Chapter 20
Je ne parle pas ici des enfants seuls, mais de tous. Chaque ville a aujourd'hui dans son sein une autre ville encombrée, c'est l'hôpital, où le travailleur défaillant vient, revient sans cesse. Il coûte ainsi énormément, à qui? aux autres travailleurs, qui, en dernière analyse, portent toute dépense publique. Il meurt jeune, laisse les siens à leur charge. Il serait bien plus aisé de prévenir que de guérir. L'homme pour qui l'on peut beaucoup, c'est moins le malade, que celui qui va le devenir, qui est au bout de ses forces. Dix jours de repos à la mer le remettraient, conserveraient un solide travailleur. Le transport, le très-simple abri d'un si court séjour d'été, une table publique à bas prix, coûteraient infiniment moins qu'un long séjour d'hôpital. Et l'homme serait sauvé, la famille et les enfants; un homme souvent irréparable; car, je l'ai dit, chacun d'eux est la production tardive d'une longue tradition d'industrie; il est lui-même une oeuvre d'art, de l'art humain, si inconnu, où l'humanité va s'élevant, se formant, comme puissance de création.
Qui me donnera de voir cette élite de la terre, cette foule du peuple inventeur, créateur et fabricateur, qui sue et s'use pour le monde, reprendre incessamment ses forces à la grande piscine de Dieu! Toute l'humanité en profite; elle fleurit du labeur énorme de ceux-ci. Elle leur doit toute jouissance, toute élégance, toute lumière. Elle prospère de leurs bienfaits, vit de leur moelle et de leur sang. Qu'on donnât à ceux-ci la rénovation de nature, l'air, la mer, un jour de repos, ce serait une justice, un bienfait encore pour le genre humain, à qui ils sont si nécessaires, et qui, demain, par leur mort, se trouvera orphelin.
Ayez pitié de vous-mêmes, pauvres hommes d'Occident. Aidez-vous sérieusement, avisez au salut commun. La Terre vous supplie de vivre; elle vous offre ce qu'elle a de meilleur, la Mer, pour vous relever. Elle se perdrait en vous perdant. Car vous êtes son génie, son âme inventive. De votre vie, elle vit, et, vous morts, elle mourrait.
NOTES
«Le gros animal, la Terre, qui a pour coeur un aimant, a à sa surface un être douteux, électrique et phosphorescent, plus sensible que lui-même, infiniment plus fécond.
«Cet être, qu'on nomme la Mer, est-ce un parasite du grand animal? Non. Elle n'a pas une personnalité distincte et hostile. Elle féconde, vivifie la Terre de ses vapeurs. Elle semble être la Terre même en ce qu'elle a de plus productif, autrement dit son organe principal de fécondité.»
Voilà des rêves allemands. Est-ce à dire que tout y soit rêve? Plus d'un grand esprit, sans aller jusque-là, semble admettre pour la Terre, pour la Mer, une sorte de personnalité obscure. Ritter et Lyell ont dit: «La Terre se travaille elle-même. Serait-elle impuissante pour s'organiser? Comment supposer que la force créatrice qu'on trouve en tout être du globe soit refusée au globe même?»
Mais comment le globe agit-il? comment aujourd'hui s'accroît-il? Par la Mer et la vie marine.
La solution de ces hautes questions supposerait une étude profonde de sa physiologie, que l'on n'a pas faite encore. Cependant, depuis vingt ans, tout gravite de ce côté:
1º On a étudié le côté irrégulier, extérieur, des mouvements de la mer, cherché la _loi des tempêtes_;
2º On a approfondi les mouvements propres à la Mer, _ses courants_, le jeu de ses artères et de ses veines dont les premières lancent l'eau salée de l'équateur aux pôles, les secondes la ramènent dessalée du pôle à l'équateur;
3º La troisième question, la plus intérieure, dont la nouvelle chimie donnera l'éclaircissement, c'est celle de la nature propre du _mucus_ marin, de ce gluant gélatineux qu'offre partout l'eau de mer, et qui paraît être un liquide vivant.
C'est tout récemment que la sonde de Brooke, et spécialement les sondages du câble transatlantique, ont commencé à révéler le _fond_ de la mer.
_Est-elle peuplée_ dans ses profondeurs? On le niait; Forbes, James Ross, y ont trouvé partout la vie.
Avant ces belles découvertes, qui n'ont pas vingt années de date, on ne pouvait entreprendre le livre de la Mer. Celui de M. Hartwig en fut le premier essai.
Pour moi, j'étais encore loin de cette idée, lorsqu'on 1845, préparant mon livre _le Peuple_, je commençai en Normandie l'étude de la population des côtes. Dans les quinze dernières années, ce sujet vaste et difficile a été grandissant pour moi et m'a suivi de plage en plage.
Le 1er livre, _un Regard sur les Mers_, n'est, comme ce titre l'indique, qu'une promenade préalable. Toutes les matières importantes reviendront dans les livres suivants.
J'en excepte deux, les _Marées_ et les _Phares_. Ici, mon guide principal a été M. Chazallon; son important _Annuaire_, qui compte aujourd'hui vingt volumes. Le premier est de 1859. Si l'on donnait une couronne civique à celui qui sauve une vie humaine, combien n'en eût-il pas reçu! Jusqu'à lui, les erreurs sur les marées étaient énormes. Par un travail immense, il a rectifié les observations pour près de cinq cents ports, de l'Adour à l'Elbe.--Son Annuaire donne sur les phares les renseignements les plus précis. Rapprochez-en l'exposé clair et agréable que M. de Quatrefages (_Souvenirs_) a fait du système d'éclairage de Fresnel et Arago. L'admirable invention des phares à éclipses est due à Descroizilles et à Lemoine, tous deux de Dieppe. (V. M. Ferey.)
Pour les noms divers de la Mer (p. 3), voir Ad. Pictet, _Origines indo-européennes_.--Sur l'eau, Introduction de l'_Annuaire des eaux de France_ (par Deville); Aimé, _Annales de chimie_, II, V, XII, XIII, XV; Morren, _ibidem_, I, et Acad. de Bruxelles, XIV, etc.--Sur la salure de la mer, Chapmann, cité par Tricaut, _Ann. d'hydrographie_, XIII, 1857; et Thomassy, _Bulletin de la Société géographique_, 4 juin 1860.
Page 19. _S. Michel en grève_. Je n'ai bien compris cette plage et les questions qui s'y rattachent qu'en lisant dans la _Revue des Deux Mondes_ les très-beaux articles de M. Baude, si instructifs, pleins de faits, pleins d'idées.
Je parle ailleurs de ses vues excellentes sur la pêche.
En parlant de la Bretagne (ch. III, p. 25), j'aurais dû remercier le livre de Cambry, qui m'en a donné jadis la première impression. Il faut le dire dans l'édition que Souvestre a enrichie (et doublée, on peut le dire) de ses notes et notices excellentes, qui faisaient dès lors prévoir _les Derniers Bretons_. Dans plusieurs petits romans, admirables de vérité, Souvestre a donné les meilleurs tableaux que l'on ait de nos côtes de l'Ouest, spécialement pour le Finistère, et aussi pour les parages voisins de la Loire. J'aurais été heureux de citer quelque chose d'un si agréable écrivain (d'un ami si regrettable). Mais je me suis interdit dans ce petit livre toute citation littéraire.
Le mot remarquable d'Élie de Beaumont (ch. IV, p. 31) se trouve en tête d'un article qui est un grand livre, son article _Terrains_, dans le Dictionnaire de M. d'Orbigny.
CHAP. VII, p. 70. Ce que je dis de Royan et Saint-Georges, on le retrouvera bien mieux dit dans les charmants livres de Pelletan, dans sa _Naissance d'une ville_, et dans son _Pasteur du Désert_. Ce pasteur est, comme on sait, le grand-père de Pelletan, le ministre Jarousseau, admirable et héroïque pour sauver ses ennemis. La petite maison qui subsiste est un temple de l'humanité.
NOTES DU LIVRE II. _Genèse de la Mer_.--CHAP. I. _Fécondité_.--Sur le Hareng, voir l'anonyme hollandais, trad. par de Reste, tome I; Noël de la Morinière, dans ses très-bons ouvrages, imprimés et inédits: Valenciennes, Poissons; etc.
CHAP. II. _Mer de lait_:--Bory de Saint-Vincent, _Dict. classique_, articles _Mer_ et _Matière_; Zimmermann, _le Monde avant l'homme_. Ce beau livre populaire est dans les mains de tout le monde.--À la p. 121, je suis l'ouvrage de M. Bronn, que l'Académie des sciences a couronné.--Sur l'innocuité des plantes de la mer, voir la Botanique de Pouchet, livre de premier ordre. Pour les plantes qui se font animaux, Vaucher, _Conferves_, 1803; Decaisne et Thuret, _Annales des sc. nat._, 1845, tomes III, XIV, XVI, et _Comptes de l'Acad._, 1853, tome XXXVI; articles de Montagne, Dict. d'Orb.--Sur les volcans, voir Humboldt, _Cosmos_, IVe partie, et Ritter, trad. par Élisée Reclus, _Revue germ_., 30 novembre 1859.
CHAP. III. L'_Atome_. J'ai cité dans le texte les maîtres, Ehrenberg, Dujardin, Pouchet (_Hétérogénie_). La génération spontanée vaincra à la longue.
CHAP. IV, V, VI, etc. Pour monter dans tout ce livre à la vie supérieure, j'ai pris pour fil conducteur l'hypothèse de la métamorphose, sans vouloir sérieusement construire une _chaîne des êtres_. L'idée de métamorphose ascendante est naturelle à l'esprit, et nous est en quelque sorte imposée fatalement. Cuvier lui-même avoue (fin de l'Introduction aux Poissons) que, si cette théorie n'a pas de valeur historique, «elle en a une logique.»--Sur l'_éponge_, voir Paul Gervais, Dict. d'Orb., V, 325; Grant, dans Chenu, 307, etc.--Sur les _polypes, coraux, madrépores_ (ch. IV et V), outre Forster, Péron, Darwin, consulter aussi Quoy et Gaimard; Lamouroux, Polypes flexibles; Milne Edwards, Polypes et ascities de la Manche, etc. Voir aussi sur le calcaire les deux géologies de Lyell.
CHAP. VI. _Méduses, physalies_, etc. Voir Ehrenberg, Lesson, Dujardin, etc. Forbes montre par les analogies végétales que ces métamorphoses animales sont un phénomène très simple: _Ann. of the Natural History_, déc. 1844. Lire aussi ses excellentes dissertations: _Medusæ_, in-4º, 1848.
CHAP. VII. L'_Oursin_. Voir spécialement les curieuses dissertations où M. Caillaud a consigné sa découverte.
CHAP. VIII. _Coquilles, nacre, perle_ (_Mollusques_).--L'ouvrage capital est la _Malacologie de Blainville_. Sur la perle, Moebius de Hambourg, _Revue germ._, 31 juillet 1858. J'ai consulté très-utilement sur ce sujet notre célèbre joaillier, M. Froment Meurice.--Si j'ai parlé de la perle comme parure essentielle de la femme, c'est qu'on a découvert l'art de faire des perles naturelles. Toute femme, je n'en doute pas, pourra bientôt en porter.
CHAP. IX. _Le Poulpe_.--Cuvier, Blainville, Dujardin, _Ann. des sciences nat_., 1re série, tome V, p. 214, et IIe série, tomes III, XVI et XVIII; Robin et Second, Locomotion des Céphalopodes, _Revue de zoologie_, 1849, p. 553.
CHAP. X. _Crustacés_.--Outre l'ouvrage capital et classique de M. Milne Edwards, j'ai consulté d'Orbigny et divers voyageurs. Voir le bel Atlas de Dumont d'Urville.
CHAP. XI. _Poisson_.--L'Introduction de Cuvier, Valenciennes, article _Poisson_ (Dict. d'Orbigny); c'est tout un livre, savant et excellent. Sur l'anatomie, voir la célèbre dissertation de Geoffroy. Ce que j'ai dit sur les nids de poisson, je le dois à MM. Coste et Gerbe.
CHAP. XII et XIII. _Baleines, amphibies, sirènes_.--Lacépède est ici éloquent et instructif. Rien de meilleur que les articles de Boitard (Dict. d'Orbigny).
NOTES DU LIVRE III. _Conquêtes de la mer_.--Tout ce livre est naturellement sorti de la lecture des voyageurs, depuis la primitive histoire de Dieppe (Vitet, Estancelin), jusqu'aux découvertes récentes. Voir surtout Kerguelen, John Ross, Parry, Weddell, Dumont d'Urville, James Ross, et Kane; Biol, _Journal des Savants_, et l'abrégé judicieux, lumineux, que M. Laugel a donné de ces voyages (_Revue des Deux Mondes_). Sur la pêche, outre le grand ouvrage de Duhamel, voir Tiphaigne, _Histoire économique des mers occidentales de France_, 1760.
CHAP. III. _Loi des tempêtes_; ajoutez aux livres cités dans le texte l'excellent résumé de M. F. Julien (Courants, etc.), et le curieux système de M. Adhémar, sur un déplacement de la mer qui se ferait tous les dix mille ans.
NOTES DU LIVRE IV. _Renaissance par la mer_.--Dès 1725, Marsigli semble avoir soupçonné l'iode. En 1730, un ouvrage anonyme, _Comes domesticus_, recommande les bains de mer.
La bibliographie de la mer serait infinie. Toutes les bibliothèques m'ont fourni des secours. Je me plais à citer, entre autres bons livres, les Manuels et Guides de MM. Guadet, Roccas, Cochet, Ernst, etc. J'en ai trouvé de très-rares (comme Russell) à l'École de médecine, beaucoup de spéciaux, d'étrangers au Dépôt de la marine (par exemple, _la Méditerranée_ de Smith, 1854); je ne puis assez reconnaître l'obligeance de M. le directeur, celle de M. le bibliothécaire, qui m'a souvent indiqué des livres peu connus.
Sur la dégénérescence des races, voir Morel (1857); Magnus Huss, Alcoholismus (1852), etc.
Je dois la connaissance de la brochure du docteur Barellay (_Ospizi marini_) à mon illustre ami Montanelli, et aux charmants articles de M. dall' Ongaro.
Mon savant ami, le docteur Lortet, de Lyon, en recevant la première édition de cet ouvrage, m'écrit: «Pour les enfants étiolés, j'ai obtenu de bons résultats d'une exposition prolongée à la lumière (une lumière vive, excitante). Il faudrait une plage méditerranéenne, que l'enfant y vécût nu; n'ayant que la tête couverte et le caleçon, qu'il se roulât dans la mer, dans le sable chaud. À proximité, un hangar, une sorte de serre, qui, fermée de fenêtres pour les jours froids, n'en recevrait pas moins le soleil.»
_P.-S._ J'apprends avec bonheur que l'administration parisienne de l'Assistance publique crée en ce moment un établissement de ce genre. Qu'il me soit permis d'exprimer mes voeux:
Le premier, c'est qu'on ne centralise pas les enfants dans un même lieu; qu'on ne fasse pas un Versailles, une fondation fastueuse, mais plusieurs petits établissements dans des stations différentes, où les jeunes malades soient répartis selon la différence des maladies et des tempéraments.
Mon second voeu, c'est que cette création, pour être durable, profite à l'État, loin de lui être onéreuse; que les enfants trouvés que l'on y placerait, les convalescents valides, les malades rétablis, soient employés, selon les lieux, aux travaux les moins fatigants des ports et de la navigation, aux métiers qui s'y rattachent, qu'ils y prennent l'habitude et le goût de la vie marine. Lorsque des populations malheureusement trop nombreuses de pêcheurs et de matelots tournent le dos à la mer et se font industrielles, il faut suppléer à cette désertion. Il faut faire des hommes tout neufs, qui n'aient pas entendu débattre dans la cabane paternelle les profits de la vie prudente, abritée, de l'intérieur.
Il faut que l'adoption de la France crée un peuple de marins qui, voué d'avance à son métier héroïque, le préfère à tout; qui, dès les premières années, bercé par la Mer, n'aime que cette grande nourrice et ne la distingue pas de la Patrie elle-même.
FIN
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MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
OUVRAGES DE J. MICHELET
FORMAT IN-8
PRÉCIS DE L'HISTOIRE MODERNE, nouvelle édition. 1 vol. GUERRES DE RELIGION. 3e édition. 1 -- HENRI IV ET RICHELIEU. 2e édition. 1 -- RICHELIEU ET LA FRONDE. 2e édition. 1 -- LOUIS XIV ET LA RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES. 3e édition. 1 -- LOUIS XIV ET LA DUC DE BOURGOGNE. 1 -- LOUIS XV (1724-1757). 1 -- LOUIS XV ET LOUIS XVI, nouvelle édition. 1 -- HISTOIRE DU XIXe SIÈCLE. -- ORIGINE DES BONAPARTES. 1 --
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