La mer et les marins Scènes maritimes
Chapter 10
_Maître Laouénan_.--Tu n'y vois qu'une b... de bête, comme tu seras toute ta chienne de vie, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit qui t'illumine, ainsi soit-il! Borde un pouce de l'écoute du petit foc, qui ralingue depuis une demi-heure, et va-t'en te coucher ensuite, pour faire comme le berger et mettre un cornichon à l'ombre.
Deuxième Causerie du gaillard d'avant.
_Un matelot_.--Dites donc, conscrit, sans vous commander, prenez-moi un bout de c'te corde et halez-moi dessus de toutes vos forces, si vous en avez, par manière d'acquit seulement.
_Le conscrit halant_.--Savez-vous comment on nomme la mer où nous naviguons?
_Le matelot_.--La mer inconnue, qui tombe directement dans l'embouchure du lac _Cacafouin_.
_Le conscrit_.--Tiens, c'est singulier! jamais je n'ai entendu parler de ce lac-là.
_Le matelot_.--C'est que vous n'avez jamais appris la géographie.
_Le conscrit_.--Si, certainement; mais le lac Cacafouin ne se trouve pas sur la carte.
_Le matelot_.--C'est que vous n'avez jamais regardé la carte avec vos lunettes, et en vous bouchant le nez.
_Le conscrit_.--Qu'est-ce donc que ce lac?
_Le matelot_.--C'est-z-un lac de poudre liquide à fumer les cannes à sucre: on navigue, dans c'te mer-là, la tête en bas, les pieds en haut, avec une brasse de profondeur, et on ne prend sa respiration que par le dernier bouton de la guêtre.
_Le conscrit_.--Ah! je vois que vous voulez vous gausser de moi.
_Le matelot_.--Non pas, mon ami; je ne veux que m'amuser aux dépens du passager. Savez-vous ce que c'est que le passager?
_Le conscrit_.--Mais, le passager, c'est moi.
_Le matelot_.--Trop honnête pour vous dire le contraire; mais le passager, c'est une manière de malle vivante, qui boit, qui mange, qui dort, et envers qui on a dit au commandant: Commandant, vous porterez de Brest à l'Ile-Bourbon trois cents citoyens qui ne pourront pas se tenir sur leurs pieds, et à qui vous ferez voir le bonhomme Tropique et la ligne dans une longue-vue où vous mettrez un cheveu.
_Le conscrit_.--Le bonhomme Tropique est une farce, n'est-ce pas?
_Le matelot_.--Oui, c'est une farce qui ne vous fera pas rire, à moins que vous n'ayez trois cents kilos de gaîté clouée, doublée et chevillée en cuivre dans l'âme.
_Le conscrit_.--Mais qu'est-ce que c'est que le bonhomme Tropique?
_Le matelot_.--C'est le curé de la ligne, qui donne la bénédiction avec des tuyaux de pompe à laver, et qui fait pleuvoir des pois secs, quand il éternue.
_Le conscrit_.--Et la ligne?
_Le matelot_.--C'est un grand câble que le grand Chasse-F... a filé par le bout dans le milieu du monde, en voulant appareiller pour couper la côte d'Afrique en deux. Vous ne savez pas ce que c'est, peut-être, que le grand Chasse-F...?
_Le conscrit_.--Pas plus que le lac Cacafouin.
_Le matelot_.--Le grand Chasse-F... est un trois-ponts qui a du cent vingt mille tonnerres en batterie, et qui se sert de la lune pour pomme de girouette; il y a dix mille ans qu'on travaille à Lyon et à Rouen pour lui faire un pavillon de poupe. Un jour son commandant a voulu le faire virer de bord vent-devant, et le talon de son gouvernail a touché sur le fond d'Ouessant, tandis que son beaupré a été chavirer tout ce qu'il y avait de servi sur la Table-Bay, au cap de Bonne-Espérance.
_Le conscrit_.--C'est donc un bien grand vaisseau?
_Le matelot_.--Ah! mais oui; mais ce n'est pas le tout. Un jour, le commandant a voulu envoyer son mousse pour parer la flamme qui s'était engagée dans un calle-hauban de perroquet, et ce b... de mousse, quand il est descendu, avait la barbe grise et sa demi-solde en poche.
_Le conscrit_.--L'Anglais ne prendra pas ce vaisseau-là, je crois bien.
_Le matelot_.--Si, peut-être, mais dans l'année de j'ten f...; il y a trois mille ans qu'on se bat sur le gaillard d'avant, et que le branle-bas d'combat n'est pas encore fait sur le gaillard d'arrière; le commandant n'a seulement pas été réveillé par le charivari que font les caronades d'en avant des passe-avants, et qui tapent dur; mais c'qu'il y a de plus farce, c'est qu'un passager comme vous, à un demi-pouce de nez près, est tombé dans la cale par le grand panneau, et qu'il n'est pas encore rendu à fond de cale: ce particulier-là tombe toujours; il sera mort d'âge avant de se casser les reins.
_Le conscrit_.--Mais qui est-ce qui commande votre grand Chasse-F...? c'est sans doute le Père Eternel?
_Le matelot_.--Le Père Eternel? ah bien oui! il n'est que patron de chaloupe, à bord, et il y a dix-huit cent trente ans et le pouce que notre seigneur Jésus-Christ fait du feu sous la chaudière de l'équipage, sans avoir pu encore arriver à faire bouillir la soupe et à faire cuire les boulets de trois mille cinq cent soixante qui serviront de petits pois à la ration.
_Le conscrit_.--Pourquoi donc que les matelots inventent des bêtises comme ça?
_Le matelot_.--Mais ils inventent ces bêtises-là pour vous faire croire qu'ils sont plus bêtes que ceux-là qui les écoutent pendant une heure, comme vous le faites là.
_Le conscrit_.--Vous vous moquez donc de moi?
_Le matelot_.--Pas trop; mais à vous voir ouvrir la bouche comme une gamelle de sept, j'commence à croire qu'en fait de gaudichonneries, vous avez chargé plus que votre plein, conscrit. (Le matelot s'éloigne en regardant gaîment le conscrit de côté, et en chantant à plein gosier:)
Reviendras-tu, toi que mon coeur adore!
V.
La Casaque du bon Dieu.
A bord d'un brick de l'État se trouvait un maître calfat, très-bon chrétien, fidèle croyant, et un maître canonnier, esprit fort, s'il en fut, goguenardant tout ce qui sentait la religion, un esprit voltairien, en un mot.
Le maître calfat appelait toujours son collègue, _maître_ Canon, et celui-ci ne désignait son confrère que sous le nom familier de maître _Mailloche_.
Maître Canon et maître Mailloche avaient souvent ensemble des discussions théologiques, philosophiques et philanthropiques, dont l'équipage s'amusait beaucoup avec tout le respect que l'on devait cependant, au grade et à l'âge des graves interlocuteurs. Nos deux maîtres, malgré le dissentiment de leurs opinions, étaient du reste les meilleurs amis du monde; et leurs petites taquineries ne semblaient même que raviver et rendre leur liaison plus piquante. C'est ainsi que deux arbres dont le feuillage est différent, enlacent leurs branches pour confondre leurs fruits confraternels, et résister, s'il le faut ensemble, à la tempête.
Le brick sur lequel naviguaient nos deux amis, relâcha pendant la guerre, au Passage, port espagnol, situé à l'entrée de cette Bidassoa, que les troupes impériales n'avaient pas encore passée, pour aller porter le ravage dans la Péninsule. Nous étions, enfin, en paix avec les Espagnols.
Quelques jours après leur entrée dans le port, les deux maîtres demandèrent la permission d'aller passer la journée du dimanche à terre. L'un avait revêtu son uniforme de sergent d'artillerie de marine, l'autre avait endossé le large habit de sa profession avec son collet bordé d'un large galon d'or. La toilette était complète, car chacun des deux amis sentait le besoin de ne se montrer qu'avec dignité aux yeux d'une population étrangère.
A peine rendu à terre, le maître calfat, malgré la dureté de son oreille trop bien faite aux coups redoublés du marteau, entend des chants religieux remplir une vaste église. Ces accents de piété allèchent notre dévot; mais il n'ose pas quitter son compagnon, pour aller entendre la messe qui le séduit. Le maître canonnier, devinant l'envie et l'embarras de son camarade, lui propose de l'accompagner jusque dans le sein de l'église apostolique et romaine.
--Quoi! vous tâteriez d'une messe, maître Canon, par égard pour moi?
--Et pourquoi pas, maître Mailloche? On peut n'être pas de la même idée sur ces bêtises-là, mais ça n'empêche pas d'aller avec ses amis, en haussant les épaules pour eux.
--Vous hausserez donc les épaules pour moi, n'est-ce pas?
--Oui; mais vous avalerez votre messe pour vous, et si ça vous fait du bien, ça ne m'empas d'être content de moi.
Les deux amis entrent à l'église. L'un tire de son petit sac de toile à voiles, son petit livre de messe, et il se met à chanter pieusement faux, en latin, à la grande édification des Espagnols qui l'entourent. L'autre, obligé de suivre les dévots mouvements de la foule, de s'agenouiller, de se faire donner la bénédiction en courbant le dos, murmure tout bas qu'il aimerait cent fois mieux faire la charge en douze temps, que l'exercice commandé par un moine.
L'office divin touche à sa fin, cependant! le sacrifice de la messe est offert, et sans doute aussi accepté. La foule s'écoule religieusement, et nos deux compagnons vont, n'ayant rien de mieux à faire, se promener dans les rues du Passage.
L'heure du dîner arrive: l'appétit vient avec elle à nos promeneurs.--Ah çà, demande maître Canon, nous ferez-vous jeûner encore, après m'avoir fait avaler une messe qui ne m'a pas rempli du tout l'estomac?--Non pas, maître Canon, nous allons, si vous voulez, monter dans cette petite auberge, au premier étage. Ma religion, à moi, ne défend pas de manger et de boire à son contentement. L'Évangile est là pour un coup, d'ailleurs: «Donnez à boire à qui a soif.»
--J'ai soif, moi.
--Eh bien! nous allons boire un coup ou deux, mais _moderato_, comme dit l'Anglais.
--J'ai faim aussi, et bigrement même.
--Eh bien! nous allons manger un morceau, mais ne jurons pas aujourd'hui, car il ne faut pas se ficher du dimanche, qui est le jour de Dieu. Entrons dans l'auberge, et je dirai le _benedicite_ avant de manger, attendu que les Espagnols nous feraient payer plus cher, si nous ne disions pas notre prière avant le repas.
On servit une matelotte à l'oignon aux convives français, qui s'établirent gaîment près d'une petite fenêtre qui donnait sur la rue. Un vin rouge, épais et doucereux, sentant un peu la peau de bouc, leur fut présenté comme la perle des vins du pays. Ils s'en abreuvèrent avec délices et en jasant beaucoup. Une procession vint à passer.
Aux accents nasillards des moines qui entraînaient la foule bruyante sur leurs pas gravement cadencés, le maître calfat fit ses dispositions pour se mettre à genoux; mais avant qu'il ne pût humilier sa figure rubiconde, sur le bord de la fenêtre, on lui cria de la rue, en espagnol: _A genoux, les Français_!
--Ceci sent joliment la farce! s'écria le maître canonnier, qui ne s'agenouillait pas.
--C'est égal, calons nos mâts de hune, et amenons nos basses largues sur les porte-aux-lofs.
--Non pas, ma foi! J'ai entendu une messe à contre-coeur; je ne veux pas amener au milieu de mon dîner pour une escouade de calotins.
--_A genoux, les Français! A genoux, et quelque chose pour le bienheureux saint Sébastien_! cria-t-on de la rue et du milieu de la foule.
--Ah! tu demandes quelque chose pour ton saint, dit maître Canon, attends: tiens, tiens, attrape! et en prononçant ces mots, le sergent d'artillerie jette sur la procession quelques os de poulet rongés jusqu'à la moelle.
--Que faites-vous donc là, maître Canon?
--Je donne quelque chose à ces mendiants, maître Mailloche.
--Vous allez nous faire éreinter, c'est sûr, maître Canon.
--Ah! ils éreintent donc aussi, vos catholiques, quand ils sont mille contre un?
Les prédictions du mystique calfat allaient s'accomplir: les coureurs de la procession ne parlaient déjà de rien moins que d'assommer les deux impies. Le maître calfat, voyant son camarade menacé mettre le sabre à la main, prit un barreau de chaise, pour se défendre en ami généreux plutôt qu'en chrétien résigné au martyre de la canaille. On crie, on hurle et le combat va commencer.
Fort heureusement que pour nos deux assiégés, une des embarcations de leur brick se trouvait non loin de l'auberge où l'on venait de les assaillir. Au bruit de l'attaque, les canotiers français, armés de longs avirons, accourent, et, faisant fuir les Espagnols sous les coups de leurs mobiles balistes, ils parvinrent à tirer maître Canon et maître Mailloche du mauvais pas dans lequel ceux-ci s'étaient engagés pour des os de poulet jetés sur deux ou trois têtes _encalottées_, comme les appelait le sacrilége canonnier.
En arrivant à bord, le soir, les deux amis, encore un peu agités des libations qu'ils avaient offertes à Bacchus et des émotions que leur avaient fait éprouver les Espagnols, ne se dirent pas grand'chose. On les plaisanta un peu sur l'agrément qu'ils avaient dû trouver dans leur promenade à terre, et ils allèrent se coucher, sans daigner répondre aux sarcasmes que leurs confrères restés à bord leur lançaient d'un air demi-goguenard et demi-apitoyé. Mais le lendemain, quand les fumées du vin du Passage furent tout-à-fait dissipées, et que maître Canon et maître Mailloche se trouvèrent en présence, le premier, assis sur la drôme, interpella ainsi son camarade, en présence de tout l'équipage rassemblé pour écouter la discussion, qui paraissait devoir être savante et vive.
--Vous avez vu hier cependant, maître Mailloche, à quoi vous conduit votre belle religion!
--Ce n'est pas ma religion qui a fait tout le mal, c'est vos os de poulet, plutôt.
--Et pour des os de poulet, faut-il tuer un homme, morbleu?
--Ce n'est pas le bon Dieu, encore une fois, qui est la cause de ce qui se fait de mal en ce monde.
--Votre bon Dieu, puisque bon Dieu il y a, a de vilains soldats à son service, et vous pouvez vous en vanter.
--Mais qu'avez-vous tant à reprocher à mon bon Dieu, au bout du compte? N'est-ce pas lui qui a permis aux canotiers de notre bord, de nous retirer de la patte de cette canaille du Passage?
--Comment! ce que j'ai à reprocher à votre bon Dieu? Vous avez le front de me demander cela à moi? Ce n'est pas moi seulement qui lui reproche ce qu'il a fait anciennement: c'est tout le monde.
N'est-ce pas lui qui a fait tenter notre première mère par un serpent à sonnettes, sur un arbre, et qui a puni plus de cinq cent millions d'hommes avant leur naissance, parce que l'épouse de M. Adam, que vous ne connaissez pas plus que l'an quarante, avait mangé une pomme ou une poire de trop?
--Mais si c'est pour votre bonheur que le bon Dieu a fait tout cela?
--Oui, c'est pour notre bonheur à présent, qu'il a rendu malheureux un tas de pauvres b... comme vous et moi, n'est-ce pas? Et puis ensuite, pourquoi le bon Dieu, par exemple, qui est si bon, a-t-il fait le déluge?
--Pour corriger les hommes qui étaient trop méchants.
--Mais puisqu'il est si puissant et si despote à son bord, et qu'il peut tout faire d'un seul commandement, pourquoi, une supposition, n'a-t-il pas dit à ces hommes: _Corrige-toi, tas de gueux et de vermines_, plutôt que de les noyer comme de vrais pourceaux? Belle fichue manière de corriger quelques coupables, que de noyer tout le monde en bloc!
--Vous ne pouvez pas comprendre tout cela, maître Canon; vous n'avez pas la foi, comme on dit.
--Mais je comprends bien la mort de votre seigneur Jésus-Christ, cependant. Votre bon Dieu n'a-t-il pas laissé mourir son fils, comme un simple particulier, par exemple? hein! Ripostez, s'il vous plaît, à cette botte-là, vous qui êtes si crâne dans les écritures?
--Il a laissé mourir son divin fils, pour nous racheter de nos péchés, vous, moi et les autres.
--Eh bien! moi, je vous donne mon billet, que si j'avais été à la place du bon Dieu, j'aurais plutôt vendu jusqu'à ma dernière casaque, que de laisser condamner mon enfant à faire sa dernière grimace sur la croix.
A cette idée de la _casaque du bon Dieu_, les assistants, qui jusque-là avaient gardé leur sérieux, ne purent s'empêcher d'éclater de rire. Maître Mailloche, tout déconcerté, quitta en marmottant le lieu de la discussion; et maître Canon, tout triomphant, laissa couler sur les traces de son interlocuteur vaincu, un flux d'arguments, au milieu desquels on entendait encore ces mots: _Il m'a fait manger une messe, mais j'ai fait avaler des os de poulet à sa procession_.
Le mot de la _casaque du bon Dieu_ n'eut garde d'être perdu à bord du brick. Long-temps encore après le débarquement de maître Canon, on ne parlait de lui qu'en le désignant sous le nom de _la Casaque du bon Dieu_. C'est sous ce sobriquet qu'il navigua à bord d'une douzaine de navires, jusqu'à sa mort.
Que Dieu soit en paix à ce brave impie!
VI.
Le Nègre blanc.
Après le terrible ouragan qui dispersa, pendant la dernière guerre, la division de l'amiral Willaumetz, le vaisseau français le _Foudroyant_ se vit forcé de relâcher à San-Salvador, dans la baie de Tous-les-Saints, si justement nommée, en égard à la quantité prodigieuse de saints que chôment les dévots habitants du pays.
A bord de ce vaisseau existait, parmi les canonniers de marine, un grand gaillard, au teint basané, aux cheveux laineux, et que, par allusion à son nez écrasé et à ses yeux tout ronds, ses camarades avaient appelé _le Nègre_. Loin de se fâcher de cette dénomination, notre _Nègre_ semblait au contraire la supporter fort gaîment; et s'il avait connu les vers de Ducis, il se serait peut-être même écrié volontiers, en parodiant le Maure Othello:
On m'appelle le Nègre, et j'en fais vanité, Ce nom ira peut-être à la postérité.
Il n'alla pas tout-à-fait si loin.
Un jour, ayant obtenu de son capitaine de frégate et de son capitaine d'artillerie la permission d'aller à terre, il se dirigea avec quatre de ses camarades vers le fort San-Antonio. Le tafia se boit à bon marché à Bahia, et pour quelques pièces de six liards, les marins peuvent facilement parvenir, par le plus court chemin possible, au comble de l'humaine félicité du matelot, c'est-à-dire à se griser complétement. Nos cinq artilleurs se grisèrent donc, et tellement, que le Nègre, pour égayer la partie, emprunta les vêtements d'un esclave afin de remplir son rôle de noir sous le costume de rigueur du personnage. Je vous laisse à penser les grimaces et les contorsions africaines que fit notre homme, excité par l'hilarité de ses camarades! Il obtint enfin un succès dramatique dont les esclaves de coulisses que nous voyons dans _Paul et Virginie_ s'enorgueilliraient. Mais le mouvement que notre canonnier s'était donné pour rendre l'illusion plus complète aux yeux des spectateurs, acheva de lui faire perdre l'usage de sa raison.
L'idée des bonnes grosses farces arrive vite aux marins qui sont descendus à terre pour s'amuser, de manière à ne pas perdre un seul instant.
L'un d'eux dit à ses camarades:--Dites donc, vous autres, si, tandis qu'il est en train de faire ses _macaqueries_, nous lui passions une couche de noir sur son franc-bord, croyez-vous qu'il ne ferait pas encore mieux le nègre?
--Tiens, c'est vrai! repart un autre. Mais avec quoi veux-tu que nous le _galipotions_ en noir?
--Avec quoi? Attends un peu; tu vas voir qu'il est plus aisé de noircir un blanc que de blanchir un noir.
Et, en prononçant ces mots, notre Raphaël improvisé se frotte les mains sur le fond des marmites et des casseroles qu'il trouve dans le cabaret, et puis il vient déposer, le plus artistement qu'il peut, cette couche de bistre sur les joues, le front et le cou de notre Nègre, qui se laisse faire, tout en continuant de parler créole à son barbouilleur, et toujours pour rendre la scène plus piquante. Les mains même du Nègre ne sont pas épargnées; et, poussant encore plus loin le scrupule de la vraisemblance, l'artiste alla jusqu'à frotter les pieds du malheureux canonnier, de la suie humide qu'on put recueillir sur le fond des casserolles, qui n'avaient jamais été fourbies, sans doute, avec autant de soin.
Un des artilleurs, séduit par l'illusion, s'avise de s'écrier, avec une admirable bonne foi de spectateur:--Le diable m'emporte! on le vendrait presque pour un noir, tant il est ressemblant comme ça!
Cette exclamation devient un trait de lumière pour nos farceurs, qui répètent presque en même temps: _Vendons-le! vendons-le!_ Ces gens-là avaient apparemment entendu parler de l'histoire de _Joseph_. Voilà pourtant comme le texte des saintes Écritures est souvent interprété.
Le nègre, pour rendre la farce qu'il a commencée tout-à-fait complète, consent à être vendu, certain qu'il est de recouvrer ses droits inaliénables d'homme libre en se lavant la figure, ressource que n'ont pas toujours les nègres de bon teint.
On sort, on court, on trouve une habitation. Mes quatre canonniers pénètrent dans une sucrerie; ils demandent à parler au maître. Le maître paraît: il entend un peu le français.
--Monsieur l'habitant, lui dit un des canonniers, voilà avec nous un noir que nous avons eu pour notre part de prise, notre vaisseau ayant amarriné, dans la croisière que nous venons de faire, un négrier anglais de Liverpool. Ce drôle, qui nous sert assez mal à notre plat, n'est bon qu'à être mené durement dans une habitation. Si vous voulez nous l'acheter, nous vous le vendrons bon marché.
L'habitant examine la marchandise. Le teint en est reluisant comme une paire de bottes bien cirées. Notre nègre, toujours a son rôle, baragouine de mauvais français; il fait des gambades qui ne jurent nullement avec l'esprit de son personnage.
--Mais, ce noir est ivre! dit l'habitant.
--Oui, monsieur l'habitant; nous l'avons soûlé pour pouvoir le conduire plus facilement ici.
Notre sucrier ne donna qu'à moitié dans le piége que lui tendaient les canonniers. Il se doutait bien que le nègre qu'on lui offrait pouvait bien avoir été enlevé par les vendeurs sur quelque habitation voisine; mais il était loin de supposer que la marchandise n'était recouverte que d'un enduit de suie. A Bahia, les procédés entre habitants n'allaient pas, en ce temps-là, jusqu'à empêcher un brave producteur de souffler un esclave ou deux à ses confrères en cannes à sucre. Celui-ci demande à nos nouveaux marchands ce qu'ils veulent pour leur part de prise?
--Mais, c'est selon; qu'en donneriez-vous bien?
--Cent pataques, répond l'habitant, qui ne voulait pas laisser passer l'occasion d'avoir pour peu de chose un grand diable qui pourrait devenir un bon sujet sous le fouet d'un contre-maître.
--Mettez-en deux cents, et qu'il n'en soit plus question.
--Non; je ne vous en donnerai que cent-cinquante.
--C'est votre dernier mot?
--Mon dernier mot.
--Eh bien, enlevez, c'est pesé!
Ici le nègre vendu fait mine de pleurer: le maître cherche à le consoler.
--Oh! il n'a pas un mauvais naturel, et vous en ferez quelque chose, allez, monsieur l'habitant. C'est un marché comme on en voit peu, que vous venez de faire là.