La Maternelle

Part 2

Chapter 23,725 wordsPublic domain

Un «moyen» pleurait sur son banc; un camarade bien plus petit s'était dérangé et lui essuyait les yeux avec son mouchoir, d'un geste drôle, à distance, comme on effacerait de la craie sur un tableau noir. Il se dépêchait, le visage contracté, tâchant d'empêcher ces pleurs de le gagner lui-même.

--Vite, Rose, le moins de contact physique possible d'enfant à enfant. Je vous ai donné les instructions relatives à la lutte contre les maladies contagieuses.

* * * * *

A huit heures et demie, la directrice fut remplacée par une adjointe, Madame Galant, grosse femme assez commune, qui avait l'air d'une marchande des Halles cossue, plutôt que d'une institutrice. La directrice passa dans son bureau pour recevoir des parents d'élèves postés dans l'entrée.

Pendant la courte cessation de surveillance résultant du changement de maîtresse, éclata un brouhaha formidable d'enfants dérangés et querelleurs.

--Madame! Madame!

L'adjointe s'approcha des bancs, harcelée par ce mot crié sur tous les tons, archi-aigus, gémisseurs, rageurs:

--Madame! Madame!

On entendait de véritables miaulements, des voix de polichinelle.

Mme Galant se pencha, prononça des paroles perdues, allongea des gestes de magnétiseur, d'escamoteur, qui replacèrent les gamins sur leurs bancs, puis redressée, elle frappa dans ses mains et commanda, s'adressant surtout au groupe des «moyens», ses élèves: chantons!

_On dit qu'il est un petit vieux_

Cent bouches s'ouvrirent, rondes, d'où jaillit un son unanime:

On dit qu'il est un petit vieux Qui vient le soir jeter du sable Dans tous les pauvres petits yeux Des enfants qui sortent de table.

J'étais stupéfaite de la façon commode dont la maîtresse s'était débarrassée des plaintes, des cris, des pleurs: «Chantons!» Et le comble c'était qu'en un instant le piaulement était devenu chant dans la bouche des enfants. C'est-à-dire que la bouche, ouverte pour exhaler un gémissement avait, par un brusque tour de clé, modulé une note gaie.

De nouveaux bambins entraient toujours, en file interminable.

* * * * *

Le chant augmenta et précisa ma particulière émotion de débutante et de dépaysée. C'était d'abord l'émotion de l'innombrable, une impression d'envahissement non seulement de l'espace, mais de moi-même. Je reconnaissais aussi l'école pour un lieu unique, retranché, où les gens métamorphosés prenaient une respiration de commande. Puis, je souriais malgré moi et j'avais comme une douce envie de pleurer.

Je sus que mon sentiment majeur était la pitié: le chant commun, traînard, grêle, révélait tout à coup les qualités des corps d'où il vibrait. Quelle singularité! Tous ces enfants étaient de l'espèce chétive, de l'humanité miséreuse.

L'entrée ayant cessé, j'enfilai les bancs du regard; l'aspect peuple était saisissant: un ensemble de figures pâlotes, propres, mais «pas fraîches», on sentait la chair creuse, la substance inférieure, les cheveux mêmes paraissaient communs et fanés.

Ce n'était pas seulement l'enfance et sa fragilité, ce n'était pas seulement le mystère des existences commençantes qui m'inquiétait, c'était la notion pénétrante de pauvreté. Tous ces enfants formaient une seule race usée, dénuée et l'habillement uniforme,--tabliers disgracieux, chaussettes mal tirées, souliers mal lacés,--reproduisaient l'aspect miteux et déteint du quartier.

Obligés de lever la frimousse pour chanter, ils me scrutaient: j'étais du nouveau pour eux. Je sentis leurs yeux clairs me toucher; puis, on aurait dit que toutes les bouches bayaient à qui crierait le plus fort, en mon honneur; puis les nez, les oreilles me sollicitèrent. Le mélange des cheveux de filles et des cheveux de garçons me frappa aussi. Je me rappelle encore deux croix, avec des rubans rouges sur des tabliers noirs et, au bout d'un banc, un garçon: grand front, nez ébréché, joues caves, bouche de travers; il semblait bramer vers moi un appel interminable.

* * * * *

Avant neuf heures, la directrice revint, suivie de la deuxième adjointe. Celle-ci était toute jeune, brune, grande, mince, bien habillée. Son visage faisait penser à une image de Diane par la régularité grecque des traits et par une certaine expression majestueuse donnée au front et à l'abaissement des paupières: «Mortels, ne me touchez pas». Mlle Bord avait le gouvernement des «grands».

Il y eut une rapide inspection de propreté. Quelques enfants furent envoyés au lavabo. Mme Paulin s'élança du fond de sa cantine, fit semblant de m'aider à passer l'éponge sur un nez sale et, désignant de la tête la jeune adjointe, me confia, comme le renseignement le plus important du monde:

--C'est la normalienne.

Là-dessus, elle s'en retourna dans sa cuisine; elle n'était venue que pour me souffler cette grave parole.

Sur un coup de sifflet, trois rangs se formèrent et ce fut la conduite aux cabinets.

Je suis chargée du déboutonnage, du relevage de chemise et du reboutonnage des petits qui ne savent pas procéder seuls.

Dieu qu'ils sont bas! pas plus hauts que le siège d'une chaise! Il ne suffit pas que je me courbe en deux, il faut que je me tienne accroupie; on ne se doute pas combien cette position est fatigante. Mes clients font la queue près de moi et arrivent dans mes mains chacun à son tour. J'ouvre, je trousse, très vite... cinq, six, allez! Je reprends, je rajuste; allez, allez!

Un blondin drôlement culotté que je crois avoir suffisamment préparé ne bouge pas; il me considère fixement et me dit d'un ton d'autorité impatiente:

--Eh bien! sors-moi ma bête!

Le toucher nouveau, inattendu, me donne une crispation et mes doigts ont peur comme d'une fragilité qui pourrait s'écraser. Mais quoi! il n'y a pas à penser, il y a le devoir: allez, allez! Je complète mon déboutonnage d'un tâtonnement; je me hâte, les sourcils serrés, je ne veux rien éprouver... je farfouille...

--J'en ai pas encore, me dit bonnement une gamine à cheveux ras.

* * * * *

Dès que j'eus fini, s'effectua l'entrée en classe. Mon service est d'accompagner le rang des tout petits dans la classe de la directrice et de les placer sur les bancs, face au bureau.

--Pour vous les faire connaître rapidement, ce qui est indispensable, me dit la directrice, amusez-vous à les séparer par sexe.

Mais je me trouvai fort embarrassée: ces mioches de deux à trois ans étaient tous en robe et ils parlaient mal. Beaucoup n'avaient pas plus une tête de garçon qu'une tête de fille.

La directrice ne s'occupait pas de moi; elle compulsait et signait des papiers.

Impossible de trier mon troupeau: en voici deux que j'ai mis à droite, je les reprends, je les range à gauche; pour celui-là, j'ai envie d'opérer le changement inverse.

--Comment t'appelles-tu?

--Zizi.

Je ne suis pas plus avancée.

Heureusement, Madame Paulin apparut:

--Je me doutais que vous seriez le bec dans l'eau, dit-elle; tenez, voilà la manière, quand on ne les connaît pas par leurs noms.

Sans s'attarder à des réflexions, elle attrapa Zizi à pleines mains, par le milieu du corps, le retourna la tête en bas et regarda la marque, comme on retournerait et regarderait l'envers d'une potiche. Cette évolution fut si rapide que l'enfant n'eut pas le temps de dire ouf.

--Allez, c'est une fille. Et toi?... Loulou? Fais voir un peu ton bulletin. Crac! les pattes en l'air.

Elle en déchiffra ainsi une douzaine, à l'envers, en moins d'une minute; absolument, le chic de l'ouvrière parisienne: vite et bien.

Elle me laissa, et je me tirai d'affaire passablement.

Mais j'étais ahurie par le bruit incohérent de mes marmots; leurs pieds surtout ne cessaient pas de tapoter et de racler. Mes «chuut» et mes agitations de main ne produisaient aucun effet. Et soudain, derrière moi, la directrice proféra je ne sais quel mot; épandit je ne sais quel signe: tout se tut.

Alors, j'entendis et je vis qu'un exercice de lecture au tableau était déjà en train, dans la classe des grands, éclairée sur la cour et séparée de celle-ci, donnant sur la rue, par une simple cloison vitrée. J'entendis au premier étage, dans la classe des moyens, une récitation unanime.

Et je connus le silence particulier d'une école: un silence ronflant, vivant. Ou plutôt, faut-il dire, le bruit ordonné, groupé, équivaut au silence. C'est le désordre du bruit qui est fatigant, mais le son réglé d'une classe ne se mêle pas à la représentation d'une autre classe, on l'écarte à volonté.

--Allez préparer vos paniers pour le déjeûner, n'oubliez pas la sciure humide sur le parquet. Surtout ne quittez pas le préau; ces dames peuvent avoir besoin de vous d'un instant à l'autre.

* * * * *

Vers dix heures, des pas précipités me firent sursauter: un monsieur s'était introduit dans l'école. Il s'arrêta, le temps de me toiser et de me crier: Madame la directrice! puis il fila tout droit à la petite classe.

Madame Paulin accourut, l'air effrayé:

--C'est le délégué cantonal! Vous avez été nommée à la place de sa protégée, il vient voir comment c'est arrivé. Il est furieux. Gare à vous!

--Comment, gare à moi?

--Dame! Il vous a déjà regardée de haut en bas. Et s'il indispose la directrice contre vous? Il y a cinq ans, le délégué d'avant, un vieux, avait pris la femme de service en grippe, il a fini par la faire renvoyer.

--Délicieux! Je vais être heureuse dans cette école. Mais je sais que la fonction d'un délégué cantonal est d'examiner la tenue de l'école; il n'a nullement à s'occuper de moi.

--Oh! dit madame Paulin avec philosophie, tout le monde peut faire des misères à une subalterne: y a même pas besoin de motif.

--Est-ce qu'il vient souvent, ce délégué?

--Pour ça, oui! C'est de ces gens qui ne savent pas trop ce qu'ils veulent. Les enfants l'intéressent beaucoup: il aime bien à bavarder, la directrice aussi; alors, voilà, il s'amène.

--Bon! Je pourrai l'admirer à loisir. J'ai seulement vu qu'il avait un pardessus noir, un magnifique chapeau de soie, à preuve qu'il avait oublié de le retirer dans sa colère. Il est assez jeune?

--C'te question! S'il est jeune? A peine trente ans. Il s'appelle Libois. Il est très bien pour un blond: ni trop grand, ni trop petit. Si la normalienne était maligne...

* * * * *

Je me souviens maintenant de la première récréation: de dix heures un quart à dix heures trois quarts.

Une file d'enfants sortait indéfiniment par la porte de la grande classe et, vue du préau, faisait penser à une mèche noirâtre tirée par une maîtresse le long du mur de la cour.

Subitement, à un signal, la mèche sauta: les enfants jaillirent, s'éparpillèrent, tourbillonnèrent, se croisèrent avec mille éclats de voix. Tous, sans exception, au moment précis, éprouvèrent le besoin d'exhaler un «aah!» sauvage, de s'élancer, de faire le moulin avec leurs bras; toutes les bouches étaient béantes, tous les corps agités, sans idée, par explosion, exactement. Puis, l'instant d'après, les têtes se cherchèrent, il se forma cinq ou six gros tas mouvants de tabliers et de mollets; entre ces masses, des brimborions tournant, recueillis par leurs aînés, des fillettes qui se tenaient par le bras, à quatre, et marchaient, très occupées de leur bavardage, et aussi, dans tous les sens, des poursuites incompréhensibles organisées à grands cris.

Je lançais ma sciure à poignées, à la façon d'un garçon de café saupoudrant de sable sa terrasse, je restai le bras en l'air, saisie par un spectacle de foule. Dix fois, des poursuivants hurleurs étaient passés, dédaignés, près d'un groupe de «moyens» affairés à échanger des bons points; soudain, comme par l'effet d'une onde électrique, tout le groupe se précipita, braillant avec les camarades, sans signification, sans motif; alors, d'autres groupes frôlés se joignirent, des grands entraînèrent leurs petits frères, des causeurs tranquilles sautèrent, brusquement emballés, plus éperdus, plus frénétiques, clamant plus fort que les premiers, et ce fut une ruée d'élément, un haro unanime, un emportement destructeur et oppresseur: panique, assaut, joie brute. Puis, brusquement encore et sans cause encore, il y eut baisse et discordance des cris, éparpillement du nombre. Le mal que l'on pourchassait était-il censément puni? Ou bien le fléau que l'on fuyait était-il évité? Impossible de savoir, c'était la foule.

Les adjointes s'émouvaient peu; elles réclamaient de la modération par acquit de conscience et ne quittaient pas une étroite longueur bitumée devant la classe et le préau. Les mioches branlants trouvaient un refuge dans la promenade de leurs jupes. Pourtant, quelques-uns furent bousculés. On m'amena une mignonne en pleurs qui avait été renversée et salie. Au lavabo, je lui passai l'éponge sur les mains et sur la figure, je ne découvrais aucune égratignure et elle continuait à gémir.

--Qu'est-ce que tu as? lui dis-je.

--J'ai mal.

--Où ça, ton bobo?

--Là, au bras.

Je frottai, je posai un baiser; elle geignait toujours.

--As-tu beaucoup, beaucoup mal?

Alors elle, quittant instantanément le ton plaintif, toute rose avec une physionomie de supériorité indulgente et moqueuse:

--Mais non, grosse bête, si j'avais beaucoup mal, je crierais bien plus fort.

Et elle courut se remêler au tourbillon de la cour.

Encore mon étonnement devant le tohu-bohu d'humanité défectueuse! Encore cette inélégance de la rue qui se réédite dans le fouillis des cheveux, dans les visages à l'air «de mauvaise qualité», dans le fagottage des sarraux, dans les chaussures cloutées! Comme la minceur des mollets exprime douloureusement la débilité du corps! Et pourtant, ces enfants sont gais, joueurs, autant que peuvent l'être ceux d'une meilleure condition; mais leur insouciance ne réjouit pas précisément, elle oppresserait plutôt comme un signe d'incurabilité. Et puis-je me dire indemne de l'émotion répulsive causée par l'idée de race inférieure, pullulante, redoutable, et par l'idée de la contagion du paupérisme? Mais oui, je souris: une espèce de poupée bohémienne, en pénitence contre le mur, près des cabinets, danse sur un pied, sans repos, face au marronnier, avec la plus grave conviction.

* * * * *

Les femmes de service mangent dans la cantine, un quart d'heure avant la sortie des élèves. J'ai le grand avantage de recevoir gratis, de la viande et des légumes à volonté. (La cantinière prélève, de droit, deux gamelles et l'on tolère qu'elle partage avec sa collègue.)

Madame Paulin, qui entend bien garder, sur moi, un légitime ascendant, me dit avec une sollicitude sévère:

--Vous êtes anémique, il faudra vous bourrer solidement.

Elle essuie le bout de son nez avec son bras nu et me rapporte du boeuf. Elle me regarde grignoter, maternelle, et son visage s'éclaire d'une lueur gaie qui me fait rougir:

--Faut bien que jeunesse se passe.

Et je devine qu'elle excuse, qu'elle admire mon anémie dont les causes folâtres ne lui échappent pas.

C'est une excellente personne; son zèle amical baisserait, si elle savait qu'il ne m'est rien arrivé, mais rien du tout, dans cette jeunesse qui se passe.

Je bredouille, la bouche pleine:

--Merci, vous êtes trop aimable... je ne mangerai jamais tout ça... je vous assure que je suis très bien portante.

Une singulière pudeur m'empêche d'entrer en explications autres, et je perdrais contenance tout à fait, s'il me fallait fournir ce détail de conséquence:

«Avant d'être ici, je n'avais jamais quitté ma famille.»

* * * * *

Les enfants qui déjeunent à l'école défilent dans le préau, et prennent leur panier, entre le lavabo et le calorifère.

Je distribue, avec Madame Paulin, les cuillers et les gamelles toutes servies, légumes et viande coupée.

--Silence et les mains au dos! L'on ne commence pas à manger avant que la distribution soit complète.

Les enfants doivent apporter leur serviette, leur pain et leur boisson. Quelques-uns ont du vin, beaucoup trop de vin; très peu ont du dessert.

Mademoiselle Bord «est de service de déjeûner». Nous secourons les tout petits, nous obtenons qu'ils fourrent au moins autant de nourriture dans leur bouche que sur la table et sur leur serviette.

Je suis captivée par Mademoiselle Bord: son aspect, sa voix, tous ses procédés sont remplis de pédagogie. Je constate que sa froide et régulière beauté exerce une souveraine influence sur la gent écolière.

--Quel âge as-tu, toi? demande-t-elle.

--Quatre ans.

--Eh bien, puisque tu as quitté ta place sans permission, tu n'as plus que deux ans; voilà ta punition. Tu as beau me regarder, je te dis que tu n'as plus que deux ans, mon bonhomme.

Le bonhomme, navré, suffoquant, suit mademoiselle, avec des yeux de chien battu.

Autre algarade:

--Mais, voyez donc, Rose, celui-là qui plonge ses mains dans sa gamelle! Toi, pour le coup, tu mangeras ton pain à l'envers. Tu la vois ta tartine, je la retourne à l'envers, et mors dedans, maintenant. Regardez tous: il mange son pain à l'envers!

Le malheureux, couvert de honte, baisse les paupières et mâche avec amertume.

* * * * *

J'ai oublié de dire que la directrice m'avait demandé très aimablement si je voulais bien qu'on m'appelât de mon petit nom, tout court, Rose. Si j'avais été mariée, on m'aurait donné mon titre de femme, comme à la cantinière, Madame Paulin. Mais on nommait l'adjointe de la grande classe «mademoiselle», la directrice «madame», la maîtresse de la classe moyenne «madame Galant»; quant à moi, vraiment, on ne pouvait se dispenser de cette appellation, d'ailleurs fort seyante: Rose.

* * * * *

J'ai fonctionné l'après-midi, comme le matin, sans trop de maladresse, guidée par ma collègue et par «ces dames».

A quatre heures, avec Madame Galant, j'ai conduit, jusqu'au coin de la rue, le rang des élèves qui s'en vont seuls.

Il m'a semblé que je n'avais pas respiré la rue depuis un mois. Comme elle a une odeur, une clarté, une animation différentes de celles de l'école! Et comme un enfant, vu sur le trottoir, ne suggère par les mêmes pensées que vu dans l'école!

Une cinquantaine de bambins, que l'on vient chercher séparément, sont restés sur les bancs du préau.

* * * * *

Le dernier enfant parti, les maîtresses, la cantinière parties, une lâche mélancolie me saisit, quand je me trouvai seule, mon balai à la main, dans le vide immense du préau.

Immobile, je considérais les choses, leur demandant l'apparence d'être vivantes: les deux cents patères au mur, les cordes pendantes des vasistas, les quatre tuyaux à gaz tombant du plafond avec leurs abat-jour de métal émaillé... Je comptais les raies du parquet, je cherchais le souvenir des enfants sur les bancs reluisants.

Étais-je assez abandonnée? Était-ce moi cette personne quelconque; empruntée, dépaysée, en tablier bleu, en costume vulgaire, en coiffure vieillissante? Cette personne au visage réservé jusqu'à être inintelligent?

J'aurais dû me réjouir, pourtant: d'après leur façon de commander, ces dames m'avaient jugée du premier coup: une fille pleine de bonne volonté, capable de comprendre le service, mais gnian-gnian, comme on est à la campagne. Cette appréciation me vaudrait un affable mépris, autrement dit: la paix, la sécurité, le bonheur...

Mon énergie s'affaissait, comme si le bruit de l'école l'avait seul soutenue jusque-là: «Voyons, femme de service, moi?... rien d'autre?... il faut terriblement tenir à la vie...»

Et, tout à coup, je pensai:

--Il ne faut pas oublier que j'ai un ennemi dangereux: le délégué cantonal. Après son départ, il m'a bien semblé que la directrice m'apostrophait d'un ton plus sec.

Fait curieux: l'idée de lutter me remonta le moral. Comme j'ai des choses amères en moi! Comme cela me soulagerait de pouvoir haïr quelqu'un!

--J'espère bien, monsieur le délégué, que vous serez vaillant à venger votre mécompte. J'ai soufflé la place de votre protégée!... Comme je vous évoque bien! Vous êtes l'Autorité et vous êtes un monsieur!... Jamais vous ne réunirez tout l'odieux que je souhaite, moi, l'ex-jeune fille du monde; l'ex-fiancée, «promue» femme de service. Je n'aurais peut-être pas eu le courage de continuer mon dur métier, mais vraiment je tiens à vous fournir l'occasion d'exercer vos forces. Comment punissez-vous les femmes qui ont démérité: par insolence directe, ou bien, traîtreusement, par délation? Je veux, quitte à en mourir, compléter mon expérience de la valeur masculine!... J'ai reçu indûment quelques baisers à valoir sur une dot que je n'ai pas pu livrer; ils me reviennent aux joues quelquefois, ces baisers... Monsieur le délégué, j'aurais besoin, pour ma guérison, d'être souffletée de main d'homme...»

Mais j'aperçus la concierge de l'école qui, les lèvres pincées, m'épiait avec application par la porte vitrée de la cour. Je balayai.

* * * * *

Le manque d'habitude produit des résultats bien ridicules. Ne rentrai-je pas chez moi nantie d'ampoules à ne plus pouvoir fermer la main! Par places la peau était enlevée. J'avais trop serré le balai.

Puis, de m'être courbée si bas sur les enfants, je me couchai avec le torticolis, avec mal dans le dos, mal dans les reins, mal dans les jambes.

Le matin, au réveil, chaque mouvement m'arrachait un cri. Mais quoi! Il fallait marcher ou renoncer à mon emploi.

Je me suis rappelé l'opinion commune en usage pour les douleurs articulaires: «Il faut que ça s'échauffe!» Je me suis bousculée; ça s'est échauffé. J'ai pu continuer mon service, mais l'air piteux, voûtée, la bouche entr'ouverte, les yeux abêtis, à cause des lancinements intolérables.

La directrice, absolument charmante, m'a interpellée:

--Eh bien, Rose, à la bonne heure!... vous avez pris le courant du premier coup: restez ainsi et tout ira bien.

Madame Paulin, essuyant plus que jamais son nez avec son bras nu, a tourné autour de moi, du matin au soir, comme une mère poule inquiète.

* * * * *

A l'issue de ma troisième journée, au milieu de la petite classe, comme je me recueillais dans ce silence avide propre aux locaux administratifs et qui propage en sonorité creuse le moindre heurt du pied contre un meuble,--ce fait stupéfiant m'est apparu nettement: de tout le personnel d'une école maternelle, c'est la femme de service qui assume le rôle le plus indispensable; une maîtresse, la directrice même peut s'absenter sans trop d'inconvénient, mais on ne saurait se passer un seul jour des deux manoeuvres: la cantinière et la préposée à la propreté. Cette dernière,--la véritable femme de service,--s'honore de rapports exclusifs avec les enfants; dix fois, vingt fois par jour, on la requiert dans chaque classe pour un office où personne ne peut la remplacer. Je sais même que, par un léger accroc au règlement, on lui confie la surveillance aux heures extrêmes où les enfants sont peu nombreux dans le préau: de huit heures à huit heures un quart, le matin, de cinq heures et demie à six heures, le soir.

Mais, voilà le plus renversant: vis-à-vis des tout petits, elle seule représente l'école. En effet, on ne leur fait pas la classe, à ces mioches, il s'agit en réalité de les garder et de les soigner. Or, tous les soins appartiennent à la femme de service, d'une part, et, d'autre part, la garde lui incombe une partie du temps, la directrice étant souvent dérangée. Aussi la maîtresse est-elle bien plus éloignée des petiots que la journalière; ils s'égalent aux enfants riches qui connaissent bien plus leur gouvernante que leur mère. A la moindre alarme, ils savent bien: c'est le «tablier bleu» qu'ils cherchent, qu'ils attendent.

Certes, on ne doute pas que ces dames n'aiment leur troupeau: la directrice, notamment, se désole de son union stérile et elle adopte, du coeur, tous les bambins gentillets. Mais le dévouement du personnel enseignant n'amoindrit pas la femme de service: déchoir elle ne peut!