La Maternelle

Part 4

Chapter 43,618 wordsPublic domain

A moi la faculté de réagir! Los au double contenu--favorable et adverse--des faits et des idées. Le mauvais temps rend particulièrement évidents les bienfaits de l'école, et il n'est pas besoin de prouver combien le vaste abri administratif est préférable à la rue noyée, au logement étroit et malsain.

La récréation dans le préau,--à cause de la cour impraticable--produit des totalisations de bruit où l'on catalogue successivement le fracas d'une gare de chemin de fer, le grondement d'un déversoir, les éclats d'une salle de vente à la criée.

Les enfants lâchés font penser parfois à des volailles qui cherchent à picorer; ils quêtent, s'approchent, on dirait qu'ils vont becqueter les camarades; ils se fuient, se réunissent, rient, se fâchent, s'évadent; il y a des volontés brutales, des minauderies, des complots, des promesses, des menaces; des trésors sortent des poches, y rentrent; des gestes se précipitent, se retirent. Des tout petits se griffent, des fillettes interviennent, justicières; des commères ne tarissent pas, des forcenés glissent, tapent du talon, chantent, braillent, en amateurs solitaires. Le cri pointu des filles se dégage en maître.

Quelques mioches sont curieux: ils se prennent par le cou, s'embrassent ou plus exactement se frottent le museau, se flairent, se font des gentillesses animales; ou bien ils se tiennent les mains, comme s'ils allaient se raconter un tas de choses, puis se regardent, se tortillent, ne sourient même pas et, sans parole, se quittent. C'est simplement l'instinct d'être de la même espèce chétive. Les fillettes de six à sept ans qui caressent ces mêmes bambins obéissent au contraire à un instinct «d'importance».

Encore un bienfait scolaire révélé fortement par la récréation: le mélange rend les enfants égaux.

A vrai dire, les classes de la société ne sont guère tranchées. Pourtant, on pourrait établir trois catégories: 1º les enfants de boutiquiers; 2º les enfants de marchands ambulants, d'employés manuels, d'ouvriers à travail et à ménage réguliers; 3º les enfants de gens à métier inclassable, à existence instable,--ces derniers les plus nombreux. Car il est caractéristique, dans ce quartier, que des quantités de familles (?) logent dans les hôtels meublés; des locations qui se paient à la semaine, voire même à la journée!

Ce n'est pas un semblant de mélange dans notre école: j'en atteste le tableau suivant. (Heureusement que la directrice ne le voit pas! autrement, gare aux fameuses prescriptions d'hygiène!) Près du lavabo, un gros blond à tête de Normand, admet cinq camarades à partager un sucre de pomme; mais les doigts se poissent sans parvenir à casser le bâton; alors, après la manipulation générale, on le passe de bouche en bouche: chacun a droit à cinq ou six sucements; pendant que l'un déguste, les autres écarquillent les yeux, remuent à vide les lèvres et la langue, avalent leur salive. Mais la plus égalitaire tendance comporte des restrictions; il y a des réprouvés: tout seul contre le mur, délaissé, ignoré, un bambin affreux, à tête de singe malade, suit la scène de sucement avec une effrayante expression d'avidité et de résignation; il croise ses bras sur sa poitrine, il les serre, il les enfonce; je vois sa peau remuer; il frémit des pieds à la tête.

Je suis allée lui montrer une pastille de chocolat; il n'a pas bougé; ses sourcils froncés ont exprimé qu'il était blasé sur ce genre de mauvaise plaisanterie et qu'il avait sa fierté stoïque. Je lui ai mis le bonbon entre les lèvres; vite, il l'a happé, mais il me regardait, tellement saisi par une notion extraordinaire que, certainement, il ne sentait pas le goût. Richard est son nom.

A l'exemple des maîtresses, je suis toujours munie de sucreries. Car, à l'école maternelle, les dragées font partie des récompenses, avec les bons points et la croix. On a ainsi utilisé ingénieusement, pour la discipline et l'émulation, les trois principaux instincts des enfants: instinct de gourmandise, instinct de propriété, instinct de domination.

On amène de petits animaux, l'école dirige l'éclosion de leurs appétits vers une sage sociabilité. La récréation ne me montre-t-elle pas la société en raccourci? toute l'agitation, tous les gestes se rapportent à prendre, à manger, à paraître.

Par le bénéfice du rassemblement, les énergies à divers degrés se heurtent et s'humanisent. Je vois un garçon et une fille, en discussion, confronter d'abord, l'une, un visage trop violent, l'autre une mine trop bornée, puis acquérir tous deux une même expression moyenne, ni trop exigeante, ni trop cédante et je me rappelle la théorie des vases communiquants: les esprits s'équilibrent par contact. Vive l'école! Il me semble aussi que le tourbillon, à force de passer devant les tout petits parqués dans le coin du calorifère, fait reluire leur intelligence, par frottement.

La grosse Madame Galant, debout, loin de moi, contre la porte de la cour, crie beaucoup et confisque des bons points, des billes, des soldats en papier, des bouchons; voilà donc pourquoi ses poches de tablier se gonflent, telles des mamelles supplémentaires.

La directrice et Mlle Bord sont en grande conversation près de la balustrade: très droites, très nobles de lignes, elles avèrent l'impériale faculté de planer au-dessus de la multitude, sans la voir, sans l'entendre.

* * * * *

J'ai bien réussi d'avoir bougonné après Brunetière! M. Libois n'en est pas encore revenu. Il m'accable de sa curiosité. Je redouble d'impassibilité, d'inattention à l'existence de ce bipède pareil à tous les autres.

Sur une question qu'il a posée pendant que je trimais pour la sortie du déjeuner, la directrice m'a considérée au passage, avec étonnement, et elle a répondu: «Non, non, je ne crois pas.»

A vrai dire, il m'ennuie énormément, il m'exaspère. Je n'ai pas de goût pour la gloire.

--Enfin, dis-je à Madame Paulin, jamais un délégué cantonal n'a montré pareil zèle! Il ne rate pas une semaine.

--Chuutt! Malheureuse! a soufflé Madame Paulin. Il est médecin, il n'exerce pas; mais, souvent, il remplace le médecin de l'école qui est un de ses amis et qui devrait inspecter ici au moins toutes les quinzaines, sans manquer. Vous avez bien vu, l'autre jour: M. Libois a passé la revue générale des enfants dans les classes, parce que son ami était empêché sans doute. Surtout, pas un mot; censément il n'y a que la directrice qui sait le truc.

Je me suis découvert des tendances à la délation.

Je comprends très bien maintenant «le besoin de méchanceté» chez les enfants; cela existe comme une sorte d'appétit physique. J'aurais éprouvé un bonheur immense à pouvoir aller jacasser partout, telle une gamine malicieuse: «Le délégué cantonal et la directrice s'entendent pour tromper l'administration; le médecin de l'école signe des rapports sans se déranger; le délégué cantonal sort gravement de son rôle...»

* * * * *

La conduite aux cabinets, de une heure à une heure un quart, a eu lieu sous une averse torrentielle et toute l'après-midi, les enfants ont été insupportables. On ne se doute pas combien la discipline scolaire est influencée par les variations du baromètre. Il semble notamment que l'humidité atmosphérique s'interpose pour diminuer le magnétisme autoritaire des maîtresses.

La directrice m'a laissé complètement les petits, devenus hargneux et qui n'arrêtaient pas de s'asticoter, de se tortiller sur leurs bancs.

J'ai organisé le premier et le plus simple des exercices de _pliage_. Chaque enfant reçoit un morceau de papier, à charge de la rouler en balle, «comme si l'on voulait faire jouer le petit chat». Explications concomitantes:

--Pourquoi le papier se met-il en boule? parce que le creux de la main est rond.

--Pourquoi des balles de plusieurs grosseurs? parce que les morceaux de papiers n'étaient pas tous pareils et aussi parce que Totor a serré plus fort que Marie,--c'est un homme!

Nous jetons les balles en l'air et nous les rattrapons, d'abord dans les deux mains, puis dans une seule main, la droite, la gauche. Je pose un vaste cornet sur le bureau; chacun essaie de lancer sa balle dedans, puis tous ensemble bombardent le but.

Je donne sept balles à un enfant, il les renvoie en annonçant avec moi: dimanche, lundi, mardi, mercredi, etc. Tous ces jours-là font une semaine. Chaque jour a ses qualités: le dimanche est le premier de la semaine; le samedi est le dernier, le jour numéro sept, le jour où l'on distribue les croix, etc.

A Julie Leblanc (trois ans):

--Qu'est-ce que c'est le samedi?

Julie devine qu'on veut lui faire dire une gentillesse; elle se contorsionne, baisse les paupières et sourit sans répondre.

--Tu ne sais pas?

--Si.

--Tu ne veux pas le dire?

--Si.

--Eh bien, qu'est-ce que c'est le samedi? Alors, la mignonne délicieuse, fière, séraphique:

--C'est le jour où qu'on se saoule.

Je n'entends pas. On n'entend jamais ces étourderies qui sont sans réplique; on bifurque vivement:--Eh! toi, là-bas, ne déchire donc pas ta balle! Nous allons ranger notre ménage, car il ne faut pas de vilains fouillis dans la classe, et il ne faut pas gâcher ses affaires; déplions les papiers soigneusement et nous les mettrons en pile dans l'armoire pour les retrouver demain; ils serviront à faire des bateaux ou des cocottes.

Les deux adjointes, de leur côté, se sont égosillées au point que la normalienne souffrait le soir d'un éraillement de larynx pénible à entendre.

J'ai été étonnée de la détérioration complète des grands, rendus intolérants et rapporteurs par l'humidité.

--Mademoiselle! il a craché par terre.

--Appelez Rose... Non, elle ne peut pas quitter les élèves de Madame. C'est toi, Adam, qui as craché! Tu vas essuyer avec un papier et le jeter dans le poêle.

Tumulte. Adam récrimine: sale cafard! Le mot court: cafard! cafetière! Mademoiselle crie, se dérange, lance des gestes exaspérés pour maintenir les têtes immobiles. J'entends que le cracheur et le cafard seront punis: ils rendront leur cahier, ils n'écriront pas.

La pluie a apporté le bruit nouveau de la toux. Les enfants toussent comme ils rient, par contagion; mais certains rauquements véritables me cognent dans l'estomac; les rangées grises de marmots figurent des ballots de marchandises avariées; çà et là, quelques enfants de commerçants assez bien habillés, joufflus, roses, font ressortir davantage la moisissure du stock.

Bah! au diable le pessimisme! En rang pour la sortie: les élèves sont enchantés de retourner patauger et de trouver la rue obscure à quatre heures.

Un maçon et sa femme attendent leur progéniture sous la pluie. Ils ne possèdent qu'un chapeau de famille, un vieux feutre marron taché de plâtre; c'est la femme qui l'a sur la tête, mais voici la gamine attendue: à son tour d'en jouir. Elle disparaît comiquement sous ce couvercle trop vaste; les parents recueillent et renvoient de gros rires à droite et à gauche; ils ne donneraient pas ce «coup de temps-là» pour cher. Qu'importe leur propre chevelure marécageuse? Ils rentreront par le chemin le plus long.

Tant mieux! Le peuple use d'un excellent moyen; la moisissure dont il ne peut se défaire, il en plaisante lui-même.

Il faut pourtant que je me mette à l'unisson; il faut me fourrer dans l'esprit que j'ai affaire à «la crême de Ménilmontant», que ces enfants sont «de la grosse camelote».

Personne, ici, n'a de prétention à la suavité. La petite du maçon, au moment du départ, pleurait en tenant son derrière à deux mains.

--Qu'est-ce que tu as, ma mignonne?

Un garçon blasé sur le pleurnichage féminin a haussé les épaules et m'a renseignée:

--C'est Machin qui lui a flanqué un coup de pied dans «_l'livarot_».

Ce vocable est d'usage courant, il possède force d'épreuve; il est philosophe et devancier. Une foule de locutions existent--de même concentration réaliste--qui dispensent de réclamer niaisement l'inaccessible éther. La jovialité durable n'a pas d'autre secret: il faut adhérer carrément à sa propre condition,--et l'on évite ce travers oiseux de déplorer ce qui est et ne peut changer.

III

Dimanche. J'ai fait mon ménage, à fond, le matin, pour me réchauffer. L'après-midi, je me suis promenée jusqu'aux Buttes-Chaumont.

Les dimanches précédents, j'avais rendu visite à mon oncle, mais je le dérangeais. Ce jour-là, il reçoit les attentions d'une jeune personne qui a été élevée à Saint-Denis, à la Maison de la Légion d'honneur, et qui ne montre pas d'estime pour moi.

Je n'ai pas d'amies à qui je puisse confier que je suis femme de service et que j'habite la sinistre rue des Plâtriers et il ne me plaît pas de mentir.

Mes amies!... Ayant encore beaucoup à apprendre, j'aurais tort de retourner à elles et de contrarier mon adaptation par des fréquentations inopportunes.

Car,--ne l'ai-je pas déjà signalé?--nous autres, gens de Ménilmontant, nous proférons un langage spécial, et nous nous entretenons de sujets spéciaux.

Un amour de deux ans,--à cet âge, ô mes amies, où les chérubins de votre monde inventent une poésie pour jaser des douceurs dont on les entoure,--un amour de deux ans balbutie toujours ses premières paroles, à l'école, pour se plaindre d'avoir été malmené. Il faut le voir froncer les lèvres: Yose! Yose! des lèvres qui ont l'air de vouloir téter encore:

--Yose! sale gosse là-bas, m'a f... une bâfre su' la _deule_...

Et les mignonnes de six ans, l'une des choses dont elles ont le plus à disserter, savez-vous?... Elles ne disent pas: «Maman va m'acheter un petit frère». Non, mes amies, on ne s'exprime pas ainsi dans le quartier des _Buttes-Chaumont_.

L'on a six ans, des jupons de poupée, des mollets minces à faire pleurer, un tablier à manches courtes laissant voir la chair trop frêle des poignets, une figure de soubrette ratée, sérieuse et chiffonnée, avec un nez drôle retroussé; on jabote en se promenant dans la cour d'école.

Une camarade demande:

--Pourquoi que ta mère ne vient plus te chercher, à la sortie?

On ne dit même pas: «Maman est enceinte» On se penche, on pointe le menton, et l'on jette d'un ton péremptoire et résigné, applicable aux faits périodiques, inévitables et ennuyeux:

--Maman!... _Elle a sa butte_.

* * * * *

Vraiment, je ne peux plus aller rendre visite à Mademoiselle Yvonne de Pérignon, avenue de Villiers, près du pare Monceau.

Madame Paulin m'avait invitée, au début.

--Venez donc prendre le café, rue des Maronites, à deux pas d'ici; y a des voisins, des jeunes gens; on blague.

Je n'ai pas accepté, à cause de mon oncle, censément. Et je suis affreusement seule.

Le quartier revêt son aspect du dimanche: quelques boutiques sont fermées, les commerces de vins sont plus encombrés, ils vendent beaucoup «à emporter», le comptoir devient ami de la famille; on voit des bambins se hausser sur la pointe des pieds pour poser leur fiole vide sur le zinc. Les passants plus rares s'offrent une allure de baguenaude; les gens «bouclés» pendant la semaine se mettent à l'air, les autres, au contraire, fatigués d'être dehors, restent chez eux. Ces gens du dimanche rendent la rue inhabituelle et plus étrangère.

Au cours de ma promenade, j'ai reconnu avec plaisir des enfants de l'école. Devant chez moi, deux garçons, à plat ventre sur le trottoir, soufflaient dans le ruisseau sur un bateau fait d'un bouchon et d'une allumette. Quelques-uns, mêlés à des grands de l'école primaire, armés de manches à balai, formaient des groupes belliqueux; je ne suis pas sûre que les grands seuls fumaient. Une bande, se livrant au jeu ultra-chic du traîneau, fauchait le trottoir: deux gamins s'accroupissent sur une planche supportée par quatre roues hautes de trois doigts; les camarades poussent, appuyés à la planche et au chargement; avec un formidable vacarme de cris et de roulement, le traîneau, mené de travers, heurte les boutiques ou verse sur la chaussée. On relègue les voyageurs assommés dans un coin; d'autres marmots se disputent à qui fera le nouveau chargement.

Une fillette m'a dit bonjour. Elle a sept ans, on ne lui en donnerait pas quatre; ses condisciples l'appellent «la Souris». Elle accompagnait sa mère, marchande des quatre-saisons, elle poussait le dessous de la voiture et criait d'une voix drôle, courageuse: «Quat' sous les pommes, quat' sous la livre»; une vieille voix des rues, qui n'aurait pas pu servir à aucun jeu d'enfant.

Les Buttes-Chaumont. Cela m'a rappelé mon enfance: du bonheur confiant, simple et doux. Des choses inutiles à mettre ici.

Je suis rentrée avec la nuit, parce que le soir, ma rue me fait peur avec toutes ses lanternes d'hôtel meublé, ses faux éclairages de marchands de vins et des gens qui rôdent et s'effacent, et d'autres plantés là qui semblent vous évaluer. La façade sombre de l'école ménage un espace louche, en retrait, où stationnent toujours des femmes, des hommes, et au loin, c'est le boulevard de Ménilmontant, encore plus hasardeux, trop vaste, avec ses arbres égarés et ses tramways hurleurs qui fuient le long des réverbères.

Je suis rentrée pas très réchauffée... On aimerait voir un visage en ouvrant sa porte; on aimerait voir autre chose qu'une fumeuse, une table de jeu et une rocking-chair... J'ai toujours un serrement de coeur sur le seuil de ma chambre «qui n'a pas de chance». Au-dessus de la fenêtre, un piton à rideaux, trop haut planté, conserve un bout de cordon qui oscille et accueille mon arrivée.

Mais je ne veux pas me laisser agripper par le découragement. J'ai pris un livre, sans retirer mon manteau; l'haleine tiède de la lampe est venue sur mon front et m'a empêchée de lire: j'ai pensé à des promenades de famille, d'amis, de fiancés, dans un décor de quartier opulent... nous marchons, souriants... l'avenue se profile claire et monumentale... quand les mots ont été très caressants, nous nous taisons pour sentir leur douceur s'élargir à l'infini et d'un accord spontané, nous nous retournons pour attendre les parents qui sourient derrière nous... J'ai rêvé à de l'affection, à la bonté des choses...

L'obsédante physionomie de M. Libois s'est imposée à ma méditation.

Est-ce drôle! Mon ex-fiancé disparaît dans ce passé chimérique, ses traits échappent à ma mémoire. Je ne le hais pas.

Quel soulagement j'éprouverais pourtant à détester quelqu'un! Je le sens bien, voilà ce que cherche mon intime vitalité: un dérivatif de rancune. Et j'aimerais bien mieux les enfants!

J'ai peur que le délégué cantonal ne porte un intérêt sincère à la malheureuse population de l'école. Cela me le gâterait, ce monsieur d'importance. Il faut que le personnage garde cette propriété de crispation qui galvanise une femme... Oui, voyons... à l'avenir je savourerai un âcre plaisir à être encore à genoux par terre, les mains dans l'ordure en sa présence. Je me complais dans ma bassesse. Ainsi, un enfant puni dans son amour-propre se barbouille, se rend ignoble par bravade, par excès de rage.

Les hommes ne mépriseront jamais assez les femmes. Madame Paulin m'a lu, hier, ce drame sur son cher Petit Journal: un désespéré n'ayant pu obtenir la haute position qu'il convoitait a corrigé le sort par deux coups de revolver. Nous recélons plus de lâcheté, nous, les femmes: si nous ne pouvons pas gravir les marches, nous acceptons de les laver...

Un frisson m'a secouée; j'ai attrapé mes paperasses, je me suis mise à les feuilleter, à faire un brin de toilette à mes notes; j'ai attifé des phrases, comme si elles devaient un jour se produire en public. Et finalement, je me suis obligée à songer à mon métier. Je veux «rejoindre» l'employé qui a la nostalgie du bureau, et ne saurait se livrer à la moindre spéculation en dehors du service; celui-là est un sage, il construit du bonheur avec les éléments mesquins que le sort lui a départis.

Demain, j'aurai une journée fatigante; les enfants sont durs à tenir le lundi... Ah! m'y voici: voici le préau avec ses boiseries jaunes, sa barrière marron. Voici la classe de la normalienne; derrière le bureau, deux tableaux noirs et des ouvrages de marqueterie, en laine sur carton, accrochés au mur; les tables; dans un coin, le poêle, dans l'autre coin, l'armoire qui renferme des livres, des cahiers et les fournitures pour le travail manuel, obligatoire tous les jours de trois heures et demie à quatre heures; de la paille de différentes couleurs pour le tressage, du papier en bande pour le tissage, du carton pour le piquage, des perles, de la laine, etc. Au mur encore, très haut, sur de grandes pancartes, sont représentées des îles, des montagnes, des mers pour aider l'explication des termes géographiques, puis des plantes, des fruits et des légumes, illustrations des leçons de choses. Voici la classe de la directrice, autant dire ma classe: les cartes murales montrent des animaux; les tables et les bancs ont la hauteur du «petit banc» cher aux ouvreuses; l'armoire contient du papier de différentes couleurs, (car les tout petits font déjà du pliage compliqué) et des jeux de construction et des guignols; il est si difficile d'occuper, d'amuser, de garder assis ces bambins! j'ai dû apprendre à faire les marionnettes... Ah! mon Dieu, demain matin, à six heures, mes feux; pourvu que l'allumage ne rate pas... Pourvu que le temps reste sec; je n'aime pas manipuler des épaves. Je vois l'arrivée, l'inspection de propreté, la conduite aux cabinets, l'entrée en classe... pourvu que le pain ne soit pas mouillé dans les paniers... pourvu qu'on n'entende pas trop souvent les appels d'alarme: «Rose, venez vite, Chéron saigne encore du nez--Rose, conduisez Guittard au lavabo...»

Comme je me sens mieux! on dirait que la lampe a réchauffé toute ma chambre. J'aurais tort de me plaindre: n'est-ce pas moi qui ai la plus belle famille? Je peux dépenser à plein coeur toutes mes forces d'affection et, voyons, cet attendrissement qui me pénètre me prouve aussi que je suis aimé!

Mais oui! je connais tous les petits par leurs noms (je n'ai plus besoin de les chavirer pour lire leur marque) et ma sensibilité sait même établir une distinction entre chaque... Il y en a de si laids que leur regard m'arrache de ma place et me fait venir, toute penchée. Ces exigeants, ils m'ont complètement adoptée! Il arrive aussi qu'un petit se dérange sans parler et, levant irrésistiblement vers moi son museau souffreteux, m'apporte ses pauvres mains rouges à dégourdir... Alors, alors, il faut bien croire que la maternité est en moi, sans quoi cet enfant ne la solliciterait pas si impérieusement... alors, il est bien certain qu'un petit enfant, quel qu'il soit, appartient à toute grande personne... des fibres rattachent une génération à une autre.

Je connais aussi, par leurs noms et par leurs types, la plupart des moyens et des grands; mais eux ne commercent guère avec moi.