Part 8
16 janvier.--Ce matin, la rue et la façade de l'école m'ont semblé toutes changées; il gelait au moins à dix degrés; la rue déserte et sonore dormait comme la cour triste d'un vieil et sale immeuble. Devant ma porte, un gros pavage extraordinairement bossué et défoncé résume le délabrement du quartier; plus loin, le bout de pavage en bois paraît emprunté à une partie riche de Paris, la façade de l'école cubique, en pierres de taille, d'une estompe de monument, avec son drapeau, ses affiches au rez-de-chaussée, tranche sans pouvoir s'accorder avec le gris jaune des maisons en plâtre, ni avec les devantures de boutique en bois peint de rouges variés.
J'ai attendu dans l'entrée que la concierge eût tourné le compteur et allumé le gaz. La lumière a jailli tout d'un coup, et j'ai regardé, comme si je ne les avais jamais vus, la vieille femme toujours muette, la loge, le cabinet et l'escalier de la directrice, les murs peints couleur vert d'eau et les trois tableaux d'honneur.
J'ai vite fermé les vasistas du préau, des classes et commencé l'allumage des poêles. Les bouts de cordes se balancent longtemps, comme, dans ma chambre, fait le cordon de rideau au-dessus de ma fenêtre: bonjour, bonjour. Un petit béret de fille oublié, coiffant une seule des deux cents patères du préau, évoquait une idée d'enfance et aurait suffi à indiquer à un étranger l'usage de la vaste salle, meublée, tout autour, de bancs très bas. L'odeur de crayon, de chien mouillé et de pommes de terre frites, que je ne remarquais plus les jours précédents, m'a causé une espèce de crainte administrative; le bruit de mes pas m'a fait sentir le vide et la grandeur des classes. J'étais dépaysée comme après des vacances.
Mme Paulin est arrivée, bonne femme, indulgente, charitable; elle m'a dit:
--Vous avez des yeux comme des entonnoirs à baisers... Alors, c'était son jour à votre ami?
Elle approuvait que sa jeune collègue se fût payé un peu de bon temps. J'ai souri, les bras tirés par mes seaux de charbon.
Madame Paulin m'a porté plusieurs seaux, d'un poêle à l'autre, par complaisance et elle emmanchait de grands coups de tisonnier, en maugréant:
--Vous avez bien raison de profiter de votre jeunesse; seulement je voudrais vous voir manger davantage... y a rien dans c'te poitrine-là, ma petite... M. Libois m'a demandé si nous étions bien nourries...
Y a rien!... Il est de fait que je me rétrécissais, toute incomplète.
L'arrivée des enfants m'a beaucoup secourue; d'autant plus que le premier entré a été un petit boiteux qui fait toujours le chien après moi: il enfonce sa tête dans mon tablier, frotte ses cheveux, relève son museau qui voudrait lécher et, plusieurs fois, avant d'atteindre sa place, il se retourne, s'arrête sur une patte et me contemple, souriant de bonté espiègle.
Par ce froid terrible, les enfants apportent des têtes violacées et pochées d'ivrognes pleurards. Des petites filles clopinent raidies, cassées en deux comme des vieilles, les mains ramenées au creux de l'estomac, un panier au coude, au lieu de cabas. Je dénoue les grands fichus de laine attachés derrière le dos; des avortons allongent leurs mains tuméfiées devant mon tablier bleu, comme ils les approcheraient d'un poêle brûlant.
Dans le bruit grandissant des galoches et des nez mouchés, j'étais dolente, le cerveau usé, le coeur fondant, sans aucune envie de critiquer. J'avais froid aussi; le préau et les classes ne s'attiédissent à dix degrés que vers neuf heures et les seize degrés réglementaires, on ne les obtient que le soir, parce qu'il faut aérer à chaque sortie des classes, quelle que soit la température.
Bonvalot «_radine_» sans hâte, le visage plus coupant que d'habitude, l'air d'un condamné qui ne veut pas trembler. Des bambins mal éclos n'ont que leur tablier et une robe au ras du derrière; quand ils se baissent, quand ils s'asseyent, on voit bleuir des coins de chair et leur mine piteuse, étonnée, dit qu'ils ne savent pas au juste d'où ils souffrent, ni pourquoi ils souffrent.
Les voix gelées sont affaiblies, les toux sont grossies! Lorsque je fourgonne le feu, une trentaine de tout petits me surveillent avec avidité; ils attendent que je leur procure la chaleur, comme ils attendent que je distribue les gamelles.
L'inspection de propreté. Le froid a mangé la crasse des mains comme il a supprimé la boue de la rue.
La conduite aux cabinets. Pénible nécessité; un vent griffeur souffle dans la cour. La misère des accoutrements se révèle: des loques innommables servent de chemises, de jupons, de caleçons. Pitié! Des innocents n'ont même pas chaud à leur pauvre ventre! Mes pauvres petits! les garçons... on ne leur trouve plus rien; des poupées, dont le dessous n'est pas assez protégé, tournent un regard désespérant, comme lointain et anxieux.
La directrice m'a laissé sa classe.
--Faites-leur exécuter des mouvements de bras pour les réchauffer; j'ai mes écritures de décembre à terminer.
J'entends la normalienne:
--Puisque vous avez trop froid pour écrire, si vous êtes raisonnables, je vous raconterai encore «la Mésange»... Adam!
Je me suis ensoleillée de contentement et de désir comme les élèves de mademoiselle. «La Mésange» c'est une vraie récompense d'écouter cette histoire d'oiseaux qui ont des petits.
Instantanément, j'ai été ranimée; toutes mes mauvaises idées sur l'école ont été bannies. Je n'avais plus pensé à «la Mésange!» Dieu merci, je me trompais: dans le rôle des parents domine la beauté, un sublime fulgure qui annule toutes les ombres, et l'on ne peut décemment enseigner aux enfants à critiquer la famille; il faut bien leur donner un aperçu, si disproportionné soit-il, de cette immensité: l'amour maternel. Et ce sentiment suprême existe dans sa pureté chez les femmes les plus déchues... on dirait parfois qu'il est en moi, comme une perversion.
Dimanche dernier, au retour de ma promenade habituelle aux Buttes-Chaumont, rue des Pyrénées, j'ai rencontré Louis Clairon qui tenait, par le jupon, sa mère, une phtisique de mise indigente. Rue des Pyrénées, il passe du beau monde. Louis a croisé un regard sans affinité avec un jeune monsieur de sept à huit ans (pardessus, gants, chapeau melon), accompagné de parents à vêtements cossus; il a alors reporté sur sa mère ses yeux de loup, aussitôt contents, rassurés, vaillants. J'ai bien vu: après ce jupon lamentable, mal pendu, après ce corps étique, ce dos rond, cette face terreuse, il recueillait la totale sécurité, il trouvait plus de protection que dans tout le reste de l'univers, que dans les formes les plus opulentes, les plus belles, les plus solides. Et mentalement j'ai approuvé: Tu as bien raison de te sentir riche, comblé; tant qu'il restera un tressaillement dans ce corps, fût-il aux griffes de la mort, ce tressaillement sera pour te sustenter et pour te défendre.
Dire que je suis condamnée au célibat! Mes fibres stériles frémissent! Quelle terrifiante compréhension est en moi: la puissance maternelle n'a pas de limites, c'est la bonté à l'infini, c'est l'audace enragée capable de briser les lois humaines et de s'insurger contre la nature même. Tiens! Louis, si tu voyais qu'il faut mourir et que Dieu lui-même n'y peut rien, il faudrait appeler: maman! et tu aurais raison d'espérer encore!
Et vous, jeune monsieur, vous exposerai-je, avec ménagement, que cette mère en haillons vaut mieux pour Clairon que votre maman tout en soie?... Je m'égarerais volontiers dans le domaine illimité du Relatif... Périodiquement, le père de Berthe Hochard vient chercher la petite idiote dans l'après-midi, pour aller faire une démarche au Dépôt. C'est un misérable garçon de salle qui s'acharne à réclamer «sa femme», une ex-fille galante devenue folle inoffensive.
Avoir comme joie, comme adoration, comme espoir une réprouvée démente! Ce déshérité ne sentira jamais le grotesque ni l'indécent de son attachement. L'on n'a pas un bonheur aussi misérable! Il est si simple d'aimer la saine beauté!... Et je comprends très bien que, dans les bureaux, on refuse de lui rendre «la créature». Qu'est-ce qu'on refuse, en somme? Rien, moins que rien.
Je lui amène sa fille Berthe jusqu'à la balustrade du préau. Il ramasse sa vie dans ses grands yeux vitreux qui remercient vaguement, qui fouillent d'avance le Dépôt, là-bas. Il me dit dans un transport: «nous y allons!» Et, _forcément_, avant de se sauver, il me serre la main... l'élan de son sang me prend...
J'ai connu une seule fois dans ma vie cette secousse franche et directe des doigts au coeur,--ce fut comme la transmission matérielle d'un serment,--et je ne revis plus jamais mon fiancé...
* * * * *
Faut-il noter aussi que, dans ma promenade, j'ai rencontré M. Libois, accompagné d'une dame élégante et jolie.
Elle a dû poser des questions et entendre des réponses bien risibles!
Je n'étais pas précisément «chic», quoique je ne sorte pas, le dimanche, sans voilette, ni sans gants. Il est certain que mon modeste chapeau noir n'avantage pas ma figure de brune.
Soyons juste: M. Libois a bien salué. D'autant mieux que, dans cette rue des Pyrénées large et encombrée, il pouvait parfaitement, sans impolitesse, se dispenser de me reconnaître.
Il a probablement voulu faire le généreux, l'homme libéral, avec son geste «de haute considération.»
Et justement, moi, je ne pouvais pas encaisser son salut comme une générosité, en y répondant par un petit hochement de tête et un sourire de connaissance: «Bonjour, bonjour!» à la façon de Mme Paulin, par exemple. La compagne de M. Libois me regardait. Il y a telles circonstances où la comédie de l'humilité n'est pas possible.
Alors, ma foi, j'ai sans doute un peu exagéré la perfection de ce salut au passage qui n'appartient, dit-on, qu'aux femmes du monde initiées à l'art des réceptions en grande cérémonie.
* * * * *
Avant la délectation de «la Mésange», j'inventorie avec réconciliation les deux classes: les pancartes d'animaux et de plantes, les armoires, les tables et les rangées d'enfants. Un mélange de chaleur, d'odeur et de bruit me pénètre, je soupire longuement et me regonfle. Je sens, comme au toucher, l'existence multiple, la respiration de l'école. Et j'aime les enfants-types qui ressortent dans le peuple des bancs; j'aime la Souris et j'aime Bonvalot. J'aime le bruit des galoches au-dessus de ma tête, dans la classe de Mme Galant; il ne cesse jamais nettement: dans le plus de silence que l'on puisse obtenir, il y a toujours, par-ci, par-là, des galoches qui râclent; on pense à un locataire faisant son ménage et qui n'aurait jamais complètement fini.
Comment dire?... Un bien-être fondant imprègne ma chair... je voudrais être sûre qu'il n'y a pas d'aspiration défendue dans mon enthousiasme pour le conte de maternité intitulé la Mésange.
Mademoiselle va commencer. Droite, sculpturale, le visage blanc et doux, au-dessus de son costume noir, elle a bien l'âme institutrice; quelque chose d'unique, de professionnel s'émane d'elle et les enfants apprivoisés perçoivent bien qu'elle est d'une race à part.
Comme sa voix claire et prenante porte jusqu'à moi, au travers de la cloison, j'interromps les mouvements de bras et je dis à mes tout petits, d'un air de malice mystérieuse:
--Vous ne savez pas? Nous allons écouter une belle histoire de Mademoiselle, _comme si nous étions des grands_!
Et nous voilà tous enchantés de cette espèce de larcin, de cette audition chipée aux grands.
Je sais que Mademoiselle illustrera son récit de dessins au tableau noir, merveilleux instantanés faits de simples lignes; je profiterai des pauses pour répéter les données principales à mes mioches. Ils placent les mains sur les genoux et lèvent le nez; les uns bayent d'attention, d'autres rentrent leur lèvre inférieure et avancent leurs dents du haut à la moitié de leur menton; des filles pincent un petit bec pointu.
«La Mésange», je veux l'écrire d'un souvenir exact, parce que j'ai entendu la normalienne affirmer à Mme Galant que c'était une relation vraie où pas un détail n'était inventé. (Notre délégué cantonal l'aurait écoutée une fois avec la plus vive émotion. Un bon point, monsieur! Vous serez un excellent père.)
* * * * *
Une vieille dame habitait à la campagne avec son chat nommé Mistigris. La maison était blanche avec un toit rouge, on y entrait par un perron, c'est-à-dire un escalier de pierre, comme celui de l'école, qui avait cinq marches et une rampe en fer.
Le jardin, devant la maison, était entouré d'un mur blanc, au-dessus duquel on pouvait passer la tête et il était tout plein de soleil, parce que les poiriers, les pruniers et les cerisiers n'étaient guère plus hauts que le mur; mais, en face du perron, il y avait un très gros marronnier, plus grand que celui de notre cour, qui donnait un bel ombrage sur la maison. Les arbres à fruits étaient placés sur deux rangs et, entre eux on voyait une corbeille de fleurs dans le genre de celles des Buttes-Chaumont, au mois de mai et on aurait dit d'une place de fête où les abeilles, les oiseaux et les papillons ne cessaient de passer et de se balancer.
Chaque jour, après déjeuner, la vieille dame venait s'asseoir sur un fauteuil d'osier, au bas du perron et elle mettait ses lunettes et elle faisait de la tapisserie, en levant les yeux de temps en temps sur le marronnier où les feuilles remuaient doucement et faisaient un chuchotement comme certains élèves qui se figurent qu'on ne les entend pas.
Mistigris, qui ne quittait jamais sa maîtresse, s'installait sur la dernière marche. Assis, la queue sous les pattes, sans bouger il regardait les abeilles, les papillons qui tournaient autour des fleurs. Des grains d'or remuaient dans ses yeux et il avait l'air d'écouter avec ses yeux le bruit d'une charrette sur la route, le sifflet du chemin de fer très loin. Si une mouche s'approchait, il faisait un mouvement de tête; il surveillait aussi, de côté, sa maîtresse qui travaillait et quand il avait bien vu que rien n'était changé dans le monde, il se léchait les pattes, se mettait en rond et dormait.
Un jour, comme la vieille dame allait s'asseoir dans son fauteuil d'osier, voilà qu'elle entend des cris d'oiseaux, ah, mais des cris aigus, précipités, affreux et elle voit deux mésanges qui voletaient comme des perdues autour du marronnier; les ailes battaient vite et faisaient penser à des mains malheureuses qui tremblent, qui ne savent pas où se poser; les petits oiseaux approchaient des branches, s'éloignaient, approchaient encore: Mistigris était dans l'arbre auprès d'un nid où les petits montraient leur bec et c'étaient le père et la mère qui criaient pour le chasser.
Aussitôt la vieille dame, tout effrayée, appelle Mistigris! Mistigris! mais il ne veut pas venir, alors elle cherche quoi faire, elle ramasse des cailloux et les lance entre les branches.
Mistigris tourne bien la tête brusquement, d'un côté, de l'autre, comme un malfaiteur inquiet, mais les cailloux ne l'atteignent pas; il se jette sur le nid et vite, vite, il croque les petits, malgré l'égosillement affreux des deux mésanges.
Il descend de l'arbre, en voulant avoir l'air ignorant et tranquille; mais, avec des précautions de poltron, il avance une patte, puis l'autre, lentement.
Dès qu'il est par terre, la vieille dame, pleurante et indignée, le gronde sévèrement:
--C'est abominable ce qu'il a fait là, et il n'a pas d'excuse, il venait de déjeuner; et quand même il aurait eu faim, jamais, jamais il ne devait manger les petits oiseaux.
Mistigris rampait, levait à moitié sa tête sournoise; il voulait faire croire qu'il ne savait pas: on lui avait appris que c'était bien d'attraper les souris, alors il attrapait toutes les petites bêtes.
--Non! la dame disait qu'il ne devait jamais tuer, même des souris; car les souris sont de pauvres animaux qui ne font pas grand dégât.
Et elle le chassa en jetant son dernier caillou: allez-vous-en, vilain monstre!
Mistigris s'en alla bouder dans la maison dont la porte restait ouverte.
Le lendemain, comme d'habitude, après le déjeuner, la dame vient s'asseoir au bas du perron, à l'ombre. Mistigris derrière elle arrive, en s'étirant comme un paresseux; il se place sur la dernière marche. Aussitôt, ah mon dieu! une plainte déchirante sort du marronnier. C'est la mésange, la mère des petits oiseaux mangés, qui est perchée près du nid vide et qui reconnaît Mistigris. Elle lui envoie un cri, quelque chose comme un cuî, cuî, prolongé, mais non, un cri impossible à répéter et qui doit signifier: «Rends-moi mes petits, rends-moi mes petits».
Et voilà cette plainte qui continue lente, pénétrante, toujours pareille. Alors, ce même gémissement, sans arrêter, toujours, toujours, cela fait une tristesse qui reste dans l'air comme du gris de brouillard et qui s'élargit; toujours, toujours.
Les autres oiseaux du jardin se taisent; on dirait que les feuilles cessent de bouger, que les fleurs se baissent, que les papillons se cachent.
Ce n'est pas seulement une plainte d'oiseau que l'on entend, c'est bien plus grand: c'est une plainte de maman! On dirait qu'il y a aussi l'arbre, le soleil, le ciel qui pleurent avec la mésange. Figurez-vous toutes les choses qui pleurent autour de vous. Sachez alors que toutes les mamans du monde, les mamans des enfants et les mamans des animaux pleurent de la même manière quand on leur a pris leur petit, puisque l'on a fait du mal à la vie que nous respirons, puisque c'est tout qui souffre du même coup, c'est la maison et c'est la rue!
Les chats ne comprennent pas le langage des oiseaux; mais Mistigris a compris tout de suite la mésange, comme si c'était sa mère, à lui, qui pleurait! «Cuî, cuî, rends-moi mes petits, rends-moi mes petits».
Il a regardé vite, là-haut, dans le marronnier, puis le voilà qui a fait semblant de ne pas entendre, il tourne le front du côté des poiriers et des pruniers, il s'occupe des mouches qui volent là-bas, il cligne ses yeux, comme si leur poussière d'or le gênait, et il a l'air de compter les fleurs penchées, plus loin encore, tout là-bas.
Mais la mésange est toujours là, sur la branche qui lève son petit bec, et le baisse et le relève, droit vers lui, sans arrêt, toujours, toujours, pleurant la même plainte: «Rends-moi mes petits! rends-moi mes petits!»
Malgré lui, peu à peu, Mistigris ramène ses moustaches devant l'arbre, il les incline et flaire attentivement la pierre du perron à ses pieds.
Mais la mésange continue de crier.
Et peu à peu, la tête de Mistigris se relève, il faut qu'il regarde! il faut qu'il entende! il faut qu'il reste là, les yeux fixés sur la mésange qui le harcèle.
Alors les cris de la maman qui se penche et se redresse sans faiblir sont comme des aiguilles que chaque balancement enfoncerait; des frissons remuent le dos de Mistigris, ses poils font l'effet de l'herbe soufflée par le vent. Il se tient de plus en plus tendu d'attention, forcé de laisser entrer toute la peine et tout le reproche de la mère. Et le voilà torturé aussi de cette tristesse de toutes les choses qui se jette et s'amasse en lui. Il ouvre la bouche pour miauler, aucun bruit ne sort. Il veut se détourner, mais non, sa tête revient, il faut qu'il écoute.
Encore des frissons le long de son corps, et la plainte frappe sans rémission, toujours pareille et il est malheureux, il ne peut rien, rien. Cela devient tellement intolérable qu'il arrive à faire vers sa maîtresse un miaulement suppliant:
--Je t'en prie, délivre-moi, fais-la taire!
La vieille dame écoute l'oiseau, malheureuse aussi, les deux mains sur ses genoux, ayant laissé tomber sa tapisserie par terre. Elle répond tout bas, gravement:
--Non, non, Mistigris, tu as mangé ses petits.
Mistigris reste cloué là et ne répète même pas son miaulement misérable.
Tout à coup, il essaie encore de jeter sa tête de biais, son dos tressaille d'une secousse violente et ses oreilles s'aplatissent: voilà qu'il a peur!
En effet, le cri de la mère change; maintenant c'est un cri de colère: «Ah! tu ne veux pas me rendre mes petits!» C'est un cri de colère terrible, irrésistible; il révolte l'air tout autour.
Et un oiseau arrive près de la mésange, sur une branche: c'est le père des petits oiseaux mangés.
--Va! va! crie la mère.
Alors, excité, le père s'envole, fait un cercle, sans bruit, vers Mistigris et revient à l'arbre. Mistigris effrayé ne bouge pas et, malgré ses prunelles qui ne veulent pas, il voit l'oiseau! Il entend le silence des ailes, il sent leur battement.
--Va! Va!
Alors, le mâle décrit des courbes de plus en plus rapprochées de Mistigris; et chaque fois aussi il revient se percher de plus en plus près de Mistigris. Il ne le quitte pas, il le vise, il mesure la distance, le voici sur la plus basse branche, le voici sur la rampe du perron, le voici sur une marche.
Mistigris baisse le cou, il respire en dessous, de côté, il ne peut plus bouger; le cri terrible de la mère le paralyse.
Et soudain, oui, là vraiment, le petit oiseau pas plus gros qu'une noix s'abat sur le front du chat, entre les oreilles et tiens donc, tiens donc, à coups de bec, furieusement, sur son nez: tiens donc, méchant! mangeur de pauvres petits innocents.
Puis il s'envole, va rejoindre la mère mésange.
Un grand silence. Tout le jardin regarde Mistigris.
Mistigris abattu, sentant que toute la nature est contre lui, toutes les choses et tout ce qui respire, ne pouvant plus rester devant l'arbre, ne pouvant plus rester devant les plantes ni devant la lumière, Mistigris se coule misérable, la tête basse, la queue basse, vers la maison; il se traîne dans un coin noir.
Et tous les jours, au moins pendant un mois, dès que Mistigris, après le déjeuner, apparaissait auprès de sa maîtresse, la mère mésange était là dans l'arbre qui l'attendait et qui commençait aussitôt sa plainte déchirante, incessante et toujours pareille: «Cuî, cuî, rends-moi mes petits, rends-moi mes petits.»
Mistigris l'écoutait, la tête fixe.
Puis, le mâle arrivait.
Mais Mistigris s'en allait dès qu'il le voyait voler en rond et s'approcher.
Enfin, Mistigris n'eut plus le courage de se poser sur le perron. Il descendait les cinq marches, apercevait la mésange dans l'arbre et s'en retournait...
Cette bonne mésange, ses petits lui ont été rendus; le nid est refait, le nid est habité.
Mistigris a regardé le nid renaître, du haut du perron et un jour il a compris qu'il était pardonné. Il revient s'asseoir à sa place ordinaire sur la dernière marche auprès de la vieille dame qui fait de la tapisserie.
La mère mésange ne se plaint plus, on voit sa tête qui sort du nid. Elle et Mistigris restent des heures à se regarder, sans crainte, sans méchanceté.
Mistigris devenu très sage songe profondément. Il songe qu'une maman de mésange est plus forte qu'un chat armé de ses griffes et de ses crocs; il songe à cette chose qui torture les chats mangeurs d'oiseaux, il songe à cette chose qui fait renaître les petits oiseaux mangés.
De temps en temps, le mâle apporte la becquée. La mère se lève, les petits becs s'agitent dans le nid.
Alors, Mistigris fait semblant d'avoir entendu du bruit dans la maison; il se dérange tout doucement et se pose, tournant le dos à l'arbre.
* * * * *
Je n'essaierai pas de restituer par des mots la beauté haute, électrisante, de la normalienne, auteur de ce récit.
Je ne peux pas dire non plus toutes les émotions des deux classes.
Seulement ceci:
A l'endroit où le chat croque les petits, plusieurs mioches se sont vite serrés l'un contre l'autre et sont demeurés recroquevillés, conscients d'être bons à manger, eux aussi. Une fillette a entouré sa soeur jumelle de son bras, et ses yeux noirs, bougeurs, scintillaient comme des diamants au soleil. Un tout petit a lancé les mains en avant:
--Rose, prends-moi!