Chapter 18
D'autre part, la maison solide du pêcheur, du bourgeois même, est souvent basse et humide, incommode, inconvenante par certaines dispositions. Souvent elle n'a pas de plafond double, épais, mais un simple plancher de bois, par où passe et monte l'air d'un froid rez-de-chaussée. De là, rhumes et rhumatismes, gastrites et vingt maladies.
Quel que soit votre choix, madame, entre ces deux habitations, savez-vous bien ce que je veux pour vous avant toute chose? Riez, si vous voulez, n'importe. Quoique nous soyons en juin, c'est une très-bonne cheminée, et à l'épreuve du vent. Dans notre beau pays de France, avec son froid nord-ouest, avec son pluvieux sud-ouest, qui, cette année, a régné seulement neuf mois sur douze, il faut pouvoir faire du feu en tout temps. Il faut, par un soir humide, quand votre enfant revient grelottant et ne peut reprendre chaleur avant le coucher, il faut un moment de feu clair.
Deux choses en tout logis doivent être prévues d'abord: le feu et l'eau;--une eau passable, chose assez rare près de la mer. Si elle est tout à fait mauvaise, essayez de suppléer par la bière ou quelque boisson du pays, qui vous dispense de l'eau.
Que ne puis-je bâtir pour vous d'une parole la villa de l'avenir, telle que je l'ai dans l'esprit! Je ne parle pas de la maison de faste, du château, que les riches voudront se faire à la mer. Je parle de l'humble maison des médiocres fortunes. C'est un art nouveau à créer, dont on ne paraît pas se douter. Ce qu'on essaye est copié de types en contradiction avec nos climats et la vie des côtes. Ces kiosques, accidentés d'ornements légers, sont bons pour des lieux abrités, mais ici ils font trembler: on croit que le vent va les emporter. Les chalets qui, dans la Suisse, étendent des toits immenses pour se défendre des neiges et serrer les foins, ont le grave inconvénient d'ôter trop de lumière. Le soleil (dans nos mers du Nord) ne doit pas être écarté, mais très-précieusement recueilli. Quant aux imitations de chapelles, d'églises gothiques, si incommodes comme logement, laissons ces joujoux ridicules.
Le premier problème, à la mer, c'est une grande solidité, une fermeté, une épaisseur de murs qui exclue le tremblement, le roulis qu'on sent partout dans leurs frêles constructions, une assise rassurante, qui, dans les plus grandes tempêtes, donne à la femme timide la sécurité, le sourire, et ce bonheur du contraste qui fait dire: «Qu'on est bien ici!»
Le second point, c'est que le côté de la maison qui regarde la terre soit si parfaitement abrité, qu'on puisse y oublier la mer, et qu'à côté de ce grand mouvement on y trouve le plus grand repos.
Pour répondre à ces deux besoins, je préférerais la forme qui donne le moins de prise au vent, la forme demi-circulaire, celle d'un croissant, dont la partie convexe me donnerait sur la mer un panorama varié, verrait le soleil tourner tout autour de fenêtre en fenêtre et le recevrait à toute heure.
Le concave de ce demi-cercle, l'intérieur, serait protégé par les cornes du croissant, de manière à embrasser le joli petit parterre de la maîtresse de maison. À partir de ce parterre, l'abaissement progressif du sol permettrait de faire un jardin d'une certaine étendue, garanti des vents de mer. Souvent un pli de terrain en neutralise l'influence.
«Flore fuit la mer,» nous dit-on. Ce qu'elle fuit, c'est la négligence de l'homme. Je vois d'ici à Étretat, devant une très-forte mer, au plus haut de la falaise, et au plus grand vent, une ferme avec un verger et des arbres admirables. Quelle précaution a-t-on prise? Un simple remblai de cinq pieds de haut, en laissant venir dessus toute végétation fortuite, un buisson. Derrière ce remblai a poussé une ligne d'ormes assez forts qui ont abrité tout le reste. Telles localités de Bretagne auraient pu aussi me servir d'exemple. Qui ne sait tout ce que Roscoff produit de fruits, de légumes, jusqu'à en fournir à bas prix la Normandie même?
Pour revenir à l'édifice, je le veux fort peu élevé. Seulement un rez-de-chaussée, avec un premier étage pour les chambres à coucher. Point de haut grenier, mais quelques chambres basses, qui isolent le premier du toit.
Donc, la maison sera petite. En revanche, qu'elle soit épaisse, qu'elle ait deux lignes de chambres, un appartement sur la mer et un autre vers la terre.
Le rez-de-chaussée, vers la terre, serait un peu abrité par le premier étage qui déborderait de quatre ou cinq pieds seulement. Cela ferait dans ce croissant intérieur une sorte de galerie pour le mauvais temps. Les chambres du bas seront la salle à manger, une petite pièce peut-être pour les livres (voyages, histoire naturelle), une autre pour la baignoire. Je n'entends nullement une vraie bibliothèque, ni une luxueuse salle de bains. L'essentiel, le très-simple, le commode, et rien de plus.
J'aimerais, dans les jours violents où la plage n'est pas tenable pour une faible poitrine, j'aimerais à voir la dame, assise bien à l'abri, lire, travailler, dans son parterre. Elle y aurait un peu de vie, fleurs, volière, un petit bassin qu'on remplirait d'eau de mer, et où elle pourrait chaque jour rapporter ses découvertes, les petites curiosités que lui donneraient les pêcheurs.
Pour la volière, j'aimerais mieux que ce fût la libre volière que j'ai conseillée ailleurs, celle où les oiseaux viennent chercher la protection de la nuit et un peu de nourriture. On la ferme sur eux le soir pour les garder de la chouette, et on la leur ouvre au matin. Ils reviennent fort exactement. Je crois même que si la volière était grande et qu'on y plaçât l'arbre qui leur est ordinaire, ils y couveraient volontiers, sous votre protection, et vous confieraient leurs petits.
Vie sérieuse, vie charmante. Quelle grâce de solitude est dans ce petit entr'acte de la vie, dans ce court veuvage! La situation est nouvelle. Plus de ménage, plus d'affaires. Avec l'enfant, elle est seule bien plus qu'elle ne serait sans lui. Si elle n'avait avec elle le petit compagnon, une compagne lui viendrait, la rêverie, menant les vains songes. Mais cet innocent gardien, l'enfant, ne le permet pas. Il l'occupe, il la fait parler. Il rappelle la maison. Avec lui, elle a toujours ce sentiment que quelqu'un travaille là-bas pour eux et compte aussi les jours.
Fleurissez, pure, aimable fleur. Plus jeune aujourd'hui que jamais, vous vous retrouvez demoiselle, libre, et de liberté bien douce, sous la garde de votre enfant.
IV
PREMIÈRE ASPIRATION DE LA MER
C'est un grand et brusque passage de quitter Paris en ce beau moment pour la plage déserte; Paris alors éblouissant de ses jardins magnifiques et de ses marronniers en fleurs. Juin serait très-beau à la côte si l'on s'y trouvait à deux, avant l'invasion de la foule. Mais, lorsque l'on y vient seul, le tête-à-tête avec la mer et la noble société de cette grande solitaire, ne sont pas sans quelque tristesse.
Aux premières visites qu'on fait à la plage, l'impression est peu favorable. C'est monotone, et c'est sauvage, aride. La grandeur inusitée du spectacle fait, par contraste, sentir qu'on est faible et petit; le coeur est un peu serré. La délicate poitrine qui respirait dans une chambre, et qui tout à coup se trouve en cette chambre de l'univers, au soleil et au grand vent, éprouve de l'oppression. L'enfant joue, va, vient, court. Elle s'asseoit, et, immobile, elle frissonne à ce souffle froid. La tiédeur du nid délaissé lui revient à la pensée. Cependant l'enfant s'amuse. Cela la console un peu.
Tout cela changera, madame. Affermissez-vous. L'impression sera tout autre, lorsque, connaissant mieux la mer, vous la sentirez si peuplée. La constriction pénible que vous sentez à la poitrine disparaîtra par l'habitude. Il faut se faire à cet air frais, mais salé et âpre, qui ne rafraîchit nullement. Il faut s'y faire lentement, ne pas vouloir expressément l'aspirer. Peu à peu, n'y songeant plus, dans les recoins abrités, en jouant avec votre enfant, vous respirerez librement, et vous vous dilaterez. Mais pour les commencements, restez peu de temps à la plage. Dirigez vos promenades vers l'intérieur du pays.
La terre, votre amie d'habitude, vous rappelle. Les forêts de pins rivalisent avec la mer en émanations salubres. Les leurs, toutes résineuses, sont tonifiantes comme elles, et elles n'en ont pas l'âcreté. Elles pénètrent tout notre être, nous entrent par tous les pores, modifient le sang, l'assainissent, nous parfument d'un subtil arôme. Aux landes, derrière les pins, les simples et les herbes un peu dures que vous foulez vous prodiguent des senteurs,--non fades, enivrantes, comme celle des dangereuses roses,--mais agréablement amères. Asseyez-vous au milieu d'elles, et comme elles, bien abritée, par ce léger pli de terrain. Ne dirait-on pas qu'on est ici à cent lieues de la mer? Aspirez-les, ces purs esprits, l'âme de ces sauvages fleurs, vos soeurs par la pureté. Cueillez-en, s'il le faut, madame. Elles ne demandent pas mieux. Un peu rudes, mais si suaves! elles ont ce singulier mystère dans leur parfum virginal, de calmer et d'affermir. Ne craignez pas de les cacher dans votre sein, sur votre coeur.
* * *
N'oublions pas de remarquer que ces landes abritées sont brûlantes à certaines heures. Elles absorbent, elles concentrent les rayons du soleil. La faible femme y sécherait. La jeune fille, riche de vie, s'enflammerait, bouillonnerait, aurait de redoutables fièvres. Sa tête se perdrait de mirages étonnants et dangereux. Pour y aller, il faut choisir des jours couverts, moites et doux; ou bien se lever de bonne heure, quand tout est frais, quand le thym garde un peu de sa rosée, lorsque le lapin agile erre encore et fait tous ses tours.
Mais revenons à l'Océan. Aux heures où il se retire, il manifeste lui-même et vous offre en quelque sorte la riche vie qu'il nourrit en lui. Il faut le suivre pas à pas, avancer sur le sable humide, qui alors enfonce peu. N'ayez peur. Le flot amolli tout au plus veut baiser vos pieds. Si vous regardez, vous verrez que ce sable n'est pas mort, qu'ici et là s'agitent nombre de retardataires que le reflux a surpris. Des petits poissons s'y cachent, sur certaines plages. À l'embouchure des rivières, l'anguille frétille dessous, et fait de petits tremblements de terre. Le crabe, trop acharné au repas ou au combat, a voulu, mais un peu tard, rejoindre la mer. Sa fuite laisse à la surface une mosaïque étrange, le zigzag de sa marche oblique. Où cette ligne finit, vous le découvrez blotti qui attend la marée prochaine. Le solen (manche de couteau) a plongé, mais sa retraite est trahie par l'entonnoir qu'il réserve pour respirer. La vénus l'est par un fucus attaché à sa coquille qui dépasse à la surface et révèle son logis. Les ondulations du sol vous dénoncent les galeries des annélides guerrières; leur arsenal vous charmerait, et l'iris (vue au microscope) de leurs changeantes couleurs.
Le plus beau coup de théâtre se fait aux grandes marées. L'Océan qui monta beaucoup, d'autant plus, au reflux, recule. Il découvre alors, il livre des espaces immenses, inconnus. Le mystérieux fond de la mer, sur lequel on fait tant de rêves, apparaît. Vous surprenez là, dans le mouvement, dans la vie, dans le secret de leurs retraites, des populations étonnées qui se croyaient bien à l'abri, et qui, jamais, presque jamais, n'avaient été sous le soleil, encore moins sous les yeux de l'homme.
Rassurez-vous, peuple effrayé. C'est ici l'oeil curieux, mais compatissant, d'une femme. Ce n'est pas la main du pêcheur. Que veut celle-ci? Rien que vous voir, vous saluer, vous montrer à son enfant, et vous laisser à votre élément naturel, en vous souhaitant bonne santé et toute prospérité.
Parfois il n'est pas nécessaire d'errer bien loin. On trouve tout en un point. L'Océan s'amuse à faire dans le rocher creusé des océans en miniature qui n'en sont pas moins complets, un monde de quelques pieds carrés. On s'asseoit, et l'on regarde. Plus on regarde longtemps, plus on voit des vies, d'abord inaperçues, qui se détachent. On y resterait indéfiniment, si le maître, le souverain impérieux de la plage, ne vous en chassait par le flux.
Demain, on y retournera. C'est l'école, c'est le muséum, l'intarissable amusement pour l'enfant et pour la mère. Là, la pénétrante finesse de la femme, et son tendre coeur, tout d'abord saisissent et devinent. La maternité lui dit tout, comment la vie va se créant, s'enfantant. Voulez-vous savoir pourquoi son instinct si vite lui révèle la création, pourquoi elle entre de plain-pied (comme quelqu'un rentrerait chez soi) dans le mystère de la nature? Elle est la nature elle-même.
Au fond de l'eau onctueuse, de petites algues, petites, mais grasses et nourrissantes, d'autres plantes lilliputiennes de fins et jolis dessins, sont là, prairie patiente, pour alimenter leurs bestiaux, les mollusques, qui broutent dessus. Patelle et buccin, turbot, moules violettes, tellines roses ou lilas, tous, gens tranquilles, attendront. Mieux garanties, les balanes, dans leur ville fortifiée, ferment leurs quadruples volets. Demain, ils y seront encore. Est-ce à dire qu'en leur inertie ils ne rêvent pas le mouvement? qu'ils n'aient pas la confuse idée et l'amour de l'inconnu? de quelqu'un de bienveillant qui viendra à certaines heures les rafraîchir et les nourrir?... Oh! ils y songent, ils attendent. Veufs du grand époux l'Océan, ils savent qu'il va revenir vers la terre et la caresser. D'avance, ils regardent vers lui, et ceux qui ont des maisons fixes ont bien soin de tenir la porte en ce sens et prête à ouvrir. S'il est un peu violent, tant mieux, ils n'en sont que plus aises, trop heureux de ce flot vivant qui va puissamment les bercer.
«Vois, mon enfant, à notre approche, ces immobiles ont resté seuls. Mais d'autres, plus vifs, avaient fui. Les voilà qui se rassurent. La crevette sautillante, de ses palpes fines et légères, irise l'eau; elle se charge de faire la vague et la tempête à la mesure d'un tel océan. L'araignée de mer, lente et incertaine, se livre par sa craintive audace: elle remonte à la lumière, à la surface tiède. Un personnage prudent, tapi au fond du goémon, sous les corallines violettes, le crabe s'avance curieux, et après un coup d'oeil furtif, se replonge dans sa forêt.
«Mais que vois-je? et qu'est ceci? Une grosse coquille immobile prend vie, entreprend d'avancer... Oh! ceci n'est pas naturel. La fraude est grossière. L'intrus se trahit par ses étranges culbutes... Qui ne vous reconnaîtrait, beau masque, sire Bernard l'Ermite, crabe rusé qui voulez faire l'innocent mollusque. Votre mauvaise conscience vous trouble et vous agite trop.»
Au rivage de notre océan, étrangères à ces mouvements, les fleurs animées épanouissent leur corolle. Près de la lourde anémone, de charmantes petites fées, des annélides, apparaissent et se produisent au soleil. D'un tube tortueux surgit un disque, une ombrelle blanche ou lilas, et parfois de couleur de chair. Rejetée un peu de côté, elle a dégagé d'elle-même un objet qui n'a rien de comparable dans le monde végétal. Pas une n'est semblable à sa soeur; toutes sont inimitables par le délicat velouté.
En voici une, sans ombrelle, qui laisse flotter une nuée de filets légers, floconneux, à peine teintée d'un gris d'argent; cinq filets s'échappent plus longs, richement colorés de cerise. Ils ondulent, se nouent, se dénouent, s'enchevêtrent aux cheveux d'argent, en faisant sous l'eau de charmants mirages. Ce n'est rien pour nos sens grossiers; c'est beaucoup pour celle où la vie nerveuse, le fin génie maladif de la femme vibre à toute chose. À ces couleurs rougissantes, pâlissantes, tour à tour, elle se sent et se reconnaît, elle sent la flamme de la vie, qui flamboie, brille et s'éteint. Attendrissante vision! Elle replonge ses regards au charmant petit océan, et elle y voit mieux la Nature, mère féconde, mais si sévère, qui, à se dévorer soi-même, semble trouver une âpre joie.
Elle resta bien rêveuse, oppressée de cette pensée. La femme ne serait pas la femme, c'est-à-dire le charme du monde, si elle n'avait un don touchant: _La tendresse pour toute vie, la pitié et ses belles larmes_.
Elle ne pleurait pas encore, mais était si près de pleurer! L'enfant le vit. Étant déjà, comme ils sont, attentifs, de sens rapide, il se tut. Ils revinrent silencieux.
C'était l'aimable premier jour où, pour lui, elle commença à épeler avec son coeur la langue de la nature. Et cette langue du premier coup lui avait adressé des mots d'un mystère si émouvant, que le pauvre coeur fut atteint.
Le jour baissait. L'oiseau de mer attardé forçait de rames, regagnait la terre et son nid. En remontant par la falaise et le jardin déjà obscur, un premier cri d'oiseau de nuit, aigu, sinistre, s'entendit. Mais la volière de refuge était bien fermée, les oiseaux dormaient la tête sous l'aile. Elle s'en assura elle-même, elle vit tout en sûreté. Son coeur s'allégea d'un soupir, et elle embrassa son fils.
V
BAINS.--RENAISSANCE DE LA BEAUTÉ
Si, comme disent certains médecins français, les bains de mer n'ont qu'une action mécanique, ne donnent au sang aucun principe nouveau, et _ne sont qu'une simple branche de l'hydrothérapie_,--il faut avouer que c'est, des formes de l'hydrothérapie, la plus dure, la plus hasardeuse. Du moment que cette eau, si riche de vie, n'en donne pas plus que de l'eau claire, il est insensé de faire de telles expériences en plein air, à tous les hasards du vent, du soleil, de mille accidents.
Quiconque voit sortir de l'eau la pauvre créature qui prend un de ses premiers bains, qui la voit pâle, hâve, effrayante, avec un frisson mortel, sent la dureté d'un tel essai, tout ce qu'il a de danger pour certaines constitutions. Soyez sûr que personne n'ira affronter une chose si pénible, si l'on peut chez soi suppléer, sans danger, par une douce et prudente hydrothérapie.
Ajoutez que l'impression, comme si elle n'était assez forte, s'aggrave pour la femme nerveuse de la présence de la foule. C'est une cruelle exhibition devant un monde critique, devant les rivales charmées de la trouver laide une fois, devant les hommes légers, sottement rieurs et sans pitié, qui observent, la lorgnette en main, les tristes hasards de toilette d'une pauvre femme humiliée.
Pour endurer tout cela, il faut que la malade ait foi, une foi forte à la mer, qu'elle croie qu'aucun autre remède ne servirait, qu'elle veuille à tout prix s'_imbiber_ des vertus de ses eaux.
«Pourquoi pas? disent les Allemands. Si le premier moment du bain vous _contracte_ et ferme vos pores, le second, la réaction de chaleur qui vient ensuite, les rouvre, dilate la peau, et la rend fort susceptible d'_absorber_ la vie de la mer.»
Les deux opérations se font presque toujours en cinq ou six minutes. Au delà, le bain nuit souvent.
Du reste, il ne faut arriver à cette violente émotion des bains froids que préparé par l'usage des bains tièdes qui facilitent l'absorption. Notre peau, qui, tout entière, se compose de petites bouches, et qui à sa façon absorbe et digère comme l'estomac, a besoin de s'habituer à cette forte nourriture, à boire le _mucus_ de la mer, ce lait salé qui est sa vie, dont elle fait et refait les êtres. Dans la succession graduée des bains chauds, tièdes et presque froids, la peau prendra cette habitude, ce besoin; elle en prendra soif, et boira de plus en plus.
Pour la rude cérémonie des premiers bains froids, il faut du moins éviter l'odieux regard des foules. Qu'elle se fasse en lieu sûr, sans témoin que l'indispensable, une personne dévouée, qui secoure au besoin, qui veille, soutienne, frictionne au dur moment du retour avec de très-chaudes laines, donne un léger cordial d'une boisson chaude, où l'on met quelques gouttes d'élixir puissant.
«Mais, dira-t-on, le danger est moindre sous les yeux de tous. Nous sommes loin de Virginie, qui, dans un extrême péril, aima mieux se noyer que de prendre un bain.»--Erreur. Nous sommes plus nerveux que nous ne fûmes jamais. Et l'impression dont je parle est si vive et si révoltante, j'entends pour certaines personnes, qu'elle peut entraîner des effets mortels, anévrisme, apoplexie.
* * *
J'aime le peuple, et je hais la foule; surtout la foule bruyante des viveurs, qui viennent attrister la mer de leur gaieté, de leurs modes, de leurs ridicules. Quoi! la terre n'est pas assez grande? Il faut que vous veniez ici faire la guerre aux pauvres malades, vulgariser la majesté de la mer, la sauvage et la vraie grandeur!
J'eus le malheureux hasard de passer un jour du Havre à Honfleur sur un bateau chargé, surchargé de ces imbéciles. Dans cette traversée si courte, ils eurent le temps de s'ennuyer et organisèrent un bal. Je ne sais qui (un maître de danse?) avait sa pochette en poche, et jouait des contredanses devant l'Océan. Il est vrai qu'on n'entendait rien. À peine une petite note aigre grinçait à travers la basse solennelle, formidable, qui grondait autour de nous.
Je conçois bien la tristesse de la dame qui voit en juillet sa chère solitude troublée par cette invasion, tant de fats, tant d'incroyables, de causeuses, de curieuses. La liberté a cessé. La demeure la plus écartée a toute la nuit l'écho des élégantes guinguettes, de café, de casino. Le jour, des nuées d'agréables, en gants jaunes et bottes vernies, papillonnent sur la plage. Une personne seule est remarquée. Seule? Pourquoi? On se le demande. On approche, on veut par l'enfant entamer conversation; on lui ramasse des coquilles. Bref, la dame, embarrassée, excédée, reste chez elle ou ne sort que le matin. Là-dessus, mille commentaires malveillants. Il lui en revient quelque chose. Elle n'est pas sans inquiétude. Ces importuns qu'elle écarte sont parfois des gens influents, qui pourraient nuire à son mari.
Nulle part plus qu'aux bains de mer on n'est imaginatif. Les nuits de juillet et d'août, ardentes et de peu de sommeil, sont agitées de tout cela. Si au matin elle s'endort, elle n'en est pas plus tranquille. Les bains, loin de rafraîchir, ajoutent l'irritation saline à la chaleur caniculaire. De la jeunesse, elle a repris non la force, mais le bouillonnement. Faible encore, et toute nerveuse, elle est d'autant plus troublée de cet orage intérieur.
Intérieur, mais non caché. La mer, l'impitoyable mer, amène et révèle à la peau toute cette excitation qu'on voudrait garder secrète. Elle la trahit par des rougeurs, de légères efflorescences. Toutes ces petites misères, dont souffrent encore plus les enfants, et que les mères aiment en eux comme un retour de santé, elles en sont humiliées, quand elles les ont elles-mêmes. Elles craignent d'en être moins aimées. Tant elles connaissent peu l'homme! Elles ignorent que le grand attrait, le plus vif aiguillon d'amour, c'est moins la beauté que l'orage.
«Mais, s'il allait me trouver laide!» C'est ce qu'elle dit chaque matin en se regardant au miroir. Elle craint, tout en le désirant, l'arrivée de celui qu'elle aime. Elle se sent pourtant bien seule, elle a peur sans savoir pourquoi, au milieu de cette foule. Elle n'ose plus s'écarter, se promener à distance. Son agitation va croissant. Elle prend fièvre, elle s'alite... À peine vingt-quatre heures après, elle le voit auprès d'elle.
Qui l'a averti? Non pas elle. Mais, de sa grosse écriture, une petite main a écrit: «Mon cher papa, venez vite. Maman est au lit. Elle a dit l'autre jour: S'il était là!»
Il a paru. Elle est guérie. Voilà un homme bienheureux! Heureux de la voir remise, heureux d'être nécessaire, heureux de la voir si belle. Elle a bruni, mais qu'elle est jeune! quelle vie dans son charmant regard! quel doux rayonnement de santé dans la soie de ses beaux cheveux qui ondoient indépendants!
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