La mer

Chapter 19

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Est-ce un conte que l'on vient de lire? Cette renaissance si prompte de vie, de beauté, de tendresse, cette charmante aventure de retrouver dans sa femme une jeune maîtresse émue, si heureuse du retour, ce miracle, est-ce une fiction! Point du tout. C'est l'agréable spectacle qu'on a très-souvent. S'il est rare chez les riches, il ne l'est point dans les familles laborieuses et captives de leurs devoirs. Leurs séparations forcées sont pénibles; les échappées, qui permettent enfin de se réunir, ont un charme qu'on ne cache point; on n'y rougit pas d'être heureux.

Quand on connaît la tension prodigieuse de la vie moderne pour les hommes de travail (c'est-à-dire pour tout le monde, moins quelques oisifs), on est trop heureux d'observer ces scènes de joie où la famille réunie dilate un moment son coeur. Ceux qui n'en ont pas diront que c'est _bourgeois_, prosaïque. La forme importe peu, quand le fond est si touchant. Le négociant soucieux qui, d'échéance en échéance, a sauvé encore la barque où est la destinée des siens, la victime administrative, l'employé qu'usent l'injustice et la tyrannie des bureaux, ces captifs ont quitté leur chaîne, et, dans ce repos trop court, une aimable et tendre famille voudrait leur faire tout oublier. La mère, l'enfant, y sont habiles. De leur gaieté, de leurs caresses, des distractions de la mer, ils s'emparent de l'esprit chagrin, éveillent en lui d'autres pensées. C'est leur triomphe; ils le mènent; lui font visiter _leur_ plage, contempler _leur_ mer, jouissent de son admiration. Car tout cela est à _eux_. L'Océan où ils se baignent, ils en ont pris possession et se plaisent à lui en faire part.

La femme redevient tout aimable, bienveillante à cette foule même qui jusqu'ici l'inquiétait. Elle se sent si bien près de lui, tellement dans son harmonie! Elle est plus qu'en sécurité, elle est brave; elle est familière avec la mer, avec la vague. Elle assure qu'elle va nager: «elle veut dompter la mer.» Ambition un peu bien forte. Elle est tout d'abord primée par son concurrent, son enfant, tout autrement leste et hardi. Se croyant tenue, elle nage. Autrement, elle a peur, enfonce...

Elle se dédommagera à force de bains. Car elle est tombée amoureuse de la mer; elle en est jalouse. Cette mer, en effet, ne fait pas de médiocres passions. Je ne sais quelle ivresse électrique est en elle, qu'on voudrait tout absorber.

VI

LA RENAISSANCE DU COEUR ET DE LA FRATERNITÉ

Trois formes de la nature étendent et grandissent notre âme, la font sortir d'elle-même, et voguer dans l'infini.

Le variable océan de l'air, avec sa fête de lumière, ses vapeurs et son clair-obscur, sa fantasmagorie mobile de créations capricieuses, si promptement évanouies.

Le fixe océan de la terre, son ondulation que l'on suit du haut des grandes montagnes, les soulèvements qui témoignent de sa mobilité antique, la sublimité des sommets, de leurs glaces éternelles.

Enfin l'océan des eaux, moins mobile que le premier, et moins fixe que le second, docile aux mouvements célestes dans son balancement régulier.

Ces trois choses font la gamme où l'infini parle à notre âme. Toutefois, notons la différence:

La première est si mobile, que nous l'observons à peine: elle trompe, elle leurre, elle amuse; elle disperse et rompt nos pensées. C'est par moment l'espoir immense, un jour subit dans l'infini; on va voir jusqu'au fond de Dieu... Non, tout s'enfuit; le coeur est chagrin, trouble et plein de doute. Pourquoi m'avoir fait entrevoir ce sublime songe de lumière? je ne puis plus l'oublier, et le monde en reste obscur.

Le fixe océan des montagnes ne fuit pas ainsi. Au contraire. Il nous arrête à chaque pas, nous impose une très-dure et salutaire gymnastique. La contemplation s'y achète par la plus violente action. Cependant l'opacité de la terre, comme la transparence de l'air, souvent nous trompe et nous égare. Qui ne sait que Ramond, dix ans, chercha en vain le Mont-Perdu, qu'on voit et qu'on ne peut atteindre?

Grande, très-grande différence entre les deux éléments: la terre est muette, et l'Océan parle. L'Océan est une voix. Il parle aux astres lointains, répond à leur mouvement dans sa langue grave et solennelle. Il parle à la terre, au rivage, d'un accent pathétique, dialogue avec leurs échos; plaintif, menaçant tour à tour, il gronde ou soupire. Il s'adresse à l'homme surtout. Comme il est le creuset fécond où la création commença et continue dans sa puissance, il en a la vivante éloquence; c'est la vie qui parle à la vie. Les êtres qui, par millions, milliards, naissent de lui, ce sont ses paroles. La mer de lait dont ils sortent, la féconde gelée marine, avant même de s'organiser, blanche, écumante, elle parle. Tout cela ensemble, mêlé, c'est la grande voix de l'Océan.

Que dit-il? _Il dit la vie_, la métamorphose éternelle. Il dit l'existence fluide. Il fait honte aux ambitions pétrifiées de la vie terrestre.

Que dit-il? _Immortalité_. Une force indomptable de vie est au plus bas de la nature. Combien plus au plus haut, dans l'âme!

Que dit-il? _Solidarité_. Acceptons le rapide échange qui, dans l'individu, existe entre ses éléments divers. Acceptons la loi supérieure qui unit les membres vivants d'un même corps: humanité. Et, au-dessus, la loi suprême qui nous fait coopérer, créer, avec la grande Âme, associés (dans notre mesure) à l'aimante Harmonie du monde, solidaires dans la vie de Dieu.

* * *

La mer, très-distinctement, dans ses voix que l'on croit confuses, articule ces graves paroles. Mais l'homme n'entend pas aisément quand il arrive au rivage assourdi par les bruits vulgaires, las, surmené, prosaïsé. Le sens de la haute vie, même chez le meilleur, a baissé. Il est en garde contre elle. Qui aura prise sur lui? La Nature? Non pas encore. Adouci par la famille, par l'innocence de l'enfant, par la tendresse de la femme, l'homme reprend d'abord intérêt aux choses de l'humanité. On voit là que les âmes ont des sexes et sentent très-diversement. Elle, elle est plus touchée de la mer, de la poésie de l'infini; mais lui, de l'homme de mer, de ses dangers, de son drame de chaque jour, de la flottante destinée de sa famille. Quoique la femme soit tendre aux misères individuelles, elle ne donne pas aux classes un aussi sérieux intérêt. Tout homme laborieux qui vient à la côte fixe son attention principale sur la vie des hommes de travail, pêcheurs, marins, cette vie rude, hasardeuse, de grand péril, de peu de gain.

Je le vois, pendant que la femme se lève et qu'on habille l'enfant, se promener sur la grève. Par une froide matinée, après une nuit de grande pluie, une à une, les barques reviennent; tout est trempé, morfondu; les habits de ces gens dégouttent. Les jeunes enfants aussi ont passé la nuit en mer. Que rapporte-t-on? Pas grand'chose. On revient en vie pourtant. Au vent violent de cette nuit, les bateaux embarquaient des lames. On a vu de près la mort. Grande occasion pour l'homme qui se plaignait tant hier, de revenir sur lui-même, de dire: «Mon sort est plus doux.»

Le soir, par le couchant douteux, où des nuages cuivrés montent sur une mer sinistre, il les voit déjà repartir. «N'aurons-nous pas de mauvais temps? leur dit-il.--Monsieur, il faut vivre.» Ils partent, avec eux leurs enfants. Leurs femmes, plus que sérieuses, suivent des yeux, et plus d'une fait tout bas quelques prières. Qui ne s'y joindrait? L'étranger fait des voeux lui-même; il dit: «La nuit sera mauvaise. On voudrait les voir revenus.»

Ainsi la mer ouvre le coeur. Et les plus durs y sont pris. Quoi qu'on fasse, on se retrouve homme. Ah! on n'en a que trop sujet! Toutes les formes de misères s'y trouvent chez des populations braves, intelligentes, honnêtes, qui sont incomparablement les meilleures de notre pays. J'ai beaucoup vécu à la côte. Toute vertu héroïque, qu'on noterait dans l'intérieur comme chose rare, est la vie commune. Et, ce qui est curieux, nul orgueil! Tout l'orgueil en France est pour la vie militaire. Hors de là, les plus grands dangers ne comptent pas; on trouve tout simple de les braver chaque jour, et sans jamais s'en vanter. Je n'ai jamais vu des hommes plus modestes (j'allais dire timides) que nos pilotes de Gironde, qui, de Royan, de Saint-Georges, vont intrépidement sans cesse au grand combat de Cordouan. Là, comme à Granville (et partout), les femmes seules parlaient, criaient, réglaient tout, faisaient les affaires. Ces braves gens, une fois à terre, ne soufflaient mot, aussi paisibles que leurs vaillantes épouses étaient bruyantes et superbes, exerçant sur les enfants toute l'autorité paternelle. Le mari suivait à la lettre le mot du poëte romain: «Heureux de n'être rien chez moi!»

Leurs dames, fort intéressées avec l'étranger et dans toute la vie commune, n'avaient pas moins, il faut le dire, dans les grandes circonstances, un coeur royal, magnifique et généreux. À Saint-Georges, elles donnaient tous leurs draps pour la charpie des blessés de Solférino. À Étretat, trois Anglais s'étant brisés presque à la côte, dans un endroit inaccessible, toute la population se précipita au secours, et, tant qu'ils furent en péril, se désespéra; hommes et femmes donnèrent tous les signes d'une violente sensibilité. Sauvés, on les recueillit avec des cris, avec des larmes. Ils furent hébergés, rhabillés, comblés d'amitiés, de dons. (Avril 1859.)

Ô le bon peuple de France! Et combien pourtant jusqu'ici il a la vie triste et dure! Dans le régime des _classes_ (qui du reste est si utile et nous donne une si grande force), il faut qu'il quitte à chaque instant les avantages du commerce pour la marine de l'État, très-sévère, et de plus en plus. La manoeuvre, il y a quarante ans, s'y faisait encore en chantant. Aujourd'hui, elle est muette. (Jal, _Arch_., II, 522.) Dans la marine du commerce, les grandes pêches ont cessé. Les primes de la baleine ne profitaient qu'aux armateurs. (Boitard, _Dict._, art. _Cétacés, Baleine_.) La morue a diminué, le maquereau faiblit, le hareng s'éloigne. Un très-précieux petit livre (_Histoire de Rose Duchemin par elle-même_) donne un tableau saisissant de cette misère. Le spirituel Alphonse Karr, qui a écrit sous la dictée de cette femme de pêcheur, a eu le tact excellent de n'y changer pas un seul mot.

Étretat n'est pas proprement un port. Fort bas, au niveau de la mer, il en est défendu uniquement par une montagne de galets, barrière dont la tempête est le seul ingénieur, y poussant, y ajoutant de nouvelles jetées de cailloux. Aucun abri. Donc il faut, selon l'ancien et rude usage celtique, que chaque barque qui arrive soit remontée sur le quai, tirée par une corde qui se roule sur un cabestan. Le cabestan, à quatre barres, est fort péniblement tourné par la famille du pêcheur, sa femme, ses filles et leurs amies; car les garçons sont en mer. On comprend la difficulté. La lourde barque, en montant, heurte de galet en galet, d'obstacle en obstacle, et ne les franchit que par sauts. Chaque saut et chaque secousse retentit à ces poitrines de femmes, et ce n'est point une figure de dire que ce retour si dur se fait sur leur chair froissée, sur leur sein, leur propre coeur.

Je fus d'abord attristé, blessé. Mon premier élan était de me mettre aussi de la partie et d'aider. La chose eût paru singulière, et je ne sais quelle fausse honte m'arrêta. Mais, chaque jour, j'assistais, au moins de mes voeux. Je venais, je regardais. Ces jeunes et charmantes filles (rarement jolies, mais charmantes) n'avaient point le court jupon rouge de l'ancien costume des côtes, mais de longues robes; elles étaient pour la plupart affinées de race et d'esprit, et plusieurs fort délicates; elles tenaient de la demoiselle. Courbées sur cette oeuvre rude filiale, et, partant, relevées, elles n'étaient pas sans grâce ni fierté; leur jeune coeur, dans ce très-pénible effort, ne donnait à la faiblesse pas une plainte, pas un soupir.

Ce petit quai de galets, très-petit, est encore trop grand. J'y voyais nombre de barques abandonnées, inutiles. La pêche est devenue stérile. Le poisson a fui. Étretat languit, périt, près de Dieppe languissante. De plus en plus, il est réduit à la ressource des bains; il attend sa vie des baigneurs, du hasard des logements, qui, tantôt loués, tantôt vides, rapportent un jour, et l'autre appauvrissent. Ce mélange avec Paris, le Paris mondain, quelque cher que celui-ci paye, est un fléau pour le pays.

Nos populations normandes, qui découvrirent l'Amérique, qui, dès le quatorzième siècle, conquirent la côte d'Afrique, de moins en moins aiment la mer. Beaucoup tournent désormais le dos à la côte et regardent vers l'intérieur. Le descendant de celui qui jadis lança le harpon se résigne au métier de femme, devient un cotonnier blême de Montville ou de Bolbec.

C'est à la science, à la loi, d'arrêter cette décadence. La première, par sa direction habile, si elle est fermement suivie, créera l'économie de la mer et reconstituera la pêche, école de la marine. La seconde, moins exclusivement influencée de l'intérêt de la terre, gardera dans le marin la fleur du pays, élite à part, nullement comparable aux grandes masses dont nous tirons le soldat, et qui sera le vrai soldat dans telles circonstances, qui trancheraient le noeud du monde.

Telle était ma rêverie sur ce petit quai d'Étretat dans le sombre été de 1860, où la pluie tombait à flots, pendant que le dur cabestan grinçait, que la corde criait, que la barque montait lentement.

Elle traîne aussi, celle du siècle, et elle a peine à monter. Il y a lenteur, il y a fatigue, comme en 1730. Il serait bon qu'on aidât et qu'on se mît à la barre. Mais plusieurs perdent le temps, jouent aux coquilles, aux cailloux.

On dit que Scipion, le vainqueur de Carthage, et Térence, captif échappé de ce naufrage d'un monde, ramassaient des coquilles au bord de la mer, bons amis dans l'indifférence et dans l'abandon du passé. Ils y goûtaient ce bonheur d'oublier, d'effacer la vie, de redevenir enfants. Rome ingrate, Carthage détruite, leurs deux patries, leur pesaient peu, ne laissant guère trace à leur âme, pas plus que la ride du flot.

Nous, ce n'est pas là notre voeu. Nous ne voulons pas être enfants. Nous ne voulons pas oublier, mais de persévérante ardeur, aider la manoeuvre pénible de ce grand siècle fatigué. Nous voulons remonter la barque, et pousser de nos fortes mains au cabestan de l'avenir.

VII

VITA NUOVA DES NATIONS

Pendant que j'achevais ce livre, en décembre 1860, la ressuscitée, l'Italie, notre glorieuse mère à tous, m'envoie de belles étrennes. Une nouvelle, une brochure, m'arrivent de Florence.

C'est un pays d'où il nous vient souvent de grandes nouvelles: en 1300, celle de Dante; en 1500, celle d'Amerigo; en 1600, Galilée. Quelle sera donc aujourd'hui la nouvelle de Florence!

Oh! bien petite en apparence! Mais qui sait? immense par les résultats! C'est un discours de quelques pages, un opuscule médical; le titre n'a rien qui attire; il éloignerait plutôt. Et pourtant il y a là un germe de conséquence incalculable, et qui peut changer le monde.

En regard du titre, je vois le portrait de deux enfants, l'un mort et l'autre mourant aux hôpitaux de Florence. L'auteur est le médecin, qui (chose rare) avait tellement pris à coeur ses petits malades, pauvres enfants inconnus, qu'il a voulu écrire sa douleur et ses regrets.

Le premier, de sept ou huit ans, de fine et austère noblesse, dans l'amertume, ce semble, d'un grand destin inachevé, a sur l'oreiller une fleur. Sa mère, trop pauvre pour lui donner autre chose, lui en apportait en venant le voir; il les gardait avec tant de soin, tant de religion, qu'on lui a laissé celle-ci.

L'autre, plus petit, dans la grâce attendrissante de son âge de quatre ou cinq ans, visiblement va mourir; ses yeux flottent dans le dernier rêve. Ces enfants avaient témoigné de la sympathie l'un pour l'autre. Sans pouvoir parler, ils aimaient à se voir, à se regarder, et le compatissant médecin les avait fait placer en face l'un de l'autre. Il les a rapprochés dans la gravure comme ils l'ont été en mourant.

C'est une chose tout italienne. On se garderait bien ailleurs de se montrer faible et tendre; on craindrait le ridicule. En Italie, point. Le docteur écrit devant le public tout comme s'il était seul. Il s'épanche sans réserve avec une abondance, une sensibilité féminine qui fait sourire et pleurer. Il faut avouer aussi que la langue y fait beaucoup, langue charmante de femmes et d'enfants, si tendre, et pourtant brillante, jolie dans la douleur même. C'est une pluie de larmes et de fleurs.

Puis il s'arrête et s'excuse. S'il a parlé ainsi, ce n'est pas sans cause. «C'est que ces enfants ne seraient pas morts _si on avait pu les envoyer à la mer_.» Conclusion: il faudrait établir à la côte un hospice d'enfants.

Voilà un homme bien habile. Il a pris le coeur. Tout suivra. Les hommes sont attentifs, touchés, les dames en pleurs. Elles prient, elles veulent, elles exigent. On ne peut rien leur refuser. Sans attendre le gouvernement, une libre société fonde sur-le-champ les _Bains d'enfants_ à Viareggio.

On connaît cette belle route, ce demi-cercle enchanteur que fait la Méditerranée quand on a quitté l'âpreté de Gênes, qu'on a dépassé la rade magnifique de la Spezzia, et qu'on s'enfonce sous les oliviers virgiliens de la Toscane. À mi-chemin de Livourne, une côte conquise sur la mer offre le petit port solitaire que consacre désormais la charmante fondation.

Florence a eu l'initiative de la charité sur toute l'Europe, des hospices avant l'an 1000. En 1287, quand la divine Béatrix inspira Dante, son père fonda celui de S. Maria Nuova. Luther, dans son voyage, peu favorable à l'Italie, n'admire pas moins ses hôpitaux, les belles dames italiennes qui, voilées, sans gloriole, allaient y servir les malades.

* * *

La nouvelle fondation sera pour l'Europe un modèle. Nous devons cela aux enfants. La vie d'enfer que nous menons, cette vie de travail terrible et d'excès plus meurtriers, c'est sur eux qu'elle retombe.

On ne peut se dissimuler la profonde altération dont sont visiblement atteintes nos races de l'Occident. Les causes en sont nombreuses. La plus frappante, c'est l'immensité, la rapidité croissante de notre travail. Elle est forcée pour la plupart, imposée par le métier. Mais ceux même à qui le métier ne commande pas ne se précipitent pas moins. Je ne sais quelle ardeur d'aller de plus en plus vite est maintenant dans le tempérament, l'humeur, l'âcreté du sang. Tous les siècles furent paresseux, stériles, si on les compare. Nos résultats sont immenses. Nous versons de notre cerveau un merveilleux fleuve de sciences, d'arts, d'inventions, d'idées, de produits, dont nous inondons le globe, le présent, même l'avenir. Mais à quel prix tout cela? Au prix d'une effusion épouvantable de force, d'une dépense cérébrale qui d'autant énerve la génération. Nos oeuvres sont prodigieuses et nos enfants misérables.

Notez que ce grand effort, cette excessive production, c'est le fait d'un petit nombre. L'Amérique fait peu, l'Asie rien. Et dans l'Europe elle-même tout se fait par quelques millions d'hommes de l'extrême Occident. Les autres rient de les voir s'user et croient les remplacer. Pauvres barbares, pensez-vous donc que tel Russe ou tel pionnier des États-Unis de l'Ouest sera demain un artiste, un mécanicien d'Angleterre ou un opticien de Paris? Nous sommes tels par raffinement et l'éducation des siècles. Une longue tradition est en nous. Qu'adviendra-t-il si nous mourons? Nul n'est prêt pour nous succéder.

Ce travail exterminateur, ce suicide de fécondité, s'il nous plaît de l'accepter pour l'intérêt du genre humain, nous ne pouvons en conscience vouloir y perdre nos enfants et les enterrer avec nous. Et c'est pourtant ce qui arrive. Ils naissent tout préparés; ils ont nos arts dans le sang, mais aussi notre fatigue. D'effrayante précocité, ils savent, ils peuvent, ils feraient. Mais ils ne font rien; ils meurent.

L'enfance de l'homme, comme celle des plantes et de toute chose, a besoin de repos, d'air, de douce liberté. Ici tout lui est contraire, nos mérites autant que nos vices. Tout semblerait combiné pour étouffer les enfants. Les aimons-nous? Oui, sans doute. Et cependant nous les tuons. Une société si agitée, si violente, c'est (qu'elle le sache ou non) une vraie guerre à l'enfance.

Il est des moments surtout dans son développement, des crises où elle tient à un fil. La vie a l'air d'hésiter, de se demander: «Durerai-je!» À ces moments décisifs, notre contact, le séjour des villes et la vie des foules, pour ces créatures chancelantes, c'est la mort. Ou (pis encore) c'est l'entrée d'une longue carrière de maladies. Un misérable commence qui, tombant, se relevant, retombant, les trois quarts du temps se traînera à la charge de la charité publique.

Il faut couper court à cela. Il faut prévoir. Il faut tirer l'enfant de ce milieu funeste, l'ôter à l'homme, le donner à la Nature, lui faire aspirer la vie dans les souffles de la mer. L'enfant malade y guérirait. L'enfant trouvé y grandirait. Affermi, fortifié, plus d'un y prendrait une vocation maritime; au lieu d'un ouvrier débile, d'un habitué d'hôpital, l'État aurait un robuste et hardi marin.

* * *

Du reste, pourquoi l'État? Florence nous a prouvé que coeur royal vaut royauté. La femme est une royauté. Il lui appartient d'ordonner.

Si j'étais une belle jeune dame, je sais bien ce que je ferais. J'aurais ma magnificence, mon luxe, et je dirais un jour, dans ces moments où l'amour atteste, proteste, jure, éprouve le besoin de donner, je dirais: «Je vous prends au mot. Mais ne croyez pas m'amuser avec les présents ordinaires. Je hais vos gros cachemires d'aujourd'hui qu'on fait dans l'Inde sur les dessins de Londres. Je fais peu de cas des diamants. Les diamants vont courir les rues. M. Berthelot, qui refait la nature en partie double, qui crée tant de choses vivantes, bien plus aisément encore va nous prodiguer les diamants.

«J'aime le solide. Je veux une bonne maison à la côte, un peu abritée et bien soleillée, pour loger cinquante enfants. Il n'y faut pas grand mobilier. Une fois établis là, ils ne mourront pas de faim. Il n'y aura pas une dame allant à la mer qui n'y aide avec grande joie. Si les Béatrix de Florence ont fondé de telles maisons, pourquoi pas celles de France? Est-ce que nous sommes moins belles, et vous autres moins amoureux?

«Si la mer m'a embellie, comme vous dites du matin au soir, vous lui devez de donner un souvenir à son rivage. Et, si vous m'aimez, je suppose que vous devez être heureux d'être encore ici de moitié, de créer ensemble une chose, de commencer avec moi ce petit monde d'enfants près de la grande nourrice. Qu'elle garde un gage durable de tendresse et de pur amour! qu'elle témoigne, par une oeuvre vive, que nous fûmes, devant l'infini, unis d'une sainte pensée.»

* * *

Une femme ainsi commencerait. Et une autre continuerait, la mère commune, la France. Nulle institution plus utile; nuls sacrifices mieux placés. Mais il n'en faudrait pas beaucoup. Il suffirait d'y transférer quelques établissements de l'intérieur. Ce serait un allégement. Car tel de ces établissements est d'immense dépense en pure perte; il pourrait être défini une fabrique de malades qui toute la vie mendieront de nouveaux secours.

Les Romains ne savaient pas ce que c'est que marchander en ce qui touche la santé publique et la vie de tous. Quand on voit leur munificence, leurs travaux pour amener des eaux salubres même aux villes secondaires, leurs prodigieux aqueducs, leurs Pont-du-Gard, etc., les thermes immenses où la foule venait se baigner gratis (tout au plus pour une obole), on sent leur haute sagesse. Ils eurent aussi les piscines d'eau de mer, où l'on nageait. Ce qu'ils firent pour une plèbe oisive et improductive, hésiterions-nous à le faire pour sauver la race de ces créatures uniques qui font tout le progrès du globe?