La mer et les marins Scènes maritimes
Chapter 11
L'habitant paie une très-faible partie des cent cinquante pataques. Il fait pour le reste un bon qu'il promet de solder dans quelques jours. On s'empare du nègre vendu: les canonniers s'éloignent. A leur départ, nouveaux cris de désespoir du nègre; nouvelles consolations de la part de l'habitant. Le contre-maître arrive, et veut enchaîner l'esclave, pour être plus sûr de le conserver; mais celui-ci, qui, jusque-là, avait pris le tout en plaisanterie, résiste à la main brutale qui veut lui passer les fers aux pieds. Le contre-maître, accoutumé à plus de docilité, se fâche; l'esclave se regimbe: des aides arrivent. Le maître ordonne d'appliquer au mutin un _quatre de piquet_ pour sa bien-venue, et pour lui donner une idée de la discipline à laquelle il faudra qu'il s'habitue. Quatre petits pieux sont fichés en terre; on renverse le patient à plat-ventre, et de vigoureux esclaves attachent chaque main et chaque pied du récalcitrant au pieu qui correspond à chacun de ses membres. L'exécuteur est prêt; le fouet du supplice est levé: il n'y a plus qu'à ôter à la victime le vêtement qui cache la partie charnue sur laquelle doit tomber le châtiment. Mais, ô surprise! au lieu de l'épiderme d'ébène que les esclaves, valets de bourreau, s'attendaient à trouver comme d'ordinaire, sur les muscles arrondis de la région inférieure, ils découvrent une peau plus blanche encore que celle de leur maître!... Le fouet, qui plane sur le postérieur du coupable, reste suspendu dans la main du contre-maître; l'habitant, témoin du spectacle, demeure anéanti.... Mais, reprenant bientôt cette puissance de résolution que l'on recouvre avec le désir de la vengeance, il ordonne que l'exécution ait lieu sans égard pour la couleur de la peau qu'on vient de découvrir à ses yeux irrités. Le _nègre blanc_ a beau protester en bon français européen, il a beau invoquer sa qualité d'homme libre et de sujet de Napoléon, il reçoit les vingt-neuf coups de fouet destinés à l'esclave mutin.
Pendant ce temps, que faisaient nos artilleurs, indignes vendeurs de leur collègue?... Ils buvaient le prix de la peau artificielle et des tortures imméritées de leur victime. Celle-ci, rendue à la liberté, ne les rejoignit que juste à temps pour prendre part au reste du gâteau, qu'elle avait si chèrement payé.
Le lendemain, l'habitant, en grande tenue, arriva dans une pirogue à bord du _Foudroyant_ pour réclamer du commandant du vaisseau la restitution de l'argent qu'il avait compté aux canonniers, et du billet qu'il avait souscrit pour la valeur du _nègre blanc_.
VII.
Avale ça, Las-Cazas.
Un magnifique corsaire, armé à Bordeaux, je crois, reçut en s'élançant sur les mers qu'il devait ravager, le nom de _Las-Cazas_.
L'équipage du _Las-Cazas_ se montrait aussi fringant, que le patron du navire avait été pacifique durant ses courses apostoliques dans le Nouveau-Monde.
Le flamboyant trois-mâts fut pris par les Anglais, quelques heures après son appareillage du bas de la Gironde.
La renommée un peu bambocheuse de l'équipage intraitable du _Las-Cazas_, avait franchi les murs des prisons d'Angleterre, long-temps même avant la mise en mer du coursier, sur les exploits duquel les captifs français avaient fondé les plus hautes espérances. Le _Las-Cazas_, armé comme il l'était, devait venger les prisonniers de tous les mauvais traitements dont leurs vainqueurs les accablaient. La gloire du triomphateur du Trocadéro consola, disent les bons royalistes, la captivité de Napoléon, à peu prés comme les victoires des Athéniens faisaient palpiter de joie Thémistocle, exilé d'Athènes. Il n'y a que manière de s'entendre pour bien prendre les choses.
Mais quand, au lieu d'apprendre les succès du _Las-Cazas_, les prisonniers de guerre de Plymouth virent arriver, pour partager leur réclusion, les pauvres diables capturés sur le corsaire vengeur, un des loustics, des mauvais plaisants de la prison, se mit à hurler: _Avale_ _ça, Las-Cazas_! Il n'en fallut pas davantage; l'exclamation épigrammatique vola de bouche en bouche, et à chaque désappointement, à chaque mystification, les désappointeurs ne manquaient pas de répéter à chaque mystifié, l'éternel, le populaire _Avale ça, Las-Cazas_! Le mot enfin devint proverbe de prison. C'était déjà beaucoup. Il ne resta pas captif dans l'enceinte des cachots où il était né.
De la prison, dont il avait fait long-temps les délices sarcastiques, notre _Avale ça, Las-Cazas_! passa d'abord dans la marine, et il voyagea pendant longues années, sur toutes les mers du globe, à bord des vaisseaux, frégates, corvettes et avisos de notre armée navale; si bien qu'aux rives mêmes où la gloire apostolique du vertueux _Las-Cazas_ n'est pas encore oubliée, des matelots, fort peu versés dans l'histoire des conquêtes des Espagnols, répétaient toujours à leurs camarades, pour la plupart grands avaleurs de pilules amères: _Avale ça, Las-Cazas_!
Certaine année de l'empire, je ne me rappelle pas bien laquelle, M. le comte de Las-Cazas, connu pour un mérite peu ordinaire, et pour sa fidélité au malheur, la plus rare de toutes les vertus humaines, arrive incognito à Lorient. Il avait servi quelque peu dans la marine. Il se montra désireux de visiter, en vieil amateur, les vaisseaux de la rade. Il se présente à bord du _Diadême_.
L'enseigne chargé ce jour-là du service du lieutenant de garde, passait à bord pour ce qu'on nomme un bon vivant, un peu goguenard et très-gros farceur. Il reçoit avec politesse le curieux étranger, qui ne lui fait pas, à la première vue, l'effet d'un connaisseur; l'officier de service, cicérone obligé de tout visiteur un peu proprement tourné, fait parcourir les batteries du vaisseau au nouveau-venu, qu'il accompagne, suivi de quelques autres officiers du bord, et tous gens d'une belle humeur, disposés à s'égayer à la première occasion. A chaque station, le visiteur questionne, et le cicérone répond.
--Voilà de bien gros canons, monsieur l'officier: ils doivent porter bien loin?
--Mais, à quatre ou cinq lieues, plus ou moins. On nous donne de si mauvaise poudre.
--Ah! diable, je ne croyais pas que ces gros calibres eussent une aussi étonnante portée!... Mais, ces énormes canons doivent être difficilement maintenus à leur place, quand la mer est grosse. Qu'en faites-vous alors?
--Nous les descendons dans la cale, et chaque officier se fait un plaisir d'en loger un dans sa chambre, pour éviter les accidents que pourraient occasioner les coups de roulis.
Les officiers qui accompagnent le visiteur et le démonstrateur, pouffent de rire; mais décemment, et en étouffant dans leurs mains, leurs bouffées d'hilarité. On continue la promenade.
--A quel usage emploie-t-on ces barres de fer que je vois suspendues auprès de chaque pièce d'artillerie?
--A casser le biscuit des gens de l'équipage, quand il est trop vieux et trop dur pour être mangé couramment. Puis, se retournant vers ses camarades: _Avale ça, Las-Cazas_! répétait notre goguenard, à chaque réponse saugrenue qu'il faisait aux questions de l'étranger.
On arrive, à travers toutes ces plaisanteries répétées presque à chaque pas, à l'étambroir des pompes. C'était là une bonne grosse pièce à faire avaler à notre Las-Cazas; aussi l'officier s'en promettait-il une belle, car le questionneur jusque-là ne s'était pas montré fort difficile sur les morceaux qu'on lui avait donnés à digérer.
--Comment nommez-vous ce genre de pompes, monsieur l'officier?
--On appelle cela des pompes à chapelet. Ce nom leur a été donné par allusion à un usage établi à bord, lorsqu'on est réduit, dans un cas périlleux, à employer cet immense appareil, les matelots disent alors leurs prières en prenant en main leur chapelet, et c'est de là, vous comprenez bien que... (_Avale ça, Las-Cazas_.)
--Le singulier usage et l'étrange dénomination! Mais pourriez-vous me dire si les heuses et les chopines de ce genre de pompes, employé d'abord par les Anglais, sont construites comme celles des pompes aspirantes et à simple brimballe?
--Mais monsieur... cela dépend... (Ici plus d'_Avale ça, Las-Cazas_). L'officier reste interdit à ces mots, qui commencent à sentir le métier. L'étranger reprend:
--Combien pensez-vous qu'avec un semblable appareil, on puisse franchir de pouces à l'heure, à bord d'un vaisseau comme celui-ci, qui ne doit, eu égard à ses façons, franchir qu'à huit ou neuf pouces?
--Mais, monsieur, cela dépend encore... cela dépend du nombre d'hommes... employé à.... Vous comprenez bien?
A l'embarras qu'éprouve l'interrogé, ses camarades, qui, jusque-là avaient beaucoup ri du questionneur, passent du côté de celui-ci, et à leur tour ils soufflent dans l'oreille de leur collègue décontenancé, ces mots terribles, ces mots de la plus poignante dérision: _Avale ça, Las-Cazas_! Le mystificateur mystifié ne sait plus que dire, que répondre aux observations de l'étranger, qui continue à causer hydraulique, statique, bras de levier, croc à mordre dans les fusées, point d'appui, coups de roulis et de tangage, manche en cuir et manche en toile, dalots, brimballe double et martinet simple, etc., etc. Après avoir long-temps parlé seul et parlé fort bien, l'inconnu, jugeant que le supplice de son savant de bord, avait été assez long, lui présente, avec une politesse exquise et déchirante, ses plus humbles remercîments, et lui fait promettre, si jamais il vient à Paris, de lui offrir l'occasion de s'acquitter envers lui de la dette que son obligeance lui a fait contracter; puis l'étranger ajoute:--Vous avez bien voulu, sans me connaître, me faire les honneurs de chez vous. Mais comme il est juste que vous sachiez au moins quelle est la personne que vous avez bien voulu obliger avec tant de délicatesse, vous me permettrez de vous dire que je suis le comte de Las-Cazas; mais _que je n'ai pas tout avalé_.
Les camarades de l'officier désappointé étaient encore là. Je vous laisse à penser s'ils oublièrent de lui insinuer dans l'oreille, un bon et dernier _Avale ça, Las-Cazas_!
Pendant plus d'un mois, le pauvre enseigne de vaisseau ne put ouvrir la bouche pour prononcer un seul mot, sans que ses collègues ne lui répétassent l'inexorable exclamation. Mais, pour lui, il fut radicalement guéri de la manie de _faire avaler ça_ à tout le monde.
VIII.
Le petit Coup de Mer.
Dans les contes que les officiers de marine s'étaient plu à débiter aux passagers d'une frégate qui se rendait à Bourbon, ces messieurs avaient beaucoup exagéré l'effet terrible des coups de mer. Les accidents les plus bizarres et les moins croyables n'avaient eu garde de manquer à l'imagination des narrateurs. L'un s'était trouvé à bord d'un navire où, pendant un coup de cape, le mât de misaine, déplanté, était venu prendre la place du grand mât, enlevé par l'effet d'une vague furieuse. L'autre avait été jeté lui-même à cinquante brasses de son navire, et porté, au sein de l'onde écumeuse, à bord d'un vaisseau naviguant de conserve avec le bâtiment que la lame venait de submerger. Un troisième, enfin, s'était vu lancer du port, où il fumait son cigarre, jusque sur les barres du perroquet, qu'une montagne d'eau était parvenue à atteindre, dans la violence de ce mouvement ascensionnel. Les passagères, surtout, écoutaient, en regardant avec effroi les flots qui pendant ces entretiens clapotaient le long du bord, toutes ces folies, racontées du ton le plus sérieux, dans le langage le plus expressif.
Au nombre de ces passagères, il en était une autour de laquelle un jeune sous-lieutenant papillonnait avec grâce, autant du moins que le lui permettaient les coups de roulis et de tangage avec lesquels ses pieds mal assurés n'étaient pas encore très-familiers. Un vieux mari, encore moins fait que le galant aux brusques mouvements du navire, se cramponnait aux bastingages, tandis que sa moitié essayait de se promener sur le pont avec l'aide du bras du sous-lieutenant. Un jour, que la mer était un peu clapoteuse, nos deux promeneurs inexpérimentés tombèrent ensemble sur le gaillard, aux yeux du vieil époux consterné. Les aspirants, oiseaux de mauvais augure du bord, tirèrent pour le mari un triste présage de cette double chute. On releva les deux promeneurs.
En doublant le cap de Bonne-Espérance, la frégate éprouva du gros temps, de ce gros temps pendant lequel les passagers osent à peine risquer un bout de nez à l'ouverture du capot. Plus de jeux innocents sur le pont, plus de conversations intimes sur l'arrière pendant les premières heures du quart de nuit, plus enfin de promenade entre le sous-lieutenant et la jeune marcheuse! Le vent impitoyable avait enlevé dans ses jeux cruels, et nos plaisirs et nos joyeuses distractions. Une cabine installée dans la batterie, avec deux cadres séparés, recélait depuis deux jours l'époux qui ne mangeait plus, et sa jolie petite moitié qui soupirait toujours. Le vieux mari craignait surtout le coup de mer: la jeune femme paraissait les redouter beaucoup moins; mais aucun passager n'osait se montrer sur le pont humide et glissant que la lame nettoyait assez brutalement de temps à autre.
Entre nous aspirants, grands amateurs de ces petits scandales qui assaisonnent la fade vie du bord, nous nous entretenions la nuit en courant la grande bordée, des yeux quêteurs de madame Blinblin (c'était le nom de l'héroïne), des risibles terreurs de son jaloux de mari, et des projets d'invasion du petit sous-lieutenant Larobleu, notre heureux compétiteur en bonnes fortunes de traversée.
--Il la regarde, disions-nous quelquefois, de manière à faire penser que M. Blinblin a rempli sa vocation.
--Moi je crois que si on faisait tous les soirs l'appel de la bordée qui n'est pas de quart, il y aurait un cadre de vide.
--Mais c'est égal: on aurait à la fin le compte de tout notre monde; il se rencontrerait peut-être un cadre où l'on trouverait deux individus présents pour un.
--Ah! oui, dans la cabane de M. Blinblin, avec son bonnet de coton, n'est-ce pas?
--Oui, c'est ça, avec son bonnet de coton. Oh! mais pour celui-là, c'est conscience. La pauvre femme, ce n'est pas de sa faute, au fait! c'est l'influence de la physionomie du mari sur elle, qui agit sur le moral de la femme, indépendamment de sa volonté propre. C'est la vocation de M. Blinblin qu'elle remplit enfin tout bêtement. De là le principe d'attraction entre elle et le sous-lieutenant Larobleu, attraction qui doit s'exercer en raison directe des masses, et en raison inverse du carré des distances.
--Ah! ah! ah! le mot est précieux! Je t'en fiche, des distances; on t'en donnera!
Une nuit, vers une heure du matin, un petit coup de mer, ou plutôt un léger coup de balai, nous tombe sur le pont, et passe comme une liquide foudre, en secouant un peu nos pavois du vent. On n'y pensait pas le moins du monde, lorsque du fond du panneau de l'arrière, on voit apparaître, à la clarté indécise de la lune, le pâle visage du bon M. Blinblin surmonté de son fidèle et éclatant bonnet de coton?...
--Et par quel hasard vous à cette heure, monsieur Blinblin, et après un coup de mer encore?
--Vous plaisantez, monsieur l'officier de quart; c'est justement le coup de mer qui m'amène sur le pont; ma femme n'est plus dans son cadre. Ma chambre est toute mouillée;... je redoute un accident terrible.
--Un accident! et lequel?
A ces derniers mots, un des aspirants de quart s'approche en maraudeur de conversations; il examine bien attentivement la figure de M. Blinblin, et puis il vient nous dire:--C'est toujours ma même idée, il est impossible avec cette mine-là qu'il en soit autrement.
Dix minutes après, le bruit courait dans toute la frégate que madame Blinblin s'était jetée à la mer. Ses vêtements avaient été retrouvés près de son cadre vide: son époux était désespéré. Il n'y avait plus à douter de l'événement.
A quatre heures du matin, au relèvement de quart, l'officier fit part du triste événement à celui qui le remplaçait. Les aspirants ne manquèrent pas non plus de l'annoncer à leurs collègues. La désolation devint générale.
Mais l'aspirant qui venait de tirer l'horoscope définitif de M. Blinblin, à son apparition sur le gaillard d'arrière, ne donna pas dans le suicide de la jeune dame. Il avait une tout autre idée de sa force morale.
Il se rend tout droit à la porte de la chambre du sous-lieutenant Larobleu: nous le suivons en silence dans le faux pont; il frappe avec force à cette porte:--Lieutenant! lieutenant!
--Eh bien! qu'y a-t-il? que voulez-vous?
--Vous ne savez pas, lieutenant? M. Blinblin, croyant que sa femme s'est noyée cette nuit, vient de se jeter à la mer.
--Ah! mon Dieu! mon mari! non, non!
L'aspirant dénicheur, se tournant vers nous avec sang-froid:
--Eh bien! dites encore que je n'avais pas bien lu sur la physionomie du particulier?
--C'est vrai, c'est sa voix!... M. Blinblin a rempli sa vocation.
--Mais comment lui faire avaler cette pilule un peu proprement?
--Tiens, mais si nous la lui faisions avaler avec un coup de mer, lui qui en a si peur?
--C'est cela, un coup de mer. Laissez-moi, vous autres, arranger ce phénomène-là.
On va trouver l'époux inconsolable.
--Monsieur Blinblin, vous ne vous êtes pas trompé, un coup de mer avait effectivement enlevé votre femme.
--Est-ce qu'on l'aurait vue, messieurs; ah! parlez, parlez, je vous en supplie!
--Mieux que cela, nous l'avons retrouvée.
--Où donc? morte, peut-être? Parlez donc!
--Non, vivante; dans le faux pont: elle a passé par le sabord de votre chambre avec la lame, et s'est trouvée entraînée sans connaissance dans... dans....
--Dans le faux pont, peut-être, ou à fond de cale! j'en avais le pressentiment. Mais où est-elle donc maintenant, cette pauvre femme?
--Dans son cadre, sans doute.
--Mais elle avait laissé ses vêtements au pied de son cadre, même quand le coup de mer a frappé à bord.... Dans quel état l'aurez-vous retrouvée, bon Dieu!
Le vieil époux court dans sa chambre. Son épouse y était déjà rentrée. Il l'embrasse, la presse contre sa poitrine palpitante; et sur les vêtements de femme qu'elle avait laissés au pied du cadre, le mari retrouve une veste, un chapeau et un pantalon d'homme! Mais il retrouve bien sa tendre moitié dans le cadre.
Jamais M. Blinblin ne s'expliqua bien l'effet de ce coup de mer: «car, disait-il, je conçois assez passablement qu'une lame ait pu enlever madame Blinblin de notre chambre, et la jeter évanouie dans le faux pont; mais je ne comprends pas du tout comment il a pu se faire que cette lame l'ait enlevée toute déshabillée et me l'ait rendue sous des vêtements qui ne sont pas ceux de son sexe.
--Oh! bah! les coups de mer ont quelquefois produit des effets si prodigieux, monsieur Blinblin!
--Oui, mais des effets du genre de celui-là!
--Quand nous vous disions, monsieur Blinblin, qu'il n'y a pas de traversée qui n'offre des exemples aussi surprenants de la force des lames, vous ne vouliez pas nous croire. Nous croirez-vous, maintenant?
--Oui, je commence à croire quelque chose à présent.
IX.
Le Goguelin.
C'était un bien bon navire que le vieux vaisseau _l'Aquilon_, mouillé depuis longues années dans la rade de Brest, où il pourrissait fièrement avec ses mâts de perroquets à flèche, son ourse et ses filets de casse-tête! Tous les matelots pouvaient jouer au _paroli_ dans les vastes batteries de _l'Aquilon_, sans qu'un maussade capitaine d'armes vînt mettre brutalement fin à ces jeux de hasard, condamnés à la fois par la morale et la discipline. Les officiers faisaient faire leur ronde de nuit par les aspirants, qui confiaient ce service de rade aux timonniers, qui en chargeaient les pilotins, et ceux-ci, se carrant sur l'arrière du canot de ronde, représentaient pendant la nuit le lieutenant de service, qui dormait profondément dans sa chambre. C'était l'âge d'or du service maritime, et _l'Aquilon_ figurait assez bien le bon Saturne de cet âge de paix en temps de guerre.
Tout allait cependant admirablement à bord du vaisseau et dans la division dont il faisait partie. On se donne mille fois plus de mal aujourd'hui pour n'être pas beaucoup plus heureux. Où donc, s'il vous plaît, est le progrès?
Mais ce qui caractérisait surtout la bonhomie de la marine dans ce temps-là, c'était la superstition des équipages. Il n'y avait pas de bâtiments où les vieux matelots ne crussent fort sérieusement aux revenants de bord. Ils appelaient ces espèces de loups-garous marins, des _goguelins_, par corruption du mot _gobelin_, spectre de nuit; _kobalos_, pour ceux qui savent le grec.
_L'Aquilon_ avait comme de raison son _goguelin_ à lui. Les pilotins, les mousses et les novices faisaient leurs délices des contes que l'on se plaisait à débiter le matin sur les courses nocturnes du _farfadet_ domestique attaché au vaisseau, comme ces larves qui à terre élisent domicile dans certaines masures célèbres et redoutées. L'un l'avait entendu hurler ou soupirer dans le canon des pompes dont il était l'âme. L'autre l'avait vu y grimper comme un singe vaporeux, jusqu'à la pomme du grand mât; un troisième avait été réveillé dans son hamac par la main glaciale du fantôme. Quand le _goguelin_ avait touché le sac de pois que l'on mettait quotidiennement dans la chaudière où bouillait le potage de sept cents hommes, les pois ne cuisaient plus; un sort avait été jeté sur eux, et le maître-coq recevait quinze coups de bout de corde pour la maladresse qu'on lui imputait. Le génie nocturne du vaisseau avait enfin une telle influence sur toute l'existence de l'équipage, que rien de ce qui se passait à bord ne paraissait indifférent à l'empire secret qu'il exerçait quelquefois si malicieusement.
Heureux âge de crédulité! combien les temps sont changés. La marine aujourd'hui s'est civilisée à ne plus la reconnaître: elle ne croit plus à rien, pas même à la vertu musculaire du feu Saint-Elme, qui auparavant passait pour aider les matelots à serrer un perroquet.
La nuit, lorsque les hamacs, suspendus au nombre de six à sept cents sous les ponts du vaisseaux _l'Aquilon_, renfermaient ce peuple de matelots endormis par l'histoire qui venait d'expirer entre les lèvres languissantes d'un conteur de batterie, le _goguelin_ se glissait, à la faible lueur du fanal de la sainte-barbe, sous les hamacs qu'il secouait, et alors on entendait les marins ou les canonniers, réveillés par le fantôme, crier d'une voix émue: _Le goguelin! le goguelin! gare au goguelin_! Le canonnier de faction à la sainte-barbe dans la batterie basse, ou à la porte de la chambre des officiers, saisissait plus fortement son sabre et se disposait à frapper le revenant, qui toujours s'échappait en poussant des cris plaintifs, dont tous les peureux se sentaient glacés. Les esprits sont insaisissables comme on le sait, et ce privilége nous explique assez la difficulté que l'on a quelquefois à saisir la pensée de ceux qui passent à Paris pour nos esprits les plus fameux.