La méchante femme mise à la raison Comédie

Chapter 4

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CATHERINE.--Vous m'appelez votre fille? en effet, vous m'avez donné vraiment une belle preuve de tendresse paternelle, en voulant me marier à un homme à demi-fou, à un vaurien sans cervelle, à un impertinent qui ne fait que jurer, et qui s'imagine vous déconcerter avec ses jurements.

PETRUCHIO.--Beau-père, voici ce que c'est:--Vous, et tout le monde qui avez parlé d'elle, vous vous êtes trompés sur son compte: si elle est bourrue, c'est par politique: car elle n'est point hardie; elle est modeste comme une colombe; elle n'est point violente, mais calme comme le matin; elle serait, en patience, une seconde Griselidis et une Lucrèce romaine en chasteté; et, pour conclure, nous nous sommes si bien convenus, que dimanche est le jour de nos noces.

CATHERINE.--Je te verrai d'abord pendre dimanche.

GREMIO.--Entendez-vous, Petruchio? elle dit qu'elle vous verra d'abord pendre.

TRANIO.--Est-ce là votre succès? Allons, je vois bien qu'il faut dire adieu à nos propres espérances.

PETRUCHIO.--Un peu de patience, messieurs; je la choisis pour moi; si elle en est contente et moi aussi, que vous importe à vous? C'est un marché fait entre nous deux, lorsque nous étions tête à tête, qu'elle fera toujours la méchante en compagnie. Je vous dis que cela est incroyable, à quel excès elle m'aime. O la tendre Cateau! elle se suspendait à mon cou, et puis elle me donnait baisers sur baisers, protestant, avec force serments, qu'en un clin d'oeil elle s'était prise d'amour pour moi: oh! vous n'êtes que des novices. C'est une merveille de voir comment un pauvre diable, timide, craintif, peut, dans le tête-à-tête, apprivoiser la femme la plus diablesse.--Donnez-moi votre main, Catherine; je vais aller à Venise pour faire les emplettes des noces.--Beau-père, préparez la fête, et invitez les convives; je réponds que ma Catherine sera belle.

BAPTISTA.--Je ne sais que dire: mais donnez-moi tous deux la main. Dieu vous rende heureux, Petruchio! C'est un mariage conclu.

GREMIO ET TRANIO.--Nous disons _amen_; nous serons les témoins.

PETRUCHIO.--Adieu, beau-père,--adieu, ma femme,--adieu, messieurs; je vais à Venise: dimanche sera bientôt venu. Nous aurons des anneaux et des bijoux, et une riche parure: et embrasse-moi, Cateau; nous serons mariés dimanche.

(Petruchio et Catherine sortent par des côtés opposés.)

GREMIO.--A-t-on jamais vu un mariage conclu si rapidement?

BAPTISTA.--D'honneur, messieurs, je fais ici le rôle d'un marchand, et j'aventure à tout hasard mon bien sur une entreprise désespérée.

TRANIO.--C'était une denrée qui se gâtait près de vous, et qui vous rapportera du gain, ou qui périra sur les mers.

BAPTISTA.--Tout le gain que je cherche, c'est la paix en cette affaire.

GREMIO.--Oh! sûrement: il s'est là donné une conquête fort pacifique.--Mais à présent, Baptista, parlons de votre cadette.--Le voici enfin venu le jour après lequel nous avons tant soupiré: je suis votre voisin, et je suis le premier en date.

TRANIO.--Et moi, je suis un amant qui aime plus Bianca que les paroles ne peuvent l'exprimer, ou vos pensées le concevoir.

GREMIO.--Allons, marmot, vous ne pouvez l'aimer aussi tendrement que moi.

TRANIO.--Allons, barbon, votre amour est glacé.

GREMIO.--Et le vôtre se frit: allons, gamin, retirez-vous; c'est la vieillesse qui nourrit.

TRANIO.--Mais c'est la jeunesse qui fleurit aux yeux des belles.

BAPTISTA.--Apaisez-vous, messieurs, je concilierai cette dispute: ce sont les actions qui doivent gagner le prix; et celui des deux qui peut assurer à ma fille le plus riche douaire aura la tendresse de Bianca.--Parlez, seigneur Gremio, quels avantages lui assurez-vous?

GREMIO.--D'abord, comme vous le savez très-bien, ma maison de ville est richement fournie de vaisselle d'or et d'argent, de bassins et d'aiguières pour laver ses délicieuses mains. Mes tentures sont des tapisseries de Tyr; j'ai logé mes écus dans des coffres d'ivoire: des caisses de cyprès renferment mes tentures de haute lice, mes courtes-pointes: de riches parures, des tapis, des canapés, de belles toiles, des coussins de Turquie en bosses de perles, des draperies de Venise brochées en or, force ustensiles d'étain[26] et de cuivre, et généralement tous les meubles qui peuvent appartenir à une maison et au ménage. Ensuite, à ma ferme de campagne, j'ai cent vaches à lait, cent vingt boeufs gras dans mes étables, et tout le reste à proportion. Je suis âgé, il faut que je l'avoue, et si je meurs demain, tous ces biens sont à elle, si pendant ma vie elle veut être seulement à moi.

[Note 26: L'étain n'était pas aussi commun que de nos jours.]

TRANIO.--Ce seulement est venu à propos. (_A Baptista_.) Monsieur, écoutez-moi: je suis l'unique fils et héritier de mon père; si je peux obtenir votre fille pour mon épouse, je lui laisserai, dans l'enceinte de l'opulente Pise, des maisons trois ou quatre fois aussi belles, aussi bien meublées qu'aucune de celles que possède dans Padoue le vieux seigneur Gremio; en outre, deux mille ducats de revenu par année sur une terre fertile; tous ces avantages formeront son douaire. Eh bien! seigneur Gremio, vous ai-je pincé?

GREMIO.--Deux mille ducats de revenu en terre! Ma terre tout entière ne monte pas à cette somme; mais ma terre sera à elle, et en outre un vaisseau, qui maintenant vogue sur la route de Marseille. Eh bien, le vaisseau ne vous coupe-t-il pas la parole?

TRANIO.--Gremio, tout le monde sait que mon père n'a pas moins de trois vaisseaux à lui, outre deux vastes galiotes, et douze belles galères; je lui en ferai don, et deux fois autant encore, après votre dernière offre.

GREMIO.--Moi, j'ai tout offert; je n'ai plus rien à offrir, et elle ne peut avoir plus que je n'ai moi-même.--(_A Baptista_.) Si vous m'agréez, elle m'aura avec tout mon bien.

TRANIO.--Cela étant, la jeune personne est à moi, par l'univers! D'après votre promesse, je dame le pion à Gremio.

BAPTISTA.--Je dois convenir que votre offre est la plus forte; et si votre père veut lui en cautionner l'assurance, elle est à vous: autrement, vous voudrez bien m'excuser; car si vous mouriez avant elle, où serait son douaire?

TRANIO.--C'est une mauvaise chicane: mon père est vieux, et moi je suis jeune.

GREMIO.--Et les jeunes gens ne peuvent-ils pas mourir aussi bien que les vieux?

BAPTISTA.--Enfin, messieurs, voici ma dernière résolution.--Dimanche prochain, vous le savez, ma fille Catherine doit être mariée: eh bien, le dimanche suivant, Bianca vous épousera, si vous me donnez cette caution: sinon, elle est au seigneur Gremio; et sur ce, je prends congé de vous, et vous fais mes remerciements à tous les deux.

(Baptista sort.)

GREMIO.--Adieu, bon voisin.--(_A Tranio_.) Maintenant je n'ai pas peur de vous: allons donc, jeune badin, votre père serait un fou de vous abandonner tout son bien, et d'aller, dans le déclin de ses vieux ans, se faire votre pensionnaire. Bah! quelles sornettes! un vieux renard italien ne sera pas si complaisant, mon enfant.

(Gremio sort.)

TRANIO.--Le diable emporte ta vieille peau de renard! Cependant je lui ai riposté avec une carte de dix.--Je me suis mis dans la tête de faire le bonheur de mon maître.--Je ne vois pas de raison pourquoi le supposé Lucentio ne pourrait pas s'engendrer un père qui serait un supposé Vincentio;--ce sera un prodige, car ordinairement ce sont les pères qui engendrent leurs enfants; mais dans cette intrigue d'amour, c'est un fils qui s'engendrera un père, si mon adresse me sert heureusement.

(Il sort.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME

SCÈNE I

Appartement de la maison de Baptista.

LUCENTIO, HORTENSIO, BIANCA.

LUCENTIO.--Monsieur le musicien, arrêtez; vous allez trop vite, monsieur: avez-vous sitôt oublié la manière dont sa soeur Catherine vous a accueilli?

HORTENSIO.--- Mais, pédant querelleur, c'est ici la déesse tutélaire de la céleste harmonie; ainsi, permettez-moi d'avoir la préférence; et lorsque nous aurons employé une heure à la musique, vous pourrez en consacrer une autre à me faire la leçon.

LUCENTIO.--Ane ridicule, qui n'as pas seulement assez lu pour connaître la cause qui a fait ordonner la musique! N'est-ce pas pour rafraîchir l'esprit de l'homme, fatigué de ses études ou des peines de la vie? Laisse-moi donc donner ma leçon de philosophie, et lorsque je m'arrêterai, sers alors ton harmonie.

HORTENSIO.--Drôle, je n'endurerai pas ces bravades de ta part.

BIANCA.--Allons, messieurs, vous me faites une double injure de vous quereller pour une chose qui doit dépendre de mon choix; je ne suis pas un écolier sujet à la correction; je ne suis pas enchaînée aux heures, ni à des temps marqués; je puis prendre mes leçons aux heures qu'il me plaît; et pour terminer tout débat, asseyez-vous ici tous les deux. Vous, prenez votre instrument, commencez à jouer: la leçon de monsieur sera finie, avant que vous vous soyez mis d'accord.

HORTENSIO, _à Bianca_.--Vous abandonnerez sa leçon quand mon instrument sera d'accord.

(Hortensio se retire.)

LUCENTIO.--C'est ce qui n'arrivera jamais.--Accordez toujours votre instrument.

BIANCA.--Où en sommes-nous restés la dernière fois?

LUCENTIO.--Ici, madame?

Hac ibat Simoïs; hic est Sigeïa tellus; Hic steterat Priam regia celsa senis[27].

[Note 27: Là coulait le Simoïs; ici est la terre de Sigée; plus loin le superbe palais du vieux Priam.]

BIANCA.--Faites la construction.

LUCENTIO.--_Hac ibat_, comme je vous l'ai déjà dit.--Simoïs, je suis Lucentio.--_Hic est_, fils de Vincentio de Pise.--_Sigeïa tellus_, déguisé pour obtenir votre amour.--_Hic steterat_, et ce Lucentio qui vient vous rechercher en mariage.--_Priami_, est mon domestique Tranio.--_Regia_, vêtu de mes habits.--_Celsa senis_, afin de pouvoir tromper le vieux Pantalon.

HORTENSIO, se _rapprochant_.--Madame, mon instrument est d'accord.

BIANCA.--Voyons, jouez.--(_Hortensio joue_.) Oh! fi; le dessus est horriblement faux.

LUCENTIO.--Ami, crachez dans le trou, et accordez-le de nouveau.

BIANCA.--Laissez-moi voir à mon tour si je peux faire la construction. _Hac ibat Simoïs_, je ne vous connais pas.--_Hic est Sigeïa tellus_, je ne me fie point à vous.--_Hic steterat Priami_, prenez garde qu'il ne vous entende.--_Regia_, ne présumez pas trop.--_Celsa senis_, et ne désespérez pas non plus.

HORTENSIO.--Madame, il est d'accord à présent.

LUCENTIO.--Oui, sauf dans le bas.

HORTENSIO.--Le _bas_ est bien.--(_A demi-voix_.) C'est ce _bas_ filou qui détonne ici. Comme notre pédant est enflammé et entreprenant! Sur ma vie! il fait sa cour à l'objet de mon amour.--_Pedascule_[28], va, je vais te veiller de plus près.

[Note 28: Petit pédant, diminutif latin inventé par Shakspeare.]

BIANCA.--Plus tard, je vous croirai peut-être, mais pour le moment je me méfie de vous.

LUCENTIO.--N'ayez nulle défiance; car certainement... Æacides était Ajax: on l'appelait ainsi du nom de son grand-père.

BIANCA.--Il faut bien que je m'en rapporte à mon maître: sans cela je vous promets que j'argumenterais encore sur ce doute; mais laissons cela.--Allons, Licio, à vous.--Bons maîtres, ne le prenez pas en mauvaise part, je vous prie, si j'ai ainsi badiné avec vous.

HORTENSIO.--Vous pourriez aller faire un tour, et me laisser libre un moment; je ne donne point de leçon de musique à trois parties.

LUCENTIO.--Êtes-vous si prompt à vous formaliser, monsieur? (_A part_.) Eh bien! moi, il faut que je reste et que je veille; car si je ne m'abuse, notre beau musicien devient amoureux.

HORTENSIO.--Madame, avant de toucher l'instrument pour apprendre l'ordre dans lequel je place mes doigts, il faut que je commence par les premiers éléments de l'art. Je veux vous montrer la gamme par une méthode plus courte, plus agréable, plus efficace et plus rapide que celle adoptée jusqu'ici par les gens de ma profession; et la voici lisiblement tracée sur ce papier.

BIANCA.--Mais il y a longtemps que j'ai passé la gamme.

HORTENSIO.--N'importe, lisez celle d'Hortensio.

BIANCA _lit_.--_Gamme_. Je suis la base fondamentale de tous les accords. _A. ré_, pour déclarer la passion d'Hortensio. _B. mi_, Bianca, acceptez-le pour votre époux. _C. fa, ut_; il vous aime avec toute l'affection du monde. _D. sol, ré_, sur une clef j'ai deux notes. _E. la, mi_, montrez-moi de la pitié ou je meurs.--Est-ce que vous appelez cela la gamme? Bah! elle ne me plaît pas; j'aime mieux les anciennes méthodes; je ne suis pas assez délicate pour changer les vieilles règles contre les inventions bizarres.

(Un domestique entre.)

LE DOMESTIQUE.--Ma maîtresse, votre père vous prie de quitter vos livres, et d'aider à arranger l'appartement de votre soeur: vous savez que c'est demain le jour de ses noces.

BIANCA.--Adieu, chers maîtres; il faut que je vous quitte.

(Elle sort.)

LUCENTIO.--Vraiment, mademoiselle, si vous vous en allez, je n'ai nulle raison de rester.

(Il sort.)

HORTENSIO.--Moi, j'en ai d'observer un peu ce pédant; il me semble que tout dans ses yeux annonce qu'il est amoureux.--Mais Bianca, si tes pensées sont assez basses pour jeter tes yeux errants sur le premier aventurier qui se présente, te prenne qui voudra: si une fois je te trouve volage, Hortensio en sera quitte avec toi pour changer.

(Il sort.)

SCÈNE II

Devant la maison de Baptista.

BAPTISTA, GREMIO, TRANIO, CATHERINE, LUCENTIO, BIANCA _et sa suite_.

BAPTISTA, _à Tranio_.--Seigneur Lucentio, voici le jour marqué où Catherine et Petruchio doivent se marier; et cependant nous n'avons point de nouvelles de notre gendre: qu'en penser? Quelle insulte que le fiancé manque à sa parole, lorsque le prêtre attend pour accomplir les rites du mariage? Que dit Lucentio de cet affront qui nous est fait?

CATHERINE.--L'affront n'est que pour moi. Il faut aussi qu'on me force à donner ma main, contre l'inclination de mon coeur, à un écervelé brutal, plein de caprices, qui, après avoir hâté sa déclaration, se propose d'épouser à loisir! Je vous l'avais bien dit, que c'était un fou, un enragé, qui cachait, sous une apparence de brusquerie, ses insultes amères; afin de passer pour un plaisant, il courtisera mille femmes, fixera le jour du mariage, assemblera ses amis, les invitera, fera même publier les bans, bien résolu de ne pas épouser là où il a fait sa cour. Il faudra donc maintenant que le monde montre au doigt la malheureuse Catherine, et dise: «_Tenez, voilà l'épouse de ce fou de Petruchio, quand il lui plaira de revenir l'épouser_.»

TRANIO.--Patience, bonne Catherine, et vous aussi, Baptista. Sur ma vie, Petruchio n'a que de bonnes intentions, quel que soit le hasard qui l'empêche d'être exact à sa parole: tout rude qu'il est, je le connais pour un homme sensé; et quoique jovial, il n'en est pas moins honnête.

CATHERINE.--Plût au ciel que Catherine ne l'eût jamais vu!

(Elle sort en pleurant, suivie de Bianca et autres.)

BAPTISTA.--Va, ma fille, je ne puis blâmer tes larmes; car la patience d'un saint ne tiendrait pas à cette insulte; encore moins une femme de ton humeur impatiente.

(Entre Biondello.)

BIONDELLO.--Mon maître, mon maître, des nouvelles, de vieilles nouvelles, et telles que vous n'en avez jamais entendu de pareilles.

BAPTISTA.--Que dis-tu, vieilles et nouvelles à la fois! Comment cela se peut-il?

BIONDELLO.--Quoi! ne sont-ce pas des nouvelles, que de vous apprendre l'arrivée de Petruchio?

BAPTISTA.--Est-il arrivé?

BIONDELLO.--Et vraiment non, monsieur.

BAPTISTA.--Quoi donc?

BIONDELLO.--Mais il arrive.

BAPTISTA.--Quand sera-t-il ici?

BIONDELLO.--Quand il sera à la place où je suis, et qu'il vous verra, comme je vous vois.

TRANIO.--Mais voyons, qu'entends-tu par tes vieilles nouvelles?

BIONDELLO.--Eh bien! Petruchio arrive avec un chapeau neuf, un vieux justaucorps, un haut-de-chausses retourné pour la troisième fois: une paire de bottes qui ont longtemps servi d'étui aux bouts de chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée; une vieille épée rouillée, prise dans l'arsenal de la ville, dont la garde est rompue, sans fourreau; un cheval déhanché avec une selle rongée des mites, et des étriers qui ne s'accordent pas; le cheval qui est infecté de la morve, et efflanqué des reins comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin, rempli d'écorchures, empêtré d'épervins, rayé de jaunisse, avec des avives incurables, tout à fait pelé par les vertigos, rongé par les tranchées, tout contrefait, les épaules déboîtées, les jambes serrées à se couper, avec une bride qui n'a qu'une guide, et une têtière de peau de mouton, et qui, pour le tenir de court, afin de l'empêcher de broncher, a été cent fois rompue et raccommodée avec des noeuds; une sangle en six morceaux, et une croupière de velours pour femme, marquée de deux lettres de son nom, bien garnie de clous, et rapiécée en mille endroits avec de la ficelle.

BAPTISTA.--Qui vient avec lui?

BIONDELLO.--Oh! monsieur, son laquais, qui, ma foi, est caparaçonné comme son cheval, avec un bas de fil à une jambe, et un bas de grosse laine à l'autre, une jarretière de lisière rouge et bleue, un vieux feutre, avec _les humeurs de quarante fantaisies_[29] attachées au lieu de plumet. Enfin un monstre, un vrai monstre dans son accoutrement, et n'ayant rien du valet d'un chrétien, du laquais d'un gentilhomme.

[Note 29: Titre d'une ballade.]

TRANIO.--Ce sera quelque idée bizarre qui l'aura porté à s'accoutrer de cette manière.--Cependant il va souvent fort mesquinement vêtu.

BAPTISTA.--Je suis toujours bien aise qu'il soit venu, de quelque façon qu'il vienne.

BIONDELLO.--Quoi! monsieur, il ne vient pas.

BAPTISTA.--N'as-tu pas dit qu'il venait?

BIONDELLO.--Qui? que Petruchio venait?

BAPTISTA.--Oui, que Petruchio venait.

BIONDELLO.--Non, monsieur: je dis que son cheval l'apporte sur son dos.

BAPTISTA.--Bah! c'est tout un.

BIONDELLO.--Non par saint Jacques: je vous gagerai un sou, qu'un homme et un cheval font plus qu'un, et cependant ne font pas deux.

(Entrent Petruchio et Grumio.)

PETRUCHIO.--Allons, où sont ces messieurs? qui est ici au logis?

BAPTISTA.--Vous êtes le bienvenu, monsieur.

PETRUCHIO.--Et cependant, je ne viens pas bien.

BAPTISTA.--Vous ne boitez pourtant pas.

TRANIO.--Vous n'êtes pas aussi bien paré que je le souhaiterais.

PETRUCHIO.--Il valait bien mieux me hâter d'arriver.--Mais où est Catherine? où est mon aimable fiancée? Comment se porte mon père?--Quoi, messieurs, vous me paraissez sombres: et pourquoi toute cette honnête compagnie me regarde-t-elle d'un air surpris comme si elle voyait quelque prodige étonnant, quelque comète, quelque phénomène extraordinaire?

BAPTISTA.--Mais, monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage: nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas; mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal préparé. Allons donc; ôtez cet accoutrement qui déshonore votre fortune et qui attriste notre fête solennelle.

TRANIO.--Et dites-nous quel sujet important vous a tenu si longtemps éloigné de votre future, et vous a fait venir ici si différent de vous-même?

PETRUCHIO.--L'histoire en serait ennuyeuse à raconter, et fâcheuse à entendre. Il suffit que me voilà venu pour tenir ma parole, quoique j'aie été forcé de manquer, en quelque partie, à ma promesse. Dans un moment où j'aurai plus de loisir, je vous donnerai du tout de si bonnes raisons qu'elles vous satisferont.--Mais où est donc Catherine? Je reste trop longtemps loin d'elle: la matinée se passe: nous devrions déjà être à l'église.

TRANIO.--Ne vous offrez pas à votre fiancée dans ces vêtements ridicules: montez dans ma chambre et mettez un de mes habits.

PETRUCHIO.--Non vraiment, je vous le garantis: voilà comme je lui ferai visite.

BAPTISTA.--Mais j'espère du moins que ce ne sera pas dans ce costume que vous vous marierez.

PETRUCHIO.--D'honneur, tout comme me voilà. Ainsi, abrégeons les discours: c'est moi qu'elle épouse, et non pas mes habits. Oh! si je pouvais réparer ce qu'elle usera en ma personne, comme il m'est aisé de changer ce mauvais habit, Catherine s'en trouverait bien, et moi encore mieux. Mais je suis bien fou de m'arrêter à bavarder avec vous, lorsque je devrais être à dire bonjour à ma fiancée et à sceller ce titre par un tendre baiser.

(Petruchio sort avec Grumio et Biondello.)

TRANIO.--Il y a quelque intention dans son bizarre équipage: nous le déterminerons, si cela est possible, à se vêtir plus décemment avant d'aller à l'église.

BAPTISTA.--Je vais le suivre, et voir l'issue de tout ceci.

(Il sort.)

TRANIO.--Mais, monsieur, il est intéressant d'ajouter à votre amour le consentement de son père; et pour y parvenir, je vais, suivant l'expédient dont je vous ai fait part, me procurer un homme. Quel qu'il soit, peu nous importe, nous le mettrons à même de nous seconder; il sera Vincentio de Pise, et il cautionnera ici à Padoue de plus grandes sommes que je n'en ai promis; par ce moyen, vous jouirez tranquillement de l'objet de votre espoir, et vous épouserez l'aimable Bianca de l'aveu de son père.

LUCENTIO.--Si ce n'est que l'autre maître, mon collègue, observe de si près les pas de Bianca, il serait bon, je pense, de nous marier clandestinement; et la chose une fois faite, le monde entier aurait beau dire non, je serais maître de mon bien, en dépit de tout le monde.

TRANIO.--Nous verrons par degrés à en venir là, et nous saisirons notre avantage dans cette affaire.--Nous attraperons la barbe grise, Gremio, Minola, dont l'oeil paternel est aux aguets, le bizarre musicien, l'amoureux Licio; et le tout pour servir mon maître Lucentio. (_Rentre Gremio_.) Seigneur Gremio, venez-vous de l'église?

GREMIO.--Ah! d'aussi bon coeur que je suis jamais revenu de l'école.

TRANIO.--Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis?

GREMIO.--Le marié, dites-vous? oh! c'est un vrai palefrenier, et un palefrenier brutal; et la pauvre fille en saura quelque chose.

TRANIO.--Quoi! plus bourru qu'elle? Oh! cela est impossible.

GREMIO.--Bon! c'est un diable, un vrai diable, un démon.

TRANIO.--Eh bien! elle, c'est une diablesse, une diablesse, la femme du diable.

GREMIO.--Bah! elle, c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je vais vous conter, seigneur Lucentio: lorsque le prêtre a demandé s'il voulait Catherine pour son épouse, _oui_, a-t-il crié, _par tous les éléments!_ et il a juré si horriblement, que, tout confondu, le prêtre a laissé tomber son livre de ses mains; et comme il se baissait pour le ramasser, ce cerveau brûlé d'époux lui a porté un si furieux coup de poing, que livre et prêtre, prêtre et livre sont tombés par terre: _allons, ramassez-les_, a-t-il dit, _si quelqu'un en a envie_.

TRANIO.--Hé! qu'a dit la fille quand le prêtre s'est relevé?

GREMIO.--Elle tremblait de tous ses membres; car il frappait du pied et jurait comme si le vicaire eût eu intention de le duper. Enfin, après plusieurs cérémonies, il a demandé du vin: _une santé!_ a-t-il crié, comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, buvant à la ronde avec ses camarades après une tempête; il a avalé des rasades de vin muscat, et il en jetait les rôties à la face du sacristain, sans en avoir d'autre raison, sinon que sa barbe était claire et aride, et avait l'air, disait-il, de lui demander ses rôties lorsqu'il buvait. Cela fait, il vous a pris sa future par le cou, lui a embrassé si bruyamment la bouche, que quand leurs lèvres se séparaient, l'église retentissait du bruit. Moi, voyant cela, je me suis enfui de honte, et je sais qu'après moi vient toute la compagnie. Jamais on n'a vu un mariage si extravagant.--Ecoutez, écoutez, les musiciens jouent.

(On entend de la musique.)

(Entrent Petruchio, Catherine, Bianca, Hortensio, Baptista et leur suite.)

PETRUCHIO.--Mes amis, et vous messieurs, je vous remercie de vos peines et de votre complaisance: je sais que vous comptez dîner avec moi aujourd'hui, et que vous avez fait tous les apprêts d'un festin de noces; mais la vérité est que des affaires pressantes m'appellent loin d'ici, et que je me propose de prendre congé de vous.

BAPTISTA.--Est-il possible que vous vouliez partir ce soir?