La Maternelle

Part 5

Chapter 53,777 wordsPublic domain

On ne se figure pas combien il est rare que des enfants accordent leur attention à qui ne les soigne pas constamment. Ils vous lorgnent, ils notent vos ridicules au passage, avec leur extraordinaire faculté d'observation, ils s'adressent à votre complaisance, mais vous ne faites pas partie du monde de leur pensée. Cela me chiffonne... surtout les élèves de Mlle Bord: ce sont déjà des personnages définis, je désirerais être admise dans leur intimité, je me sens à leur niveau... Et pourquoi donc me dédaigneraient-ils? Est-ce qu'ils copieraient la correcte et supérieure politesse de Mademoiselle à mon égard? Quand la sculpturale normalienne me parle, ses yeux ne posent pas sur moi, ils s'étendent au delà; elle ne doit pas savoir si je suis brune ou blonde. Ses élèves empruntent ce regard distrait, négligent, pour me demander leur panier, leur béret. J'ai beau les aider, à l'arrivée, au départ, les rafistoler dans la journée, leur servir à déjeuner, ils ne m'aiment pas à la façon de mes tout petits. Je me sens pareille à une demoiselle habituée aux adulations, qui croit sa beauté irrésistible et qui rencontre un jeune homme parfaitement indifférent; elle le déteste, elle cherche des rivales à détester, elle devient capable des pires sottises pour s'imposer à lui... Eh bien, oui! je suis ambitieuse, orgueilleuse, jalouse! oui, jalouse... Et j'ai voulu obtenir de l'attention; j'en ai obtenu.

Je ne parle pas de Richard, l'affreux gamin à tête de singe malade, à qui j'ai révélé le goût des pastilles de chocolat. Le cas est tout à fait à part. Il existe entre nous un pacte, intensément sérieux, exempt de sentimentalité. C'est Richard qui a délimité nos rapports. Je lui avais donné un bonbon; sa stupéfaction diminuée, il a exigé de rentrer dans le raisonnable; on ne peut pas vivre sans attribuer aux faits une logique. Son expérience ne lui permettait pas de concevoir un don gratuit, il a tiré de sa poche un bout de papier crayonné.

--Tiens, alors je te donne un dessin, a-t-il dit simplement. Et son _alors_ contenait l'inflexibilité des obligations réciproques.

Depuis cette époque, presque chaque jour, il y a échange entre nous, après quatre heures, dans le préau. (Vers trois heures, la normalienne distribue des carrés de papier et des crayons et autorise l'art fantaisiste.) Je tends un bonbon, Richard tend son croquis, nous ne sourcillons pas.

Pourtant un sentiment ondule chez Richard, mais je ne discerne pas si c'est de la reconnaissance, ou un souci d'honnêteté. Il a oeuvré pour moi, expressément, avec conscience, avec goût, selon l'invariable répertoire graphique des jeunes enfants: une locomotive, un bateau, un cheval, un bonhomme. De plus, je constate qu'il laisse le moins de blanc possible; il affiche, un air satisfait qui signifie: tu es bien servie, j'espère? Très attentif au sort de sa création, il ne me quitte pas des yeux que je ne l'aie précieusement logée dans ma poche.

Quand je me flatte d'avoir obtenu de l'attention, je fais allusion à une autre histoire.

Vendredi dernier, il était dix heures passées, je profitais de la présence de Madame dans sa classe pour préparer les tables du déjeuner; soudain, j'entendis la normalienne qui se fâchait à l'extrême:

--Vraiment, c'est intolérable! Adam! je ne veux plus de vous; sortez, cinq minutes à la porte, dans le préau, avec Rose.

Depuis le premier jour, je connaissais Adam, le mauvais sujet de la grande classe; sept ans bientôt, assez grand, trapu, blond, le teint coloré, la face tauresque; l'apparence d'un hercule pas méchant, un peu narquois, doué de cette intelligence ronde qu'on appelle un gros bon sens; le regard gai, hardi, coutumier d'une fixité limpide à déconcerter même les grandes personnes. Il représente la vie puissante, décidée à s'élargir sans précaution; au déjeuner, il finit les gamelles restées en souffrance, il mange le gras; à la récréation, il règne, il conduit toujours une bande, il est particulièrement autoritaire avec les filles.

Il vient à moi, son tablier retroussé, les deux mains dans les poches de pantalon et tranquillement, avec philosophie, le regard voyageur, il me dit:

--Elle m'a f... à la porte.

(Les enfants ont un langage d'apparat pour les maîtresses, mais entre eux, dans la cour, dehors, ils reprennent le style du quartier.)

--Tiens! qu'est-ce que tu as donc fait? m'informai-je avec beaucoup d'intérêt.

Un haussement d'épaules:

--Ah! je rigolais.

Et il se détourna vers la cour sans plus s'occuper de moi. Je fus piquée de ce peu d'expansion; une impulsion inexplicable me fit simuler la plus violente indignation:

--Eh bien, je vais la disputer, Mademoiselle. Dans un instant c'est la récréation: gare là-dessous! Ah! elle te met à la porte! je m'en vais l'arranger moi: elle n'a pas le droit de te renvoyer... et, si elle n'est pas contente, je suis plus forte qu'elle.

Adam se campa en face de moi, considéra mon visage, me toisa; il n'y avait pas à douter de ma résolution: j'avais à demi retroussé mes manches, ce qui--à Ménilmontant--est l'indice du sérieux. Il ne répondit pas, ne sourit pas, mais une houle passa dans ses yeux bleu foncé, profonds, énigmatiques.

Presque aussitôt retentit le coup de sifflet; la longue mèche se déroula: les grands sortant directement dans la cour, les petits venant derrière dans la grande classe, par la porte de la cloison vitrée; et, à la queue, les moyens descendant du premier étage. La mèche éclata. Je me dirigeai vers la normalienne en station près du marronnier. Adam se collait à moi et tâchait de lire ma physionomie. J'allais d'un air décidé, querelleur. (Mon intention était de dire: je vous amène Adam repentant, qui désire prendre part à la récréation.)

--Nous allons voir, annonçai-je en secouant mon poing, quand je ne fus plus séparée que par une chaîne d'enfants de la normalienne qui me tournait le dos. Ah! ah! Mademoiselle.

Brusquement, Adam me saisit la main droite et y planta un coup de dent terrible.

Arrêtée net, je poussai un cri; je me dégageai: Oh! le vilain méchant!

Il ne se sauvait pas, il continuait, par son attitude, à me défendre d'avancer. Ses yeux combattaient, implacables, ce n'étaient pas des lueurs mauvaises, mais des lueurs «de justice». (Je parlerai un jour du sentiment de la justice chez les enfants.)

Je cachai ma main saignante sous mon tablier. Les clameurs de la récréation avaient dominé mon cri de douleur. La normalienne rejoignait sa collègue.

--Je plaisantais, dis-je à Adam, tu es un brutal; je voulais que tu demandes pardon à Mademoiselle.

Une espèce de sourire détendit son énergie; il allongea une moue significative vers ma main cachée: «On ne fait pas de ces blagues-là, tant pis!»

Des voix en folie le requirent; il rompit là, sans autre formalité. D'un geste, il rallia toute une bande.

--Au chemin de fer! ordonna-t-il, et il s'élança imitant le sifflet de la locomotive et suivi de sa cohorte grossissante.

Tout de même, je suis contente. Adam fait attention à moi, maintenant.

Samedi, à plusieurs reprises, il m'a frôlée avec prudence, le regard en coin, sur mon pouce entortillé, puis l'air dégagé comme un qui ne se souvient pas.

--Alors, tu aimes bien Mademoiselle? lui ai-je demandé au moment de déjeuner.

--Je sais pas.

Ses prunelles ont miroité hardiment sur moi pour ajouter: «recommence à vouloir l'attaquer, tu verras».

Le soir, à la sortie de quatre heures, je n'arrivais pas à former la queue du rang, dans le préau; une vingtaine de mioches, occupés d'une bêtise, clignaient gentiment, riaient et ne faisaient rien de ce que je commandais. Je n'en pouvais plus de m'égosiller, de m'élancer vers l'un, vers l'autre. Adam s'est retourné les épaules remontées, le mufle tendu, menaçant:

--Voulez-vous vous mettre en rang, tas de m..., morveux!

Cette aimable apostrophe les a décidés immédiatement. Et j'ai senti, dans mon instinct femelle, que maintenant Adam me protégeait.

* * * * *

Aujourd'hui lundi, je savais bien que la tâche serait rude. Madame Galant a été indisposée, prise d'étourdissements, tellement «les moyens» étaient insupportables. De fait, pendant toute la durée de la classe, je n'ai cessé de les entendre taper des pieds. Les petits, excités par le vacarme au-dessus de leur tête, galochaient aussi, tant qu'ils pouvaient. La directrice a fini par passer la main.

--Rose, j'y renonce, je me réfugie dans mon cabinet. Ouvrez l'armoire et tâchez de les calmer avec les guignols et les constructions.

L'inévitable M. Libois n'est-il pas entré tout de go dans la classe, croyant y trouver la directrice? J'oserai dire que nous avons croisé nos regards.

Selon ma consigne, j'étais dans le bureau, à la place même de la directrice.

(Que voulez-vous, monsieur le délégué, on ne peut pas toujours me contempler à quatre pattes; j'ai quelquefois ordre de me tenir debout.)

Je l'avais vu venir, par la porte vitrée: aussi, Dieu me pardonne, ce sont les yeux de l'Autorité qui ont «flanché», comme nous disons à Ménilmontant.

(Eh! Eh! cher monsieur, un de vos congénères a bien voulu, naguère, concéder que mes yeux noirs possédaient une certaine force... et vraiment, vos yeux slaves sont un peu trop pâlots...)

Et puis, l'Autorité n'a pas eu le temps de rentrer toute l'amabilité préparée pour Madame la directrice, il en est même resté quantité considérable: un déférent et gracieux penchement d'homme du monde. Dommage de perdre tant d'élégance pour une femme de service!

(Je crois que vous auriez voulu dire quelque chose, M. le délégué? Mais il ne m'appartient pas de vous entendre.)

Avec la même intonation qu'une authentique institutrice, j'ai ordonné à mes mioches de se lever en l'honneur de l'Autorité et je les ai gardés sous mon geste jusqu'à ce qu'il vous ait plu de battre en retraite.

J'ai eu l'impression d'une insistance... Mais je pratique aussi bien qu'une autre cet abaissement de paupières qui étend une barrière infranchissable...

* * * * *

C'est incompréhensible: le lundi, l'école présente un aspect particulier; les enfants ne chantent pas de leur voix ordinaire, leur visage porte des traces de fatigue malsaine.

--Ils ont des têtes «de lendemain de noce», dit Madame Paulin.

A dix heures moins un quart, la normalienne n'avait pas commencé les exercices de lecture. A onze heures, son récit de géographie se coupait à chaque phrase d'une distribution de mauvais points; l'instant de montrer une presqu'île sur la carte murale, trois gamins poussés par leurs voisins tombaient le derrière par terre.

Adam était à tuer; ses camarades aussi lâchaient l'excessif de leurs propensions. Richard se grattait des pieds à la tête et envoyait des coups de pattes à Gillon qui le pinçait. Il faut, du reste, que j'introduise ici les personnages marquants de la grande classe.

Une réunion de soixante enfants possède un certain lot de _types_: six ou sept individus complets, fortement caractérisés, ressortent et résument l'ensemble; les autres sont des exemplaires inférieurs, des copies plus ou moins effacées. Eh bien, dans la classe de la normalienne, les types, je les dégage et les vois constamment émergeant, frappés de lumière; c'est maladif, j'allais écrire «vicieux», plus exactement peut-être. Connaître à fond ces enfants personnalisés, garçons et filles, correspond à une exigence de ma nature, de ma féminité; le malsain est que cela se relie à des imaginations, à des regrets, à des aspirations... Parfois, je suis effrayée de ma perspicacité, en quelque sorte inavouable.

J'ai commencé par Adam, continuons l'exhibition.

Le lundi, parmi les élèves qui ont encore plus mauvaise «touche» que d'habitude, la palme revient à Bonvalot et la normalienne peut lui prodiguer des leçons de morale! Il siège à la dernière rangée des tables; il constitue le type «inquiétant»: blême, les pommettes vieilles, sinistres, la bouche torse, les yeux coupants, il a la manie de crachoter continuellement; du reste, il doit fumer. On rencontre, dans le quartier, des adultes à sa ressemblance, de ceux que les faits divers des journaux désignent comme de «pâles voyous». Ses joues se plissent d'un rire jaune, pas gai. Il est détesté par ces dames et même par madame Paulin, sans motif bien précis, car on ne remarque pas qu'il dévalise les petits ou qu'il batte les filles plus que ne le font les autres grands. A vrai dire, on ne le punit pas énormément; on l'exclut, du regard on le rejette; il perçoit la réprobation et s'endurcit. Je ne peux considérer son long cou sans un malaise étrange et cet enfant au tablier rapiécé, aux souliers troués m'inspire encore plus de pitié que de répulsion: une pitié glaciale, frissonnante... Ses cheveux laids, d'un châtain terni, mal plantés, encombrent ses tempes et paraissent toujours trop longs. Je retrouverais Bonvalot dans les journaux illustrés: tête d'assassin, tête d'assassiné.

Croirait-on que je le préfère à Gillon qui trône à la table du milieu? Gillon, espèce de méridional, brun frisé, fils d'un employé, étale l'insolence, la santé, la superbe, la suprématie de la sottise. Quand il approche trop bouffi, trop engoncé de vêtements chauds et que rien ne se sauve autour de lui, je sens la bêtise reine du monde. Cet après-midi où la classe était déjà si agitée, pendant la leçon de calcul à deux heures, pendant le dessin à trois heures, pendant le travail manuel, il n'a cessé de réclamer: Mademoiselle! Mademoiselle! d'une voix exaspérante. Du reste, tous les jours, à toutes les leçons, il se plaint que ses voisins «copient sur lui», ou se moquent de lui. Et il a des camarades qui le suivent, qui l'écoutent; dans la cour, il organise des jeux tels que d'empêcher les filles de parler entre elles, en venant fourrer la tête pour les écouter, en les séparant de force lorsque, bras dessus, bras dessous, à quatre ou cinq, elles déambulent en vraies commères; d'autres jeux consistent à «faire les cornes», à conspuer, à entourer d'un rond dansant et grimaçant les punis, les malchanceux, les plus décriés de l'école, ceux qui arrivent trop barbouillés, trop mal ficelés, et que je suis obligée de remettre en état. Certes, je préfère encore à Gillon l'idiote Berthe Hochard reléguée dans la classe de madame Galant; l'idiote au moins n'a pas d'idées, elle n'est pas haïssable; Gillon n'a que des idées bêtes. Oh la binette obtuse et arrogante de Gillon déclarant: «Mon père à moi est employé dans un bureau.» Je le vois devenu grand... officier d'académie... détenteur d'une parcelle d'autorité... Tenez, j'aime Bonvalot, à qui j'ai donné, en dedans de moi, un surnom sinistre, un surnom blême et fuyant...

* * * * *

A la première table, tout près de la cloison vitrée, Louise Cloutet se tient droite, reflétant exactement la sagesse de la normalienne; c'est elle que les camarades ont surnommée «la souris» à cause de sa taille minuscule. Brune, son bout de natte serré d'une rosette grenat, non pas en ruban, mais en tresse vulgaire, la peau foncée, les yeux noirs, petits, luisants, la figure déjà faite, elle a une physionomie sérieuse de femme pauvre, entendue et courageuse. Son tablier noir bouclé d'une ceinture de cuir jaune est presque toujours paré de la croix; avec ses gros souliers de garçon, ses chaussettes noires et ses mollets bis, incroyablement minces, elle n'offre aucune séduction de petite fille; mais elle fait aimer la vie, elle vous porte à savoir accepter la destinée allègrement. Elle me présage la ménagère parfaite; ses gestes disent l'économie, la résolution, l'affection, l'indulgence généreuse. C'est surtout la femelle dans le sens de la bonté infinie. Il faut la voir arriver avec son panier, son carton et son frère, un bambin de trois ans, de l'espèce naine aussi, qu'elle appelle son «poussin»; il faut la voir, au déjeuner, surveiller la nutrition du poussin! Dans la cour, elle ne joue qu'avec lui comme poupée, son dévouement s'est communiqué à trois ou quatre autres gamines, elle groupe les maternelles et, par amour pour «le sien», elle soigne, elle amuse les petits des autres. Elle danse en rond; comme elle sait se rapetisser, se rajeunir! Le poussin est laid et grognon; quand il murmure une phrase, le visage de sa soeur admiratif et ravi se tourne vers chacun: «hein! est-il gentil et intelligent!» Au milieu de la récréation, si la bande des brise-tout vient à passer, Louise Cloutet transporte le poussin à plein bras, de place en place, hors de leur atteinte; son front bouge, la vigilance semble le tendre et l'arrondir: Adam pourrait s'approcher avec sa grosse face et ses épaules de déménageur, il trouverait à qui parler!

Le poussin m'a néanmoins adoptée, comme les autres tout petits. Louise alors?... Cela n'a pas été long: la première fois qu'elle a vu son frère cramponné en maître à mon tablier, elle m'a absorbée d'un regard intense et elle m'a connue. La Souris m'a promue son égale. La Souris! Je tâche d'être digne de cette compagne maternelle qui, noyée dans le tas, d'un signe ami, m'élève aux régions immenses de sa brave sérénité.

* * * * *

Virginie Popelin, à la deuxième rangée, derrière la Souris, c'est la vicieuse née, incorrigible et hypocrite jusqu'au merveilleux. Blonde claire, bouclée, avec un minois de coquette chiffonnée, trop maigre, d'un rose trop déteint, agréable seulement à distance; je la vois grandie, très dévergondée, mais pas dans la catégorie des filles perdues; au contraire, je l'imagine mariée, jouissant de la considération bourgeoise. Pendant les récréations, elle n'est occupée qu'à une chose: farfouiller les culottes des petits garçons soi-disant déboutonnées, ou conduire des garçons aux cabinets, ou inviter les garçons en robe à se baisser pour jouer dans le sable. Douée d'un regard sournois étonnamment rapide, elle singe la maternité de la Souris. Quand on la surprend de loin, en faute, rien ne saurait donner une idée de sa promptitude à rejeter ses mains derrière son dos, à attraper une pose insouciante, distraite, le nez en l'air; on lui adjugerait tous les agréments: candeur, réflexion, rêverie charmante. Saisie sur le fait, elle nie, les paupières baissées, le bas du visage pincé, avec une obstination de fausse pudeur absolument déconcertante.

Je demande quantité de renseignements à madame Paulin pendant le sursis restaurateur où nous sommes seules, dans la cantine, avant le déjeuner des enfants. Madame Paulin conserve dans les archives de sa mémoire l'histoire de tous les habitants du quartier.

Il y a huit ans environ, la mère de Virginie, mariée, sans enfant, jeune, ronde, fraîche, était concierge d'une maison où demeurait un Contrôleur de l'Enseignement, célibataire. Sans instruction aucune, elle épelait à peine les noms des locataires. Un jour, faute d'avoir su déchiffrer la mention «très urgent», elle néglige une lettre adressée au monsieur vérificateur. Grave affaire.

--Eh mais, dit aux concierges le destinataire lésé, vous voyez le danger! Madame ne peut rester complètement illettrée, elle a des dispositions et de l'intelligence, il faut qu'elle monte chez moi, le soir, après dîner, prendre quelques leçons.

--J'ignore, déclare Madame Paulin, si la culture a bien marché, mais, un fait certain, c'est que Virginie est née un an après. Et cette gamine-là, elle a bien hérité de la coquetterie de sa mère, mais je vous promets aussi qu'elle en a de la rouerie d'inspecteur! Moi, à la regarder faire la sainte-nitouche, je reconnais le miel de ces messieurs fonctionnaires qui sont tout indulgence et justice et bonhomie par devant vous et qui vous flanquent des rapports salement traîtres au derrière: Je ne dis pas qu'ils sont tous taillés dans le même drap, ces gros messieurs, mais j'ai vingt ans d'école et je sais ce que je sais...

Revenons au portrait actuel. Virginie hésite à se frotter aux garçons de sa classe qui sont trop grands et surtout elle ne peut pas leur imposer ses complaisances; mais alors, comble de la ruse, elle leur demande service.

Une fois, elle s'était rencontrée dans le coin du lavabo avec Bonvalot: celui-ci attiré par un gamin qui suçait un bout de sucre d'orge; elle-même alléchée par le susdit gamin qui laissait voir un coin de sa chemise. Empêchée, elle a sollicité Bonvalot:

--Boutonne-moi mon tablier.

--Voilà.

Je lavais les éponges des tableaux noirs. J'ai remarqué son sourire remerciant, gâté d'incitation perverse, et, un instant après, sa voix courtisane:

--Resserre-moi mon noeud de ceinture, derrière, veux-tu?

Mais Bonvalot l'a empoignée par une épaule et l'a fait pirouetter, en grognant d'un accent canaille inimitable:

--Ah mais, t'as pas fini, toi? Tu sais, j'aime pas être embêté par les femmes.

Bonvalot n'est pourtant pas insensible au beau sexe. Aujourd'hui encore, dans la cour, je l'ai vu pousser Julia Kasen et la faire cogner du front contre le marronnier, parce qu'elle déclinait ses amabilités. Depuis longtemps, je suis peinée de certaines persécutions impunément exercées. Parbleu! la surveillance détaillée est si difficile dans le pêle-mêle hurleur et forcené de deux cents enfants! Et il n'y a que deux maîtresses «de service de récréation», après le déjeuner: les deux adjointes, ou la directrice et une adjointe. La troisième maîtresse, ayant participé au service du réfectoire, déjeune à son tour.

Les deux surveillantes se promènent sur la bordure asphaltée; pour plus de vigilance, elles ne doivent pas se parler, d'après le Règlement. Mais leur regard pédagogique a beau courir sur les _types_, les Adam, les Bonvalot, les Popelin, il ne peut s'arrêter qu'aux gros faits excessifs.

Julia Kasen est une brune pâle à face orientale, d'une coulée pure, ombrée de sourcils et de cils splendides. Si je ne comptais sur la régénérante influence de l'école, je dirais que sa destinée infaillible est de devenir une misérable esclave de la débauche; et, chose curieuse, cette enfant ne passe jamais auprès de moi sans me regarder à la dérobée, ou franchement avec un sourire faible et honteux comme si «nous savions», elle et moi. Ses parents sont des journaliers estimables quelconques, mais elle est jolie, d'une certaine joliesse spéciale, professionnelle quasiment, et son allure se ressent aussi d'une sorte de nonchalance fataliste. Et pourquoi Bonvalot a-t-il l'instinct de la cramponner sans cesse? On devine qu'elle le déteste, elle se crispe, essaie de s'échapper, puis elle le subit, elle se laisse promener par le bras, soumise.

* * * * *

Eh, mais! Où ai-je donc élaboré cette certitude de diagnostic? Il y a quelques mois, une pareille science m'était totalement étrangère. J'ai donc respiré la psychologie du quartier? Et voici le plus extraordinaire: à mesure que je me familiarise avec l'école, mon observation, d'abord superficielle et chercheuse d'ensemble, s'habilite parfaitement aux sondages individuels. Suis-je pas heureuse de pouvoir noter, au début de l'année scolaire, l'état d'un certain nombre d'enfants et de pouvoir suivre les améliorations successives jusqu'à la transformation acquise en fin de période? Peut-on vivre une oeuvre plus intéressante?

Et j'ai fait bien d'autres progrès! L'esprit me vient! Le «bel esprit» s'entend.

Avant-hier, comme je cherchais le nom d'un enfant, Mme Paulin m'a soufflé: «Georges Dubois, presque le nom de notre délégué cantonal». J'ai oublié ma réserve habituelle; parodiant cette boutade célèbre d'un pamphlétaire qui reprochait à un mulâtre de ne pas avoir eu le courage d'être nègre tout à fait, je me suis mise à persifler:

--M. le délégué n'a pas eu la simplicité de s'appeler communément Dubois. Il a poussé le sens de la distinction, l'effort imaginatif et précieux jusqu'à se nommer Libois.

Mme Paulin bayait, ahurie. Vite, je lui ai ri au nez. Alors, soulagée, elle a éclaté aussi:

--Vrai! Vous nous en sortez de bonnes!

C'est que... le temps n'atténue pas la curiosité de M. Libois! Au contraire...

Pourquoi me fait-il penser à un juge d'instruction très fort, qui, avec une souveraine pénétration, déciderait: