La Maternelle

Part 3

Chapter 33,784 wordsPublic domain

Je promenais mon plumeau sur les tables minuscules, et mon ombre démesurée époussetait le mur, le tableau noir, les cartes d'histoire naturelle. «Ça y est!» me dis-je, immobilisée tout à coup, par l'évidence de mon souvenir, «en trois jours, les tout petits ont déjà pris possession de moi: ils m'appellent Rose, me tutoient, s'accrochent à ma robe. Que je veuille ou non, je sens bien que je ne m'appartiens plus: aujourd'hui, du matin au soir, j'ai manoeuvré sans personnalité, captée, tirée, hypnotisée par eux.»

C'est qu'il faut voir ces brimborions, ces riens qui vous viennent à peine au genou: ces corps sans poids où saillissent des os de chat maigre, ces malheureuses frimousses cireuses! Ça ne tient pas debout, ça vacille même assis, il faut continuellement que ça s'appuie des yeux sur une grande personne. Et il faut voir leur vigilance à ne pas perdre ma trace: dans l'isolement et la bousculade de l'école, je suis la consolation et la protection. Il faut absolument que je réponde à cette confiance touchante... C'est un peu fort!... je suis prise malgré moi... Mais quel rôle écrasant! Pourrai-je?... Voyons, mes pauvres enfants, je ne suis pas préparée, moi... si vous saviez: je ne suis pas maternelle... je suis une jeune fille qui n'a eu ni frère, ni soeur... J'essaie, je veux bien... un petit jupon détaché, un petit doigt qui a du bobo, voilà, voilà, je fais de mon mieux... Mais, mes pauvres enfants, vous êtes si peu appétissants, si lamentables!... et vous sentez l'aigre, la crasse, le linge douteux.

II

J'habite, à quelques pas de l'école, dans la même rue, une des rares maisons qui ne soient pas un hôtel meublé. Il y a une sage-femme au premier et un trafiquant en reconnaissances du Mont-de-Piété au troisième. Ma chambre est au sixième étage sur la cour.

Mon oncle, mon dernier parent, ayant fait un choix judicieux des meubles dont il pouvait se séparer, me les a donnés.

Mes biens mobiliers ne se composent pas seulement d'un lit de sangle et d'une malle, je possède, en outre, une étagère avec des livres, une table, une chaise et un fauteuil. Seulement, voilà: ma table est un guéridon de jeu, ma chaise une fumeuse, et mon fauteuil une rocking-chair en osier quelque peu détraquée; si l'on ne s'assied pas juste au milieu, elle se déforme, gémit et fuit tout d'un côté; on peut jouir à la fois du roulis et du tangage sur ce fauteuil: pour se remettre, on peut faire du cheval sur la chaise.

Le soir, au sortir de l'école, je prends, au Vins-Restaurant qui est en bas de chez moi, du bouillon dans une boîte à lait et une portion dans une assiette. Il faut que je traverse la salle où s'alimentent des hommes et des femmes d'aspect étrange; des boulettes de pain me cinglent la figure et des mots d'argot moqueurs courent après mes jupons. Je monte vite. Ma chambre cellulaire, au papier ridé ne me ragaillardit pas; mon dîner n'est pas bon. Mais je ne veux pas me sentir abandonnée; je ne veux pas m'ennuyer. Vite, je me débarrasse de la corvée de manger, puis je remue mes livres, je pose du papier sur ma table: la solitude et le silence font sortir de moi toute l'animation recueillie dans la journée, j'écris.

* * * * *

Mon premier dimanche, je le passai dans mon lit. J'étais à bout de forces, au point de me résigner au jeûne complet: descendre et remonter mes six étages pour aller chercher du pain et du lait? jamais, j'aurais mieux aimé mourir là.

Dans l'après-midi, des coups frappés sur le palier secouèrent mon demi-sommeil.

Ma porte ouverte, la concierge apparut qui plongea les yeux dans mon réduit:

--Je ne vous avais pas vue de la matinée, j'étais inquiète; c'est une chambre qui n'a pas de chance.

Elle dit, sinistrement, et me laissa la distraction d'évoquer à loisir le sort tragique des locataires précédents.

* * * * *

Des jours ont passé. Comment cela va-t-il? Je ne peux pas répondre autrement: cela va bien.

Et d'abord, j'ai revu le fameux M. Libois, délégué cantonal.

Déception! Malgré les dires de madame Paulin, mon impression est qu'il ne m'honorera d'aucune persécution.

Il ne regarde pas les femmes de service, il a bien trop affaire avec la directrice: ce qu'ils en débitent tous les deux! Pas possible, ils ne parlent pas de l'école.

Mme Paulin a raison sur ce point: ce Monsieur n'est pas mal; une belle santé, ma foi! Il sait interroger les enfants; son visage bienveillant, réfléchi, n'est pas précisément gai, il porte plutôt le reflet de la gaieté, avec une certaine lassitude élégante.

Ce monsieur tenait à la main des revues et un livre; sans doute il fait de la littérature. Parbleu: son affection pour les enfants consiste en la recherche de documentation. Ce monsieur met les pauvres en chefs-d'oeuvre... Je m'étonnais aussi qu'il donnât son temps pour rien avec une telle prodigalité: le code masculin s'oppose aux dépenses sans profit.

Ses yeux pâles, ses yeux de russe, inventorient de temps en temps la normalienne. Bonne chance!

Je l'ai frôlé une fois par la nécessité du service, une autre fois, exprès; je voulais m'assurer de son indifférence.

* * * * *

Je suis émerveillée à la fois du fonctionnement facile et des bienfaits de l'école maternelle.

Du reste, l'agencement apparaît impropre à l'usage domestique, à la vie ordinaire; dans l'air, dans l'odeur, la couleur, la disposition des lieux, il y a une incrustation de discipline, par quoi les gens et les enfants, une fois là, se trouvent changés, _scolarisés_... les gens eux-mêmes, moi-même... «l'administratif» s'empare de moi, bon gré mal gré, sous le plafond de cinq mètres.

Avant d'être du métier, je me demandais comment on pouvait manoeuvrer à souhait cent, deux cents bambins. C'est relativement simple, à cause de l'aspect autoritaire que reçoivent les grandes personnes dans le désert des locaux, à cause enfin du groupement et de ses lois: sur une file de cinquante enfants, il suffit de cinq ou six qui exécutent un ordre pour entraîner les autres. Toutes les marches en rang, du préau aux classes, des classes à la cour, se font en chantant; la tranquillité sur les bancs s'obtient aussi par des chants, ou par des mouvements de bras. Évidemment il ne faut pas avoir peur de répéter, ni de crier le commandement; mais enfin, je le constate, une réunion d'enfants ressemble à une mécanique bien engrenée: inutile que le conducteur touche toutes les pièces de la machine, il suffit de mettre en branle la force motrice.

Il est risible et touchant de voir le sursaut du «signal» chez les élèves de deux ans. Ces innocents qui sont l'instabilité et le bruit perpétuels, on les fait s'immobiliser, se taire pendant des quarts d'heure! ces bébés qui devraient être l'insouciance, la libre impulsion même, on les fait obéir strictement: au sifflet!

Je mets en principe que les enfants ne sont, par nature, ni très méchants, ni très audacieux; et, à part quelques inconscients, ils sont très facilement intimidables.

Mais, grands dieux! n'aurais-je pas un faible pour les indisciplinés? pour les malintentionnés!! Je préfère ne pas approfondir et raconter un incident gentil.

Dans un petit espace, entre le mur et le tuyau du vaste poêle du préau, je cache un torchon qu'il m'est très utile de trouver sous la main, pour accourir, en armes, à toute réquisition. Dès le début, j'avais adopté cet endroit et, chaque jour, trois, quatre fois, mon torchon était tiré de là et jeté par terre à mon grand agacement, car la directrice me répète souvent avec sa haute autorité:

--Surtout, Rose, de l'ordre; ne laissez pas traîner vos ustensiles!

Aujourd'hui, vers une heure, avant la conduite aux cabinets, comme la marmaille grouillait dans le préau, j'ai surpris une gamine, qui, sournoisement, l'oeil sur moi, fouillait dans ma cachette. C'était la coupable! je n'avais jamais fait attention à elle, je ne l'aurais pas reconnue dans la rue pour une élève de l'école, mais elle, elle m'avait observée, elle savait ma persévérance à placer mon chiffon; une poupée de six ans, tête brune, ovine, vaguement juive, les cheveux relevés par un peigne, ce qui favorisait l'avancée d'effronterie de ses sourcils, de son nez, de tout son petit museau.

Je m'approchai, réellement furieuse.

Alors elle, avec un sourire qui contenait toutes les réprimandes susceptibles de lui être adressées et toutes les excuses de sa part, et tous les appels à mon indulgence de grande personne, avec un hochement de tête repentant et d'une adorable malice:

--Je suis méchante, hein?

Oh! ce prodigieux, cet incommensurable inattendu de l'enfance! Et quelle féminité dans ce brimborion! J'ai vu une jolie femme accoutumée à tourmenter son mari, cumuler ce jeu irrésistible, cet aveu qui subjugue et oblige à tous les pardons, cette inspiration aux racines introuvables qui fait servir la méchanceté même à obtenir un redoublement d'affection.

--Petite Louise Guittard, je me souviendrai de toi... quand j'aurai des bonbons.

* * * * *

Dans la classe de la directrice, tout en assurant le mouchage des nez et l'équilibre des bambins, parfois mobiles sur leurs bancs comme des feuilles au vent, je m'intéresse aux travaux de Mlle Bord. Mon infime emploi me devient cher, parce qu'il me permet de constater, sur le vif et dès l'origine, la fonction grandiose de l'école maternelle.

La méthode actuelle consiste principalement à faire des récits. A travers la cloison vitrée, je vois et j'entends la normalienne, debout à son bureau, qui raconte une leçon. Correctement vêtue de noir, calme, sculpturale, ni gaie, ni triste, elle est à sa juste place et remplit son rôle exact. Elle représente le bien, elle le dégage, elle le projette.

Et j'ai un plaisir grave à compter, en face d'elle, cinq rangées de douze enfants: les garçons tondus, les filles, aux cheveux noués d'un bout de ruban. L'ensemble apparaît toujours gris, piteux, mais, grâce au large éclairage de serre, un aspect vivant, printanier, prometteur, se découvre aussi. Tous reflètent et absorbent la maîtresse, les uns avec vibration, les autres avec un abandon végétatif, le buste mou, la tête inclinée sur l'épaule, les lèvres disjointes. Mais la signification est unanime:

--Tiens: nous sommes la simple, sereine et ouverte nature; va, tu n'as qu'à susciter en nous la potentielle richesse.

Mon impression s'accentue: il n'y a rien d'arrêté dans ces âmes, ni bon, ni mauvais; c'est l'indécise éclosion. Et alors?... On dirait que mon corps se resserre et que mon front s'évase... Pensez donc: non seulement on accueille les enfants à deux ans, mais la plupart viennent de la crèche où ils ont été admis dès leur naissance! Comme cet élevage est prévoyant et généreux de la part de la société! L'humanité a procréé, voilà son sang; attention! dame Société, c'est pour vous que vous travaillez!

* * * * *

Une fois, au milieu de ces réflexions, madame Galant me fit appeler dans sa classe pour un enfant pris de vomissement. Cette maîtresse, en contact avec ses élèves, me parut bien épaisse et bien placide; je fus étonnée du peu d'acuité, du peu d'élan, du peu de flamme de sa physionomie. Il me semble que moi... Car, enfin, il n'y a pas à douter: l'école maternelle tente le premier labourage et la première semaille... Voyons: la normalienne, la directrice, la grosse madame Galant, les a-t-on placées là, au hasard, au petit bonheur, comme on en aurait placé d'autres?... Laissons ces idées; tout est pour le mieux. Aurais-je eu la grande âme d'une bonne institutrice? Aurais-je eu le don?... Allons, pas d'extravagances... à chacun son lot... à chacun selon ses moyens.

A genoux et à force de bras, j'ai lessivé longtemps le parquet souillé, et quand mes genoux et mes bras ont été brisés, j'ai retrouvé la perspective juste.

Certes, l'attitude correcte de ces dames à mon égard ne se dément dans aucune circonstance; mais, quand elles réclament Rose pour certaines besognes, elles possèdent vraiment, sans affectation, un air, un accent qui établissent la distance infranchissable entre nous; on sent combien un tablier bleu différencie une femme d'une autre; on apprécie que le rang est le rang, dans le monde. Ces dames préféreraient supporter les pires privations plutôt que de toucher à mon torchon. J'avoue que ma corvée est souvent pénible; et quand il faut se baisser, s'aplatir, s'appliquer à la propreté sous les yeux hauts et froids d'une supérieure en tablier noir, sous les yeux amusés de cinquante enfants, Rose devient un peu pâle... et s'il n'y avait pas les quatre-vingts francs par mois pour vous remettre le coeur...

* * * * *

Bien entendu, M. le délégué cantonal a daigné me regarder pour la première fois avec quelque insistance, à un moment où je nettoyais le plancher.

Il a dû le faire exprès! Toute ma dignité de créature humaine a réagi en une sueur subite.

M'a-t-il assez examinée, ce monsieur, avec ses mains gantées pleines de brochures et son air de somnolence pensive! Il expliquait à la directrice les avantages du linoléum sur le parquetage.

Dessine-t-il?... J'ai l'échine un peu maigre, n'est-ce pas?...

A-t-il comparé les postures? La normalienne n'était pas à trois mètres de me marcher sur les mains.

Si ce Libois avait donc pu glisser et s'étaler tout de son long!... Il me semble que désormais nous ne serons quittes qu'à égalité d'humiliation.

D'ailleurs, ce monsieur est fondé à montrer quelque suffisance: la présence d'un personnage mâle détenteur d'une parcelle de la puissance publique, dans une école tenue par des femmes, propage un indiscutable émoi.

Dans ce milieu si spécial, on aperçoit avec une singulière amplification «l'état de commerce» institué entre les deux sexes,--en ce sens que chaque personne cherche aussitôt à présenter son maximum d'importance.

Une rumeur électrique: M. le délégué! Immédiatement, la grosse Madame Galant elle-même, compose son maintien. La normalienne rectifie ses bandeaux et devient «d'un marbre plus pur». Madame Paulin déploie sa malice guetteuse de femme du peuple: il lui faut un roman, du moment qu'il y a un coq parmi les poules. La directrice arbore une féminité particulière; j'exclus tout soupçon de marivaudage entre elle et le délégué, mais ils se rendent satisfaits l'un et l'autre...

Eh bien! moi-même... quel bavardage, la Rose au torchon!

* * * * *

Dieu merci, mes pires vicissitudes seront toujours distraites par la merveilleuse oeuvre scolaire. L'admiration vous empoigne devant «l'emploi du temps» qui comprend, dès la classe moyenne, dans une seule journée, les matières suivantes: exercices de lecture, d'écriture, de langage, anecdotes, récits, interrogations portant sur l'histoire nationale et la géographie, calcul, chant, dessin, morale et travail manuel.

La normalienne fait un véritable cours et elle y joint le prestige d'une méthode brillante. Hier, je l'entendais discourir eu géographie, puis poser des questions:

--Qu'est-ce qu'une mer?

Un choeur unanime et chantant répondait:

--Une mer est une grande étendue d'eau salée.

Seulement, comme j'étais occupée à ramasser des papiers sous le dernier banc, je me suis aperçue que plusieurs rangées d'enfants criaient avec un entrain parfait:

--Ma grand'mère elle est étendue dans l'eau salée.

* * * * *

Les mamans des élèves sont plus rapprochées de moi que ces «dames». Je crois même que plusieurs m'accordent une familiarité d'égalité, comme font les bourgeois aux domestiques de grande maison dont ils attendent un service.

Passé quatre heures, quand a lieu la sortie surveillée des élèves rentrant seuls, on trouve toujours sur le trottoir, devant la porte, un groupe de femmes en cheveux, en tablier, camisole et fichu de laine, un panier ou un nourrisson au bras, jeunes mais fanées, qui regardent sortir le rang, apathiques et bavardes. Une à une, elles vont appeler leur enfant resté dans le préau, ensuite elles se rejoignent à quelques pas de l'école et recommencent leur conversation, flanquées de leurs gamins qui se houspillent.

Quelques-unes me font signe: «bonjour», au passage du rang, puis me demandent: «Envoyez-moi ma bonne pièce!»

Mais chez la plupart se révèle un sentiment double: entre elles et moi, il existe la séparation compliquée de la domesticité et de la force. D'une part, je suis payée pour leur préparer et leur servir leur enfant et, à cet égard, je mérite un certain mépris malveillant; d'autre part, j'appartiens à l'administration à laquelle se doit quelque déférence intéressée.

Le jour de mon début, une mère à qui je délivrais sa fillette l'arrêta contre la balustrade:

--Fais voir si tu as ton mouchoir? Ah, bon! le voilà... C'est que je ne veux pas vous en laisser un tous les jours, dit-elle, en me toisant de coin et en secouant la tête pour ajouter implicitement: Je sais que vous empochez les mouchoirs qui traînent, mais, moi, on ne me roule pas.

* * * * *

Madame Paulin, énergique et protectrice, me «remonte» de temps en temps.

--Il faut être d'accord avec les parents des gosses, mais il ne faut pas avoir peur de leur parler.

En grattant ses bras nus, elle m'étudie avec curiosité et mécontentement; elle flaire en moi quelque chose de pas ordinaire et qui ne l'enchante pas:

--Vous, vous auriez mieux réussi d'être entretenue par des étudiants, m'a-t-elle dit une fois, dans sa bienveillance bougonne.

Et, de fait, en un mois, je ne suis pas encore adaptée. Pour être bien la femme de mes fonctions, il faut que je devienne du même monde que les enfants, que leurs mères, que madame Paulin. J'y incline: je sens que le milieu me transforme, que des quantités de forces contribuent à me niveler, à m'incorporer. Malheureusement, «la bête ne vaut pas cher»; et, d'abord, je me rends bien compte que je manque de camaraderie avec ma collègue; il semblerait que j'aie désappris la phraséologie: je demande de bon gré les brèves indications de service, je souris le plus sincèrement possible, je prodigue les acquiescements obligeants, mais, en dépit de mes efforts, je ne trouve rien à raconter. Or la vraie cordialité n'existe que par la longueur des histoires que l'on dévide, d'une bouche à l'autre, entre commères. Je le sais, je le sais! j'ai honte de ma sécheresse: des femmes que j'ai vues, à quatre heures, s'épancher ensemble, devant l'école, je les repince à six heures, au même endroit, en pleine effusion.

D'une façon générale, je pèche par défaut de gaieté; malgré mon tempérament plutôt espiègle et quoique j'arrive à balayer, torchonner, arranger des culottes avec une patiente sérénité, il reste un nuage.

Pourtant j'ai emprunté un tic à madame Paulin: dans l'action des besognes particulièrement fatigantes ou répugnantes, je souffle entre mes lèvres, trois ou quatre notes, en échappement de vapeur, toujours les mêmes: tuu... tuutuutû--tû--tûtûtu. C'est très pratique; cela empêche de penser: on va, on va, comme une machine.

Mais la vraie gaieté peuple, à fond d'insouciance et d'inconséquence, je ne l'acquerrai sans doute qu'avec les années.

* * * * *

En attendant, je me suis offert un petit amusement.

Le régulier, le périodique, le calamiteux M. Libois avait passé dans les trois classes, il avait recueilli les hommages de ces dames: «Oui, monsieur le délégué,--bien, parfaitement, monsieur le délégué», et des révérences et des gestes obséquieux.

Il revint dans le préau en disant à la directrice:

--Amenez-moi donc cet enfant ici, en dehors des autres.

Il resta un moment seul, planté non loin du lavabo, à moitié dissimulé par un pilier; ses brochures placées sur un banc.

Je ne sais par quelle impulsion, je sortis de la cantine qui nous sert d'observatoire, à moi et à Madame Paulin, j'obliquai vers le lavabo, l'air affairé, une éponge à la main, comme si j'ignorais la présence de l'intrus. Je me disais: «Il m'agace, ce poseur avec ses brochures».

Je reconnus sur le banc la _Revue des Deux Mondes_. Alors, ce fut plus fort que moi, je bougonnai tout haut, sans m'arrêter:

--Qui est-ce qui nous amène Brunetière ici?

M. le délégué dut virevolter à la manière d'un enfant dont on a sournoisement tiré les cheveux par derrière.

Je lavais mon éponge tranquillement. Je retournai vers la cantine, le nez en l'air: Vous pouvez m'examiner tant qu'il vous plaira, cher monsieur; à mon tour de négliger votre quelconque personnalité.

* * * * *

Le 21 octobre, il a plu toute la journée. Ah! la pluie d'arrière-saison à Ménilmontant! La pluie ne doit pas pleurer si désespérément dans un autre endroit, je ne me souviens pas, du temps où j'habitais chez mes parents, d'avoir rencontré sous l'ondée un arbre aussi noir, aussi désolé que le marronnier de la cour.

Les enfants sont arrivés, la plupart nu-tête et mal chaussés; les uns, pareils à des épouvantails, avec leurs vêtements de guingois collés sur leur carcasse maigre, et des égouttures au bout des doigts et au bout du nez; les autres, des petits tas informes, comparables aux vieux paillassons dont les balayeurs municipaux se servent pour barrer les ruisseaux. Des tignasses aquatiques rappellent la race bâtarde de certains vilains chiens d'aveugles.

Les premiers entrés ont marqué leurs pas juteux sur le parquet, de la barrière aux patères et des patères aux bancs; bientôt, un chemin de boue s'est dessiné dans le préau.

A dégrafer les capuchons, j'ai la peau des doigts frisée comme après une lessive.

Tiens! voici Louise Guittard; elle me convie à rire des perles qui pendent aux oreilles des garçons.

Mais je m'agace de la stupide et pernicieuse manie des foulards. Il semble, dans le peuple, qu'un foulard dispense de donner à un enfant une coiffure, des chaussures, un vêtement suffisant; du moment qu'il a un chiffon au cou, il est bien soigné, il n'attrapera pas de mal!

Attention! Là-bas, sur les bancs, s'élève une rumeur que je connais bien: la rumeur des accidents de culotte; et je distingue chez une gamine, cette inquiétude dont la source ne se dissimule pas.

Je m'approche en même temps que la directrice: une mare s'est étalée sous la gamine et celle-ci, terrifiée, mal parlante, se défend:

--J'avais... j'avais pas envie.

Une plus grande la montre du doigt et glapit d'un air enchanté:

--Madame! c'est la môme Prévot...

--Hein? Comment avez-vous dit? je n'ai pas bien entendu, interrompt la directrice.

--C'est Marie Prévot, madame, c'est son tablier qui coule! Sa mère part à six heures, alors, madame, all' était dehors, toute mouillée; c'est moi qui l'amène, madame, all' demeure dans ma maison.

--C'est bon! du silence... Adam aura trois mauvais points... Tiens, toi, et ne tousse pas, surtout.

La directrice donne une pastille à Marie Prévot, et tourne le dos, après avoir réfléchi un instant.

La femme de service ne peut se permettre de formuler un avis; aussi m'en gardais-je bien; seulement je ronchonne distinctement:

--Parbleu! on ne va pas encombrer notre cantine...

La directrice fait volte-face et me foudroie.

--Votre cantine! dirait-on pas que c'est un sanctuaire?... Justement, j'y pensais: conduisez-moi cette enfant à Madame Paulin et qu'on l'asseye près de la cuisinière.

* * * * *

La pluie a comme grossi des tares invisibles autour de moi. La pauvreté ambiante m'afflige, et de plus--voilà où se manifeste le grossissement--un fait existe ici-même, sans jamais cesser, qui est profondément douloureux... parfois des souffles d'avertissement affreux sortent des murs de l'école, comme par moment, dans le quartier, des relents d'infection émigrent des ruisseaux et des allées de maisons. Et surtout, dans cette matinée du 31 octobre, vers dix heures, quand les trois classes fonctionnaient, les tout petits chantant, les moyens et les grands écoutant un récit, j'ai eu l'intuition d'un grand malheur; puis, le coup de folie amusante de la récréation est arrivé avant que rien se soit précisé.