La Maternelle

Part 9

Chapter 93,766 wordsPublic domain

Enfin, à ce passage: «Cette bonne mésange, ses petits lui ont été rendus... Mistigris a regardé le nid renaître...» là, un nouveau de la grande classe, dont je ne sais pas le nom, s'est dressé frémissant, menaçant, les yeux retournés, brute altérée de justice:

--Je veux pas qu'il les remange!

Tel fut son accent sauvage, tel fut son coup de mâchoire aveugle, que j'ai compris l'exactitude de symboliser le peuple par un lion très noble et très massif.

V

Ce matin, à neuf heures moins un quart, dans le préau, on a entendu venir de la rue des cris affreux d'enfant et un murmure de foule. La directrice qui comptait les sous de la cantine, assise près de la barrière, a échangé un regard impuissant avec Madame Galant.

Depuis quelques minutes, l'entrée avait cessé complètement. Tous les matins le courant d'enfants arrivants se coupe ainsi, pendant un temps plus ou moins long; il est arrêté par un accident ordinaire de la rue: rixe entre hommes ou femmes, excentricités d'ivrogne, amours de chiens.

Cette fois, un père amenait sa fille à force de gifles et de poussades; une troupe d'élèves accourus de tous les bouts du quartier formait cortège; il y eut un envahissement tumultueux.

L'enfant battue fut projetée la première dans le préau: Louise Guittard; un crêpe est piqué à son béret _depuis huit jours_; c'est... c'est son second père qui l'accommode si rudement.

Je l'ai vite prise par le bras et conduite au lavabo, sa figure de pauvre mouton, barbouillée de larmes, était enflée, labourée d'ecchymoses.

Les camarades ont afflué derrière, bruyants, excités, hilarants, profitant de leur nombre pour continuer à manifester, l'accent canaille:

--Mince alors! T'as vu c'te pâtée!

Ils viennent poser leurs paniers près de l'endroit où je tamponne Guittard; plusieurs, chez qui persiste l'émerveillement de la magistrale correction, portent eux-mêmes de terribles marques paternelles sur le visage.

Que de notations instructives j'aurais à enregistrer! Voir battre un camarade est une occasion d'importance qui fait sortir la nature, qui grossit et accentue les physionomies et, dans tous les cas, il apparaît incontestablement que notre vieille âme héroïque et conquérante n'est pas morte; j'en juge à la façon dont Bonvalot tire les cheveux à Julia Kasen, sans méchanceté, par débordement enthousiaste.

Le choc nerveux s'est communiqué aux gamins déjà assis; les cous se sont allongés vers Louise Guittard, les figures ont grimacé leur expression «de la rue», j'ai vu courir le long des bancs l'avidité féroce, stupide et lâche de la foule.

Madame Galant a donné le signal du chant, comme unique moyen d'apaisement. La pédagogie a de ces inspirations: un hosanna criard se déchaîne:

Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête... J'avais des fleurs pour couronner ta tête...

Quant à moi, l'émotion concentre ma force d'observation sur les laideurs. Quelle lamentable espèce d'enfants! J'en compte çà et là une quantité, filles, garçons, grands, petits, moyens, qui, sans erreur possible,--ont le visage modelé par les coups. En a-t-il fallu des brutalités depuis leur naissance! Car la chair reprend sa forme après une torgnole, le sourire renaît après les pleurs. En a-t-il fallu des réitérations pour que des coins de visage restent de travers, pour que les joues gardent l'air giflé, pour que l'apparence de renifler des larmes s'installe définitivement, même quand l'enfant rit!

Mais il y a pis que les déformations accidentelles! Cette enfance pèche par mille stigmates de dégénérescence. Voici la petite Doré atteinte de strabisme et vingt autres, victimes de la même hérédité alcoolique. Quand ce ne sont pas les yeux, ce sont les hanches qui chavirent: nous possédons toute une collection de coxalgies; nous recélons trois boiteux, sans compter Vidal, le bossu; quant aux rachitiques, aux noués, aux scrofuleux, on ne les distingue même pas: autant prendre l'effectif entier, à un degré près.

Les ressemblances d'animaux ne se doivent pas dédaigner: beaucoup d'enfants, émules de Richard, offrent des faces de singes, vieilles, à grandes rides, et leur gaieté plisse toujours péniblement. Nous foisonnons en têtes de poissons, à bouches molles, en félins à nez aplatis, en boucs, en crânes plats de casoars, en mâchoires de lévriers, en mentons qu'on croirait tombés, allongés en excroissances morbides. Des oreilles décollées deviennent si drôles, montrées par un gamin qui glapit:

--Madame! i' n'a pas lavé ses garde-crotte!

Des petites filles vocalisent, la nuque renversée; je reconnais des têtes de noyées, des physionomies de mortes que se sont disputées l'éclampsie et l'inanition.

Par compensation, aucun tableau poétique du monde ne saurait être égalé à celui offert par la mignonne Louise Guittard, la tête penchée sur l'épaule, les yeux en velours, les lèvres tuméfiées, chantant de toute sa bonté convaincue:

Petit papa, c'est aujourd'hui ta fête...

A propos de Louise Guittard, Madame Paulin m'a informée.

--V'là encore une adresse pour Libois. (Elle dit Libois tout court, j'ai essayé, ça ne me va pas.) Il s'occupe des enfants les plus battus: il ose lui-même endoctriner les parents, ou bien il les signale.

--Tiens! la philanthropie policière.

Madame Paulin hausse les épaules:

--Non! il les signale pour leur faire coller un secours! Il prétend que c'est avec des pains de quatre livres que l'on empêche le mieux les parents d'assommer leurs gosses! Des bêtises! Les gens le sauront, ils battront le rappel exprès... Est-il assez godiche, le délégué! Il ne vous parle jamais?

--Dieu non!

--Moi, il me parle, même dans la rue. Et puis la directrice fait porter souvent des lettres chez lui, au sujet des maladies contagieuses, je crois. Ça devrait être votre service. Écoutez, il ne faut pas m'en vouloir, je n'ai pas intrigué. C'est lui-même qui a dit à la directrice: «Envoyez-moi de préférence Mme Paulin, parce que je la connais.» Du reste, il habite dans mes parages, la grande belle maison neuve en face du Métro. Alors quand il est là, je monte la lettre. Je ne suis pas forcée, mais, n'est-ce pas, on aime bien voir l'intérieur de ces messieurs. Et croiriez-vous qu'il est devenu bavard tout d'un coup! «Vous avez bien fait de monter, Mme Paulin. Qu'est-ce que je vais vous offrir? Un verre de bordeaux? Et l'école, ça marche le service? Vous vivez d'accord?» D'accord avec Rose, que je réponds! Pour sûr, Rose, monsieur, j'en ai jamais vu une pareille.

Cette pie borgne n'a-t-elle pas raconté je ne sais quelle histoire à propos du pain qui manque dans les paniers et de notre petite invention d'y suppléer. Elle devait être un peu grise. M. Libois, paraît-il, avait l'air, à chaque instant, de chercher des objets qu'il ne trouvait pas,--ou d'un chien à qui l'on marche sur la patte--(parbleu! il se détournait pour rire). Il lui a donné la bouteille entamée à emporter, il lui a donné le paquet de biscuits, il lui a serré les mains. Une paire d'amis, quoi!... (Il ne savait plus comment s'en débarrasser.)

Dans tous les cas, il faut que je signifie à Mme Paulin de ne plus me mêler à ses commérages.

* * * * *

Revenons aux enfants.

Quels signes aussi dans le champ des chevelures, dans la plantation hirsute mangeant le front plus ou moins! Quelles mentalités de parents révélées par les coiffures «à la chien» des petites filles!

Et la débilité générale affichée par la rangée des mollets étiques, malades, vides! Des mollets avortés, qui ne poussent pas!

Justement, pour compléter cette estimation pitoyable, des tout petits qui se tortillaient sur leur banc m'ont donné à tâter de dérisoires échines osseuses, rappelant, par la dimension misérable, des carcasses de chats maigres, de lapins.

Parbleu! nous possédons de vrais enfants, de gentilles têtes rondes, roses, vivaces; parfois, les maîtresses se divertissent entre elles de délicieux petits amours livrés à eux-mêmes; ils jabotent tout seuls, rient, s'amusent à faire claquer leurs lèvres: «boi, boi, boi», et ils promènent d'ineffables yeux bleus qui effleurent toutes les choses et ne se posent sur rien.

Mais le triste aspect d'ensemble subsiste. Pareillement, quelques immeubles neufs, confortables, décorent çà et là les rues avoisinant l'école, mais ils n'enlèvent pas au quartier des Plâtriers sa dégaine louche et crasseuse.

La directrice a séjourné dans sa classe toute la matinée. J'ai eu suffisamment de besogne après les poêles qui ne tiraient pas: impossible de dégourdir la température à dix degrés, excepté au premier, chez Mme Galant. Il faut dire que, dans la classe de la normalienne, au-dessus des fenêtres et de la porte donnant sur la cour, les vasistas qui ferment mal attendent l'architecte depuis un an.

Armée de mon tisonnier, en allant d'un poêle à l'autre, je n'ai pas cessé de recenser les tares de ma population enfantine. Et l'atavisme moral! Et les perversions instinctives!

L'autre jour, quand Mademoiselle racontait la Mésange, plusieurs de ses élèves, aux phrases du commencement,--restaient distraits, à peine intéressés,--Gillon, par exemple,--c'était déjà de l'obtusion intellectuelle, mais d'autres riaient malignement: indice de perversion; et je me rappelle maintenant, placée de côté comme j'étais, avoir remarqué des crânes singuliers, en ruines, avec des pans abattus.

Il est vrai qu'au milieu du récit, Irma Guépin pleurait, la Souris sublime, contractée à l'extrême, vibrait d'une seule pièce, j'aurais compté les ondes frémissantes de son corps; Adam assombrissait terriblement son facies de taureau. A la fin, il régnait une palpitation générale; il planait quelque chose de plus fort que le destin de ces enfants et qui les emportait, les transformait, les sauvait: le grand souffle du sentiment. Et Bonvalot n'était plus l'assassin, ni Virginie Popelin la vicieuse, ni Julia Kasen la sacrifiée; et Léon Chéron, Léon Ducret et les «visages pointus», Gabrielle Fumet, Berthe Cadeau, s'embellissaient de personnalité.

Mes tout petits eux-mêmes amenuisaient leurs frimousses pour saisir la délicatesse des mots et leurs becs, leurs nez travaillaient, tels des menottes malhabiles qui cherchent à prendre un objet un peu trop gros, un peu trop lourd.

Mais comment faire durer cette minute sentimentale, tout de suite envolée?

Il me semble que la classe a une âme collective, lourde, croupissante, où s'envase la servitude misérable: quelle peut être l'action de la maîtresse sur cette stagnation? N'est-ce pas seulement une action passagère, rapide et vaine comme le souffle du vent sur l'eau?

Ainsi, chez ces mêmes enfants si indignés contre Mistigris, j'ai vu apparaître, au bout de peu de temps, l'inclination du peuple envers les brigands. Hier, Mademoiselle organise cette expérience d'inviter ses élèves à raconter eux-mêmes la Mésange, chacun participera à la narration pour un épisode, à la suite. La parole est à Louis Clairon.

J'ai observé Clairon, un garçon de la catégorie simiesque, nature bretonne, à l'air intelligent et têtu.

--Y avait un chat qui avait faim...

--Mais non, rectifie mademoiselle, Mistigris venait de déjeuner.

--Y avait un chat qui était en colère...

--Mais pas du tout...

Le parti pris était flagrant; Clairon se rappelait très bien, mais il ne voulait pas que le chat-brigand fût sans excuse; il n'a pas cédé:

--Y avait un chat qui n'avait rien du tout...

Et voilà le malheur: l'inclination du peuple pour les brigands n'est pas l'instinctive bienveillance à l'égard du réprouvé ayant osé agir contre tous, elle n'est pas due non plus à l'obscure perception qu'un malfaiteur c'est un pauvre et qu'un pauvre c'est «du peuple», non, je crois plus banalement que cette inclination révèle un goût fanfaron de l'oppression et découle des romans feuilletons, des mélodrames, de la mauvaise éducation héroïque, du _besoin d'art_ mal servi.

* * * * *

Je voudrais garder ma confiance entière dans les bienfaits de l'enseignement moral. Vain désir! La réalité brutale m'étreint à chaque instant.

J'ai entendu la mère Doré renouveler sa plainte à la directrice:

--Punissez cette morveuse, elle a déjà des idées... c'est trop jeune, est-ce vrai madame? c'est trop jeune.

Il faut que l'école touche joliment juste pour avoir une influence améliorante!

Alors, une morale par enfant?

Dame! Que dirait-on d'un hôpital où les malades seraient répartis pêle-mêle dans les salles, d'après leur âge simplement, et où un médecin, n'ayant pas le moyen d'examiner chaque cas particulier, prescrirait la même potion pour soixante patients différents?

Quelle tête ferait le visiteur à considérer les malades un à un? J'en suis là: je ne puis m'empêcher de détailler les enfants, de scruter les parents, le quartier, et de m'arrêter à chaque tare particulière.

Et alors, étant agenouillée entre un banc et une table à nettoyer par terre, j'aspire comme des bouffées de vérité: on ne peut pas alléguer que l'école se trompe--appréciation trop vague--il faut spécifier: la leçon a le tort d'être servie pareille à tous, aux forts, aux faibles, aux gentils, aux affreux; tel conseil profitable à Pierre peut parfaitement nuire à Paul.

La morale c'est le bien de l'individu considéré dans son milieu. Chaque nature et chaque situation a la sienne.

Quelle révélation! Et maintenant j'écoute ces malheureuses maîtresses verser leur médication collective, sans souci ni de tempérament, ni de famille, ni de condition économique.

Je ramasse des papiers, je renifle les odeurs différentes des enfants et je me dépite: mais fourrez donc le nez sur vos élèves!

Certes, ces dames moralisent à propos de _toutes les choses diverses_ (conformément au manuel spécial de leur métier), mais pas à propos des _enfants divers_.

Tous les exercices de la classe et les jeux de la récréation doivent fournir prétexte à sapience. On ne l'oublie pas; il n'est pas jusqu'au modèle d'écriture qui ne porte ses fruits.

La leçon que l'on arrose le plus de vertueux propos est celle de calcul. Morale et calcul, à première consonance, cela ne se marie pas nécessairement. La normalienne, le lundi, le mercredi et le vendredi, d'une heure trois quarts à deux heures et demie, se charge, des plus aisément, la craie à la main, de cet heureux rapprochement.

«J'ai deux douzaines de cerises, vous allez les voir sur le tableau; j'en veux faire trois parts égales: une que je mangerai de suite, une que je conserverai pour ce soir, une que j'offrirai à un camarade.»

Et la craie marche, et la langue, et tout y passe--sans que le truquage apparaisse--l'addition, la soustraction, la division, la frugalité, la prévoyance, l'économie, la générosité... et un cerisier et une assiette et une table.

C'est bien. Et je ne suis nullement satisfaite.

Du reste, j'ai l'esprit chagrin et il ne m'arrive que des ennuis.

Je suis allée dimanche, voir mon oncle, sur une convocation brève et peu aimable.

--Qu'est-ce qu'il y a? m'a-t-il crié à brûle-pourpoint.

--Mon oncle, c'est vous qui m'appelez...

--Tu ne sais rien? Qu'est-ce que ça veut dire: on est venu dans le quartier, chez la concierge, faire une enquête... oui, quand tu écarquilleras les yeux... et c'était surtout toi, tes antécédents, que l'on voulait connaître. Tu y es maintenant? Qu'est-ce que cela veut dire?

--Mon oncle, peut-être l'Administration...

--Ce n'est pas l'Administration; il s'agit d'une de ces agences qui font des recherches dans l'intérêt des familles.

J'ai fini par rabrouer mon oncle vertement; il avait l'air de douter de ma conduite.

Et je ne veux pas approfondir cette histoire de concierge. Que m'importe?

J'ai beau faire, une inquiétude inexplicable vit en moi. Des riens m'agacent, sans motif.

* * * * *

Et me voici dans ma chambre. Si seulement j'avais du feu, je serais moins mal pensante; le bec de ma lampe à pétrole parcimonieux, avare, ne me communique pas l'égoïsme digne et accommodant du monde qui a chaud.

Le temps de monter mes six étages, mon dîner était figé; et je ne m'habitue pas à ces gens à accroche-coeur attablés en bas dans la gargote, ni à leurs éclaboussures d'argot, ni à leurs bouchons, ni à leurs boulettes de pain.

Ma digestion ne s'accomplit pas, je ne peux pas me coucher; pour un peu, je sortirais. J'ai peur et j'ai envie... Quel réconfort trouverais-je dehors? Voilà bien de quoi soulager ma douloureuse aspiration vers une bonté aimante et belle: la rue des Plâtriers, le boulevard de Ménilmontant avec leurs ombres, leurs projections blafardes de débits empoisonneurs et ces gens à démarche rôdeuse qui ne vont nulle part et ces formes inquiétantes qui stationnent, et ces coups de sifflet sinistres...

J'ai honte de moi, je voudrais un prétexte... je voudrais avoir oublié quelque chose à l'école. J'irais... une fois les réverbères allumés, la fonction du quartier c'est la débauche... toute femme jeune passe au milieu de la convoitise et de la concurrence... je ferais quelques pas, je sentirais toutes sortes de menaces autour de moi. Devant la façade assombrie de l'école, je verrais des personnes en train de chercher, de parler, de monter la garde. Juste là, sous le drapeau, et le long des affiches, je retrouverais le même trottoir occupé qu'à onze heures et à quatre heures lorsque l'on attend la sortie des élèves... à peu près mêmes visages, mêmes vêtements. Faut-il l'écrire? de celles qui viennent chercher leur enfant dans la journée, il y en a, je crois, qui reviennent la nuit devant l'école.

Sans doute, c'est seulement la curiosité de vérifier qui m'attire dehors... Belle curiosité! c'est plutôt mon intolérable solitude qui me pervertit.

J'ai souvent rêvé cette inouïe fortune: un enfant que l'on ne viendrait pas retirer le soir et dont je ne retrouverais pas les parents à l'adresse marquée sur la fiche, je l'emmènerais chez moi, je le ferais dîner, je le coucherais, je le dorloterais. Comme cela doit être bon d'avoir un enfant à embrasser dans le silence du chez soi, quand, dehors, guette la nuit hostile!

Le fait s'est produit, Mme Paulin me l'a raconté: un bébé de quatre ans, demeurant soi-disant rue des Panoyaux; l'heure passe, on le reconduit; à cet endroit, la mère était inconnue. Perplexité. Le petit, paraît-il, a eu comme une intuition terrible: il s'est mis à réclamer sa mère avec cet affolement de l'instinct vers une seule protection, avec cette épouvante de l'être perdu qui sent la voracité partout, autour de lui... ah! mais, de tels cris, par les rues, que n'importe où la mère aurait été, à proximité, elle serait sortie. La femme de service a ramené l'enfant à l'école.

--On aurait dû se douter de quelque chose, dit Madame Paulin. Ce mioche de misère qui, la moitié du temps manquait de pain, ce jour-là, on avait trouvé un énorme gâteau dans son panier... on aurait dû comprendre... Je me rappelle; on en a coupé une douzaine de parts et même le mioche n'en a pas goûté, tellement il était content de voir bâfrer les autres, de faire le riche...

La directrice l'a mis en garde chez la concierge. On l'a hébergé quatre jours, après avoir informé la mairie, le commissaire. Pendant quatre jours, il a appelé, il a gratté aux murs, aux portes, voulant aller chercher sa mère. Jamais, jamais on n'a eu d'elle aucune nouvelle. L'Assistance publique est venue retirer de la bouche de l'enfant, ce mot anti-administratif: maman.

Parfois toutes mes fibres crient que j'étais faite pour avoir des enfants; alors, exclue du mariage, créature dénaturée, je forme des imaginations monstrueuses! Il y en a un petit que je guette: Louis Clairon... sa mère a l'air si fini!

* * * * *

Avant la fermeture, quand les maîtresses sont parties, j'essaie mes chances:

--Qui est-ce qui veut s'en aller avec moi et que je sois sa maman?

Hélas! personne ne se précipite dans mes bras.

Je m'habitue aux déboires. Dans les premiers temps, le soir, au milieu du préau, sous le gaz, assise sur un banc trop bas en face de trois ou quatre bambins, je conversais naïve et ignorante; je tâchais d'accorder ma voix à la douceur et à la pureté enfantines, je modulais une intonation chantante, jolie, délicate:

--Dis donc, Léonie, maman va venir, tu vas rentrer à la maison, il y a une table ronde, hein, je suis sûre? Et la soupe est sur le fourneau...

A mesure que je parlais, Léonie Gras, une roussotte frisée comme un caniche, faisait: non, non, de la tête, souriant avec des yeux malins, telle une enfant que l'on taquine par une offre dérisoire: «Donne-moi tes dragées, je te donnerai une poignée de cailloux». Elle me souffla sur le nez comme sur une bougie, par dédain, puis s'expliqua:

--Non! on mange chez l'troquet avec maman.

Elle ponctua cette déclaration d'un avancement de menton: «Voilà, ça t'ennuie, tu es jalouse!»

--Ah! fis-je interloquée, mais après tu vas faire dodo?

--Non, maman boit avec des gens et moi je _liche_ les verres.

Et encore ce coup de menton qui signifie en langage de Ménilmontant: «Voilà, ma vieille, ça te la coupe!»

Ensuite ce fut Bonvalot, blafard, les pommettes trouant la peau, le cou détiré. Il était en retenue.

--Tu aimes bien ta mère?

Signe de tête négatif.

--Comment! tu n'aimes pas ta mère?

--Non, a' m' bat. (Brèche dents, il crache à distance, en soulevant à peine les lèvres.)

--Et ta tante, que j'ai vue une fois, tu l'aimes?

Hochement négatif.

--A' m' bat.

--Et ta grande soeur?

Même jeu.

--A' m' bat.

Il crachote froidement, d'un air de millionnaire qui regrette mais ne saurait vous accorder ce que vous demandez.

--Et ton père?

--Y bat maman... il lui jette les assiettes à la tête, elle lui rejette les morceaux.

--Et moi, tu ne m'aimes pas non plus?

Silence. Il crache moins loin. Puis, un signe furtif, entre nous deux seulement, indiquant que, tout de même, il a un sentiment pour moi.

--Tu m'aimes parce que je te donne des bonbons?

--Non.

--Parce que je t'apporte ta gamelle, je te débarbouille?

--Non.

--Pourquoi alors?

Il me regarde, mécontent, rechigné, puis, les paupières baissées, il dit sans amabilité:

--Parce que y a des images dans tes yeux.

* * * * *

J'y pense maintenant, ce n'est pas bien dangereux de prôner aux enfants la soumission et l'admiration envers les parents indignes. Est-ce que Bonvalot _coupe_ dans les leçons sur les parents? Admettons, mais nous voilà loin des bienfaits suprêmes de l'école! Nous en sommes à plaider son innocuité.

Certes, l'enfant ne tient pas grand compte des conseils. Toutefois, dans le cas de contradiction apparente, il s'empresse de choisir; ayant entendu ces deux exhortations: «Imite tes parents--Sois sobre», si les parents se grisent, l'enfant aura soin de ne considérer que l'exhortation à suivre l'exemple familial.

* * * * *

C'est drôle comme le froid m'empêche de suivre droitement une seule idée. Je me tiens mal sur ma rocking-chair, ma pensée transie verse à droite et à gauche.

J'ai écrit dernièrement qu'il fallait subordonner la morale aux _faits_ individuels; eh bien, à ce propos--puisque je ne peux pas me coucher,--je veux exposer une opinion qui me tracasse depuis l'âge de raison: je suis absolument révoltée de la façon dont on attribue de la vertu aux gens--par rapport à d'autres gens!

Pourquoi dire que l'industriel gagnant 50.000 fr. par an est _plus honnête_ que le camelot affamé qui a volé? pourquoi dire que Madame Prudhomme, satisfaite en tous ses désirs, est _plus vertueuse_ que Mademoiselle Nana? _On n'en sait rien._ Pour pouvoir comparer, il faudrait que le riche industriel, que l'heureuse Mme Prudhomme se fussent trouvés exactement dans les mêmes conditions de besoin que le camelot et que Mlle Nana.

L'évidence de mon assertion avoisine la puérilité. Quand vous voyez deux personnes inconnues, l'une barboter dans la rivière et se noyer, l'autre, sur la berge, cheminer d'un pas assuré, vous ne dites pas: cette personne qui marche si solidement ne se noierait pas! Vous n'en savez rien; vous constatez simplement deux situations différentes.