Part 6
--Je suis sûr de ma piste. J'attends. Les événements me serviront. La seule obsession de ma vigilance agira.
Pourquoi ce regard pâle «qui n'en finit plus», et que l'on sent peser sur soi, lorsque même on a le dos tourné?
Parfois un ressentiment intolérable me brûle:
--Si ce cynique indiscret lisait en moi!
Mais, qu'ai-je donc d'inavouable en moi? Ai-je donc commis un acte d'une gravité dépassant les apparences? J'ai eu tort de provoquer sa curiosité,--d'accord. Voilà-t-il pas un bien grand crime!... Et puis après?...
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--Rose, Mademoiselle a dit que vous veniez essuyer par terre.
Saluons Léon Chéron communément chargé des messages de la normalienne; un brun qui saigne souvent du nez, petite tête régulière, sans accentuation, un type par le définitif de sa banalité. C'est l'échantillon de l'écolier sage, toujours décoré, toujours inscrit au tableau d'honneur; tablier noir bien tiré, bien boutonné; intelligence moyenne, droite, pas futé, mais appliqué. A la première table, il est le plus relié à la maîtresse par son attention tendue; ses oreilles sont écartées, croirait-on, par excès de zèle. Au plus fort des jeux, dans la cour, il ne manque pas de jeter des regards raisonnables sur Mademoiselle. Des parents à principes doivent l'élever sévèrement; il a deux frères qui ne le vaudront pas: un, avec Madame Galant et un, dans les tout petits, qui vient de la crèche. En somme, une volonté suffisante et louable. Je le détermine,--par transposition d'âge: artisan à nombreuse famille, besogneux et optimiste; bon contribuable, bon électeur, bon père, bon travailleur; l'élément régulier, conservateur, pondéré dans le peuple.
Oui, c'est Léon Chéron le préféré de la normalienne; mais la confiance de Mademoiselle, à force de solidité, devient trop distraite et il arrive que le détestable Adam reçoit bien plus d'attentions que le préféré. Je saisis même que les beaux yeux marrons de la normalienne fixés sur Adam affectent une sévérité menteuse, et quand Mademoiselle s'indigne vers la directrice: «Madame, voyez! encore ce monstre d'Adam à cheval sur cette porte de cabinet!» je dépiste là-dessous un certain sentiment féminin dont ne bénéficiera jamais le sage Léon Chéron.
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A considérer ces deux enfants si dissemblables, l'on mesure déjà combien importante est l'éducation de la volonté, mais pour être édifié complètement, il faut étudier Léon Ducret: celui-là n'a pas de volonté du tout; un gamin blond fadasse, à visage anguleux, incolore, qui reste où on le consigne sans oser décamper. Ni bon, ni méchant, il n'est pas sympathique; il tortille un dos craintif de bas fonctionnaire; ses jeux diffèrent de ceux des camarades; tous ses gestes ont des crans d'arrêt: on dirait que la surveillance l'a aplati jusqu'à lui retirer du souffle, jusqu'à l'estropier. Il désobéit, mais bêtement, pour des riens et avec une ruse mesquine; il fait penser à l'employé qui use ses facultés à tromper la vigilance du chef, pour des niaiseries: pour lire son feuilleton, pour s'absenter dix minutes. Par exemple, Ducret fourre des cailloux dans ses poches, à la récréation, puis, dans la classe, dissimulé par les élèves assis devant lui, il lime furtivement des entailles à sa table. Pris en faute, il s'anéantit, sans ressort. Et pourtant il a été placé à la crèche dès sa naissance et, depuis quatre ans, il vit à l'école maternelle. Fallait-il qu'il fût d'une nature inconsistante! Car enfin, ce ne peut pas être l'élevage administratif même qui l'ait plié comme un chiffon et rendu si nul? D'ailleurs, il a une soeur et deux frères plus jeunes et de pire acabit: rabougris, affamés, hagards.
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Pour faire pendant à Léon Ducret, côté des filles, je citerais plutôt dix noms qu'un: Berthe Cadeau? Gabrielle Fumet? Vraiment, je ne peux choisir, elles sont dix dans la classe qui se ressemblent comme des soeurs: visage vieux, allongé, chlorotique, grand nez, grand menton, physionomie d'une laideur triste vraiment pauvre, corps maigre sans grâce et même agaçant par trop d'apathie. C'est le type le plus nombreux et le plus adhérent au quartier. Ça ne parle presque pas, ça ne sait pas s'amuser, ça ne désobéit presque pas, ça décourage la taquinerie des garçons, ça n'existe presque pas: si bien, dis-je, que, dans le tas, il n'y a pas de sujet faisant relief. Et elles sont bêtes: l'esprit inextensible comme leur figure pierreuse, comme leur corps chétif; enfin, au lieu d'énergie, de l'entêtement dans le nuisible ou dans l'inutile.
Si l'école ne vivifie pas et n'arme pas cette enfance, que retrouvera-t-on dans quinze ou vingt ans? une génération déjà végétante actuellement; une humanité à peine profitable aux exploiteurs, lâche à décourager les philanthropes, et stupide à justifier l'injustice exterminatrice. Reconnaissez-vous ces femmes capables seulement de geindre, d'encombrer sans lutter, n'ayant de fermeté que pour refuser d'oser? travailleuses sans cases, toujours en surplus, quêtant, ramassant les bribes, se disputant les offres dérisoires? bétail dépréciateur, désastreusement préposé à éterniser les salaires faméliques par sa production médiocre, lente, résignée?
On ne se représente guère une famille fondée par les Berthe Cadeau, par les Gabrielle Fumet: ça doit disparaître on ne sait comment, sans laisser de traces... Ou alors, tout l'opposé; ça pourrait avoir des enfants, des avortons, beaucoup, sans conscience, par veulerie, presque par maladie, comme un animal a des portées successives... des enfants que ça laisserait croupir, sans les soigner... Heureusement que l'école va infuser son sang «à ces visages pointus».
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Au-dessous, il n'y a plus à mettre que Berthe Hochard, l'arriérée de chez Mme Galant: elle reste des heures immobile, assise ou debout, paraissant ne rien voir, ne rien entendre. De face, les yeux perdus dans l'espace, la bouche fixe entr'ouverte, les joues inertes, elle évoque l'idée d'une humanité à bout de souffrance, arrivée à l'éternel repos. De côté, l'on s'aperçoit qu'elle a la tête déformée, cabossée, aplatie, comme par de monstrueuses gifles et que les traits broyés tiennent leur expression immuable d'une superposition d'abominables épouvantes. Et l'on se demande quelles étapes affreuses la race a pu gravir, combien il a fallu de générations suppliciées pour aboutir à un tel anéantissement dans l'horreur! Et l'on se demande qui a pu souffleter d'un tel outrage indélébile la majesté humaine!
Lorsque je monte au premier, dans la classe de Mme Galant, pour arranger le feu, le poêle étant à droite du bureau, face aux élèves, une cinquantaine de paires d'yeux s'enquièrent vite de ce que je fais; seule, Berthe Hochard assise à la première table, ne permet pas un vacillement à son regard de pierre. L'on chante; les cinquante bouches s'ouvrent à qui la plus ronde sur les e, les i, les a, une partie des gamins rendent distraitement les sons par impulsion mécanique, les autres poussent les voyelles exagérément par sentiment des mots ou par espièglerie, au milieu de ce jeu cadencé des gosiers, les lèvres mortes de Berthe Hochard exhalent sans fin le silence intérieur. Si la maîtresse improvise une leçon en s'aidant des pancartes murales qui représentent des plantes, des fruits, l'attention sort en couleur, en relief, des fronts, des yeux, des nez, des joues, la compréhension miroite et chatoie au fin bout des museaux, palpite aux cils et se pose aux mentons; quelquefois, Mme Galant provoque volontairement un rire général qui fuse tout droit d'abord, puis trinque et se mêle de voisin à voisin; alors, il faut bien frissonner: Berthe Hochard garde sa rigidité inexorable, hallucinante: elle est _arrivée_! toutes les émotions, toutes les larmes, tout le sang, tous les cris, toutes les convulsions ont été arrachées d'elle--et elle attend patiemment que les autres voyageurs veuillent bien la rejoindre!
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Je m'améliore beaucoup depuis que je connais des enfants de la grande classe.
Ces élèves ont un attachement vrai pour leur institutrice, mais ils ne sont pas précisément _amis_ avec elle; ils sont _disposés_, mais une mésentente subsiste. D'une façon générale, les maîtresses abordent les enfants avec trop de pédagogie; par préjugé de métier, elles les croient trop «enclins à mal agir». En les abordant «comme tout le monde», au naturel, on doit mieux réussir.
Quelle précieuse découverte! Je veux «être amie», moi! Je veux leur coeur, leur caractère original; je veux qu'ils daignent m'admettre dans leur intimité, qu'ils me fassent la charité de leur franche brutalité. Donc, je me rends le plus possible camarade et pareille à eux.
Et voici ma chance: ils portent l'odeur de leur famille, ils sentent le fer, l'huile, le charbon des machines et des outils, le vernis d'ébéniste, les pommes de terre frites, la sueur, le vin, le musc; ils répètent aussi les manières de leur entourage: les uns font la chaloupe en marchant, les autres accusent l'allure lente d'ouvriers fatigués, l'air de traîner une voiture à bras derrière eux, l'air de tirer, du dos, l'immémoriale misère. Eh bien! ils m'imprègnent de leur odeur, puisque je les manipule, puisque je nettoie leurs traces, puisque je m'agenouille... Oh! cette fadeur que mes vêtements éparpillent dans ma chambre! Je me rappelle que j'aimais la verveine autrefois... Non, je ne me rappelle rien... Eh bien, aussi, je prends leur allure, une dégaine peuple, ouvrière, carrée, lourde. Je traverse ballante le préau, j'appuie d'une hanche sur l'autre pour apporter une éponge de tableau noir, je me baisse d'une masse, avec une grâce de coltineur pour mon service des cabinets. J'ignore les hésitations de mains blanches, je tripote à même, aïe donc! J'apostrophe les enfants comme si j'allais leur offrir un verre sur le comptoir et ma voix gratte l'accent de Ménilmontant. Telle est l'impression que je me fais à moi-même, à juste titre sans doute, car non seulement les enfants, mais les mères se familiarisent étonnamment avec moi. Je m'améliore beaucoup.
Il y a une porteuse de pain, Mme Fradin, qui, dès la Toussaint, s'est improvisée d'autorité mon amie. Son gamin est un grand qui vient tout seul à l'école et s'en va de même et je n'ai pas encore deviné comment elle me connaît si bien. Nos rencontres ont lieu le matin, dans la rue, à six heures. Elle m'interpelle:
--Hein! ma vieille, on a du mal à commencer la journée si tôt? Qui est-ce qui vous réveille?... Ah! oui, la vie est dure à nous autres; c'est les pieds qui souffrent... pas vrai?
Je suis forcée de m'arrêter et de soutenir un instant la conversation. D'abord, par tempérament, je désire garder les meilleurs rapports avec le quartier; et puis, je n'oublie pas le mot d'ordre administratif: «il faut être bien avec tout le monde»; or la femme de service n'a qu'un moyen de réaliser ce programme, c'est de montrer les qualités d'une parfaite cancanière.
Chaque fois que Mme Fradin me trouve l'air un peu sombre, elle compatit:
--Hein, ma vieille, c'est les pieds qui souffrent!
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Du personnel de l'école, c'est moi que les parents voient le plus souvent et de plus près. Le matin, à l'arrivée, je me tiens toujours contre la barrière du préau. (Maintenant que je suis au courant, la directrice ne descend plus dès l'ouverture). A onze heures, avec une adjointe, je conduis au coin de la rue les élèves qui s'en retournent déjeuner; des bonnes femmes m'attrapent par la manche; il faut absolument échanger quelques paroles; puis je délivre les enfants que l'on vient chercher; encore quelques mots. A quatre heures, même conduite dehors, même nécessité de lambiner un instant sur le trottoir.
--Malheureux, que vous n'ayez pas le temps d'accepter un verre.
--Pas le temps du tout, merci.
--Prenez donc une prise.
De quatre à six, même remise d'enfants réclamés à l'intérieur, avec les quelques coups de langue indispensables. Enfin, passé six heures, s'il y a un gamin d'oublié--fait assez fréquent--je vais le restituer à domicile; et, dame, il faut bien que la mère m'explique tout au long pourquoi elle l'a oublié. Si c'est seulement «_qu'elle n'a pas eu le temps_» de courir jusqu'à l'école, je suis perdue: je ne me tire pas de l'explication à moins d'une grande heure dans le courant d'air du palier et de l'escalier.
Au milieu même de la journée, il m'arrive d'emmener un enfant chez qui le médecin inspecteur a reconnu des symptômes de maladie contagieuse. Les précautions sont des plus strictes; la directrice fait écarter vivement les élèves, les adjointes, de l'enfant dangereux; une sollicitude attendrissante vibre dans sa voix:
--Que personne n'y touche!... Rose, prenez-le par la main.
J'ai dû m'attribuer faussement une épouvantable gastralgie pour pouvoir refuser sans offense les nombreuses offres de café, imposées par le code du savoir-vivre. (A Ménilmontant, le hasard veut toujours, dans chaque maison, que le café soit justement prêt, là, sur le poêle.) Grâce à ma mine peu brillante, la chance m'a favorisée, il y a, comme ça, des réussites qui tiennent à peu de chose: non seulement ma gastralgie est acceptée, mais elle devient _un fait du quartier_; j'ai déjà entendu plusieurs fois, dans le groupe des mères, devant la porte de l'école, cette apostrophe effrayante: «Quand vous aurez une gastralgie, comme Rose!...»
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Le moment particulièrement propice aux rapprochements se doit situer entre cinq heures et demie et six heures. Quand il ne reste plus qu'une demi-douzaine d'enfants, la maîtresse qui était de service, s'en va. Les mères viennent l'une après l'autre et, me trouvant seule, s'accoudent à la balustrade. Des spéculations variées:
--Quel sale temps? Vous en avez du balayage dans ce préau! Et ce poêle, combien peut-il brûler de charbon? C'est rudement commode, votre lavabo; nous, qu'il faut monter l'eau de la cour au _cintième!..._
J'ai presque toujours les mêmes visiteuses: la mère de Gabrielle Fumet, celle de Louise Guittard, la mère Doré.
La mère de Virginie Popelin, qui laisse souvent passer l'heure, me donne deux sous de pourboire toutes les fins de quinzaine.
Quel bouleversement, la première fois! Ma main qu'il a fallu avancer... ces deux sous tout chauds... la marque décisive de mon métier quoi! (Le premier argent du déshonneur doit être ainsi difficile à tenir.) Mais là, pas de gastralgie pour m'excuser; là, en conscience, je ne pouvais refuser que par orgueil, et je ne veux pas faire la fière. Enfin une pensée est venue, à point, aider mon geste; au déjeuner, il se trouve toujours des paniers dégarnis: il est bon, par conséquent, d'avoir quelques deux sous de pain à distribuer. J'ai accepté, pour mes becs affamés, mentalement; j'ai pu articuler le remerciement et corriger la pourpre honteuse de mon visage par un regard presque content, presque brave.
Halte-là! je ne dis pas tout et je me fais meilleure que je ne suis: en un brusque frisson j'ai revécu mes lointaines ambitions de jeune fille et c'est surtout l'amertume du regret qui m'a décidée à empocher un pourboire.
Comme on a de la peine à se résigner, _sans manifestation_, à être une créature finie!
Moi, par accès intermittents, je me repais de ma déchéance à tel point que, me rehausser serait peut-être le plus grand tort à me faire; sans le désastre à parachever, ma vie aurait encore moins d'intérêt...
Le Règlement défend aux gens de service de recevoir des sous. Je voudrais que l'administration fût informée de mon délit. Je voudrais subir l'interrogatoire de quelqu'un d'important; il me semble que je m'enfoncerais dans l'ignominie:
--Oui, oui, j'ai tendu la main, j'ai quémandé des pourboires, afin, parbleu! d'imiter mes pareilles, d'aller chez le marchand de vin.
Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai donc? Ce mensonge me plairait, comme s'il devait _faire souffrir_... qui?
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J'apporte, le matin, le restant de mon pain, parce que «je n'aime pas le rassis», dis-je à Mme Paulin; le morceau est généralement assez gros.
Mme Paulin m'a d'abord démontré que c'était bien facile d'éviter cette perte en achetant moins de pain à la fois. Puis, devant l'heureux emploi de mon superflu, elle n'a plus rien dit: seulement, elle m'a inspectée longuement, passive, là, grattant ses gros bras nus, ayant l'air de subir une infiltration forcée; et maintenant elle apporte aussi «ses croûtes». Qu'est-ce que vous voulez, elle est comme moi, elle n'a pas l'appétit régulier; elle a pris trop de pain, elle ne va pas le jeter peut-être?
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Une de mes habituées du soir, la mère Doré, décharge des réclamations retentissantes, quelquefois sur moi, à bout portant: «En v'là une boîte! en v'là une équipe! et dire que c'est nous qui payons ce monde-là!»; mais, généralement, elle demande audience à la directrice, elle emploie deux genres de hochements de tête qui alternent sans interruption; les uns à mon adresse, pour signifier: «Nous sommes du même parti des opprimés, ce n'est pas à vous que j'en ai», les autres qui affirment l'énergie indomptable, la sombre expérience, la résolution mortelle de revendiquer sans merci un droit impérieux. Puis, du préau, j'entends son accent tragique:
--Madame, on a retiré un bon point à ma fille! Je voudrais savoir...
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Les adjointes évitent le plus possible le contact des parents. D'abord, la hiérarchie exige que la directrice seule écoute les réclamations, et puis les adjointes ne veulent pas se commettre avec les femmes du quartier des Plâtriers, ni s'exposer à des invectives ou à l'offre d'un pourboire. Il faut voir la maîtresse «de service» le soir, après quatre heures. Les paniers ont été alignés près de la sortie, par terre. Quand on vient appeler un enfant, il quitte son banc et doit prendre son panier au passage; mais, le plus souvent, il ne le reconnaît pas, malgré sa mère qui lui indique au travers des barreaux: «Celui-là... non... plus loin...» L'adjointe préside, à deux pas de la balustrade, moi je torchonne au fond du préau, ou même dans une des classes; l'adjointe appelle de haut:
--Rose, trouvez donc le panier.
A aucun prix, elle ne se mêlerait à la recherche de la mère.
Avec tous les individus que je connais maintenant, ma pensée travaille singulièrement: je peux, à tels enfants, attribuer tels auteurs, par induction, à tels parents, telle existence. Je constate en moi des acquisitions stupéfiantes et des erreurs, des préjugés en déroute, que j'aurais gardés forcément si je n'avais pas touché à la pâte même du peuple.
D'autre part, maintenant que l'école n'est plus un ensemble anonyme, je l'envisage sous un jour nouveau. J'avais commencé par discerner son rôle général, son but _selon la théorie_; depuis quelque temps, mon observation devient _pratique_ et je dois dire qu'elle n'est plus optimiste sans réserve. Je crains bien que cette espèce de pressentiment noir dont je suis obsédée pendant mon service ne se rapporte à l'enseignement même. J'entrevois un enchaînement formidable: les parents, les enfants, l'école, la société.
Le souci naît le soir, avec la fatigue, avec la diminution du vacarme scolaire.
Passé cinq heures et demie, le vaste préau prend un aspect morne et vacant de salle publique, avec ses papillons de gaz qui bougent de distance en distance. Les quelques enfants restant, épars sur un banc, sont disposés à sommeiller ou à pleurnicher. Je m'assieds en face d'eux et j'essaie de stimuler la conversation:
--Où demeures-tu, toi? Et toi? et ton papa, qu'est-ce qu'il fait? Es-tu allé sur les chevaux de bois, à la fête?
Une remarque: les enfants, si bavards entre eux, ont peu de mots au service des grandes personnes; semblablement les paysans ne savent quoi dire aux gens de la ville; mais n'inférez pas, de là, qu'ils soient taciturnes.
Je persiste à discourir pour dissiper le _noir_ qui me pénètre; je veux me réfugier dans la douceur égayante des enfants. Voici Kliner penché comme un pantin disloqué, il montre, à la gorge, une profonde cicatrice; sa voix difficile scie lentement des sons en bois.
--Qu'est-ce que tu as donc eu au cou?
--J'ai eu un coup de couteau.
--Où est-ce arrivé? chez toi?
--Oui, chez nous.
--Ce n'est pas ton papa, pour sûr?
--J'en ai pas.
--Qui ça, alors?
--Eh bin, pardié, un homme qui venait dormir.
--Qu'est-ce qu'elle a dit, ta maman?
--Alle a dit comme ça: ah bin tant faire, aurait fallu le tuer tout à fait. Eh! Rose, _eurgardez_ donc le gaz comme i'danse, i'fait guignol! tututu, tututu, danse, danse, danse, tu...
Nous rions aux anges; les paupières mi-closes, le nez en l'air, le gosier offert.
Le plus beau rire appartient à Irma Guépin. J'aime bien qu'elle reste tard, le soir, je m'amuse à l'attifer, à ornementer sa chevelure opulente. Des yeux bleus écarquillés, un nez court, une bouche trop fendue, le front éclairé, une blondeur et une blancheur alsaciennes, elle rit tout le temps, à tout le monde, et surtout aux garçons. Si elle ne changeait pas, ce serait le type de la fille facile par douceur, par envie de folâtrer, par tempérament bêta et bonasse. En voilà encore une sur quoi l'école devra avoir une action des plus raffermissantes! Pas de vice en elle; ce ne serait pas une personne de mauvaise vie, à vrai dire, car elle ne garderait pas assez de rigueur pour vivre de son inconduite; ce serait l'ouvrière sans moeurs, des romances populaires, en plein vent, qui se laisse cueillir par le plus hardi. Il faut voir comme Irma est «sans défense» devant Adam. Celui-ci, par exemple, n'a jamais de dessert, il n'hésite pas à s'adresser aux privilégiés et de préférence aux filles; elles sont plusieurs qui ne lui refusent jamais. Il demande avec une autorité qui magnétise; la gamine rit à son audace, à sa santé brutale et donne. Il y a la soumission d'un sexe à l'autre; on devine des générations de femmes battues par les mâles et gourmandes de la force.
Je m'assieds et elle se tient debout, entre mes genoux. Je ne possède plus de chiffons élégants, moi, je ne connais plus la coquetterie personnelle, et voilà qu'un plaisir m'alanguit comme si je reprenais mon miroir de jeune fille, mes colifichets d'autrefois. L'instinct de mignardise apparaît vite chez cette gentille Irma proprette et gracieuse; elle se prête à mon jeu comme à une leçon de «bon goût».
Ce soir, mon chiffonnage de ruban n'allait pas comme je voulais, rien de léger, de mousseux... Et soudain, j'ai vu mes ongles usés, mes doigts imprégnés d'une crasse indélébile par le nettoyage du poêle, par le balayage, le lavage. J'ai baisé Irma Guépin au front et j'ai laissé son ruban neuf, qui était d'une fraîcheur trop délicate pour les mains rugueuses d'une femme de service.
Que noterais-je encore?
A l'école où j'ai fait mes études, les grandes élèves choisissaient toutes une petite qui était «leur fille», c'est-à-dire leur protégée et leur poupée. J'ai pris Irma Guépin comme fille, sans y penser, par répétition d'actes anciens. On s'est même aperçu de cette préférence avant que j'en eusse pleine conscience moi-même. La directrice m'a secouée une fois:
--Surveillez donc _votre Irma_, là-bas.
Quand je l'ai eu baisée au front, Irma est restée debout devant moi et, tout à coup, son rire a modulé une sonorité particulière:
--Mon ruban mauve, maman me l'a acheté avec une pièce de vingt sous que M. Libois m'a donnée.
--Bien, bien.
--Il attendait le tramway, il m'a parlé, M. Libois. Il m'a demandé qui j'aimais le mieux à l'école.
Irma m'observait dans les yeux avec un air extraordinairement futé et elle chantait:
--Oui, il m'a demandé... il m'a demandé, dé, dé, dé...
J'avais la bouche sèche. Est-ce bête! On m'aurait tuée, on ne m'aurait pas décidée à poser une question à Irma!
Elle a continué à chanter, à faire des mines espiègles:
--Alors je lui ai dit... je lui ai dit quelqu'un... il m'a donné vingt sous.
IV