau détestaient leur capitaine de frégate, qui cherchait de son côté à humilier les jeunes gens dans lesquels il entrevoyait un avenir qui devait lui échapper.
Au nombre des vexations qu'il avait plu au capitaine de frégate d'exercer envers les aspirants, il en était une à laquelle ceux-ci se montraient fort sensibles. Le soir, quand ceux de ces petits officiers en herbe, qui n'étaient pas de quart, voulaient se promener sur la dunette, M. le capitaine leur ordonnait d'aller prendre ailleurs leurs ébats. Il voulait que l'espace lui fût seul réservé. Aussi les aspirants nommaient-ils leur chef bourru, _le roi de la dunette_, et, en effet, de dix heures du soir à minuit, il régnait seul sur cette partie du vaisseau.
On cherchait à bord à s'expliquer la raison pour laquelle le capitaine de frégate tenait si singulièrement, depuis le départ du vaisseau, à s'approprier exclusivement le privilége de se carrer sur la dunette. Cette prétention donna lieu aux questions suivantes parmi les aspirants:
Pourquoi le capitaine se promène-t-il seul jusqu'à minuit sur la dunette?
Pourquoi cesse-t-il, une fois M. l'intendant et madame l'intendante endormis, de faire de grands pas sur cette partie privilégiée du vaisseau?
Pourquoi madame l'intendante couche-t-elle seule, depuis qu'elle se dit malade, dans la chambre où elle couchait auparavant avec son mari près de la cabane du capitaine?
Pourquoi enfin le capitaine fait-il sa cour à madame l'intendante et prend-il avec elle cet air de courtoisie qui va si mal avec la face de fer qu'il nous montre dans le service?
Ces questions, ainsi posées, donnèrent lieu à une gaie délibération à la suite de laquelle on résolut de tirer toute cette affaire à clair. On chargea les deux plus mauvais petits sujets d'entre les aspirants, de procéder aux moyens qui pourraient faire découvrir le plus promptement possible, ce que chacun se croyait intéressé à apprendre par désir de vengeance. Toute liberté fut accordée aux investigateurs.
Les deux commissaires chargés de l'enquête procédèrent pendant le jour avec calme et impartialité. L'un d'eux crut remarquer, en rôdant autour de la dunette, qu'il était assez facile de se glisser la nuit dans la chambre de madame l'intendante, par la petite fenêtre extérieure de l'appartement où elle se couchait chaque soir toute seule, toujours souffrante, toujours accablée de sa migraine....
Une gouttière en plomb se trouvait placée tout près de cette bienheureuse fenêtre, et il fallait, pour s'introduire dans la chambre, mettre les pieds et les mains dans la gouttière et se blottir comme un chat.... Mais le capitaine de frégate avait les articulations très-souples. Les aspirants l'avaient remarqué plus d'une fois, lorsqu'ils l'avaient vu faire le matin ses trois ou quatre flexibles saluts au commandant, en lui demandant comment il avait passé la nuit.
La gouttière et la fenêtre de la chambre de l'intendante fixèrent donc particulièrement l'impartiale et grave attention des commissaires de l'enquête. Ils arrêtèrent leur plan, et ils songèrent, sans en révéler tout-à-fait le but, à s'assurer les moyens de l'exécuter.
On mit à contribution, parmi les aspirants seulement, toutes les bouteilles d'encre dont on pouvait disposer pour le bien et le succès de _la chose_.
A neuf heures du soir, les deux exécuteurs de la vengeance des jeunes espiègles, se transportent sur la dunette, munis de cinq à six topettes d'encre de la petite-vertu. Ils bouchent la gouttière et répandent à flots le noir liquide dont ils se sont pourvus.
Cette fois-là le capitaine de frégate, en se promenant à l'heure accoutumée sur la dunette, n'eut pas besoin d'employer son autorité pour forcer les aspirants à le laisser seul; il put, avant dix heures du soir, jouir exclusivement et tout à son aise du domaine sur lequel il se livrait à ses promenades méditatives.
Mais pour être resté seul sur sa dunette chérie, tous ses pas n'en furent pas moins surveillés avec la plus scrupuleuse exactitude. Nichés dès neuf heures du soir dans les grands porte-haubans, une demi-douzaine d'aspirants guettaient, en retenant leur haleine, les moindres mouvements de leur capitaine de frégate. Il tombait ce jour-là une petite pluie fine qui traversait tous les vêtements de gens de quart; mais malgré l'incommodité de leur position et le désagrément de se sentir mouillés jusqu'aux os, nos guetteurs nichés dans leurs porte-haubans ne perdirent pas un seul des pas de leur capitaine.
Enfin, vers onze heures du soir, on n'entend plus rien, et l'on voit l'amoureux capitaine, se croyant favorisé par l'ombre de cette nuit qu'il appelait sans doute de tous ses voeux, enjamber le bastingage, se coucher, barbotter un peu dans la gouttière et disparaître aux yeux fixes et perçants de nos aspirants de marine.
--La farce est jouée, s'écria l'un d'eux, le renard est pris au piége; nous pouvons aller nous coucher. Cette nuit produira son fruit.
Allons nous coucher en attendant le joyeux dénouement de notre petite comédie, répétèrent tous les joyeux jeunes gens, et ils regagnèrent leurs cadres en cachant une partie de leur joie et en comptant beaucoup sur le lendemain.
Le lendemain, comme ils l'avaient prévu, leur apporta la vengeance qu'ils s'étaient promise. A cinq heures du matin, on fit laver le pont, et les timonniers en jetant de l'eau sur la dunette firent remarquer au lieutenant de quart, qui n'y fit aucune attention, les traces d'encre dont la gouttière en plomb portait encore les traces accusatrices.
A neuf heures du matin le commandant sortit de sa chambre pour jouir du beau temps, et M. le capitaine de frégate ne manqua pas d'aller lui faire ses trois saluts d'usage. Oui, fais bien le beau, se dirent entre les dents les aspirants, tu as dû arranger proprement la couverture de ce pauvre intendant et de madame son épouse.
L'intendant arriva bientôt aussi, mais l'air tout affairé et suivi d'un domestique qui portait, en faisant des embarras, une couverture et une paire de draps tout tachés d'encre.
--Mais qu'allez-vous donc faire avec toute cette friperie-là, monsieur l'intendant? demanda le commandant au bureaucrate.
--Commandant, je vais faire mettre ce bagage-là à l'air sur la dunette, avec la permission de M. l'officier de quart. C'est toute une histoire que ces taches d'encre que vous voyez sur la couverture et les draps de ma femme.
Imaginez-vous, commandant, que ce matin en me réveillant j'aperçois toute l'encre de mon bureau répandue sur mes papiers que j'avais eu l'imprudence de ne pas remettre dans le tiroir. Madame l'intendante était bien venue fureter de bonne heure dans ma chambre, mais elle n'avait pas remarqué ce désordre. C'est ce matin seulement qu'en entrant dans l'appartement de madame, j'ai trouvé le mot de l'énigme écrit en griffes de chat sur la couverture du lit.
--Quoi! c'est un chat qui, après s'être barbouillé les pattes dans votre encrier, a été s'introduire chez madame?
--En douteriez-vous, commandant, à ces marques du bout des pattes encore empreintes sur les draps? Oh! c'est bien là le cachet d'un de ces messieurs-là! Il n'y a pas à s'y méprendre.
Un aspirant crut devoir faire remarquer que l'empreinte était un peu large pour des pattes de chat. Le capitaine de frégate lui lança un regard foudroyant, et le commentateur fut forcé de se taire, mais il n'en pensa pas moins.
La couverture et les draps furent étalés au soleil, et bientôt chacun passa près des objets de cette nouvelle exposition, en faisant la critique que la forme et le caractère des traces d'encre lui inspiraient. Il fallut bien que le capitaine de frégate supportât jusqu'au soir toute cette bordée de quolibets.
Le capitaine de frégate envoya ce jour-là, sous trois ou quatre prétextes différents, trois ou quatre aspirants à la fosse aux lions. Il ne se lassait pas d'enrager, et ses victimes ne se fatiguaient pas de rire beaucoup. Mais le secret que les aspirants avaient gardé pendant quelques heures ne pouvait long-temps se renfermer dans leur poste d'entrepont. De l'entrepont l'aventure courut au poste des chirurgiens, qui la firent parvenir à la chambre des officiers; de la chambre des officiers, elle passa sur le gaillard d'arrière; du gaillard d'arrière elle vola au gaillard d'avant, et une fois là elle courut partout. Les matelots, gens à qui l'épithète caractéristique arrive toute mâchée, ne furent pas long-temps à baptiser leur capitaine de frégate, d'un de ces noms de bord qui ne s'en vont jamais. Il l'appelèrent _Patte-de-Chat_, et _Patte-de-Chat_ ne put jamais pardonner aux aspirants, pour qui sa haine augmenta d'année en année, le tour qu'on lui avait joué. Cet officier mourut aux Antilles, dans la grâce de Dieu et la haine finale des aspirants de marine.
XII.
Le Phénomène Vivant.
--Dis donc, _Cheveux-d'Étoupes_, viens-t'en ici me dire, bigre de mousse, pourquoi tu n'as pas donné un coup de gratte aux postes des chirurgiens?
--Ah, mais je ne veux pas, maître Jugan, que l'on m'appelle _Cheveux-d'Etoupes_!
--Pourquoi t'avises-tu d'avoir une perruque blanche comme la drosse du gouvernail? Est-ce ma faute, à moi, si tu as un toupet de chanvre en franc-filain?